Jacques Tourneur (1904-1977)

Rubrique consacrée au cinéma et aux films tournés avant 1980.

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Chdx
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Re: Jacques Tourneur (1904-1977)

Post by Chdx »

Jeremy Fox wrote:
kiemavel wrote: - si certains des films ont été restaurés par rapport aux éditions Montparnasse
Faut pas rêver à mon avis.
Le mystère se mysterieuxise encore plus, tandis que la Fnac persiste a ne pas se mouiller avec "qui-veut-une-Sélection-de-titres-pour-49,99", un post relance celui qui a annoncé les titres d'un "Ici, on aura droit pour la première fois en France aux masters restaurés parus aux États-Unis chez Warner".

Vivement que ça sorte et que quelqu'un se risque a l'acheter pour qu'on sache enfin ce qu'il y a dedans...
:x
kiemavel
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Re: Jacques Tourneur (1904-1977)

Post by kiemavel »

Chdx wrote:
Jeremy Fox wrote:
Faut pas rêver à mon avis.
Le mystère se mysterieuxise encore plus, tandis que la Fnac persiste a ne pas se mouiller avec "qui-veut-une-Sélection-de-titres-pour-49,99", un post relance celui qui a annoncé les titres d'un "Ici, on aura droit pour la première fois en France aux masters restaurés parus aux États-Unis chez Warner".

Vivement que ça sorte et que quelqu'un se risque a l'acheter pour qu'on sache enfin ce qu'il y a dedans...
:x
Lisant cet avis, je me suis dit : L'hystérie du gars, c'est soit la réaction d'un grand admirateur de Tourneur…soit un pseudo avis de consommateur bidon. Mais non, un coup d'oeil rapide à ses avis démontre qu'il ne travaille pas pour la FNAC :wink: D'ou sort-il cette info ? Pour le reste, étant donné que comme un certain nombre de fans, j'ai déjà tout ça autrement, même s'il est tentant, je ne serais pas le cobaye de l'opération : mais qui y'a t'il donc dans le colissimo ?
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Supfiction
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Re: Jacques Tourneur (1904-1977)

Post by Supfiction »

Jeremy Fox wrote:
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L'Or et l'amour (Great Day in the Morning – 1956) de Jacques Tourneur
RKO


Avec Robert Stack, Virginia Mayo, Ruth Roman, Raymond Burr, Leo Gordon
Spoiler (cliquez pour afficher)
Scénario : Lesser Samuels
Musique : Leith Stevens
Photographie : William E. Snyder (Technicolor Superscope 2.00)
Un film produit par Edmund Grainger pour la RKO


Sortie USA : 16 Mai 1956

Avec Great Day in the Morning, Jacques Tourneur met fin à sa petite carrière 'westernienne' puisque par la suite, que ce soit Frontier Rangers (1959) ou Mission of Danger (1960), ils n'auront initialement pas été tournés pour le cinéma ; ce seront en fait des longs métrages constitués de plusieurs épisodes de la série Northwest Passage (remake du film de King Vidor) et qu'il vaut mieux passer sous silence surtout pour les adorateurs du cinéaste. Si l'on ne prend pas non plus en compte ni Stars in my Crown ni Way of a Gaucho qui ne peuvent être considérés comme des westerns pour diverses raisons (de tonalité pour le premier qui est avant tout une chronique villageoise, une tranche d'Americana comme il est coutume de les nommer ; géographique pour le second dont l'action se déroule loin des USA, dans la pampa argentine), la filmographie de Jacques Tourneur n'aura été constitué que de quatre westerns. Et c'est surtout en comparaison avec deux des précédents que L'or et l'amour pourra légitimement décevoir car il est bien évident que ce dernier n'arrive pas aux chevilles du sublime Canyon Passage (Le Passage du Canyon) ni du superbe Wichita (Un Jeu risqué). Qualitativement parlant, il se situerait plutôt dans la mouvance de Stranger on Horseback ; deux westerns très intéressants et assez originaux mais souffrant de multiples faiblesses, surtout scénaristiques.


