Robert Mulligan (1925-2008)

Rubrique consacrée au cinéma et aux films tournés avant 1980.

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Roy Neary
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Re: Robert Mulligan (1925-2008)

Post by Roy Neary »

Oui, il ne faut pas être obsédé par le "twist", ce n'est qu'un élément parmi d'autres de la thématique centrale du film.
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Rick Deckard
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Re: Robert Mulligan (1925-2008)

Post by Rick Deckard »

Surtout que là on vient d'être bien spoilerisés, non? :lol:

(jamais vu le film)
Il ne faut pas confondre des mecs qui s’excusent et dégât des eaux
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Alexandre Angel
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Re: Robert Mulligan (1925-2008)

Post by Alexandre Angel »

Rick Deckard wrote:Surtout que là on vient d'être bien spoilerisés, non? :lol:
Oh, pas vraiment (et pis j'ai rien dit du tout :oops: )

Et puis, que diable, ne tombons pas dans la spoilerophobie! :mrgreen:
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Alexandre Angel
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Re: Robert Mulligan (1925-2008)

Post by Alexandre Angel »

Spécial Mauvais Genre sur The Other
http://www.franceculture.fr/emissions/m ... t-mulligan
Attention spoilers mais en même temps, comment faire, dans ce cas, autrement?
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Profondo Rosso
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Re: Robert Mulligan (1925-2008)

Post by Profondo Rosso »

Un été en Louisiane (1991)

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L'histoire se déroule dans la Louisiane rurale, l'été de l'année 1957. Dani est une adolescente de 14 ans. Sa sœur aînée, Maureen, est belle, intelligente ; sa mère attend son quatrième enfant. Un rayon de soleil survient dans sa vie quand le jeune Court Foster, âgé de 17 ans, sa mère veuve, et ses petits frères viennent s'installer dans la ferme voisine, jusque-là restée à l'abandon. Dani commence à tomber amoureuse de Court, mais ce n'est pas réciproque car en vérité, Court est amoureux de Maureen.

The Man in the Moon conclut magnifiquement la belle filmographie de Robert Mulligan et constitue une belle synthèse des thèmes qui courent dans ses œuvres les plus fameuses. Le cadre sudiste et la période de l'été se prête ainsi souvent chez Mulligan à des récits sur l'enfance, l'adolescence et une perte d'innocence où l'on découvre la face cruelle du monde des adultes (le sud ségrégationniste de Du silence et des ombres (1962)), sa propre part d'ombre (les jumeaux tourmentés de L'Autre (1972)) et l'ivresse des premiers émois amoureux et charnels dans Un été 42 (1971). On retrouve donc tous ces éléments et cette veine nostalgique dans Un été un Louisiane, coming of age où l'on suit la jeune Dani (Reese Witherspoon) dans la Louisane rurale de 1957.

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C'est dans la véranda de la maison familiale que s'ouvre le film, la langueur de cette chaude soirée révélant la complicité et les différences entre la cadette de 14 ans Dani et son aînée Maureen (Emily Warfield). La candeur et l'espièglerie de Dani nonchalamment allongée dans une pose toute enfantine, s'oppose ainsi aux doutes de Maureen s'apprêtant à entrer à la fac et dont la féminité affirmée se révèle alors qu'elle se déshabille. La nature de garçon manqué de Dani et son corps encore longiligne d'enfant face à la sensualité retenue et les formes de sa sœur participe à cette caractérisation que Robert Mulligan définit dans cet environnement rural. Ce campagne et province reste un terrain de jeu pour Dani quand Maureen à l'inverse y ressent l'oppression du désir pressant des hommes, de l'adulte libidineux à son petit ami en rut. La trajectoire s'inverse étonnamment lorsque Dani témoigne avec une touchante maladresse de ses premiers émois amoureux envers Court (Jason London), le fils plus âgé des voisins quand Maureen se ferme justement à cet attrait charnel car en quête d'une vraie romance. Une nouvelle fois Mulligan l'exprime par l'image, érotisant étonnamment Dani qui court se baigner nue et fera sous cette forme la rencontre de Court. Reese Witherspoon dans son premier rôle est merveilleuse pour exprimer toutes ces nuances, un simple chewing-gum craché ou mâché avec détachement situant cette frontière ténue entre l'enfance et la féminité adulte. La bascule de l'une à l'autre se fait d'ailleurs en situation, un chahut innocent durant une baignade devenant soudain un moment de proximité trouble entre Court et Dani.

