Yasujiro Ozu (1903-1963)

Rubrique consacrée au cinéma et aux films tournés avant 1980.

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bruce randylan
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Re: Yasujiro Ozu (1903-1963)

Post by bruce randylan »

Seishun Hoka Go / le soir de la jeunesse[/b] (Tsuneo Hatanaka - 1963)

Deux vieux amis révèlent à une femme qu'ils ont bien connu sa mère - désormais veuve - quand elle était jeune et qu'ils pourraient bien être tous son véritable père.

Il s'agit téléfilm tiré d'un scénario de Yasujiro Ozu. Il me semble même qu'il travailla à la préparation du film avant de décéder. C'est donc devenu un production pour la télévision filmé par l'obscur Tsuneo Hatanaka.
Le look visuel est assez pauvre (y compris dans le master qui existe) avec une poignée de décors anonymes et assez factices. De la même manière, la mise en scène et le découpage sont à des kilomètres de la précision, de la poésie, de la subtilité et du rythme de Ozu.
Mais passées les scènes d'expositions un peu laborieuses (15 minutes), c'est un véritable régal puisque ça reste malgré tout du pur Ozu avec sa galerie de personnages typiques de son univers : les vieux alcooliques, la veuve, le jeune fille qui chercher à se marier mais ne trouve pas de prétendants à son goût, le salary man timide, l'épouse autoritaire, les références aux enfants qui sont moins attentionnés envers leurs parents que des membres extérieurs de la famille etc...

et puis ce ton assez unique avec des situations délicates traitées avec un mélange de légèreté polie et de philosophie sereine. La séquence où les deux amis apprennent à l'héroïne que sa mère avait trois amants (qui avaient signé un pacte de "non agression" :lol: ) est vraiment irrésistible d'humour loin de tout éclat mais aussi exempt de la moindre vulgarité. Il faut voir les réactions de la jeune fille, un peu gêné par ces révélations mais qui décide d'en rire également avec une sacrée répartie (quand les deux vieux annoncent que le surnom de son "père" était "vieux boeuf", celle-ci s’écrie "ah mais je suis une génisse alors !" :mrgreen: )
Ca fonctionne parce que les acteurs surjouent juste ce qu'il faut pour faire passer ces traits de caractères atypiques sans pour autant tomber dans la farce ou le vaudeville basique. D'ailleurs, ça donne une certaine concision à la psychologie qui n'a pas besoin de recourir aux paroles (comme les réactions de cette autre femme qui fait les gros yeux en écoutant son fiancé parler à une inconnue au téléphone). D'ailleurs tous les personnages, premiers comme seconds rôles, sont extrêmement attachants et humains avec une personnalité loin d'être uniforme : la marâtre autoritaire mais bienveillante, la copine qui fait croire qu'elle du tempérament mais devient effacée quand son mari arrive, l'héroïne qui essaye de séduire un homme en le faisant boire en jouant aux dés... D'ailleurs on peut se demander si ses hésitations à choisir à mari proviennent pas de sa triple paternité...

Une nouvelle fois aussi, derrière les sourire, la légèreté et la politesse, il y a une profonde mélancolie - presque une véritable détresse - pour les personnages les moins âgés qui n'ont pas encore la maturité d'avoir le recul pour se montrer attendri par leur passé. La toast final que portent les personnages au "soir de la jeunesse" (alors qu'ils sont eux-même à l'approche de l'obscurité de la vie) a quelque chose d'une sagesse magnifique et lumineuse.

Pour un titre posthume, c'est un petit bijou quand bien même on ne retrouve pas tout à fait la sensibilité filmique de son auteur.
Je suis donc vraiment ravi d'avoir eut la chance de découvrir cette énorme rareté. Pour les parisiens, il repasse dimanche soir à la cinémathèque.
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Jeremy Fox
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Re: Yasujiro Ozu (1903-1963)

Post by Jeremy Fox »

Carlotta nous convie à redécouvrir deux films importants du cinéaste japonais Yasujiro Ozu. L'occasion de pouvoir apprécier au cinéma Fin d'automne, oeuvre semble-t-il crépusculaire au sein d'une filmographie sur le point de terminer son voyage. Justesse de ton, réalisme des sentiments et des situations, sobriété de l'ensemble... Un très beau moment de cinéma qui séduira un public cherchant à fuir le bruit et la fureur.
La critique du film par Julien Leonard
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Jeremy Fox
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Re: Yasujiro Ozu (1903-1963)

Post by Jeremy Fox »

Carlotta nous convie cette fois-ci à redécouvrir Bonjour, film de fin de carrière, apaisé et bon enfant, observateur de la société japonaise, et d'une subtilité impressionnante quant aux détours des personnages. Un film sur le quotidien, sur la petite existence, en bref, sur la vie...
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Re: Yasujiro Ozu (1903-1963)

Post by Federico »

Bonjour, je le mets très haut dans la catégorie "concentré de banane en tube". :D
Et je crois qu'on a rarement aussi bien filmé des marmots. Peut-être parce qu'Ozu cadrait naturellement à leur hauteur...

