L'Avventura (Michelangelo Antonioni - 1960)

Rubrique consacrée au cinéma et aux films tournés avant 1980.

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Sergius Karamzin
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Post by Sergius Karamzin »

Pour moi Monica Vitti dans l'Avventura, et plus encore dans Le Désert Rouge est la plus belle femme du monde, tout simplement. Mon idéal féminin si j'en avais un...

Elle me renverse de beauté et de charme, elle m'émeut par son jeu, sa réserve, sa pudeur.
Max Schreck
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Post by Max Schreck »

Sergius Karamzin wrote:Pour moi Monica Vitti dans l'Avventura, et plus encore dans Le Désert Rouge est la plus belle femme du monde, tout simplement. Mon idéal féminin si j'en avais un...

Elle me renverse de beauté et de charme, elle m'émeut par son jeu, sa réserve, sa pudeur.
C'est vrai.

Oui, je... Oui.

Dans Drame de la jalousie itou. Elle y respire même davantage.
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Encolpio
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Post by Encolpio »

Sergius Karamzin wrote:Pour moi Monica Vitti dans l'Avventura, et plus encore dans Le Désert Rouge est la plus belle femme du monde, tout simplement. Mon idéal féminin si j'en avais un...

Elle me renverse de beauté et de charme, elle m'émeut par son jeu, sa réserve, sa pudeur.
idem :wink:
Sergius nous sommes fait pour vivre ensemble! :lol:
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Abronsius
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Post by Abronsius »

Vu aujourd'hui. Totalement d'accord sur la beauté plastique du film, sur les cadrages, l'usage des décors extérieurs et intérieurs. En ce qui concere Monica V. elle me laisse froid, excepté quand elle se met à chanter, on croirait Lola chez Demy, du coup j' ai envie de la voir dans d'autres films, ceux où elle ne tire pas la tronche. Des titres ?
En tout cas c'est un film qui ne vous lâche pas, c'est souvent le cas avec ceux qui jouent sur la durée, depuis que j'ai vu Picnic at Hanging rock je suis hanté et j'ai hâte de voir Gerry.
Ben Castellano
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Post by Ben Castellano »

Alors autant j'ai trouvé la première partie magnifique (les recherches dans l'île, la scène du train), autant la seconde m'a passablement gonflé. Antonioni possède c'est vrai un sens de la durée et du cadrage incroyable, faisant partie de ces cinéastes qui réinventent le monde dans la contemplation, mais il le met ici au service d'un propos psychologique vraiment lourd.
Lenny
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Post by Lenny »

Antonioni figure par l'étirement de l'espace et l'enfermement temporel la dépression des êtres... Peu d'eouvres, peu de metteurs en scène parviennent autant à illustrer dans la forme le sentiment intérieur des personnages.

C'est tout l'art du cinématographe.

Mon préféré demeure La notte où il va encore plus loin dans cette dépression par les dispositions des lignes et des perspectives. Un cinéaste qui situait l'homme dans une époque urbaine, qui est l'un des seuls à être parvenu à illustrer les perceptions vécues de l'urbarnisme, les effets sur les corps et les relations... Comment notre environnement technologique modifie en profondeur nos sens... (Lire McLuhan...)


"La singularité des choix d'un metteur en scène répond à la même logique que celle de ses limites : si l'on accepte ces dernières, il sera plus facile d'apprécier les premiers." Michelangelo Antonioni
Frank Jessup
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Post by Frank Jessup »

l'avventura, comme la plupart des Antonioni que j'ai vu m'a laissé entre un sentiment de fascination et d'emmerde absolu. Moi aussi, certaines images m'ont marqué, que ce soit dans ce film ou le desert rouge ou encore Blow up (dont la fin a sauvé mon avis sur le film).

