Carl Theodor Dreyer (1889-1968)

Rubrique consacrée au cinéma et aux films tournés avant 1980.

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allen john
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Re: Carl Theodor Dreyer (1889-1968)

Post by allen john »

Le président (Carl Theodor Dreyer, 1919)

Le premier film de Carl Dreyer est un essai, partagé entre mélodrame et cas de conscience, entre foi et doute, entre honneur et famille... ce n'est pas une franche réussite, mais il fourmille de petites balises de l'oeuvre à venir. Et au passage, si certains ont clairement souffert du passage des ans, dreyer est l'un des rares grands cinéastes à s'être illustré durant le muet, dont on possède tous les films de la période...

Dans cette adaptation d'un roman contemporain, Dreyer dresse le portrait d'un homme, un magistrat honoré, dont le passé resurgit lorsque sa fille naturelle doit être jugée pour infanticide. Il affronte alors l'histoire familiale, sa propre faute, et s'interroge sur son devoir. Le film commence sur une structure temporelle alambiquée: on a d'abord un prologue qui expose la faute passée du père du héros, qui a fauté avec une femme mais s'est marié avec elle, et estime qu'il n'aurait pas du accepter cette compromission. Il a fait jurer à son fils de ne pas se compromettre. Puis, après l'exposition, un nouveau flashback consacré cette fois au fils répète avec insistance cette figure de l'amour illégitime. Du coup, le film est en plein mélo, mais le recours à un autre point de vue lorsque la jeune femme expose les circonstances de la mort de son enfant rééquilibre le tout.

Dreyer a beaucoup recours à des décors nus mais chargés de petits motifs, qui soulignent parfois le tourment intérieur. Le jeu des acteurs est du pur années 10, et je pense que d'autres Scandinaves avaient clairement dépassé cette phase théâtrale; Dreyer saura mieux diriger ses acteurs plus tard... Mais le film, qui se passe essentiellement de nuit, est esthétiquement très inventif, avec de belles utilisations de la lumière, et des ombres chinoises très intrigantes. Mais on est encore devant un metteur en scène qui se cherche, intéressé par la matière de l'affect et du tourment humain, mais qui a encore du mal à faire passer la tempête intérieure de ses héros...

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Auditorium du Louvre
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Cinéma et création musicale au Louvre

Post by Auditorium du Louvre »

Bonjour à tous,

Cinéma et création musicale : le mercredi 23 novembre 2011 à 20h30 à l'auditorium du Louvre

Venez découvrir lors d'une soirée inédite, le chef-d’œuvre du grand réalisateur danois Carl Theodor Dreyer, la Passion de Jeanne d'Arc, mis en musique par l'incontournable groupe éléctro Bot’Ox.
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Electron libre
La Passion de Jeanne d’arc de Carl Theodor Dreyer
Film muet Fr., 1928, 95 min env.
Mis en musique par Bot'Ox
Dans le cadre de « Le Louvre invite Jean-Marie G. Le Clézio »
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Tarifs : de 5 à 10€
Réservations sur http://www.fnac.com ou au 01 40 20 55 00
Pour en savoir plus : http://www.louvre.fr

Accès
Métro Palais Royal / Musée du Louvre (lignes 1 ou 7)
Bus n°21, 27, 39, 48, 68, 69, 72, 81, 95
Entrée par la pyramide, le passage Richelieu ou les galeries du Carrousel
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Demi-Lune
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Re: Carl Theodor Dreyer (1889-1968)

Post by Demi-Lune »

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Vampyr (1931)
La maîtrise et la modernité du langage cinématographique de Dreyer explosent très nettement dans cette incursion fantastique. Renouant avec les facettes les plus sombres et inquiétantes du romantisme, Vampyr est un concentré de virtuosité visuelle d'un aboutissement tel que son expression pourrait dater d'il y a quelques années seulement. La caméra de Dreyer se permet des compositions très audacieuses, comme lors de cette remarquable scène où le personnage est enfermé vivant dans un cercueil, selon un point de vue subjectif (on assiste à un travelling aérien passant par une fenêtre et poursuivant fluidement sa trajectoire). Dreyer porte en outre la magie visuelle du muet à son sommet avec des trucages sublimes et étonnants, particulièrement lorsqu'il s'amuse à filmer des ballets d'ombres fantomatiques détachées de leurs silhouettes. Pour autant, la réussite technique et formelle du film est réduite par la relative vacuité de l'histoire. Ce qu'il aurait fallu, c'est un scénario et des personnages. Or, Vampyr n'a ni l'un ni l'autre. Les protagonistes sont complètement schématiques, jouent les utilités, on se tamponne totalement d'eux. L'histoire se résume à quatre lignes et paraît pourtant bien incompréhensible dans ses enchaînements. Et bien que parlant, le film reste très marqué par le muet et ses modes de narration, pour le meilleur lorsque Dreyer raconte par l'image, pour le pire quand il illustre le récit de manière lourdement didactique : consacrer plus d'une dizaine de minutes à filmer les pages d'un bouquin sur le vampirisme que lit un personnage, afin d'apporter des renseignements au spectateur, est un procédé particulièrement ennuyeux.
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Vieux parasite
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Re: Carl Theodor Dreyer (1889-1968)

