Joseph L. Mankiewicz (1909-1993)

Rubrique consacrée au cinéma et aux films tournés avant 1980.

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Jeremy Fox
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Re: Joseph L. Mankiewicz (1909-1993)

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Jeremy Fox
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Re: Joseph L. Mankiewicz (1909-1993)

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Hitchcock
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Re: Joseph L. Mankiewicz (1909-1993)

Post by Hitchcock »

Blanches colombes et vilains messieurs (1955)

Produit par Goldwyn, le film reste une curiosité dans la carrière de Mankiewicz, et une oeuvre assez impersonnelle de la part du cinéaste, puisqu'il est difficile de retrouver son style dans cette comédie musicale. Le casting est de grande qualité : Frank Sinatra en joueur sympathique, Marlon Brando excellent comme à son habitude et Jean Simmons toujours aussi charmante. Malheureusement, le film est beaucoup trop long, on s'ennuie assez rapidement malgré certains numéros musicaux très bien filmés et mis en scène. L'intrigue est assez prévisible et la fin conventionnelle. Quelques chansons peuvent marquer, mais ça reste un Mankiewicz mineur.
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cinéfile
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Re: Joseph L. Mankiewicz (1909-1993)

Post by cinéfile »

Je viens de revoir Soudain l'été dernier et je dois dire que je trouve ce film toujours aussi stupéfiant.

Ces (très) longues scènes copieusement dialoguées, ce soin apporté aux décors, l'ambiance singulière et puis aussi l'intrigue ultra scabreuse ... je suis scotché à tous les coups ! Indescriptible...
J'ai l'impression que le film pourrait 4 ou 5h sans me lasser le moins du monde.

En parcourant les pages précédentes de ce topic, on trouve assez peu de commentaires complétement enthousiastes sur le film, au sein d'une filmographie qui semble de très haut niveau c'est vrai (je reste prudent car je n'ai pratiquement rien vu de Mankiewicz hormis celui-ci, mais la réputation de la plupart de ces titres me parle bien entendu).

En tout cas, cela me donne envie de creuser dans l'oeuvre du bonhomme.
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AtCloseRange
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Re: Joseph L. Mankiewicz (1909-1993)

Post by AtCloseRange »

En priorité, je dirais Eve, Mme Muir, l'Affaire Cicéron, Jules César et Le Limier.
Certains rajouteront sans doute La Comtesse aux Pieds Nus, Chaînes Conjugales, Cléopâtre, voire On murmure dans la Ville (si ed est dans le coin).

Personnellement, Soudain... ne me satisfait pas vraiment. Je crois que je n'aime vraiment Tennessee Williams que chez Kazan...
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Supfiction
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Re: Joseph L. Mankiewicz (1909-1993)

Post by Supfiction »

J'enlèverai Jules César que je trouve pompeux et par contre je rajouterai Un mariage à Boston, Quelque part dans la nuit, et dans un second temps Le château du dragon, La porte s'ouvre et Le reptile .
Mais surtout surtout, je commencerai pas La maison des étrangers.

En fait, presque tout est bon chez Mankiewicz.
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Jeremy Fox
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Re: Joseph L. Mankiewicz (1909-1993)

Post by Jeremy Fox »

AtCloseRange wrote:En priorité, je dirais Eve, Mme Muir, l'Affaire Cicéron, Jules César et Le Limier.
Certains rajouteront sans doute La Comtesse aux Pieds Nus, Chaînes Conjugales, Cléopâtre, voire On murmure dans la Ville (si ed est dans le coin).
Voilà, mes 7 préférés sont cités en gras.
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Re: Joseph L. Mankiewicz (1909-1993)

Post by Federico »

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cinéfile wrote:Je viens de revoir Soudain l'été dernier et je dois dire que je trouve ce film toujours aussi stupéfiant.

Ces (très) longues scènes copieusement dialoguées, ce soin apporté aux décors, l'ambiance singulière et puis aussi l'intrigue ultra scabreuse ... je suis scotché à tous les coups ! Indescriptible...
J'ai l'impression que le film pourrait 4 ou 5h sans me lasser le moins du monde.

En parcourant les pages précédentes de ce topic, on trouve assez peu de commentaires complétement enthousiastes sur le film, au sein d'une filmographie qui semble de très haut niveau c'est vrai (je reste prudent car je n'ai pratiquement rien vu de Mankiewicz hormis celui-ci, mais la réputation de la plupart de ces titres me parle bien entendu).