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"Un film magique ou simplement réaliste, et pourquoi pas les deux…" Très belle synthèse de Julien... qui peut s'accoler à la plupart des films d'Ozu. :D
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Commissaire Juve
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Re: Yasujiro Ozu (1903-1963)

Post by Commissaire Juve »

Marrant qu'il n'y ait pas d'allusion à Gosses de Tokyo (1932... que j'ai vu deux fois avec des élèves). Dans "Bonjour", Ozu recycle certains trucs. Notamment les séquences de pétomanie et, surtout, la révolte des gamins qui -- film muet oblige -- décident d'arrêter de manger pour manifester leur mécontentement.
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Re: Yasujiro Ozu (1903-1963)

Post by aelita »

N'ayant pas vu Gosses de Tokyo, je ne sais pas jusqu'à quel point les deux films se ressemblent, mais Bonjour est parfois décrit comme un remake (inavoué ?) de Gosses de Tokyo.
@Federico Le filmage à hauteur de gamins, je n'y avais pas pensé, et c'est pourtant une évidence...
Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ? (pensée shadok)
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Jeremy Fox
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Re: Yasujiro Ozu (1903-1963)

Post by Jeremy Fox »

Federico wrote:
"Un film magique ou simplement réaliste, et pourquoi pas les deux…" Très belle synthèse de Julien... qui peut s'accoler à la plupart des films d'Ozu. :D
Tout à fait. Et pour moi Bonjour côtoie les sommets du cinéaste.
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Re: Yasujiro Ozu (1903-1963)

Post by Federico »

Commissaire Juve wrote:Marrant qu'il n'y ait pas d'allusion à Gosses de Tokyo (1932... que j'ai vu deux fois avec des élèves). Dans "Bonjour", Ozu recycle certains trucs. Notamment les séquences de pétomanie et, surtout, la révolte des gamins qui -- film muet oblige -- décident d'arrêter de manger pour manifester leur mécontentement.
aelita wrote:N'ayant pas vu Gosses de Tokyo, je ne sais pas jusqu'à quel point les deux films se ressemblent, mais Bonjour est parfois décrit comme un remake (inavoué ?) de Gosses de Tokyo.
J'ai honte rien que d'y penser : j'ai Gosses de Tokyo en DVD depuis un moment et toujours pas regardé. :oops:
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Mon problème (qui n'en est pas un) avec Ozu, est le même qu'avec Satyajit Ray. J'éprouve une telle admiration devant l'oeuvre de ces géants - que j'ai commencé à découvrir à peu près en même temps, au début des années 80 - que je ne vois ou revois leurs films qu'à très petite dose comme si je ne trouvais jamais le moment parfait pour l'immersion qu'ils méritent. :?
Mais sauf erreur, Bonjour est un remake du film de 1932, adapté à sa nouvelle époque avec l'apport scénaristique de cette nouvelle technologie qu'était alors la télévision. Apport qui permit aussi au portant américanophile Ozu de porter un regard critique sur l'américanisation à outrance de son pays (dans ses autres chefs-d'oeuvre des dernières années on voit bien comme il se moque - toujours tendrement - de la passion de certains de ses personnages pour le golf, le whisky et le baseball).
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Américanisation ou plus globalement occidentalisation qui ceci dit avait commencé bien avant-guerre.
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Re: Yasujiro Ozu (1903-1963)

Post by kiemavel »

Federico wrote:
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Mon problème (qui n'en est pas un) avec Ozu, est le même qu'avec Satyajit Ray. J'éprouve une telle admiration devant l'oeuvre de ces géants - que j'ai commencé à découvrir à peu près en même temps, au début des années 80 - que je ne vois ou revois leurs films qu'à très petite dose comme si je ne trouvais jamais le moment parfait pour l'immersion qu'ils méritent. :?
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Pareil…Même syndrome (bénin) mais décalé. Je connais très mal Ray (Satyajit...Nico, je connais et très bien même) mais j'ai vu pas loin de 25 films d'Ozu tout en conservant 3 titres (et par un hasard malencontreux, pas forcément les plus réputés d'ailleurs ) pour les jours de disette. C'est ma vieille réserve a déguster avec modération. Même chose pour Mizoguchi et pour John Ford mais pour ce dernier, ce sont 2 de ses films favoris dont je possède des copies depuis longtemps mais que je n'ai jamais regardé...ce qui est surement parfaitement crétin quand tu sais le nombre de grands films qu'à ce jour je ne connais pas...
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Re: Yasujiro Ozu (1903-1963)

Post by Federico »

Je viens de découvrir (enfin !) Gosses de Tokyo et je pose la question aux nipponophones ou à ceux qui auraient une version avec la traduction en sous-titre (absente sur mon DVD Arte) mais qu'est-il écrit sur le carton au dos du plus petit des marmots de la bande ? J'avais pensé à une brimade des "grands" mais je me demande si il ne s'agirait tout simplement pas de son nom et son adresse au cas où il se perdrait. Quelqu'un peut me confirmer ?