Post by Vieux parasite »

Les limites de Vampyr sont réelles en terme de continuité dramatique par exemple, mais cela ajoute justement au caractère énigmatique du film - on est déboussolé et peu à peu on comprend et on se saisit des personnages, des lieux et de leurs relations.

Le procédé du livre qui commente, ou même précède l'action, m'a paru intéressant, très film muet :mrgreen:

Les qualités, bien soulignées par Demi-Lune et les défauts (y compris la qualité technique de ce qui reste du film) en font vraiment un film d'ambiance plus qu'une histoire avec un enjeu réel, c'est vrai - ce n'est pas Nosferatu, mais c'est tout de même autre chose que Dracula :uhuh:
julien
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Re: Carl Theodor Dreyer (1889-1968)

Post by julien »

Un peu trop long ce Vampyr j'ai trouvé. Remonté sur une durée plus courte, et avec une partition musicale plus inspirée, je pense que ça aurait fait un très bon court-métrage.
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"Toutes les raisons évoquées qui t'ont paru peu convaincantes sont, pour ma part, les parties d'une remarquable richesse." Watki.
allen john
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Re: Carl Theodor Dreyer (1889-1968)

Post by allen john »

Point de vue sans aucune modération...
Vampyr (Carl Theodor Dreyer, 1932)

Premier film sonore de Dreyer, Vampyr a bien failli être aussi son dernier, tout court. J'ai utilisé à dessein le terme de "sonore", qui primait sur "parlant" à l'époque, parce qu'on ne peut pas vraiment dire que le film brille par son dialogue, d'autant qu'il utilise un certain nombre d'intertitres, et qu'il repose essentiellement sur le pouvoir des images. Mais le son y est aussi présent, au-delà des sacro-saints dialogues, (Réduits à quelques minutes sur les 72 que dure le film), grâce à une utilisation précise des bruits ambiants. D'une certaine manière, ce premier film sonore prend le contrepied de La Passion de Jeanne d'Arc, film muet dans lequel le metteur en scène s'était efforcé de demander à ses acteurs un dialogue à la virgule près. Film marqué par une caméra mobile, Vampyr ne parle pas beaucoup non plus dans la mesure ou c'était une collaboration internationale. A ce sujet, d'ailleurs, comme d'autres films de la même époque (On est encore dans ce que Michel Chion qualifie d'interrêgne, entre le muet et le parlant), il n'a pas été établi une version précise, les acteurs (Français, comme Maurice Schutz, Allemands comme Sybille Schmitz, Polonais comme Jan Hieronimko, voire de pedigree joyeusement erratique comme le baron Nicolas de Günzburg qui non seulement produisit le film, mais en fut aussi l'interprète principal) parlant tous des langues différentes. On compte aujourd'hui deux versions faisant office de maitre-étalon, la Française et l'Allemande, privilégiée puisqu'elle a fait l'objet d'une restauration...

Le sous-titre du film est L'étrange aventure de David Gray, et dans certains pays l'étrange aventure devient simplement un rêve (Der Traum des Allan Grey en Allemand) Si rêve il y a effectivement dans le film, il serait trop facile de considérer l'aventure en question sur l'angle d'une imagination trop fertile. David Gray n'a pas rêvé tout ceci, il suffit de voir le film pour s'en convaincre. Reprenant le flambeau de Nosferatu, avec lequel il a plus d'un point commun, Vampyr est à nouveau un film fantastique cohérent et ...réaliste. Il ne s'agit pas de s'embarquer ici à la suite de l'expressionisme Allemand, ou comme aux Etats-Unis à la même époque de codifier un genre à la suite du théâtre en y implantant toute une batterie de tendances, de style et de procédés qui allaient devenir des balises sures, comme le fait en 1931 le Dracula de Tod Browning. Non, soyones-en surs: ce film ne ressemble à rien d'autre qu'à lui-même. Et comme c'est un film de Dreyer, le conte fantastique se pare de réflexion sur la foi, et le héros du film saura se sacrifier, sauvant les autres par une mort symbolique...

