Nicholas Ray (1911-1979)

Rubrique consacrée au cinéma et aux films tournés avant 1980.

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jacques 2
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Re: Nicholas Ray (1911-1979)

Post by jacques 2 »

Vu hier "Le brigand bien aimé ...

L'histoire de Jesse James a très souvent été portée à l'écran (la version la plus récente étant celle avec Brad Pitt, sauf erreur)

Dans la forme, celle ci est forcément plus datée à nos yeux contemporains avec ces jeunes premiers bien proprets et bien rasés incarnant les frères James.

Au delà de cette surface - finalement peu importante - j'ai trouvé le film superbe, même si retravaillé par les producteurs au grand dam du réalisateur, superbement réalisé et annonçant clairement le western "moderne" et désenchanté.
Le plus désagréable demeurant à mes yeux l'annonce - avec nuages et musique "ad hoc" pour ceux qui risqueraient de ne pas comprendre - des flash backs qui émaillent le film ...

5/6 :D
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Jeremy Fox
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Re: Nicholas Ray (1911-1979)

Post by Jeremy Fox »

Alligator wrote:The True Story of Jesse James (Le Brigand bien-aimé) (Nicholas Ray, 1957) :


Mes deux dernières expériences avec Nicholas Ray aboutissent à un très désagréable sentiment de lassitude. Après m'être épuisé à suivre les jérémiades de "Bigger than life", la direction d'acteurs sur ce "Jesse James" m'a encore une fois été des plus pénibles. Le fait que les comédiens soient figés dans des postures et des attitudes sans relief et que le ton et le rythme des dialogues persistent à garder une allure théâtrale et monocorde donne à ce film une teinte grisâtre et surtout le laisse finalement paraitre comme un tableau plat, inerte dont les enjeux restent totalement factices. Bien entendu les thèmes (essentiellement mis en relief dans la toute dernière partie du film) de la vengeance, de la rédemption, l'espèce de sort, de prédestination qui accompagne le malheur, le goût morbide de Jesse James à creuser sa propre tombe sont abordés avec plus ou moins de clarté.

A mon avis, les piètres prestations des comédiens -avec un Robert Wagner caricatural et pesant en tête- altèrent en grande partie la lecture et la portée de ces problématiques.

Dans un premier temps j'avoue avoir été irrité par l'inefficacité de la structure narrative avec des flash-backs trop longs à mettre en place tous les éléments de compréhension. Et puis on finit par s'y habituer mais jamais cela ne donne pleine satisfaction. Le récit s'écoule doucement, inexorablement et je m'ennuie du début jusqu'à la fin.

Quelques sourires devant les faciès de faux durs des frères James ponctuent mon visionnage et finissent de ternir l'image que je me fais du film.
Et bien à la revision, je partage totalement cet avis. Quand les aficionados disent parfois que beaucoup de séries B méconnues méritent mieux que certains grands classiques, ils n'ont pas tout à fait tort et "la politique des auteurs" est bien mise à mal à cette occasion (je dis ça et pourtant j'en suis assez partisan). Un ratage presque total à mon avis (qui sera développé ultérieurement au sein du parcours) ; un très mauvais Nicholas Ray y compris plastiquement.
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Jeremy Fox
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Re: Nicholas Ray (1911-1979)

Post by Jeremy Fox »

La critique de Les 55 jours de Pékin par Justin Kwedi, le test du Bluray par jean-Marc Oudry et par la même occasion notre top Nicholas Ray.
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Jeremy Fox
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Re: Nicholas Ray (1911-1979)

Post by Jeremy Fox »

We Can't Go Home Again est un film expérimental politique et psychédélique, sans réelle trame narrative, réalisé entre 1971 et 1973 par Nicholas Ray, devenu professeur de cinéma à l'Université, et ses étudiants.
Antoine Royer nous propose sa chronique puisque le film vient de sortir en DVD chez Carlotta.
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nobody smith
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Re: Nicholas Ray (1911-1979)

Post by nobody smith »