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Owen Pentecost (Robert Stack) est sauvé d'une attaque indienne par l'arrivée de Steven Kirby (Alex Nichol) et Zeff Masterson (Leo Gordon), deux hommes qui ont loués leurs services à Ann Alaine (Virginia Mayo) pour la conduire saine et sauve jusqu'à Denver où la jeune femme souhaite ouvrir une boutique de vêtements. Zeff regrette d'avoir porté secours à Owen lorsqu'il s'aperçoit que ce dernier est un Sudiste. En effet, nous sommes en 1861, la Guerre de Sécession est sur le point d'éclater et les tensions à gagner du terrain, hommes du Nord et du Sud se détestant cordialement. Mais le trio étant commandé par la jeune femme, tout le monde de se rendre à Denver sans le moindre soucis. Arrivé en ville, le pasteur (Reegis Toomey) les prient d'oublier le conflit civil qui se prépare. Le Colorado étant un état Nordiste, les quelques confédérés qui s'y trouvent sentent néanmoins que le danger qui pèse sur leur têtes est de plus en plus pressant. Ce sont pourtant eux qui exploitent les mines d'or alentours et ils ont la ferme intention de ne pas garder pour eux le métal précieux mais de le réserver pour la Cause. Plus que de l'ouragan historique qui se prépare, Owen semble plus se préoccuper de faire le joli coeur et de fanfaronner aux tables de jeux ; et d'ailleurs, il gagne aux cartes le saloon tenu par Jumbo (Raymond Burr) non sans avoir triché avec la complicité de Boston Grant (Ruth Roman), entraîneuse et ex-maîtresse de Jumbo qui souhaitait changer de patron. Il va ensuite trouver ses compatriotes et leur propose de les aider à faire sortir l'or de la région grâce aux carrioles qui faisaient partie du saloon et qui lui appartiennent désormais. Cependant, il ne fait pas ça gracieusement pour la cause confédérée mais espère bien récupérer un pourcentage au passage. Ce qui n'est pas du goût de Jack Lawford qu'Owen est obligé de tuer en état de légitime défense. Seulement, cet homme a laissé un fils d'une dizaine d'années qui arrivait justement en ville pour le retrouver ; Owen, avec l'aide de Boston, va se sentir obligé de le prendre sous son aile tout en lui cachant la vérité sur la mort de son père...


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Un curieux western qui débute à l'orée de la Guerre de Sécession et qui décrit les rapports tendus entre les deux futures forces en présence au sein d'une petite ville du Colorado, les deux camps se préparant secrètement mais activement au déclenchement impatiemment attendu des hostilités, avec des espions de part et d'autres jaugeants la situation : en voilà un postulat de départ historiquement alléchant et intéressant, tout comme les multiples idées, situations et personnages mis en scène au sein de cette intrigue assez riche. Seulement le scénariste ne fait qu'effleurer tous ces éléments sans jamais chercher à en approfondir aucun, reste contamment à la surface des choses, ce qui rend son écriture un peu lâche et moyennement captivante alors qu'il y avait matière à ce qu'elle le soit. Si le film est contamment plaisant et jamais ennuyeux (ce qui est déjà beaucoup et qui assure une partie de sa semi-réussite), il ne décolle jamais vraiment non plus faute donc principalement à un scénario explorant d'innombrables pistes sans jamais s'y appesantir. "Je l'ai complètement oublié celui-là. [...] Ce n'était pas très réussi. L'histoire était trop morcelée, trop décousue" disait d'ailleurs Jacques Tourneur en 1966 à propos de son film. Je ne peux que souscrire ce coup-ci à l'avis du cinéaste. Great Day in the Morning ne prend d'ampleur à aucun moment et aucun des comédiens n'arrive vraiment à prendre l'ascendant sur ses partenaires, le spectateur ayant ainsi du mal à éprouver de l'empathie pour qui que ce soit et surtout pas pour Robert Stack qui s'avère finalement assez terne et figé dans un rôle pourtant sur le papier très ambigu et par ce fait passionnant, un anti-héros aux multiples parts d'ombre. Un homme égoïste qui parait ne penser qu'au plaisir et à l'argent : "I don't belong to anyone except myself. Sure, I'm loyal. I've got an undying loyalty to myself and no one else, nothing else" avouera-t-il sans ambage. Autre curiosité que son postulat historique initial et l'ambivalence de son héros, L'or et L'amour, comme son titre français le résume assez bien, nous propose non pas un triangle amoureux mais non moins que trois ; non seulement Robert Stack papillone autour de deux femmes mais ces mêmes femmes ont chaucune deux prétendants.