David Gray (Allan en Anglais) se rend à Courtempierre, un petit village Français. Il passe la nuit dans une auberge, ou il reçoit la visite fantômatique d'un chatelain local. Celui-ci lui confie un vieux livre consacré aux vampires, et un message énigmatique. Le lendemain, Gray visite le chateau, et y fera face à une série d'évènements pour le moins troublants: un docteur étrange, une vieille femme sinistre, la mort du chatelain, et la possession de la fille de celui-ci, et aussi un garde-chasse dont l'ombre est dotée d'une vie propre. Mais surtout, David Gray va être confronté au vampirisme...

Tourné dans de vraies habitations, presqu'en contrebande, le film possède une touche inimitable. Aucun film fantastique ne lui ressemble vraiment. il bénéficie aussi d'une lumière étonnante, obtenue par une sous-exposition accidentelle des premiers rushes, dont Dryer et son chef-opérateur Rudolph Maté ont décidé qu'il s'agissait de la méthode à suivre, d'où des commentaires acerbes de la presse Europénne sur le film qui avait l'air amateur selon eux. C'est d'autant plus ironique que le film a été influencé justement par une vision du film Un chien Andalou, de Bunuel et dali, qui était à sa façon un film d'amateurs, aussi éclairés soient-ils. Mais Dreyer en a aimé la logique rêvée, et a adopté sinon le même type d'approche, en tout cas le stream of consciousness du cauchemar. On peut d'ailleurs se perdre dans la rêverie du film, c'est l'une des pistes de son pouvoir hypnotique. Mais il y a plus: une façon de laisser le héros traverser des paysages perturbants, truffés de signes jamais explicités, de cranes et de squelettes, d'ombres aussi. A ce titre, les déambulations de Gray dans un village hanté d'ombres sans corps, les tentatives de communiquer, avec le docteur en particulier, qui débouchent sur rien, et les rencontres avec des êtres extérieurs à l'intrigue (L'homme avec une faux au début, un autre homme au visage comme effacé par une effrayante cicatrice) contribuent à installer une atmosphère de mort. Les scènes, occupées par un grand nombre de plans-séquences, avec une caméra libérée de toute lourdeur qui tourne pour nous faire profiter du décor, y ajoutent une notion de tangibilité et de réalisme peu commune.

Et l'une des principales caractéristiques du film, apparemment perdu dans l'oeuvre austère et marquée par la présence de la religion de Dreyer, est que contrairement à Nosferatu, Dracula et d'autres films (The Wolf Man, par exemple, ou The Mummy) marqués par l'idée d'un vampirisme qui se manifesterait par une possession des corps, sexuelle bien entendu, Vampyr en revanche ne parle de rien d'autres que dâmes, du vagabondage à l'écart du corps de David Gray, à la vision fantasmagorique des ombres de fantômes sans corps. L'abondance de squelettes rencontrés en chemin insistent sur ce point: Dreyer a séparé les âmes et les enveloppes coroporelles dans son film, plaçant de fait son histoire sur un terrain pas souvent évoqué...

Et puis il y a bien sur le rêve effectué par David Gray lors de la dernière bobine du film, qui se voit lui-même dans un cercueil, le point de vue passant ensuite du David de l'extérieur du cercueil vers celui de l'intérieur: cette scène justement célèbre n'est pas gratuite, elle vient s'ajouter à l'intrigue pour donner une véritable utilité à un héros qui reste sinon un témoin de l'histoire, de la mort du chatelain, des tribulations nocturnes d'une bande de vampires bien européens (Un vieux docteur, une vieillarde acariâtre, un garde-chasse unijambiste), de la possession de Léone, etc. son sacrfice amène ensuite la résolution, aussi classique que possible, au cours de laquelle on va se débarrasser de la vampire, puis de ses "assistants". Dreyer qui a joué avec les nuances de gris (Gray, donc, ça ne s'invente pas) tout au long du film, enveloppe ses personnages d'un blanc lumineux et salvateur pour sa dernire bobine: le docteur meurt étouffé sous la farine du moulin, et David Gray et la jeune Gisèle, la soeur de léone, rentrent au chateau par un bois envahi à la fois de brume cotonneuse et de lumière matinale. C'est la fin du cauchemar...

Superbe poême à la rigueur époustouflante, Vampyr est privé de facilités, de passages obligés. L'absence de flamboyance des dialogues, rendus compliqués pour cause d'internationalité du médium cinématographique, joue pourtant en sa faveur, comme l'assemblage minutieux d'objets, de symboles et de signes dans les décors. Les images définitives du film, noyées dans un halo de lumière bizarre, sont autant de tableaux définitifs sur le crépuscule inquiétant d'une journée qui dégénère en cauchemar, et on n'a pas fini de se noyer dans ce beau film, aussi essentiel que son ancêtre Nosferatu, qui lui cède parfois à quelques conventions. Dans Vampyr, pour le meilleur ou pour le pire, Dreyer a tout inventé. Disons qu'il a obtenu, pour le pire, un échec retentissant suivi par onze années à l'écart des studios (13 si on considère que le film a été tourné en 1930), pour le meilleur parce que ce film, que beaucoup préfèrent à ses oeuvres plus religieuses, est un joyau qui na pas fini de fasciner.