Après avoir vu Nick’s Movie (hommage de Wim Wenders à Ray mêlant habilement réalité et fiction), je me suis lancé dans une petite rétrospective du bonhomme. L’occasion de creuser un peu le travail d’un réalisateur dont mes précédentes tentatives ont donné lieu à des impressions inégales entre un excellent film (La Fureur De Vivre), un plaisant divertissement (Les 55 Jours De Pékin) et deux expériences totalement oubliables (mes notes me disent que j’ai vu Le Violent et Amère Victoire mais je n’ai pratiquement plus aucun souvenir de ces deux films). Bien qu’il m’apparaisse sur le moment tout à fait sympathique, je me demande si Derrière Le Miroir ne glissera pas sur cette même pente de l’oubli. Le film n’est pourtant pas avare en qualité. James Mason est brillant dans la peau de cet instituteur glissant dans la psychose sous l’effet de son traitement médical, l’acteur s’investissant jusqu’à réécrire le scénario avec Ray. Le réalisateur lui-même ne manque d’idées pour traduire l’état mental de son personnage. Les choix des photographie et de compositions tirent un maximum des moyens à disposition (l’usage du cinémascope pour un tel sujet semble inadapté mais fonctionne formidablement) et leurs exécutions savent se faire brillante (très impressionné par le plan où le gamin bouscule la commode, ce qui fait apparaître Mason dans le miroir). Malgré tout cela, j’ai néanmoins trouvé que le film manquait d’une certaine intensité. L’histoire tourne rapidement en rond et peine à rebondir sur son sujet, chaque scène finissant par réitérer à peu près les mêmes enjeux ou situations.

Derrière Le Miroir a cela dit plus de chance de s’accrocher dans ma mémoire que Le Brigand Bien-Aimé. N’ayant pas vu le Henry King, je partais sans apriori. Au début, je me disais même que ça allait être rudement bien. J’aime beaucoup l’idée de débuter l’histoire par le braquage de Northfield et la traque s’ensuivant. Il y a une base narrative plutôt excitante et assez bien exploitée dans le premier quart d’heure. On est pris dans l’action d’une poursuite efficacement mise en image et arrivant dans le même temps à dépeindre l’aura de Jesse James. Puis on passe à Maman James qui va nous raconter les histoires d’antan et là, j’ai un peu mieux compris pourquoi le long-métrage est souvent critiqué. Avec ses trois gros longs flashbacks, le film finit par se vautrer dans une linéarité classique et vire vers un académisme pesant (sentiment renforcé par le casting, notamment l’interprétation sans relief de Robert Wagner). Au final, ça se laisse regarder mais l’histoire de Jesse James a donné des films plus passionnants.
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Jeremy Fox
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Re: Nicholas Ray (1911-1979)

Post by Jeremy Fox »

nobody smith wrote:
Derrière Le Miroir a cela dit plus de chance de s’accrocher dans ma mémoire que Le Brigand Bien-Aimé. N’ayant pas vu le Henry King, je partais sans apriori. Au début, je me disais même que ça allait être rudement bien. J’aime beaucoup l’idée de débuter l’histoire par le braquage de Northfield et la traque s’ensuivant. Il y a une base narrative plutôt excitante et assez bien exploitée dans le premier quart d’heure. On est pris dans l’action d’une poursuite efficacement mise en image et arrivant dans le même temps à dépeindre l’aura de Jesse James. Puis on passe à Maman James qui va nous raconter les histoires d’antan et là, j’ai un peu mieux compris pourquoi le long-métrage est souvent critiqué. Avec ses trois gros longs flashbacks, le film finit par se vautrer dans une linéarité classique et vire vers un académisme pesant (sentiment renforcé par le casting, notamment l’interprétation sans relief de Robert Wagner). Au final, ça se laisse regarder mais l’histoire de Jesse James a donné des films plus passionnants.

J'ai même été encore bien plus sévère que toi. Et moi non plus n'ai pas du tout aimé Bitter Vittory. Par contre, si tu ne l'as jamais vu, ça m'étonnerait que Johnny Guitar ne te reste pas en mémoire. L'un des westerns et l'un des films les plus mémorables de l'histoire du cinéma.
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Re: Nicholas Ray (1911-1979)

Post by Hitchcock »

Jesse James est effectivement un ratage. Par contre je trouve Derrière le miroir très pertinent, juste et mémorable, avec un James Mason très impressionnant.
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Seul l'happy-end final m'a semblé un peu raté, d'autant qu'il rompt complètement avec la noirceur du film.
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nobody smith
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Re: Nicholas Ray (1911-1979)

Post by nobody smith »