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Robert Stack est donc courtisé par deux femmes : la pionnière commerçante qui, tout en lui trouvant beaucoup de charme, ne supporte pas son égoïsme, son cynisme et sa froideur, ainsi que la Saloon Gal qui, moins regardante, est prête à tout pour s'en faire aimer. Lors de la fameuse et superbe séquence de partie de cartes au cours de laquelle se joue l'établissement de jeu/saloon, alors qu'Owen doute de la probité de son adversaire, il demande à ce que les cartes soient battues et distribuées par une tierce personne. Boston, la chanteuse/entraîneuse, est choisie. Jumbo, le propriétaire actuel, se met alors d'accord avec elle pour qu'elle triche en sa faveur ; sûr de sa victoire, quelle n'est pas sa surprise quand il perd sur une carte tout ce qu'il avait ! Nous apprenons immédiatement après que non seulement Owen a gagné le tout (y compris la femme qui 'faisait partie des meubles' comme elle le dira elle-même) mais que ce n'était pas un hasard ; il est devenu propriétaire de l'établissement le plus juteux de la ville grâce à Boston qui avait 'renversé la triche' en sa faveur pour enfin se retrouver avec un nouvel amant/patron ! On devine bien à cette séquence (qui donne son titre original au film puisque c'est en une matinée qu'Owen aura fait fortune) l'ambiguïté et la modernité des personnages principaux surtout qu'Owen apprend cette tromperie sans jamais s'en offusquer ni la remettre en question. Ce n'est pas un personnage noble mais un profiteur qui est également prêt à aider ses 'compatriotes' sudistes mais à la condition de 'palper' au passage. Dommage que l'acteur (pourtant superbe tout de noir vêtu), possède aussi peu de charisme. On savait les talents dramatiques de Virginia Mayo assez limités mais que dire ici de sa prestation : l'actrice semble totalement éteinte et pas du tout convaincue par ce qu'on lui a donné à jouer ! Elle devait regretter de ne pas avoir accepté le personnage de Boston qui lui avait été initialement proposé et qu'elle avoua plus tard avoir trouvé bien plus intéressant que le sien qui, il est vrai, ne sert pas à grand chose et qui aurait pu être coupé au montage sans que ça n'ait de conséquences puisque dans le film de Tourneur, sa romance avec Alex Nichol (bien meilleur en shérif avec pour partenaire Maureen O'Hara dans Redhead of Wyoming de Lee Sholem) n'a guère plus d'intérêt que ses relations avec Robert Stack.


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Ruth Roman en revanche, dans la peau d'un personnage ayant beaucoup de points communs avec celui qu'elle tenait dans Je suis un aventurier (The Far Country) d'Anthony Mann, s'en sort bien mieux, énergique et pétillante à souhait ; il faut dire aussi que Boston est beaucoup mieux écrit qu'Ann et que son autre prétendant dans le film n'est autre que le 'Bad guy' principal, à savoir l'imposant Raymond Burr qui arrive lui aussi à tirer son épingle du jeu ainsi que le toujours mémorable Leo Gordon (avec ses inquiétants petits yeux bleus électriques) dans un rôle de second plan. C'est lui qui attise la haine de ses concitoyens envers les 'Rebs' et qui frappe même presque à mort l'un des siens pour avoir osé dire que Nordistes et Sudistes étaient frères. A noter que les auteurs ne prennent faits et causes pour aucun des deux camps, traitres et nobles héros se comptant dans chacun d'eux. Et même si certains pensent que la balance penche plutôt du côté des Confédérés (ce qui n'est pas faux), ça n'en est pas pour autant d'une grande originalité puisque des films autrement plus réussis tels Virginia City de Michael Curtiz, Fort Bravo de John Sturges ou The Raid de Hugo Fregonese étaient déjà passés par là. L'or et l'amour fait d'ailleurs parfois grandement penser au film de Michael Curtiz au travers des séquences de fuite de la ville avec les chariots remplis d'or ainsi qu'à un autre western signé John Farrow, Hondo. En effet, comme dans ce dernier, l'un des ressorts dramatiques de son intrigue est la prise sous son aile par le personnage principal d'un enfant dont il a dû tuer le père sans lui avouer de suite. L'enfant, c'est Donald MacDonald, assez bon comédien ; il nous l'avait déjà prouvé l'année précédente lorsqu'il jouait le fils de Burt Lancaster dans la première réalisation de ce dernier, L'Homme du Kentucky (The Kentuckian). Si l'interprétation déçoit en son ensemble par le fait que les seconds rôles s'avèrent dans l'ensemble plus convaincants que les têtes d'affiches, si le scénario paraît trop décousu et plein de trous, la réalisation en revanche emporte l'adhésion ; et ce, dès la première séquence de l'attaque de Robert Stack par les Indiens et jusqu'au final montrant la fuite des chariots transportant l'or destiné aux Sudistes, sans oublier la très efficace et tragique scène de la tuerie dans le saloon, l'homme d'église en faisant les frais. Tourné au sein de très beaux extérieurs bien mis en valeur, le film s'avère esthétiquement très plaisant à regarder.