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bruce randylan
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Re: Carl Theodor Dreyer (1889-1968)

Post by bruce randylan »

allen john wrote:Le président (Carl Theodor Dreyer, 1919)

Le premier film de Carl Dreyer est un essai, partagé entre mélodrame et cas de conscience, entre foi et doute, entre honneur et famille... ce n'est pas une franche réussite, mais il fourmille de petites balises de l'oeuvre à venir. Et au passage, si certains ont clairement souffert du passage des ans, dreyer est l'un des rares grands cinéastes à s'être illustré durant le muet, dont on possède tous les films de la période...

Dans cette adaptation d'un roman contemporain, Dreyer dresse le portrait d'un homme, un magistrat honoré, dont le passé resurgit lorsque sa fille naturelle doit être jugée pour infanticide. Il affronte alors l'histoire familiale, sa propre faute, et s'interroge sur son devoir. Le film commence sur une structure temporelle alambiquée: on a d'abord un prologue qui expose la faute passée du père du héros, qui a fauté avec une femme mais s'est marié avec elle, et estime qu'il n'aurait pas du accepter cette compromission. Il a fait jurer à son fils de ne pas se compromettre. Puis, après l'exposition, un nouveau flashback consacré cette fois au fils répète avec insistance cette figure de l'amour illégitime. Du coup, le film est en plein mélo, mais le recours à un autre point de vue lorsque la jeune femme expose les circonstances de la mort de son enfant rééquilibre le tout.

Dreyer a beaucoup recours à des décors nus mais chargés de petits motifs, qui soulignent parfois le tourment intérieur. Le jeu des acteurs est du pur années 10, et je pense que d'autres Scandinaves avaient clairement dépassé cette phase théâtrale; Dreyer saura mieux diriger ses acteurs plus tard... Mais le film, qui se passe essentiellement de nuit, est esthétiquement très inventif, avec de belles utilisations de la lumière, et des ombres chinoises très intrigantes. Mais on est encore devant un metteur en scène qui se cherche, intéressé par la matière de l'affect et du tourment humain, mais qui a encore du mal à faire passer la tempête intérieure de ses héros...

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Voilà qui m'économise quelques lignes. :)
Pour un premier film, c'est tout à fait honorable grâce à un sens visuel assez riche qui se concentre surtout sur les extérieurs bénéficiant d'une très belle photo (le couple dans la barque ; les personnages au milieu des champs). Les intérieurs sont moins marquant mais il est vrai qu'on trouve déjà un certain goût pour l'épure décorative.
Par contre la narration est assez audacieuse avec une première moitié qui multiplie les flash-backs pas nécessairement linéaire par ailleurs il me semble. On est par moment limite perdus d'ailleurs car certains ne sont pas clairement identifiés comme tel à première vue.

Reste le problème du scénario qui dévoile rapidement ses limites, coincé entre mélodrame, grosses facilités et moralisme teinté de religieux. Il faut reconnaître que c'est non seulement peu subtil mais aggravé par des acteurs médiocres.
Sur une trame très proche, je garde un bien meilleur souvenirs du Coupable d'André Antoine (1917).

Par contre ses autres muets que j'ai découvert ces derniers temps sont bien meilleurs et me font découvrir un Dreyer que je n'imaginais pas, plein d'humour, de tendresse et de fantaisie.
Le meilleur est le génial Maître du logis (1925) où un homme autoritaire et machiste se voit contraint de faire des concessions et changer de comportement pour faire revenir son épouse. C'est très drôle avec malgré tout une réelle approche sociale très juste dans son étude de caractère, des comédiens admirables, un traitement très intimiste (c'est quasiment un drame à 3 personnes façon Kammerspiel) et une émotion frémissante perpétuelle. Un gros bijou.
Il était une fois (1922) parait presque en être un brouillon transposé à l'époque médiévale. La aussi, très belle photo, des personnages touchants et attendrissant malgré leurs défauts initiaux (égoïsme, arrogance...). Certaines séquences possède un poésie et un humanisme la aussi fort émouvant.
La quatrième alliance de Marguerite (1920) est lui aussi très proche de cet esprit avec des personnages qui doivent apprendre à s'apprécier. Il y a des séquences irrésistibles (l'apparition du démon !) et des moments plus graves et mélancoliques. Dreyer trouve un dosage parfait entre farce vaudeville et une approche plus personnelle dans son traitement d'une certaine austérité religieuse. Il y a de plus une réelle appréhension de l'espace dans les intérieurs où le cadre traduit toujours la nature des rapports de forces au sein de ce trio de protagonistes. Et la fin est une nouvelle fois très poignante, pleine de tact, de compréhension et de chaleur.