Jeremy Fox wrote:J'ai même été encore bien plus sévère que toi. Et moi non plus n'ai pas du tout aimé Bitter Vittory. Par contre, si tu ne l'as jamais vu, ça m'étonnerait que Johnny Guitar ne te reste pas en mémoire. L'un des westerns et l'un des films les plus mémorables de l'histoire du cinéma.
Pas vu Johnny Guitar et il n'est malheureusement pas inclus dans ma rétro. Je me pencherais par contre sur Traquenard et La Maison Dans L'ombre qui ont apparemment aussi très bonne réputation. Mais hier soir, c'était Les Diables De Guadalcanal. Là c'est clair, il n'y a rien à sauver dedans. Que l'histoire soit inintéressante, ça je le voyais venir. Par contre, j'ai été incroyablement surpris à quel point le film faisait fauché. C'est produit par Howard Hugues, ça ne devrait pas être un problème pour le milliardaire de lacher quelques biftons. Pourtant les scènes à terre sont tournées dans des décors misérables et dès qu'on s'envole, c'est le festival des stock-shots. Le film n'a déjà pas grand chose à raconter à part de glorifier pompeusement ses pilotes de chasse mais il n'offre pas le plaisir des yeux pour faire passer la pilule. Bref, c'est un spectacle d'une affligeante pauvreté.
Hitchcock wrote:Jesse James est effectivement un ratage. Par contre je trouve Derrière le miroir très pertinent, juste et mémorable, avec un James Mason très impressionnant.
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Seul l'happy-end final m'a semblé un peu raté, d'autant qu'il rompt complètement avec la noirceur du film.
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Je peux comprendre que le happy end gène mais à mes yeux, il a bien sa place dans un film relativement inoffensif. Rétrospectivement, il n'y a que le climax où Mason veut tuer son enfant pour "l'épargner" qui m'est apparu d'une noirceur vraiment perturbante.
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Jeremy Fox
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Re: Nicholas Ray (1911-1979)

Post by Jeremy Fox »

nobody smith wrote: Mais hier soir, c'était Les Diables De Guadalcanal. Là c'est clair, il n'y a rien à sauver dedans.

C'est clair.
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Jeremy Fox
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Re: Nicholas Ray (1911-1979)

Post by Jeremy Fox »

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Alexandre Angel
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Re: Nicholas Ray (1911-1979)

Post by Alexandre Angel »

D'accord avec ta chronique et peut-être même un poil plus sévère. C'est un Ray très mineur à la photo assez plate fort mal joué par John Derek. Un certain charme "rayen" subsiste dans la mesure où on reconnaît bien là cette sécession typique du réalisateur d'avec le tout venant dramaturgique, cette façon de faire des films qui vivent un peu leur vie, comme en autarcie.. Mais ici, malheureusement, pour un résultat pas convaincant pour un sou, dilapidant les quelques acquis dans un dernier tiers mal troussé, mal monté, torché à la va comme je te pousse.
Pas sûr, même, si ça se présentait, d'avoir envie de l'acheter en dvd :? .
kiemavel
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Re: Nicholas Ray (1911-1979)

Post by kiemavel »

Alexandre Angel wrote:
D'accord avec ta chronique et peut-être même un poil plus sévère. C'est un Ray très mineur à la photo assez plate fort mal joué par John Derek. Un certain charme "rayen" subsiste dans la mesure où on reconnaît bien là cette sécession typique du réalisateur d'avec le tout venant dramaturgique, cette façon de faire des films qui vivent un peu leur vie, comme en autarcie.. Mais ici, malheureusement, pour un résultat pas convaincant pour un sou, dilapidant les quelques acquis dans un dernier tiers mal troussé, mal monté, torché à la va comme je te pousse.
…comme d'habitude en fait :wink: Je n'aime pas beaucoup cet acteur mais il est quand même parfois acceptable ; dans L'inexorable enquête, Le prince des pirates ou Les aventures d'Hadji , par exemple. En ce qui concerne le western, il est parfois carrément mauvais. Dans Les forbans du désert il est très mal dirigé. J'en rend responsable le metteur en scène car ce sont tous les acteurs qui semblent livrés à eux mêmes, notamment David Brian qui en fait des caisses. Mais plus concerné ? ou mieux dirigé, il peut être assez bon. Il est plus qu'acceptable dans un bon western de Gerd Oswald : Fury at Showdown. Je l'avais bien aimé aussi dans le second Nick Ray : Les ruelles du malheur mais c'est un assez vieux souvenir.
Chip
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Re: Nicholas Ray (1911-1979)

Post by Chip »

Sidonis- Calysta ferait bien de s'intéresser à FURY AT SHOWDON , c'est vraiment très bon...et tourné en 5 jours , chapeau.
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Michel2
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Re: Nicholas Ray (1911-1979)

Post by Michel2 »

nobody smith wrote:Pas vu Johnny Guitar et il n'est malheureusement pas inclus dans ma rétro.
Il y a urgence à combler cette lacune, là... :wink:
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Thaddeus
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Re: Nicholas Ray (1911-1979)

Post by Thaddeus »