En tout cas, cela me donne envie de creuser dans l'oeuvre du bonhomme.
Alors je pense que soit tu seras désappointé soit ce sera une révélation. Bien qu'admirateur de l'oncle Leo, Soudain l'été dernier est un de ses films qui m'accroche le moins et où je l'ai senti bien mal à l'aise pour installer ses marques de fabrique malgré les évidents ponts et points communs (rapports dominants/dominés, lutte de classes etc.). Le sujet était davantage pour un Losey ou un Polanski. Et c'est le seul Mankiewicz classique dont aucun dialogue ou réplique brillante ne me vient aussitôt en tête quand j'y pense... :|
Spoiler (cliquez pour afficher)
Mais je crois que j'ai surtout un problème avec les gros sabots de Tennessee Williams dont seules une ou deux adaptations me plaisent suffisamment pour que j'ai envie de les revoir. Comme le super-kitsch Boom! de Losey et Doux oiseau de jeunesse de Brooks.
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Re: Joseph L. Mankiewicz (1909-1993)

Post by Rick Blaine »

Exactement du même avis que Federico, je suis absolument fan de Mankiewicz, Soudain l'été dernier est le seul de ses films que j'aie vu qui m'a laissé de marbre.
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cinéfile
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Re: Joseph L. Mankiewicz (1909-1993)

Post by cinéfile »

Merci pour vos retours :)

J'ai déjà vu La Comtesse aux pieds nus qui m'avait, pour le coup, moins enthousiasmé que Soudain l'été dernier.

L'Affaire Cicéron est peut être celui qui me tente le plus dans sa filmographie.
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Re: Joseph L. Mankiewicz (1909-1993)

Post by Federico »

cinéfile wrote:Merci pour vos retours :)

J'ai déjà vu La Comtesse aux pieds nus qui m'avait, pour le coup, moins enthousiasmé que Soudain l'été dernier.

L'Affaire Cicéron est peut être celui qui me tente le plus dans sa filmographie.
Garde-le pour la fin (avec Eve) et je te garantis une banane maousse. :)
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Jeremy Fox
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Re: Joseph L. Mankiewicz (1909-1993)

Post by Jeremy Fox »

Splendor Films nous propose dès aujourd'hui la reprise de Chaines conjugales.
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Thaddeus
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Re: Joseph L. Mankiewicz (1909-1993)

Post by Thaddeus »

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Le château du dragon
Le conformisme de la première réalisation de Mankiewicz n’est qu’une impression de surface, et sa perversité bien réelle. Composant sur le canon de Rebecca, le cinéaste-scénariste dépasse les conventions du genre par son sens inné du non-dit et du mystère, et par la maîtrise d’une mise en scène qui contrôle chaque image et l'arrête à la juste frontière de l'effet visuel. Il suit une jeune fille naïve pétrie d’imagerie gothique qui se projette des rêves de princesse et qu’un riche cousin enferme dans son domaine seigneurial, vestige d’une féodalité européenne figée dans l’histoire depuis des lustres. Ce faisant, il témoigne déjà d’un goût de la désillusion romanesque et du portrait féminin qui, loin de ne faire qu’accuser l’héritage du romantisme victorien, affirment sa personnalité. De bien beaux débuts. 4/6

L’aventure de Madame Muir
Force du souvenir, éternité du rêve et de l’amour, éclat des vagues et de l’océan… C’est à tout un héritage romantique que se rattache ici Mankiewicz, dans une création enchanteresse qui manie le verbe – qu’il soit romanesque et lyrique, sentimental et rusé ou cyniquement trompeur – et l’image avec la même grâce, la même séduction, la même puissance évocatrice. Autour de la passion amoureuse, des choix de vie qui dictent la mise en place d’un destin, de l’écoulement du temps magnifiant les vestiges de la mémoire, l’œuvre tisse des variations dont la poésie n’égale que l’émotion. Et pour incarner à chaque instant le charme de cette magie, pour nous faire oublier l’arbitraire du point de départ, rien de tel que l’inaltérable Gene Tierney, ce trésor pour lequel on a, comme le capitaine Gregg, les yeux ensorcelés. 5/6

Chaînes conjugales
L’image de l’intellectuel sophistiqué aux jeux de mots fusants, à l’humour retors et à l’intelligence étincelante, qui charge à coups de discours emphatiques la culture de masse, Mankiewicz l’investit au travers de cette étude des mœurs provinciales, qui tient sa cohérence et son attrait d’une mise en scène fondée sur le non-dit et la dissimulation. Il dissèque avec une lucidité goguenarde les aléas, les doutes et les compromissions de trois couples d’origines sociales diverses, à la faveur d’un chantage cruel orchestré par une séductrice invisible. Le brio des dialogues décoche de réjouissantes flèches dardées, le récit s’enroule autour de flash-backs savamment orchestrés, les acteurs et actrices font feu de tout bois : l’étude psychologique est brillante, le suspense captivant, le divertissement savoureux. 5/6