Il va sans dire que je préfère ce Dreyer là à celui de Getrud et Ordet. :fiou:
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Re: Carl Theodor Dreyer (1889-1968)

Post by Commissaire Juve »

bruce randylan wrote: Il va sans dire que je préfère ce Dreyer là à celui de Gertrud et Ordet. :fiou:
:uhuh:

C'est marrant. Ce matin, sur DVDToile, une discussion sur Gertrud m'a encore fait sortir mon revolver. :lol: J'ai mordu à l'hameçon comme un débutant.

Du reste, beaucoup d'admirateurs des deux films parlent de la forme (les cadrages, la lumière, tout ça). Je me suis dit qu'en enlevant la bande son, ça aurait peut-être donné des films muets potables. Mais c'est même pas sûr. :mrgreen:
bruce randylan wrote:... un Dreyer que je n'imaginais pas, plein d'humour, de tendresse et de fantaisie...
Dans les années 50 / 60, il devait être sous Prozac.
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Thaddeus
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Re: Carl Theodor Dreyer (1889-1968)

Post by Thaddeus »

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Le maître du logis
C’est une histoire toute simple à valeur de parabole, un huis-clos fondé sur l’épuration progressive, une fable exaltant le courage de la femme et les vertus de l’amour conjugal, où Dreyer impose son sens rigoureux du décor, point central autour duquel se dessine la maturation d’un style. De l’horloge au poêle en passant par les tableaux anodins, le fil à linge ou les portes entrouvertes, le deux-pièces-cuisine devient un emblème : tout y mis en place, méticuleusement reconstitué jusque dans le désordre, pour cristalliser les pulsions des êtres. Le tête à tête, le croisement des regards, le despotisme domestique maté puis repentant sont captés par une caméra qui aiguise ou adoucit les angles, et qui trouve avec autant de justesse que de simplicité l’adéquation entre le cadre et le sentiment qui s’y exprime. 4/6

La passion de Jeanne d’Arc
En une admirable scansion de bouches, de regards, de gestes, dont il résulte une écoute d'une intensité inégalée, comme si le dialogue des personnages surgissait de l'intérieur même du spectateur, Dreyer fait surgir l'abstraction la plus haute de la mise à la question du concret le plus concret. Jamais le cinéma muet n'a semblé aussi parlant que dans ces va-et-vients purement graphiques, ces exubérances baroques, cette symphonie de gros plans qui traquent la présence de Dieu sur le visage de Renée Falconetti, Jeanne incarnant l’innocence et la foi, en proie au pouvoir oppresseur, acculée à la résistance et à la rébellion passives. Formalisme prodigieux au service d’une méditation ascétique mais frémissante, d’une extraordinaire intensité dramatique, et qui figure l’invisible avec une puissance expressive hors du commun. 6/6

Vampyr
Promenade somnambulique d’un personnage hagard dans l’éternité morne d’un paysage vaporeux. Dreyer explore un entre-deux-mondes qui suggère l’envers insolite et cauchemardesque du réel, et laïcise une métaphore qu’Ordet portera sur le plan religieux : la vie en cette terre, habitée par la mort et le mal, ne peut trouver sens que dans l’amour. Difficile de nier la profusion réglée des mouvements de caméra, les basculements perspectifs, les décrochages de distances, l’inattendu des liaisons, les lueurs, vibrations et silences qui définissent le sentiment de l’aube ou l’anxiété du jour à venir. Autant d’images dont la torpeur brouille la frontière entre tangible et irréel ; seulement voilà, je suis resté bien malgré moi extérieur à cet exercice de virtuosité. À revoir, incontestablement. 3/6

Jour de colère
Bien que situé au XVIIème siècle, le film revêt sa pleine signification politique et sa dimension d’actualité au moment où le Danemark se voit occupé par l’armée nazie et où Dreyer se réfugie en Suède. On peut le considérer comme la condensation des deux opus précédents, où stylistiquement le cinéaste accomplissait le grand écart. D’une grande maîtrise plastique, avec ses clairs-obscurs somptueux et ses images travaillées comme des tableaux de Rembrandt, cette tragédie nordique assez spartiate en appelle à tout un symbolisme scandinave et fait le procès de l’intégrisme religieux, de la barbarie doctrinaire et d’une société intolérante transformant sa terreur de l’altérité (et tout particulièrement de la femme, apparentée dans son mystère au Mal) en instrument de domination spirituelle. 4/6