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Cette confusion se traduit également par le rapport changeant au parent. Le père (Sam Waterston) se dote d'une présence autoritaire mais compréhensive pour l'aînée Maureen (amusante scène où il malmène son petit ami avant le bal) alors qu'il ne semble n'exister que pour imposer des règles à sa cadette Dani. Sam Waterston tout en nuances impose une figure paternelle "à l'ancienne", aussi rassurante dans sa virilité qu'empruntée dans l'expression de ses sentiments. Cela donnera lieux à deux élans aussi brusques que différents et qui expriment le cheminement du personnage, révélant son désarroi par la violence puis par une vraie tendresse maladroite. Le temps de l'été est celui des espoirs et désillusions à travers les destinées des deux sœurs, le dépit amoureux de l'une accompagnant cruellement les premières étreintes de l'autre. Tout cela participe à un même ordre des choses, les fougères masquant la course effrénée et les yeux embuées de Dani rejetée dissimulant également les corps nus de Maureen et Court. Robert Mulligan filme avec autant de sensibilité l'attente contrariée de Dani pour un simple baiser que la révélation amoureuse de Maureen dans une scène magnifique où le rapprochement se fait en deux temps. La proximité sera coupable et douloureuse ou apaisée et sensuelle selon le couple. Le gros plan ne sert que la gêne, le malaise et le dépit entre Dani et Court et les plans d'ensemble le fossé (d'âge et de sentiment) qui les sépare. Ce même gros plan capture le désir et l'attente pour Court et Maureen et les plans larges la plénitude de leur relation avec cette magnifique balade nocturne près du lac. Le drame final signe la rupture puis la réconciliation des deux sœurs qui cette fois s'ouvriront ensemble à une même situation douloureuse pour mieux grandir. L'épilogue dans la véranda rejoue l'ouverture mais avec une part de cette innocence initiale effacée par les épreuves mais un beau plan final montre que certaines choses ne changent, comme ce "Man in the Moon" qui veille toujours sur elles. 5/6
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Jeremy Fox
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Re: Robert Mulligan (1925-2008)

Post by Jeremy Fox »

Hé hé 8)
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Thaddeus
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Re: Robert Mulligan (1925-2008)

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Daisy Clover (1965)