Bref, bizarrement je trouve le cinema d'Antioni plus passionant quand il est décortiqué et analysé, j'ai beaucoup de mal à regarder ses films, mais j'aime beaucoup l'étude de ses thémes, de ses plans...comme certain Tati (Playtime par exemple)
christian
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Post by christian »

Cosmo Vitelli wrote:la magnifique plastique du film (et de Monica Vitti).
LOL !! ;-)

c'est vrai qu'elle était particulièrement canon dans ces années là, notamment dans "L'eclipse", quelle sensualité, quelle bouche !! ahh, les italiennes ;-)
k-chan
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Post by k-chan »

J'arrive un peu tard !!!!
Mais j'avais tout simplement envie de donner mon avis sur ce film :

J'adore !!! Il m'a vraiment touché, troublé et je sais pas... C'est un film magnifique ! Je suis navré pour ceux qui se sont emmerdé devant. On ne peut, bien sûr, pas tout aimer ! Même si j'ai envie de dire : Essayez de le revoir !!! :wink: ! NON ?????????? Moi je suis heureux de l'avoir acheté en dvd. L'édition Montparnasse est de très bonne qualité !

Quant à Monica Vitti, ben elle est extra je trouve !! Elle est vraiment belle et sensible ! Si je n'étais pas amoureux de Jeanne Moreau :oops: , alors je le serait d'elle !!!
Frank Jessup
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Post by Frank Jessup »

k-chan wrote:Je suis navré pour ceux qui se sont emmerdé devant. On ne peut, bien sûr, pas tout aimer ! Même si j'ai envie de dire : Essayez de le revoir !!! :wink: ! NON ??????????
Oui, oui...j'essairai, un jour...
vanisback
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Post by vanisback »

Voir L'Avventura sur grand écran dans une bonne copie doit être une expérience formidable : je ne l'ai vu qu'en DVD (superbe édition Criterion) mais je ne peux pas oublier la beauté presque choquante des plans composés par Antonioni, la perfection de la photographie N&B, l'audace structurelle du scénario, le triste et si beau visage de Monica Vitti (et ces cheveux !) et le thème musical du film, qui est génial. Bref, L'Avventura est l'un des mes films préférés... et l'un des rares dont très souvent les images me reviennent brusquement à la mémoire.
Qu'ajouter à tous les commentaires érudits sur le style merveilleux d'Antonioni ou sur la plastique parfaite de Monica Vitti ?

Une seule chose peut-être, mon avis : j'ai adoré !!!! :wink: :mrgreen:
Très grand film dans l'histoire du cinéma et la filmographie d'Antonioni, à voir AB-SO-LU-MENT !

Et pour ceux qui aiment, je conseille vivement Le Désert rouge (le plus beau film de tout les temps, pour moi, juste devant Blow up, Solaris (Tarkovski), Cris et chuchotements (Bergman), Manhattan (Allen), Une femme sous influence (Cassavetes)... Oups, je divague. :wink: )
Je n'ai en revanche jamais vraiment compris cette notion d'Incommunicabilité qui a été forgée à l'époque pour définir les films d'Antonioni et qui est devenue une rengaine quand on parle de sa célèbre tétralogie (L'Avventura, La Nuit, L'Eclipse, Le Désert Rouge) : les personnages de ces 4 films communiquent pourtant entre eux (notamment par le sexe) et agissent uniquement les uns par rapport aux autres. Solitude et ennui oui, incommunicabilité non. Le mot, qui a fait son effet par son intellectualisme outré, est aujourd'hui très daté 1960 mais ne signifie en fait pas grand chose.
Effectivement, la notion d'"incommunicabilité" apparait comme réductrice est poussiéreuse de nos jours, le terme n'est peut-être pas approprié mais le concept qui s'en dégage est tout de même fidèle à ses films. D'ailleurs, Antonioni, plein d'humour a déclaré (le pauvre, on lui a collé cette étiquette durant toute sa carrière !) : "Cette incommunicabilité qu'on m'attribue, je l'ai pourtant communiqué. J'ai donc communiqué l'incommunicable"... :lol:

Ps : http://vanisback.free.fr/antonioni/accueil.html :P
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Thaddeus
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Re: L'Avventura (Michelangelo Antonioni - 1960)

Post by Thaddeus »