Ordet
Un film unique, qui traite de la façon la plus concrète et physique qui soit du rapport de l’homme à la transcendance, à la spiritualité, et du dialogue intérieur qu’il entretient avec Dieu – questions hautement immatérielles s’il en est. Dans un univers faussement funèbre et livide, cependant baigné d’une chaleur bien réelle, Dreyer établit un accord profond avec la vie, la terre et la chair, mais au plus près de la mort, du mal et du péché (d’orgueil, d’austérité, d’intolérance), au plus près de l’irrationnel. Indiscutablement chrétien, le film exige du spectateur une réceptivité bien particulière, mais impose une croyance dévastatrice en la puissance de l’acte de foi, construisant tout son film en fonction de la bouleversante scène finale : cette élévation d’une clarté renaissante, cette résurrection qui laisse sa trace sensible dans l’humidité des yeux. 6/6
Top 10 Année 1955

Gertrud
Une découverte éprouvante m’avait imposé le dernier film de l’auteur comme le stradivarius du hiératico-chiant, tout en litanie monocorde et morosité grise. La deuxième vision a été plus concluante ; j’y été davantage sensible au parcours spirituel d’une femme qui, après avoir sacrifié sa vie à un idéal d’amour, maintient la réalité et la positivité de cette utopie en dépit de ses échecs. La vérité demeure la vérité, qu’on l’ait atteinte ou non, semble exprimer le cinéaste à travers cette histoire, et si la facture du long-métrage est d’une austérité assez rebutante, la composition très élaborée des images, y compris dans leur rigueur, et la précision du trait avec lequel se dessinent les contours d’une personnalité abandonnée à son idéal romantique atteignent une certaine pureté harmonique. 4/6


Mon top :

1. Ordet (1955)
2. La passion de Jeanne d’Arc (1928)
3. Le maître du logis (1925)
4. Gertrud (1964)
5. Jour de colère (1943)

Artiste de l’intériorité, de la flamme de l’âme et de la transcendance spirituelle, Dreyer est sans conteste un cinéaste d’une grande exigence intellectuelle, l’un de ces artistes baignés de moralisme, de philosophie et de culture, à l’instar de Bergman ou Tarkovski, dont l’apparente austérité dissimule le plus grand frémissement. Sans être totalement sensible à tous ses films, certains d’entre eux ont constitué pour moi de magnifiques expériences.
Last edited by Thaddeus on 31 Aug 19, 15:41, edited 2 times in total.
bruce randylan
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Re: Carl Theodor Dreyer (1889-1968)

Post by bruce randylan »

Commissaire Juve wrote:
Du reste, beaucoup d'admirateurs des deux films parlent de la forme (les cadrages, la lumière, tout ça). Je me suis dit qu'en enlevant la bande son, ça aurait peut-être donné des films muets potables. Mais c'est même pas sûr. :mrgreen:
Mouais, pas sûr que ça soit suffisant. Les postures, la gesticulation, les types qui parlent sans regarder l'interlocuteur, les yeux vides etc....
Mais les acteurs "aphones" ça doit quand même aider :mrgreen:
Commissaire Juve wrote: Dans les années 50 / 60, il devait être sous Prozac.
:lol: Je sais pas mais j'espère que son médecin a changer le dosage.


Et je continue :

Deux êtres (1944)

Accusé de plagiat, Lundell, un scientifique réputé, rentre dans sa maison pour retrouver sa femme. Tous deux sont abattus par différents articles de presses relatant le scandale. Ils apprennent alors que le doctorant s'estimant copié vient de décéder et qu'il s'agirait d'un meurtre. Plusieurs indices risquent d'incriminer Lundell.

A priori la première projection de ce titre fut un gros échec et le cinéaste renia le film au point de nier son existence, expliquant pourquoi Deux êtres est à ce point méconnu et invisible. Il s'agit certes d'un film mineur mais qui n'a rien de méprisable pour autant.
Dreyer renoue avec le Kammerspiel avec une histoire se déroulant uniquement dans l'appartement familial, entre les deux acteurs et pratiquement en temps réel.
Le procédé manque tout de même de fluidité car chaque nouvel éléments relançant l'histoire arrive vraiment de manière mécanique pour un rythme particulier. On devine donc rapidement où l'histoire va nous conduire et à quelle vitesse sans jamais réussir à faire oublier son origine évidement théâtral.
Dreyer parvient tout de même à éviter le théâtre filmé avec une approche de l'espace assez originale en privilégiant les plans serrés. Il y a ainsi assez compliqué de savoir où se situent les personnages dans leur demeure, créant une certaine instabilité qui s'associe aux troubles s'emparant des personnages qui vont bientôt perdre leur repères et leurs acquis. C'est fait de plus sans style ostentatoire ni démonstratif avec le risque de posséder une photographie anodine. Il est par contre dommage de casser l'unité du film en intégrant un figurant dans la rue et surtout un flash-back n'apportant strictement rien à l'intrigue qu'on ne savait déjà à ce point. De plus la procédé pour éviter le montrer le comédien à l'image est plutôt maladroit. Un peu bête en tout cas.
Le jeu des comédiens est un peu affecté mais heureusement non maniéré. Ils sont tour à tour à hautain et froid et à d'autres moments plus touchants et "palpables" comme lors de la séquence finale qui fonctionne assez bien. Le style du cinéaste est moins marqué que d'habitude, avec surtout une absence des thèmes spirituels. Toutefois, sa manière de traiter les problèmes du couple est assez personnel et dans la lignée de plusieurs de ses films plus emblématiques.