La maison des étrangers
Chez Mankiewicz, le paradigme des portraits peints et des intrigues anciennes vient toujours se frotter au monde vivant, entrer en concurrence avec lui, relativiser à son contact sa propre permanence, pour mieux s’effacer quand leurs répétitions approximatives se multiplient en une série de duplications internes. Ainsi de ce drame feutré mais cruel construit sur le modèle shakespearien du Roi Lear, où le commentaire social corrosif le dispute à la noirceur d’une tragédie familiale fondée sur l’inoculation du venin paternel. Et si l’auteur apporte brillamment sa pierre à la démystification du rêve américain, c’est parce que son art du geste significatif et de la réplique cinglante est à nouveau porté par un casting remarquable au sommet duquel trône Edward G. Robinson en tyran pathétique. 5/6

Eve
Secrets d’alcôves, intrigues de cour et conspirations secrètes dans les coulisses : c’est comme si Shakespeare s’invitait dans le monde cruel et opportuniste du show-business. Toute en répliques acérées et notations cyniques, jouant du faux-semblant et des effets de miroir, l’œuvre brosse une galerie de personnages mémorables et épingle avec une cinglante ironie l’hypocrisie et l’arrivisme qui cimentent une irrésistible ascension. Comme toujours, le dialogue est le véritable moteur de l’action, qui commande physiquement la mise en place et le déplacement des protagonistes, et c’est à travers lui que Mankiewicz fait étinceler le jeu de la vérité et du mensonge, affirme sa tendance aux paradoxes satiriques et dévoile l’envers de la réussite et de la vocation, avec une élégance qui n’a d’égale que la férocité. 5/6
Top 10 Année 1950

On murmure dans la ville
Film un peu étrange, difficile à identifier, fertile en morbidité (le cadavre d’une belle jeune femme présenté en cours d’anatomie) et en mystère (le compagnon taciturne revenu d’entre les morts). En pleine période maccarthyste, le réalisateur s’élève contre le poison de la rumeur publique et affirme sa croyance au talent individuel, à l’éclat et à la joie, autant que son hostilité au culte de l’argent, au conformisme, à la mesquinerie et à l’envie. Il renonce à ses savantes constructions narratives au profit d’un mélange de mélodrame et de comédie dont l’originalité se fonde sur la puissance du faux, du mentir-vrai qui engendre le doute et apporte aussi le remède au scepticisme comme on peut en juger par l’intrigue amoureuse. Mais l’ensemble est presque trop indéfini pour trouver une vraie cohérence. 3/6

L’affaire Cicéron
Jubilatoire enchâssement de dupes, de mensonges et de manipulations dans le théâtre d’Ankara, en pleine guerre mondiale, où la duplicité cache mal des rapports frisant le masochisme, où les calculs intellectuels finissent tôt ou tard par être rattrapés par l’incongruité du destin. Maître d’un jeu cérébral qui renverse les valeurs et génère un suspense délectable, modeste valet et salaud exquis qui ne rêve que de revêtir le costume blanc d’un riche oisif croisé un jour à Rio, James Mason y déploie des trésors de raffinement pervers – à tel point que l’on se surprend à souhaiter sincèrement sa réussite et celle des Allemands. Mankiewicz problématise à nouveau la question du pouvoir et de la vanité des apparences, imposant une philosophie dont la mordante ironie culmine lors du coup de théâtre final. 5/6
Top 10 Année 1952

Jules César
Homme du verbe, le cinéaste ne pouvait que passer par la case adaptation shakespearienne. Ce qui étonne et fascine ici, c’est la sobriété presque ascétique des décors, du dispositif ornemental, du traitement plastique, du jeu sur le noir et le blanc, les ombres et les lumières, qui guident intuitivement le spectateur dans le développement d’un acte bien connu en le dramatisant davantage, et lui permettent de se concentrer sur des duels verbaux qui sont autant de joutes psychologiques. La réflexion sur le pouvoir, la solitude qu’il génère et les conflits qui en découlent, se développe à travers de grands moments de confrontation, véritables morceaux de suspense (la scène déclamatoire du forum, exemplairement). Le casting est formidable, à commencer par Marlon Brando en Marc Antoine. 4/6