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Cœurs en dérive



Le premier plan des visages d'un homme et d'une femme, s'embrassant passionnément, envahit l'écran. Comme dans chaque nouvelle initiation, la dimension des secondes et de l'éternité se fond dans un tempo que seuls possèdent les actes d'amour. Les cheveux blonds de la jeune femme nous fustigent dans la violence de leurs mouvements brusques. Il est de notoriété publique que cette scène a déclenché, lors de sa projection au Festival de Cannes en 1960, l’hilarité de spectateurs peu enclins à accueillir la nouveauté radicale du langage d’Antonioni. Pour régler d’emblée une délicate question et entériner en même temps l’accusation d’hérésie cinéphile, je ferai tout de suite cet aveu : le plus souvent, ce cinéaste me gonfle. Ses déambulations sans but où la caméra s’enlise lentement ont tendance à me laisser froid, ne suscitent chez moi guère plus qu’un ennui poli. L’Avventura demeure, avec Le Cri et un ou deux autres films, l’un des rares contre-exemples qui confirment la règle. Comment donc peut-on le trouver magnifique alors qu’il est si caractéristique de l’œuvre et du style de son auteur ? La réponse se situe peut-être dans sa sensibilité perceptive, si bien appliquée au réel que la transposition n'est plus à faire, et dans la puissance instinctive avec laquelle il harmonise l'ordonnance rythmique des images, l'évolution des acteurs, l'équilibre des cadrages, la beauté des mouvements d'appareil. Cette unité parfaite d’une forme dépouillée de tout compromis correspond à celle d'une sincérité qui ne doit rien à la mode, à l'exemplaire. Quand on a vu L'Avventura, on sait qu'il est désespéré parce que l'on retrouve en soi l'écho de ce désespoir. Il oblige à comprendre l'essentiel et nous dirige sur nous-mêmes. Voilà sans doute pourquoi la salle sarcastique du Festival ne voulait à aucun prix retenir les sifflets de son mécontentement, pourquoi elle s'est esquivée. Elle a ri pour continuer d'être superflue, de ces ricanements obscènes qui auront été le dernier avertissement donné aux imbéciles, eux qui ne pouvaient plus couvrir le bruit des trompettes de la gloire : l’éclosion de ce que l'on a coutume d'appeler le cinéma moderne.


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Le mystère qui fait de ce film un des plus importants de l'après-guerre réside bien entendu dans la mise en scène, mais nommer le mystère n'est pas l'éclaircir. Antonioni a dit l'épuisement des moyens courants ; il tente ainsi la conquête d'une approche inédite. Difficile de la définir, dans la mesure où la part d'impulsion et d'instinct échappe à l'analyse logique. Tout au plus peut-on noter un certain nombre de caractéristiques extérieures : la prépondérance de l'élément paysage (plus important que l’intrigue), la possibilité donnée au "bruit" de courir sa chance (il se développe dans toute sa longueur, sans intervention de la musique), le respect de la vitesse des conversations au mépris de l'habituelle convention de l'accélération narrative. Alors que la technique est souvent le principal argument d’une réalisation dite accomplie, ici elle a en apparence disparu. On assiste à la vie, on est surpris par elle, qui s'abandonne de minute en minute. L'Avventura ressuscite la vérité par le cinéma, nous libère des méthodes établies en les dépassant après les avoir assimilées. On ne s'aperçoit de rien en regardant le film ; on éprouve ce que l'auteur a ressenti, d'après sa propre conception des choses et des rapports humains. La réception du sens a lieu par un transfert poétique dont on ne peut dire s'il est inscrit dans le dialogue, dans le jeu des comédiens, dans le découpage ou dans le splendide noir et blanc. Le récit a sa durée, qui est très proche de celle du quotidien, alors même qu’il s’écarte aussi loin que possible de tout naturalisme. Il suit son cours naturel, porté de scène en scène par l'inspiration nostalgique et désenchantée de l’auteur. Son regard vers le monde est transparent, et ses personnages, bien que névrosés et habités par la peur de l’échec, n'obéissent qu'à leur propre nécessité, semblant inventer au fur et à mesure les situations du scénario. Leurs actes sont spontanés mais hésitants, versatiles mais digressifs, complètement en rupture avec les motivations psychologiques traditionnelles. Antonioni traque la fascination des trous noirs dans l’agitation invisible et tourbillonnaire de la matière. On se laisse avaler par un abîme cosmique où seuls les interstices vibrent.