Une œuvre pas aussi pleinement vivante qu'on aurait pu l'espérer, régulièrement artificiel mais qui mérite d'être redécouvert. Il repasse le 23 octobre à la Cinémathèque :wink:


Sur place, on peut aussi découvrir ses court-métrages tournés durant les années 40-60, soit une petite dizaine de diverses commandes alimentaires d'une dizaine de minutes qui ne dépassent pas souvent la curiosité.
Le plus marquant est ils attrapèrent le bac (1948) qui montre un Dreyer inhabituel avec cette sorte de fable autour d'un couple à moto lancée dans une grande course contre la montre pour atteindre un ferry sur le point de partir. Caméra embarquée sur la moto, montage s'accélérant de plus en plus, angle de prise dynamique, touches fantastiques, presque aucun dialogue. Une chouette surprise par ailleurs disponible dans l'édition collector de Vampyr chez MK2. :wink:
Sinon, A castle within the castle (1954) évoque le château de Kronborg dont des fouilles ont permis de découvrir qu'il abritait les ruines d'un autre château. C'est peut-être celui où l'on retrouve le plus le style de Dreyer puisqu'il filme les fondations, les pièces vides et les modèles réduits explicatifs avec son épure habituel des décors jouant sur le vide, les contrastes visuels et un dépouillement visuel. Assez proche The danish village Church (1947) n'arrive pas exploiter aussi bien les éléments à disposition mais on trouve 1 ou 2 plans reconstitués avec des figurants qui évoque fugacement Jour de colère.
Pas grand chose à dire sur Fight against cancer (1947) film institutionnel très didactique et moralisateur sur la prévention des cancers (encore que l'atmosphère des premières minutes rappellent Deux êtres). Certains échangent deviennent presque grotesque tant l'approche est scolaire et les effets pompeux comme la première patiente qu'une ellipse conduit directement au cimetière.
Dans le même esprit, Good mothers (1942) invite de futures mères célibataires à rentrer en contact avec une institution qui les aidera à se préparer à la naissance de leur enfant (les pères se limitant à signer des chèques!). Ce documentaire est surtout intéressant pour sa photographie sociologique d'une époque révolue. C'est aussi avec cet opus que le cinéaste repassa derrière la caméra après 10 d'inactivité suite à l'échec de Vampyr
Thorvaldsen (1949) est consacré au sculpteur du même nom (que je ne connaissais pas). Plus qu'un traitement historique, Dreyer se focalise sur plusieurs œuvres mais le travail est un peu trop appliqué pour mettre vraiment en valeur les différents statues. Ca manque un peu de passion.
Un peu plus inspiré The Storstrom bridge (1950) évoque de façon quasi mutique un vaste pont de plusieurs kilomètres de long. Une belle variété de cadrages pour des plans assez jolis mais rien de transcendant non plus.

Curieusement, la cinémathèque n'a pas diffusé Water from the land (1946) pourtant annoncé. Par chance on le trouve sur YouTube en VOSTA (comme beaucoup des autres courts on dirait). C'est l'un des plus intéressant en plus avec un traitement sans complaisance des problèmes sanitaires liées à l'exploitation des puits à la campagne. C'est assez virulent et cru, au point qu'il fut interdit à sa sortie avant d'être reconstruit des années plus tard.
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Re: Carl Theodor Dreyer (1889-1968)

Post by bruce randylan »

La fiancée de Glombal (1925)

Séparé par une rivière, deux jeunes gens espèrent se marier mais le père de la femme ne voit pas d'un bon œil une union avec un paysan et la fiance à un notable du village.