Image


Autre question portant sur la copie. J'ai trouvé celle d'Arte très moyenne et comme recadrée (c'est surtout flagrant et gênant au début). Est-ce que toutes les versions sont ainsi ou certaines sont meilleures ?

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[edit] : Bon ben j'ai la réponse à ma seconde question : la copie Arte est honteusement panscannée (enfin 1:33scannée serait plus juste) si je compare avec les captures du Criterion testé par DVDbeaver. :evil:

Image
Arte

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Criterion
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Re: Yasujiro Ozu (1903-1963)

Post by beb »

Federico wrote:Je viens de découvrir (enfin !) Gosses de Tokyo et je pose la question aux nipponophones ou à ceux qui auraient une version avec la traduction en sous-titre (absente sur mon DVD Arte) mais qu'est-il écrit sur le carton au dos du plus petit des marmots de la bande ? J'avais pensé à une brimade des "grands" mais je me demande si il ne s'agirait tout simplement pas de son nom et son adresse au cas où il se perdrait. Quelqu'un peut me confirmer ?
j'ai trouvé ce sous-titre
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sur ce site http://lewissaul.blogspot.fr/2011/10/20 ... -1932.html
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Re: Yasujiro Ozu (1903-1963)

Post by Federico »

beb wrote:
Federico wrote:Je viens de découvrir (enfin !) Gosses de Tokyo et je pose la question aux nipponophones ou à ceux qui auraient une version avec la traduction en sous-titre (absente sur mon DVD Arte) mais qu'est-il écrit sur le carton au dos du plus petit des marmots de la bande ? J'avais pensé à une brimade des "grands" mais je me demande si il ne s'agirait tout simplement pas de son nom et son adresse au cas où il se perdrait. Quelqu'un peut me confirmer ?
j'ai trouvé ce sous-titre
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Merci beaucoup ! Excellent. Je n'y avais pas pensé. :)
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Re: Yasujiro Ozu (1903-1963)

Post by bruce randylan »

J'ai profité de la rétro de la cinémathèque pour aller voir les 2 Ozu qu'il me restait à découvrir (enfin pas exactement, j'ai encore 4-5 DVDs Carlotta à glisser dans le lecteur), deux films muets forcément.

J'ai été recalé mais (1930) est une comédie douce amer qui commence dans un burlesque inspirée avec 3 étudiants experts dans l'art de la triche, quoiqu'un peu maladroits. Par exemple, pour se passer les réponses de l'un à l'autre, ils n'hésitent pas à scotcher leur brouillon sur le dos de l'examinateur déambulant entre les tables :lol:
Mais cette insouciance n'a qu'un temps et la réalité sociale s'avère bien moins drôle : chômage, crise, problème d'argent, amis séparés par des redoublements etc... un certain malaise apparaît sans pour autant tomber dans la gravité ou le mélodrame. Ozu - sans avoir atteint sa pleine maturité - fait déjà preuve d'une réelle intelligence dans son traitement et plutôt que de répondre à ce genre de sirènes, il préfère opter pour une tendresse bienveillante sans paternalisme mais sans pour autant gommer les défauts de son personnage principal (un gros paresseux quand même !)
Ca n'empêche pas son film de posséder de sérieux problème de rythme et d'une mise en scène inégale. Celà dit, ce genre de film muet sans accompagnement, c'est toujours un peu assommant. :?


Datant de la même année, Va d'un pas léger est peu moins réussi. Il fait parti de cette veine de film noir sous influence du cinéma américain.
Quand Ozu traite des sentiments ou s'adonne à l'humour (excellente ouverture avec les arnaques de deux pickpockets), c'est souvent savoureux mais son intrigue policière plombe rapidement l'ambiance avec son histoire rabâchée de (gentils) gangsters en quête de rédemption après avoir rencontré l'amour mais qui n'arrive pas à s'extirper de leurs relations passées. Toute la longue partie centrale n'est donc pas très passionnante et j'ai même un peu piqué du nez après le premier tiers :oops:
Heureusement, la fin rattrape un peu le tout avec des acteurs particulièrement attachants pour des personnages émouvants.
Dans l'ensemble, la mise en scène d'Ozu est plutôt maîtrisée pour l'un de ses films présentant le plus de travellings qui apportent souvent de belles idées.
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Re: Yasujiro Ozu (1903-1963)

Post by Federico »

Après la Cinémathèque, Ozu sera à l'honneur à L'Institut Lumière du 21/5 au 24/6.

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Re: Yasujiro Ozu (1903-1963)

Post by bruce randylan »

Ils se sont pas trop foulés pour le choix des film... :?
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