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À l'époque où il fut tourné, Daisy Clover n'est pas un film rétro. C'est, en gros, une fiction sur Hollywood dans les année trente, où, comme dans un conte de fées, une jeune et pauvre inconnue connaît un destin de princesse. La linéarité du scénario est délibérée : jamais on ne perd de vue le personnage principal. Prise à l'âge juvénile, l'héroïne partage d'abord la vie d'une mère excentrique. La translation de son existence se fait de cette mère à un substitut de père, véritable croquemitaine, qui l'attire dans le monde d'Hollywood (en référence duquel elle menait auparavant une "deuxième vie" fantasmatique). Flanqué d'une épouse à tendances lesbiennes et d'une vedette masculine homosexuelle, ce tycoon au petit pied fait de l'héroïne la star qu'elle voulait être, mais la mort de sa mère provoque chez elle un effondrement qui es en réalité un recentrement sur sa vraie personnalité. Après avoir songé au suicide, elle déclare la guerre à la société, à ses tortionnaires en smoking, aux obligations qui lui impose son mythe. Tout film sur Hollywood comporte une "variation" sur le thème de la distance entre le décor et le site. Cette variation tend ici à diminuer la distance, mais au profit d'un vide général, comparable à celui des plages du début, ou ont poussé masures et bungalows. Le climat grotesque et cauchemardesque que Mulligan cherche à donner au film est bien celui d'un conte de fées à rebours (ou plus exactement d'un de ces contes de fées moins lus que les autres, parce qu'ils finissent mal, mais qui sont chargés d'autant de substance onirique). Le désir de reconstitution archéologique de la légende d'Hollywood est perceptible dans un jeu de "souvenirs" possibles. La fausse biographie de Daisy Clover évoque à la fois celles fabriquées pour Judy Garland et Marilyn Monroe. Le film confirme une citation explicite d'Une étoile est née, mais inversée : Robert Redford débarbouille tendrement Natalie Wood de son maquillage. Par contre, dans cette même "biographie", la photo de Daisy enfant est bien celle de Natalie Wood à ses débuts de fillette prodige, sous la férule d'Irving Pichel, d'Allan Dwan ou de Mankiewicz. Il en résulte un recul proportionnel à l'appropriation du rôle par l'actrice, qui sert le dessein du film et interdit qu'on y voit une dénonciation ou une démystification, même en sourdine. Le producteur qui lance Daisy Clover travaille dans un ermitage de studios désertiques, et son jardin a quelque chose de funèbre, qu'accentue encore la flamme quasi funéraire qui lui sert d'emblème (cf aussi la Rolls que la vieille mère appelle un cercueil). Rien là de véritablement inquiétant, ni de profondément contestataire. Tout autant qu'une évocation de la crise réelle de production qui menaçait Hollywood vers 1936 (date de l'action), c'est un parti-pris stylistique qui commande ce choix.

Aux assez longs mouvements, aux déambulations initiales des personnages succèdent bientôt des plans dont la construction rigoureuse (frontalité, obliques discrètes) dresse une griffe qui "piège" le temps et souligne l'absence de communication entre les protagonistes. Aux yeux de l'héroïne, le hall immense et obscur où elle subit son premier interrogatoire n'est ni plus ni moins hostile que la foule des techniciens, ponctuée de spots, qui un peu plus tard approuve en murmurant son bout d'essai. Elle est constamment isolée, menacée de claustration (et joue de cette menace, à son tour, contre le monde). Au début du film, on la voit s'enfermer dans une cabine, seule dans un vaste Merry-go-round pour enregistrer sa voix. On la voit ensuite "bloquée", volontairement ou non selon les cas, dans la boutique où elle vend des photos de stars (qu'elle dédicace elle-même), dans la cabine d'un yacht, et même dans un désert semé de cactus. Elle éprouvera son nervous breakdown dans une autre cabine d'enregistrement. Les grilles de l'asile où sa mère a été enfermée répondent aux cloisons coulissantes exigées par le show business (tournages, présentation d'un film). Pour incarner ce personnage supposé avoir de quinze à dix-sept ans tout au long du récit, Natalie Wood intègre un cabotinage sophistiqué à l'extrême (elle trouve moyen de se faire remarquer, dans un plan très général, par le conducteur potentiel d'un fardier) à une gamme d'émotions produites à volonté sur sa physionomie, sans jamais céder à la grimace. Sa crise de nerfs, non soutenue comme chez Kazan par les heurts flamboyants de la mise en scène, se résout en un hurlement préparé par une réalisation d'un autre type, qui insiste sur son aphasie antérieure, et sur la complexité de l'espace environnant, mais qui replace son interprétation, pour autant que ce mot ait un sens dans ce cas, à la hauteur de La Fièvre dans le Sang. Le numéro d'humour noir du suicide interrompu, puis abandonné, et l'emploi de l'image arrêtée au dernier plan sur un trépignement assez dingue, achèvent de faire de Daisy Clover un film de Natalie Wood. Parmi ses partenaires, on notera bien sûr Robert Redford en play-boy bisexuel, dont le charisme et la décontraction s'oppose au jeu formidablement glacial de Christopher Plummer, mais aussi toute une galerie de dames vieilles ou vieillissantes, à la fois comiques et pitoyables. Dernier point, plus théorique : le film ne relève pas d'un genre aussi "déterminé" que Le Privé ou Chinatown qui tentaient, chacun à sa manière, de contourner le problème de la reconstitution historique : justement, il évoque un monde ou le problème se pose. On voit avec amusement l'héroïne interpréter, vers 1936, un numéro de comédie musicale aux couleurs du cirque, pour nous, puis se regarder comme seront censés la voir les spectateurs de l'époque, en noir et blanc. Elle apparaît de même, dansant et soi-disant chantant dans une bande-annonce. Mais là, l'écran de l'anecdote se transforme en notre écran ; le faux noir et blanc se moire, transparences aidant, de reflets bleu-argent ou quasi dorés, qui proposeraient peut-être une solution (coûteuse) au problème signalé. Daisy Clover ressemble à ces demeures immenses qui dorment de part et d'autre de Sunset Boulevard, abandonnées à leur isolement. On le reçoit comme telle, un peu étrange et touchant comme un pantin brisé.
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Profondo Rosso
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Re: Robert Mulligan (1925-2008)