Un poil moins sous le charme que les muets précédents (il me reste Michael à découvrir) qui manque un brin de fantaisie à mon goût. J'ai aussi trouvé que l'ajout d'un "méchant" était une convention qui n'était pas nécessaire d'autant que ça lance un long climax en forme de suspens où le personnage masculin est sur le point de se noyer. Sauf que Dreyer n'est pas Griffith (ou le Buster Keaton des Lois de l'hospitalité) et la séquence tombe un peu à l'eau par un découpage/montage manquant de tension d'autant que le cours d'eau n'est pas non plus d'une menace terrifiante à l'écran.
Pourtant le film commençait plutôt bien avec chaleur et simplicité dans sa peinture d'une petite communauté rurale. Le sens du cadre, du paysage et de la composition sont peut-être les plus abouties de la période muette de Dreyer. D'un pur point de vue pictural, c'est un véritable régal pour les yeux.
Dreyer parvient aussi à humaniser ses personnages, même le père autoritaire de l'héroïne lorsqu'il réalise qu'il s'est montré injuste envers sa fille et son amoureux (retrouvailles filmées avec beaucoup de sensibilité et sans mièvrerie). Il y a quelques jolis moments de tendresse pour une approche dans l'épure et la sobriété. Mais la trame est tellement réduite qu'elle ne parvient pas à contourner les quelques facilités (et une certaine candeur).

Pages arrachés au livre de Satan (1919) est par contre d'un intérêt pratiquement quasi nul.
Le cinéaste était parait-il sous influence de Griffith et son Intolerance et s'est lancé dans cette oeuvre où Satan doit essayer de corrompre l'humanité à différents moments de l'humanité : Juda trahissant le Christ ; sous l'inquisition ; durant la révolution française et lors de la révolution russe.
Gros problème ; contrairement à son modèle, Dreyer ne mélange jamais les époques entre elles et accouche d'un film à sketch stérile bien trop bavard et ne reposant pratiquement que sur ses cartons. En l'état, on a plutôt l'impression de voir un brouillon raté de la Charrette fantôme de Sjöström ou des Trois lumières de Fritz Lang.
L'épisode sur Jésus est ainsi complétement raté et trop guindé, comme pétrifié par son sujet. Celui sur l'inquisition pourrait être intéressant (avec des prémisses de sa passion de Jeanne d'Arc) mais l'histoire est trop expédiée pour qu'on partage le dilemme du bourreau sensé torturer la femme qu'il aime. C'est un peu l'inverse avec la partie sur Marie-Antoinette qui dure facilement une heure et qui n'a pas grand à chose à raconter.
Si la partie contemporaine offre quelques passages intéressant, c'est parce que Dreyer interroge la foi de son personnage féminin contraint au sacrifice pour que l'histoire trouve une certaine force visuelle avec des plans plus longs et resserré sur ses protagonistes.
Mais c'est bien peu. Il y a bien quelques plans honnêtement cadrés mais c'est à 95% sans personnalité. Son précédent (et premier) film, Le président était maladroit mais on sentait quand même que le cinéaste avait du caractère et une réelle sensibilité, bien absents ici.
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Re: Carl Theodor Dreyer (1889-1968)

Post by G.T.O »

Enfin découvert Ordet et je suis assez mitigé.


Je n y ai vu ni geste souverain sur le frémissement des âmes ni une infâme croute théâtrale ultra pesante. Mais un film entre deux eaux, plutôt fragile, assez loin du monument annoncé, maladroit dans son dispositif et décevant dans son hyper lisibilité - le tout érigé comme une invitation à croire.

Ce qu'il y a de plus surprenant réside dans le paradoxe d'un film à la fois totalement théâtral et, en même temps, en partie étranger. La mise en scène dynamique de Dreyer cherche à lutter contre le piège de la transposition statique d'un texte. Les mouvements de caméra, les cadrages, la photo, tendent à la fois à faire circuler les personnages et à traduire les états intérieurs des personnages. A faire ressentir les doutes, les agitations, les attitudes face aux événements tragiques de la vie. Mais ceci est gréve par le non affranchissement du film à une scénographie trop significative : les entrées et les sorties des personnages correspondent à une nouvelle approche du problème, à une sorte de thématisation. Les personnages incarnent des types d'attitudes. Sans doute, une référence à la typologie des attitudes de Kierkegaard.
De même que le film ne sort pas indemne d'une théâtralité étouffante qui consiste à réduire les acteurs à une partition déclamée. Quant à la transcendance tant évoquée, je l'ai trouvé inexistante, quant elle n'était pas esclave d'une trop grande littéralité de l'image au texte. Finalement, j'ai regretté que l'image ne vienne pas davantage contredire le texte. Ce privilège du texte et de la parole sur l'image ( peu de silence ) diminue la force du film. La matérialisation du spirituel (le miracle), l'acmé du film, est ce qu'il y a de plus beau dans Ordet. Car Dreyer met, ici, en relation deux formes de croyances : croyance religieuse et croyance cinématographique.