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Les amants de la nuit
Un garçon à peine sorti d’une adolescence difficile, mû par d’impétueux désirs de liberté ; une fille de son âge, douce et fragile, prête à le suivre jusqu’au bout du monde et de la nuit. Un hold up, des complices pourris et inquiétants, une cavale éperdue, nourrie de faux espoirs, la fatalité au bout du périple : motifs immuables du film noir, que Ray colorie de son anticonformisme, de son goût de la révolte et de son aptitude à saisir l’épiderme des choses. Il y a ici une forme de croyance en l’état d’innocence des amants-enfants qui provoque chez le spectateur un étonnant sentiment d’intrusion. Mais, si déjà ce premier film brûle du romantisme tourmenté et secret si typique de son auteur, il souffre néanmoins de quelques lacunes : fiévreux mais un peu brouillon, écorché mais un poil trop déséquilibré. 4/6

Le violent
Portrait d’un écrivain schizoïde soupçonné de l’assassinat d’une femme, qui permet au réalisateur de dépeindre le milieu hollywoodien et de reproduire la relation ambiguë de l’individu avec la société. Démarré sur les rails d’un film noir classique, avec meurtre à élucider et héros flegmatique à l’humour narquois (Bogart, ad hoc), le récit prend rapidement la tangente pour offrir quelque chose de plus intime, de plus douloureux. Très inspiré par les béances inquiétantes de son protagoniste, Nicholas Ray problématise la question de la crise conjugale à travers un drame de la séparation que l’on devine profondément personnel (il offre le rôle féminin à l’excellente Gloria Grahame, son ex en devenir). D’où les éclats de vérité et le désarroi sourd de ce beau film de regrets et de désillusions. 4/6

La maison dans l’ombre
Le titre français du précédent opus aurait pu servir pour celui-ci : la brutalité des rues new-yorkaises déteint sur le protagoniste, flic aux méthodes expéditives en quête d’une contrition impossible., et qui aurait pu être de l’autre bord si le destin de la roulette sociale l’avait voulu. Nicholas Ray applique au polar urbain sa méthode, cotonneuse, alanguie, avant d’expédier le récit dans une province enneigée où se cache un angelot meurtrier, déchiré entre des pulsions incontrôlables et la douceur de sa sœur aveugle. En poétisant la confrontation au regard de l’autre, la réversibilité et l’ambivalence mystérieuse de la culpabilité et de l’innocence, les vertus de l’amour salvateur enfin, le cinéaste développe une tonalité brumeuse, presque onirique, qui offre à ce beau film toute sa singularité. 4/6

Les indomptables
Les hommes défient la mort afin de pouvoir s’acheter un foyer, se convaincre qu’ils valent quelque chose, ou juste se prouver qu’ils existent encore. Rattrapés par l’ivresse de l’argent, du risque et de la gloire, certains ont oublié ce en quoi ils avaient prêté serment autrefois, lorsqu’ils ne vivaient pas dans l’ombre de leur succès. Les femmes trinquent, étouffent de dépit et d’angoisse, trouvent néanmoins la force de rappeler à leurs époux ce qu’ils se sont promis. Marginaux, gueules cassées, groupies, nomades peuplent cette tranche d’Americana où une poignée de désaxés avant l’heure suivent la route sinueuse de leur prise de conscience, cet étonnant document sur le monde séduisant et dangereux du rodéo, institution nationale qui vend du spectacle en épuisant les rêves de ceux qui le font. 4/6

Johnny Guitare
Ici les hommes s’appellent "monsieur" avant de se battre ou se tirer dessus, et les femmes poursuivent un duel à mort dans un salon incendié et infernal, au pied d’une potence ou jusque dans un repaire de montagne. Le western était déjà une chanson de geste ; Nicholas Ray en fait un chant d’amour et de folie. Dominante baroque des couleurs rouge, noir et jaune vif, stylisation des décors, traitement allégorique d’une intrigue qui opère, autour de l’affrontement entre deux femmes (l’une puritaine et conservatrice, l’autre progressiste et indépendante), une lecture de l’évolution sociale américaine : cette œuvre flamboyante prend des allures de psychodrame lyrique, aux accents passionnels et désenchantés, flirtant constamment avec l’irréalisme féérique. Une date incontestable dans l’histoire du genre. 5/6
Top 10 Année 1954