Qu'est-ce donc que cette Aventure ? La chronique de mille amours, la quête d'une vérité entre tant d'autres, que ce soit le long des routes grises du Cri ou pendant l'excursion aux îles Éoliennes, et ensuite à travers la Sicile. Une vérité disloquée, comme dans les univers parallèles de science-fiction, où un élément imperceptible dans le décor ou dans les êtres fait que la réalité ne soit pas exactement celle qui corresponde au protagoniste-héros-spectateur, ou en tout cas à celle qu'il attendait obtenir ou sentir. Comme s'il était séparé d'elle par un rideau de cristal. Dans cette errance métaphysique, le sujet se ramène presque à une épure. Anna, maîtresse de Sandro, disparaît au cours d'une croisière. En compagnie de Claudia, la meilleure amie de la volatilisée, ce dernier la recherche en vain. Le spectateur ne se référant qu’à la plus simple logique ne saurait comprendre pourquoi ils ne la retrouvent pas. Il ne saurait saisir que c'est parce que Sandro ne veut pas retrouver Anna, ou encore que celle-ci, dès le début du film, a déjà disparu. L'Avventura repose donc sur un fantôme. Son récit subit une déviation qui abandonne le problème initial : Anna subit rien de moins qu’une éclipse (on est chez Antonioni), d’abord physique puis, quelques séquences plus tard, affective. Anna et Sandro, couple moderne par excellence, vivaient sur un statut de séparations périodiques basées sur ce dédain de la jalousie qui est l'apanage du libertin de 1960. Le cinéaste, dans sa vision désabusée et postromantique de l'amour, doute de sa pérennité. Il avouait croire au bonheur, mais ne pas le croire durable. Le film raconte ce qu'une liaison naissante doit à celle qui la précède : elle s'en repaît, l'assume et la condamne par l'oubli. Sandro recherche Anna parce qu'elle est ce qui, dans le passé, s'oppose aux lois les plus immuables de l’existence. L'aventure commencera au moment précis où Sandro réalise qu'il a cessé de chercher, et dès lors elle consistera à protéger ses relations avec Claudia de toute référence temporelle autre que le présent. Lutte vaine et tragique.


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Antonioni ne cherche pas à identifier ce qui, des femmes, fait la femme — cette enquête, il le mènera vingt ans plus tard. Il identifie l'amour même, son chant allègre et strident comme la bande-son du film. D’une telle chanson, qu'il écoute au cœur, il donne la partition en même temps qu'il l'interprète. C'est ce qui fait la maturité, l'ironie dans le charme, de cette œuvre qui compte parmi les plus subtiles variations sur le plus vieux thème artistique du monde. Comment par exemple le cinéaste filme-t-il l’approche entre l'homme et la femme ? À force de chercher Anna évaporée quelque part sur l’île, les regards de Claudia et Sandro se croisent, s'évitent aussitôt, se rencontrent, se fuient et se guettent, quand ils ne scrutaient que les rochers ou l'horizon. Le temps passe, le vent tourne, Antonioni en filme la trace, et cela ponctue les changements intimes qui s'opèrent. Autour de Sandra et Claudio, le monde et autrui ne font qu'intrusions ; ainsi l'amour et son environnement s'excluent toujours l'un l'autre. Au cours du film se multiplieront les embarras — téléphone, arrivée du train, badauds gênants, rencontres indésirables. Le réalisateur fait naître cette idylle sur fond d'anxiété : où et pourquoi Anna a-t-elle disparu ? Quelle prescience derrière le jeune front plissé de Lea Massari ? Elle était peut-être insatisfaite, ou elle a senti les limites de l'affection que lui vouait Sandro. Lors de leur dernier dialogue, elle tente, en femme, d'exprimer sa demande inquiète. Il lui rappelle, en homme, la jouissance qu'elle a éprouvée la veille... Pendant ce temps, Claudia regarde la mer en redressant négligemment une brindille cassée près d'une autre.