La comtesse aux pieds nus
Réalisé paraît-il contre Citizen Kane, le film fait pièce au pirandellisme en racontant le même épisode vu par des personnages différents, mais presque sous le même angle de prise de vues, comme si le cinéaste, narrateur explicite après tous les autres, entrait lui-même dans le jeu des plis et des redoublements, des effacements et des simulacres. Le raffinement habituel de Mankiewicz s’exprime toujours à travers ses images voilées et soyeuses, sa construction complexe en flash-backs entrelacés et la cruauté feutrée de ses dialogues, mais j’ai trouvé longuette cette autopsie d’une destruction, cette patiente mise en lumière de la personnalité cachée d’une héroïne sauvage et indépendante, victime de la ploutocratie, de la veulerie dorée, de l’arrivisme des hommes, et de sa propre frivolité. 3/6

Blanches colombes et vilains messieurs
Pas sûr que l’univers de la comédie musicale convienne à l’ironie naturelle de Mankiewicz, dont la mise en scène accuse ici une certaine raideur illustrative, et qui donne un peu l’impression de vouloir s’encanailler sans trouver la spontanéité adéquate. Diluant quelques intrigues sentimentales plutôt molles en près de deux heures et demie assez pataudes, il tire une séduction intermittente de ses complications vaudevillesques, de son New York de studio étoilé et chimérique, et de quelques interludes incongrus où enfin la folie s’invite à la fête (le pugilat cubain, en premier lieu). Il peut aussi remercier l’apport du grand chorégraphe Michael Kidd, et surtout Jean Simmons, avec sa grâce délicieuse et son ravissant minois bouclé, de rafraîchir les artifices aujourd’hui un peu datés de l’entreprise. 3/6

Un Américain bien tranquille
S’il n’évite pas tout à fait les écueils de l’application littéraire, Mankiewicz a su apporter à cette adaptation de Graham Greene (reniée par l’écrivain) son sens naturel des zones troubles, de l’équivocité, de l’incertitude. À Saïgon, en pleine guerre d’Indochine, un journaliste anglais et un citoyen américain détaché d’une mission humanitaire se disputent le cœur d’une jeune vietnamienne. Engageant une réflexion sur la politique, l’engagement, les compromissions entre la morale et les intérêts personnels, oscillant entre le récit d’espionnage, l’intrigue policière, le suspense amoureux, la narration est un tantinet confuse, mais le caractère constamment ambigu des personnages et des situations maintient un intérêt constant, et offre à ce drame d’un homme manipulé par ses sentiments une vraie identité. 4/6

Soudain l’été dernier
Dans le cadre empoisonné et étouffant d’un jardin sauvage in vitro, l’auteur épanche sa tendance baroque et se livre à une exploration psychiatrique intense, obstinée, oppressante. Enquête de la parole comme contaminée par le décor artificiel, avec ses plantes vénéneuses et son ambiance de serre chaude, le film provoque une impression suffocante qui, tel une chambre d’échos, puise dans une série de tabous informulés (impuissance, homosexualité, inceste, anthropophagie) et visualise les violents entrechocs des conflits traumatiques. Trois monstres d’acteurs s’affrontent le long d’un psychodrame réveillant, en une suite de paroxysmes désespérés, les racines de l’amour, de la haine et de la vérité, jusqu’à une séquence finale de terreur blanche et surexposée qui marque durablement la mémoire. 5/6

Cléopâtre
Le film vaut davantage que sa réputation de projet colossal et démesuré. L’essentiel du dessein de Mankiewicz s’y donne à lire, qui vise à décrire le choc de deux civilisations à travers un grand spectacle emprunt de fulgurances fastueuses, d’une sorte de fièvre souterraine, et qui parvient à équilibrer la dimension humaine de l’intrigue à la monumentalité logistique de la production. La soif de conquête, le goût du pouvoir, la politique, la manipulation amoureuse dialoguent en un drame tumultueux, aux accents presque shakespeariens, mais parfois écrasé par son gigantisme. Pour résumer, une œuvre imparfaite et ruineuse mais nullement méprisable, dont les meilleurs moments parviennent à s’inscrire, par leur ingéniosité et leur double lecture, dans la dynamique artistique de son auteur. 4/6

Guêpier pour trois abeilles
Au-delà des miroitements de la lagune vénitienne, d’un décor dont les raffinements n’opèrent que pour mieux nous égarer, d’une intrigue policière qui masque ses véritables intentions, le film est une œuvre singulièrement déroutante. Il donne la sensation d’une image reproduite à l’infini par deux miroirs face à face : quel jeu plus subtil que celui de ces dédoublements en chaîne qui enferment entre le rêve et la réalité, entre la fiction et le spectacle de la vie elle-même, tous soumis aux aléas du destin ? Prenant appui sur Volpone, l’auteur y brocarde la cupidité et l’hypocrisie à travers une ronde de menteurs, d’avides et de tricheurs dont les jeux de masques mystificateurs renvoient les complots de l’intelligence et de l’illusion à leur vanité. Une fable aussi amère que brillante et un divertissement de haute volée. 5/6