La fureur de vivre
Florissante et sûre d’elle-même, incapable de prendre la mesure du mal-être de la jeunesse, l’Amérique triomphante est épinglée par Ray en un superbe poème des passions naissantes, de la communication douloureuse et d’une adolescence écorchée, victime d’une société qui confond éducation et dressage, apprentissage et dogmatisme du prêt-à-penser. La technique intuitive et condensée du cinéaste, son expérience sensible des traumatismes, sa nervosité fébrile et naturelle font merveille et insufflent une fougue brûlante à ce roman d’amour. Empreint d’un lyrisme fiévreux qui s’épanche en de superbes séquences (en premier lieu celle du planétarium, avec son interrogation presque cosmique), le film doit évidemment beaucoup à Natalie Wood et au petit Jimmy, dont ce fut la consécration. 5/6

Derrière le miroir
Une banlieue pavillonnaire aux vies bien rangées, un professeur de collège heureux marié à une épouse à croquer et père d’un charmant garçon : le rêve américain. Ray le filme dans son bonheur lisse et propret, ses couleurs qui flamboient, la netteté de sa réussite, pour mieux le faire voler en éclats. Car la psychose qui s’empare de James Mason, son addiction aux drogues médicamenteuses, ne font que dévoiler la folie contenue dans un ordonnancement qui se lézarde, le lent écoulement d’un poison asphyxiant, les pulsions longtemps réprimées au sein d’un système social normatif et étouffant. Avec cette analyse d’une aliénation mentale, le cinéaste fait coup double : il nous dresse les cheveux à l’intérieur de la tête et dévoile l’envers pathologique d’un monde bourgeois clos sur lui-même. 5/6

Amère victoire
Étrange film de guerre, sec, décharné, assez théorique. Les personnages s’y opposent selon les règles manichéennes du blanc (le capitaine Leith) et du noir (le major Brand), insistant en cela sur la distinction entre militaire de carrière et soldat d’occasion qu’Attaque ! d’Aldrich contenait avec une autre adresse. Certes la nature y a une certaine existence, on y voit le soleil, la soif, la fatigue, la douleur retarder la progression difficile du commando dans les dunes libyennes, et certains passages d’une sobre grandeur entretiennent l’intérêt (Richard Burton restant en arrière avec les blessés pour les achever). Mais si l’on retrouve parfois des échos de T.E. Lawrence dans ce portrait d’archéologue nihiliste et aventureux, la réflexion sur le courage et la lâcheté s’enlise dans certains symboles trop voyants. Mineur. 3/6

La forêt interdite
On pourrait qualifier cette œuvre de tellurique tant elle semble aux prises avec les éléments premiers de l’univers : joncs méandreux et arbres centenaires, oiseaux colorés, rivières endormies et miasmes entêtants d’un lieu superbe et inquiétant, refuge pour tous ceux qui se sentent en marge d’une société mercantile. Un garde-chasse écolo et un braconnier attifé comme un pirate, portant un serpent en guise de collier, y font évoluer les notions de bien et de mal, de brutalité et de civilisation, s’affrontent et se défient jusqu’à fraterniser dans une même soumission aux splendeurs cruelles de la nature. À en croire le producteur et scénariste, Ray participa peu au tournage. Qu’importe : la diffuse et sauvage poésie du film, sa beauté onirique en rupture avec les canons hollywoodiens s’imposent d’elles-mêmes. 5/6
Top 10 Année 1958

Traquenard
Recours aux tonalités or et rouge, sophistication confinant à l’onirisme, plastique baroque et flamboyante qui joue sur les ombres et les lumières dans un climat de crépuscule fait de vitres brisées, de confettis et de serpentins défraîchis, de guirlandes bancales, de lanternes ocres, de poupées en papier mâché : à nouveau le style de l’auteur, qui s’affirme plus que jamais comme un maître coloriste, est reconnaissable entre tous. Reconstituant un Chicago des années 30 corrompu jusqu’à la moelle, convoquant innoncence et brutalité au sein d’une même réunion de fantômes, le cinéaste donne au film noir les accents d’un beau mélodrame sur la fragilité de la beauté, la quête de dignité et d’amour et l’impossibilité d’échapper à la violence généralisée sans lutter à un moment contre elle, même de façon ambigüe. 4/6


Mon top :

1. Johnny Guitare (1954)
2. La fureur de vivre (1955)
3. Derrière le miroir (1956)
4. La forêt interdite (1958)
5. Le violent (1950)

Ces films me font percevoir un poète tourmenté et inquiet, quelque part entre Stroheim et Sternberg, qui puise son inspiration dans l’angoisse existentielle, le feu de la passion, les tourments de l’être humain, complètement en marge du classicisme hollywoodien qui lui est contemporain.
Last edited by Thaddeus on 27 Jan 19, 00:44, edited 4 times in total.