Tout au long de ce périple, Anna est le cap des tempêtes. Dans l'archipel éolien qu'Aldo Scavarda, par sa photographie cruelle et décapée, transforme en une sorte de Terre de Feu, tout est nu et terrible. L'être humain qui se plante perpendiculairement aux falaises est déraciné par l'incertitude et la peur. Au fur et à mesure qu'Anna devient irréelle, Claudia hantée tend à exorciser ce spectre de sa propre pudeur bourgeoise. À eux deux les amants devront le tuer en lui faisant un front unique, en même temps qu'ils vont trouver sur leur chemin toutes les représentations avortées de l'amour que la société, insidieuse, leur opposera. L'Avventura est faite de ces rencontres, de ces ruptures, de ces béances, de ces batailles silencieuses pour lesquelles Antonioni a dressé les décors les plus chargés de signification. Villes désertes, pierres brûlantes, tourbillons d’écume, architectures austères de la Calabre, échiquiers de terrasses oblongues et de piazzas constituent les étapes du parcours. Le film esquisse le fossé social entre ancien et nouveau monde, entre Romains mondains et Siciliens sédentaires, qui ne peuvent voir une femme non accompagnée sans la dévisager avec concupiscence. Mais en insistant à ce point sur la symbolique que l'auteur manie avec une discrétion invraisemblable, on passe sous silence le jeu qui se joue autour des deux protagonistes et dont l'ambiance ultrasophistiquée, désinvolte jusqu'au blasphème, est digne des évolutions pourtant très acrobatiques de La Dolce Vita, l’autre immense film italien de cette année-là. Il y a un humour secret qui innerve tout le propos d'Antonioni, venant peut-être de ce qu’en faisant tourner le ballet amoureux, il en démonte aussi le mécanisme. Alentour, les autres couples se décomposent avec tranquillité ou se prolongent bêtement. Ainsi, bien que connu d'avance, l’amour reste sans cesse à découvrir. Souvent, les amants échangent le mot "absurde". Mais cette absurdité est si sensuelle... alors on joue le jeu, même s’il est déjà joué. Magie et comédie forment les consolations, si maigres soient-elles, du désarroi spirituel.


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On parle souvent d’effacement, de glissement, de solitude, pour qualifier le cinéma antonionien. Une image est ici particulièrement révélatrice. Claudia et Sandro étaient descendus de voiture, dans un village littoral, blanc, déserté : église de béton, villas abandonnées, volets tirés, midi, personne. Vite ils partent, frissonnants, pour, scène suivante, mêler leurs souffles dans l'herbe tandis qu'au loin, comme dans une toile de Chirico, un train arrive. Mais quand ils ont quitté le lieu, la caméra longe une ruelle menant à la place vide que fuyait la décapotable. Dernière séquence : le couple sanglote silencieusement, le jour se lève sur la mer. Sandro a couché avec une autre, comme ça, pour gâcher les choses sans que ça se sache, comme il avait dans l'après-midi souillé le dessin d'un architecte qui lui rappelait ce qu'il avait voulu être. L'amour ne nous sauve pas de nous-mêmes, qui sommes aussi fragile que lui. Ce n'est pas pour être consolé qu'il l'a rejointe en pleurant, ce n'est pas pour tout briser qu'elle a fui en courant, et ce n'est pas non plus parce que tout est trop idiot qu'ils se retrouvent. Mais parce que, faute ou pas, trahison ou fidélité, aucun amour au monde ne peut tenir tel quel, même en un rivage semblable où l'on voudrait croire que l'aube lissera tout. L'Avventura se clôt sur une épreuve ultime de la passion, celle de l'infidélité. Se conclut-elle à l'acquit des protagonistes, Antonioni ne le dit pas. Une terrasse au petit matin avec au fond, à gauche, une vue de l’Etna recouverte de neige ; au milieu, un banc sur lequel est assis Sandro, dos à la caméra, accablé de chagrin. À côté de lui se tient Claudia, en jupe sombre et pull-over, qui sans mot dire lui caresse les cheveux de la main droite. Ils se trouvent à un croisement, entre les grands espaces et l’architecture de pierre, entre l’issue offerte par le lointain et la captivité suggérée par les murs, entre la honte et le remords de l’un et la tristesse déçue de l’autre. "Mes personnages, indique le cinéaste, parviennent tout au plus à une sorte de pitié réciproque." Ce sentiment est-il la clé de l'amour ou bien Claudia, en fin de course, commence-t-elle déjà à disparaître à son tour ? Sur ce doute, point final très ouvert d’un long itinéraire intérieur qui aura constamment refusé l’argumentation dramaturgique, chacun conclura selon la logique personnelle de son désir ou de son expérience.


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