Post by Profondo Rosso »

Un été 42 (1971)

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C'est l'été de l'année 1942. Herbert 15 ans vit sur l'île américaine de Nantucket avec ses parents et deux amis, Oscar et Bernard — tous trois semblent peu se soucier de la Seconde Guerre mondiale qui ailleurs fait rage. Les trois compères n'ont qu'une idée en tête : les filles. En même temps qu'avec ses deux amis il essaye de mettre en pratique le sexe en se basant sur un manuel médical qui consacre quelques pages au sujet, livre que l'un d'eux a dérobé à ses parents, Herbert tombe sous le charme d'une femme d'à peu près deux fois son âge, dont il sait dès le début qu'elle en aime un autre, son mari, un soldat parti à la guerre.

Un été 42 est le versant romantique du cycle estival et initiatique qui court tout au long de la filmographie de Robert Mulligan. Chacun des films montrent des personnages juvéniles arrachés à leur innocence par un contexte (la ségrégation raciale au cœur de Du Silence et des ombres (1962), par leur part d’ombre (le fascinant et oppressant L’Autre (1972)) ou par leur premiers émois charnels et amoureux que ce soit sous l’angle masculin de Un été 42 ou celui féminin du beau Un été en Louisiane (1991). Le scénario du film est totalement autobiographique pour son auteur Herman Raucher qui y évoque l’été de ses quatorze ans passé sur l’île de Nantucket dans le Massachussetts et où connu son premier amour, avec une femme mûre. Raucher officiant alors à la télévision écrit le scénario durant les années 50 en hommage à son ami Oscar "Oscy" Seltzer (joué par Jerry Houser dans le film) tué durant la Guerre de Corée mais le met de côté en attendant d’avoir une meilleure opportunité de le voir transposé à l’écran. C’est la rencontre et la sensibilité de Robert Mulligan qui le convainc de lui confier son script et le réalisateur en garantissant un budget à l’économie s’assure le soutien de la Warner.