Le reptile
Première incursion dans l’univers du western pour le réalisateur, qui signe l’un des archétypes ironiques du genre et ne perd rien de son goût des échafaudages inattendus, des trompe-l’œil psychologiques, de sa morale de l’ambiguïté. Avec cette vivacité de l’esprit qui n’appartient qu’à lui, Mankie renvoie dos à dos crapules et justiciers d’antan, le long d’un suspense mené sans accroc que l’on peut lire comme une réflexion amusée sur les apparences et leur contraire. Construit selon un réseau serré de chemins convergents, repris les uns après les autres pour aboutir tous, sauf un, dans un cul-de-sac, le film cultive un ton burlesque, iconoclaste et sardonique où le cynisme règne en maître. Et il faut bien sûr attendre la guirlande des rebondissements finaux pour découvrir qui est le beau salopard de l’histoire. 4/6

Le limier
Pour son dernier film, le réalisateur réduit son cinéma à ses composantes essentielles : une intrigue d’une rigueur mathématique, une joute implacable entre représentants de classes antagonistes, une machination labyrinthique fondée sur une vertigineuse succession de coups de théâtre, énigmes, déguisements, ripostes et coups fourrés. Emblématique d’un principe où se redoublent dans les acteurs les personnalités du spectateur et du metteur en scène, le jeu se décline en un étourdissant récital en huis-clos sur l’envers du décor social, un fascinant manège de duperies où la parole est reine. Affrontement entre un aristocrate dévoré par ses origines et son rang à tenir et un coiffeur représentant du peuple qui viendra à bout de ce pouvoir, le face-à-face donne l’occasion à deux grands comédiens de se livrer à un époustouflant numéro. Magistral. 6/6
Top 10 Année 1972


Mon top :

1. Le limier (1972)
2. L’aventure de Madame Muir (1947)
3. Eve (1950)
4. L’affaire Cicéron (1952)
5. Soudain l’été dernier (1959)

Cinéaste du verbe, du faux-semblant, de la manipulation, du masque et du jeu social, Mankiewicz a porté son art à des sommets de raffinement et d’élégance intellectuelle. C’est peu dire que j’adore les perles de sa filmographie.
Last edited by Thaddeus on 22 May 20, 11:38, edited 6 times in total.
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Alexandre Angel
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Re: Joseph L. Mankiewicz (1909-1993)

Post by Alexandre Angel »

Thaddeus wrote:On murmure dans la ville
Film un peu étrange, difficile à identifier, fertile en morbidité (le cadavre d’une belle jeune femme présenté en cours d’anatomie) et en mystère (le compagnon taciturne revenu d’entre les morts). En pleine période maccarthyste, le réalisateur s’élève contre le poison de la rumeur publique et affirme sa croyance au talent individuel, à l’éclat et à la joie, autant que son hostilité au culte de l’argent, au conformisme, à la mesquinerie et à l’envie. Il renonce à ses savantes constructions narratives au profit d’un mélange de mélodrame et de comédie dont l’originalité se fonde sur la puissance du faux, du mentir-vrai qui engendre le doute et apporte aussi le remède au scepticisme comme on peut en juger par l’intrigue amoureuse. Mais l’ensemble est presque trop indéfini pour trouver une vraie cohérence. 3/6
Oui, je pense un peu moins l'aimer qu'il y a une trentaine d'années, lorsque je le découvrais au CDM et que, dans l'enthousiasme de la découverte mélangé à l'étonnement suscité, je le revisionnais souvent. Il y a quelque chose du Docteur Knock chez le personnage incarné par Cary Grant, en plus humaniste. On a,quoiqu'il en soit, affaire à la veine manipulatrice de Mankiewicz, celle du Reptile, ou du Limier, en moins malmenant pour le spectateur (même si c'est pour son plus grand plaisir). Le scénario ne nous prépare à rien de réellement répertorié et on ne sait vraiment pas où on va. Le parti pris de l'auteur consistant à faire coexister mystère (le personnage de Shaunderson, interprété par Finlay Currie) et farce soutenue de motifs bon enfant tels qu'une direction d'orchestre, un train électrique, un chien.. A 19 ans , ça me fascinait. Je trouve cela un peu plus fabriqué, maintenant..
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Jeremy Fox
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Re: Joseph L. Mankiewicz (1909-1993)

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La chronique du film est signée Philippe Paul.