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La force du film tient à son délicat équilibre entre nostalgie, romantisme et trivialité adolescente. Ces trois éléments s’entremêlent en permanence dans une veine tour à tour grave, mélancolique ou rieuse. Par ses cadrages et compositions de plans majestueux de l’île (l’île de Nantucket désormais trop moderne pour être crédible, le tournage eu lieu à Mendocino en Calfornie), Mulligan dépeint un environnement nimbé d’une photo diaphane qui évoque à la fois le souvenir, la rêverie dans la manière dont le héros Hermie (Gary Grimes) observe énamouré la belle Dorothy (Jennifer O'Neill). Ces deux aspects se conjuguent avec un paysage magnifiant Dorothy inaccessible et observée de loin par Hermie et ses amis. Dans ce regard à distance s’exprime tout à la fois l’amour naissant et un désir physique qui reste très abstrait pour les ados titillés par leurs hormones mais dans une totale méconnaissance du processus. Le désir latent inhérent à leur âge passe ainsi par l’humour à travers le feuilletage d’un livre d’éducation sexuelle volé en douce, mais aussi dans les maladroites amours adolescente où un simple effleurement de bras durant une sortie cinéma peut vous mettre dans tous vos états. Le désir plus concret mêlé à l’amour prend une tournure nettement plus sensuelle, Mulligan alliant brillamment fascination en capturant la photogénie et l’élégance de Jennifer O'Neill et trivialité à travers les réactions à fleur de peau d’un Hermie complètement troublé. Certains procédés qui pourraient sembler grossiers sont au contraire totalement justifiés, notamment lors de la scène où Hermie aide Dorothy à ranger des objets dans son grenier. La silhouette de Dorothy apparait ainsi avec la grâce de la veine distante initiale (lorsqu’elle traverse le salon pour rejoindre Hermie), plus avec la dimension plus ouvertement charnelle qu’entraîne cette promiscuité (amorcée avec la scène de la plage où Hermie la reluque en maillot de bain) avec la camera s’attardant de façon subjective à travers le regard d’Hermie sur sa poitrine, ses jambes et ses fesses parfaitement exposés dans ce débardeur et petit short blanc.

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Les inserts de ses courbes surgissant dans l’esprit en rut de l’adolescent sont donc une manifestation frontale et amusante de son trouble. Robert Mulligan observe ainsi la maladresse de l’enfance/adolescence transiter vers les préoccupations plus adultes et masculines, toujours dans ce jeu entre comédie candide (hilarante scène d’achat de préservatifs) et coming of age plus mélancolique - marqué par des réminiscence visuelle, Hermie désormais amoureux n'obsrvant plus le seul corps de Dorothy en cachette mais en train de lire une lettre de son époux au front. Le parcours amoureux parallèle d’Hermie et son copain Osczy symbolise bien cela, la « première fois » gaffeuse d’Osczy (manuel à la main) offrant un contrepoint à celle, sensible, délicate, silencieuse et chargée de gravité d’Hermie avec Dorothy. De même la désillusion d la séparation qui suit restera le souvenir d’un été pour Osczy et celui d’une vie pour Hermie.

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Notre héros sera devenu un homme à travers cette expérience où il aura été un substitut plutôt que réellement aimé alors que son ami conserve de son innocence malgré ce premier petit chagrin d’amour. Le spleen latent grandit ainsi progressivement pour nous mener à cette conclusion où seul le souvenir demeure. Robert Mulligan renoue formellement avec ce regard à distance, d’abord en en restant au point de vue adolescent d’Hermie qui observe de loin la maison de Dorothy, puis à travers la hauteur de regard de l’homme qu’il est devenu avec intervention de la voix-off les vues d’un crépuscule – celui de son enfance. La Warner ne croyant pas au potentiel du film demande à Herman Raucher d’écrire en trois semaines une novélisation qui sortira avant et a la surprise de voir celle-ci devenir un immense best-seller. Le film est alors faussement vendu comme une adaptation (alors que le film fut pensé et tourné avant le livre) pour devenir un succès immense et certainement l'oeuvre plus populaire de Robert Mulligan (bien aidé par l'entêtant score de Michel Legrand) avec Du Silence et des ombres. 5/6

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Jeremy Fox
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Re: Robert Mulligan (1925-2008)

Post by Jeremy Fox »

Beau texte 8)
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Profondo Rosso
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Re: Robert Mulligan (1925-2008)

Post by Profondo Rosso »

Merci :wink:
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Thaddeus
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Re: Robert Mulligan (1925-2008)

Post by Thaddeus »

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Du silence et des ombres
Des feuilles qui s’envolent, une balancelle qui frémit, une véranda mal éclairée, quelques objets insolites surgissant dans le ceux d’un arbre et conservés précieusement dans une boîte à trésors… Avec un sens du merveilleux, une poésie gothique suffisamment sensibles pour évoquer La Nuit du Chasseur, Mulligan excelle à dépeindre le monde envoûtant et morbide de deux gosses découvrant la grandeur de leur père, avocat libéral lucide et courageux, très beau personnage fordien auquel Gregory Peck apporte sa formidable présence. Les années n’ont pas terni la délicatesse, l’inspiration plastique, la mélodie intime de ce superbe récit initiatique, dont la vérité est capable d’ébranler des murailles, à l’image des deux mots innocents prononcés à la fin par l’irrésistible Scout : "Hey Boo". 5/6

Une certaine rencontre
Il fallait une certaine audace pour traiter frontalement, en ce début des années soixante, de sujets aussi proscrits que l’avortement ou les relations sexuelles hors mariage, et pour les intégrer au sein d’une peinture sociale puisant, au-delà du pittoresque italo-américain, au cœur de la réalité (poids des traditions familiales, besoin d’émancipation, chômage de masse). New York devient ici un personnage à part entière qui baigne de ses pulsations cette ballade "mélancomique", intime et affectueuse, très moderne dans ses accents comme dans sa dramaturgie. Natalie Wood, toujours aussi merveilleuse en jeune femme libre, indépendante, sans attaches, et Steve McQueen, brave garçon assumant ses responsabilités, y composent un couple à son image : riche, alchimique, profondément attachant. 5/6

Daisy Clover
Devenue star après en avoir longtemps rêvé, une étoile née d’un miracle s’aperçoit qu’elle n’est que la marionnette d’un producteur cynique, froid et exagérément cruel. Sous des dehors de superproduction aux trois quarts déserte, Mulligan réalise un film de silence, d’angoisse, d’ombre et de glace, qui refuse le confort du "coulé" narratif propre au récit mythique traditionnel. Quelques Cadillac-corbillards glissent le long d’avenues vides, la légende d’Hollywood paraît conservée dans d’immenses studios comme dans un columbarium, et Daisy, esclave du rôle qu’on lui a forgé, devra trouver la force de s’évader de sa cage dorée, de cette cage de verre où elle se double vocalement avant de s’écrouler, anéantie, devant son image géante. Belle prestation, quasi autobiographique, de Natalie Wood. 4/6

Escalier interdit
Une jeune professeur d’anglais débute dans un lycée défavorisé du Bronx. Mal accueillie, chahutée, elle va d’échecs flagrants en petites réussites, d’espérance en découragements, se voit acculée à la démission avant que la preuve de son efficacité pédagogique ne la fasse revenir sur sa décision. Thème conventionnel s’il en est, dont on retrouve le déjà vu et l’attendu aussi bien dans les situations qu’à travers la nature des personnages, surtout secondaires. Malgré le catalogue de poncifs, le cinéaste ne néglige rien pour rendre vraie son héroïne, restituer sa vocation d’enseignante ou encore exprimer cette idée très américaine : réussit dans la vie qui veut réussir, échoue qui accepte sa faiblesse, et aucune structure sociale, si mauvaise soit-elle, ne peut venir à bout de la générosité et de la volonté humaine. 4/6

L’homme sauvage
L’argument, d’une simplicité minimaliste, est un développement naturel du thème de La Prisonnière du Désert : une Blanche captive des Indiens est retrouvée des années après avec un fils qu’elle a eu du chef de la tribu. L’éclaireur qui a organisé le sauvetage se décidant à emmener la mère et l’enfant dans son ranch du Nouveau-Mexique, leur périple s’achemine vers la tension d’un huis-clos tandis qu’ils sont assiégés par l’ennemi invisible lancé à leurs trousses. Avec ce western laconique, réduit à quelques situations exploitées de manière étonnamment concrète, Mulligan fait glisser l’antagonisme intellectuel vers un affrontement purement physique, se montre attentif au rapport des personnages à un espace vidé de tout au profit de la violence, et ose assumer le parti pris d’une singulière nudité narrative. 4/6

Un été 42
La chronique estivale est le genre par excellence des initiations adolescentes. Souvent désopilante avec ses trois garçons en vacances qui multiplient bavardages, facéties et chamailleries, qui éprouvent leurs premiers émois, expérimentent découvertes et approches sexuelles avec cette gaucherie, cette maladresse un peu rude caractérisant un âge où l’on est grossier en affichant un mélange de naturel et de provocation, celle-ci fait de la minceur de son sujet un atout pour mieux capter l’indicible sentiment qui taraude à la remémoration d’un temps enfui. Le soin apporté à la photographie, le charme insidieux dispensé par le décor et le climat, la mélancolie diffuse qui s’en exhale ajoutent encore à la délicatesse de son trait. Quant à Jennifer O’Neill, elle l’illumine de sa subjuguante beauté. 4/6

L’autre
Le ciel pur entre les arbres, des courses éperdues dans les sous-bois, une grange aux mystères renouvelés, une vieille boîte dans laquelle tinte le trésor dérisoire… Si la chaleur ensoleillée, les occupations des jeunes héros et la langueur du climat évoquent Un Été 42, Mulligan enferme bientôt dans un jeu de glaces de plus en plus déroutant. Le script est un mécanisme dont les ressorts multiplient les sources de peur, les signes, les révélations, les rêves, et la fiction investit un fantastique de type anglo-saxon, à la Nathaniel Hawthorne. Avec ce film troublant sur la logique secrète du monde de l’enfance, le cinéaste étudie les manifestations d’une psychose du dédoublement, distille un effroi qui vient plus de la suggestion que de la figuration, et invite sans supercherie à la découverte du Mal, jusqu’à son triomphe. 4/6

Un été en Louisiane
Si le charme de l’anachronisme ne saurait constituer un présupposé favorable, il convient de saluer l’audace tranquille de Mulligan, dinosaure renouant ici avec des thèmes, situations, lieux et personnages familiers. Une adolescente découvre l’amour et la douleur de le perdre, dans un décor agreste idyllique du Deep South : ce old swimmin’hole de la tradition rurale, site de joyeux plongeons et de flirts innocents, morceau d’Americana dépeint comme l’amer paradis de l’enfance. Constamment le film risque de basculer dans la praline tendance cucul (certains ralentis extasiés flirtent avec la limite), mais toujours la finesse pudique du regard, le climat quasi griffithien, l’accord entre le cadre, le moment et l’action en nourrissent l’émotion. Et du haut de ses quatorze ans, Reese Whiterspoon crève l’écran. 4/6


Mon top :

1. Du silence et des ombres (1962)
2. Une certaine rencontre (1963)
3. L’autre (1972)
4. Un été 42 (1971)
5. Un été en Louisiane (1991)

À l’aune de ces quelques films, Mulligan m’apparaît comme un cinéaste doté d’une réelle sensibilité, attentif à la caractérisation psychologique de ses personnages, et dont il est facile d’énumérer thèmes, tropes et préférences : enfance, adolescence, fascination nostalgique pour le passé, angoisse, menace incertaine, inquiétude, explorés dans un style qui unit fluidité pudique et notes modernistes.
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Jeremy Fox
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Re: Robert Mulligan (1925-2008)

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Splendor Films ressort ce mercredi Une certaine rencontre de Robert Mulligan, enfin proposé dans son bon format 1.85 et au sein d'une copie flambant neuve. La chronique du film.
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Alexandre Angel
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Re: Robert Mulligan (1925-2008)

Post by Alexandre Angel »

Jeremy Fox wrote:Splendor Films ressort ce mercredi Une certaine rencontre de Robert Mulligan, enfin proposé dans son bon format 1.85 et au sein d'une copie flambant neuve. La chronique du film.
Il est programmé demain soir dans mon cinéma. J'y serais :)
mannhunter
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Re: Robert Mulligan (1925-2008)

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au sommaire de Positif ce mois-ci:

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35-70
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Re: Robert Mulligan (1925-2008)

Post by 35-70 »

Excellent dossier que je viens tout juste de terminer la lecture dans la dernière livraison de Positif !