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Des américains n'attendant qu'une seule chose, le déclenchement de la Guerre Civile ("The North and South are natural enemies - like husband and wife") ; des héros complexes mais pas forcément sympathiques ni très nets et qui garderont leur mystère jusqu'au bout ; des rapports assez ambigus entre chacun d'entre eux ; une fin inhabituelle, abrupte et innatendue d'autant que beaucoup de questions restent en suspens (est-ce un fait exprès ou les producteurs ont-ils effectués de sombres coupes au sein du montage initial ? Quoiqu'il en soit le résultat provoque son effet de surprise au risque d'en décontenancer ou d'en décevoir plus d'un alors que d'autres y verront un bien bel hymne à l'amitié par dessus les divergences politiques) ; des décors cocasses (le Saloon Jumbo entièrement décoré d'éléphants)... Dommage qu'avec de tels éléments ambitieux et à priori passionnants le scénario n'ait pas été mieux écrit, trop confus et trop riche pour sa durée, manquant de développement dans le caractère de ses personnages. On se consolera en regardant sans aucun ennui cette petite réussite signée Jacques Tourneur, le cinéaste ayant cependant mérité d'être un peu mieux entouré, même la musique ne présentant aucun intérêt, incapable que nous sommes de n'en retenir ne serait-ce qu'un seul thème. Comme ils avaient un temps été envisagés, Richard Burton ou Robert Mitchum en lieu et place de Robert Stack auraient peut-être fait la différence et permis au film d'être plus mémorable ?! En l'état, néanmoins loin d'être désagréable !


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Vu hier et déçu également par ce tout petit Tourneur. La faute surtout au personnage et au jeu de Robert Stack, totalement antipathique et morne. Il est regrettable que Robert Mitchum n'ai pas eu le rôle, cela aurait sans doute changer beaucoup le film. Car l'argument de départ était original et peu vu dans un western à ma connaissance: l'Ouest à l'aube de la guerre de sécession (en revanche, les westerns sur l'après-guerre ne manquent pas).
J'ai bien aimé par contre les deux actrices, Ruth Roman dont le visage m'étais familier mais dont je ne connaissais pas le nom et même Virginia Mayo, bien que son rôle soit très réduit.
A noter que la toute fin m'a fait penser au dénouement de Canyon Passage, pour ses décors surtout. Clin d’œil de Tourneur ?

Bref, vraiment dommage car il y avait matière à faire un très bon western.
Holden
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Re: Jacques Tourneur (1904-1977)

Post by Holden »

Et si je vous disais qu'une entrée vient d'être ajoutée à la filmographie de Tourneur ? Plus de détails dans "Un film réinventé : Jacques Tourneur et Ingrid Bergman sous le signe de la croix (rouge)", article publié ici : http://www.debordements.fr/spip.php?article385
Holden
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Re: Jacques Tourneur (1904-1977)

Post by Holden »

Une bande annonce de "Jacques Tourneur, le médium (filmer l'invisible)", documentaire d'Alain Mazars présenté cette année au festival de Venise, est désormais visible ici : https://www.youtube.com/watch?v=ASrVNRQBy-U
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Thaddeus
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Re: Jacques Tourneur (1904-1977)

Post by Thaddeus »

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La féline
Par sa maîtrise du hors-champ et du clair-obscur, Tourneur invente un fantastique suggestif qui refuse les effets spectaculaires et privilégie une forme sophistiquée, insidieuse et crépusculaire, sans doute assez nouvelle pour l’époque. Servi par Simone Simon et son troublant physique de chat, il situe sa fiction dans un cadre contemporain, s’interdit de visualiser l’objet de la terreur et laisse le spectateur libre de choisir entre deux hypothèses, la rationnelle et la surnaturelle. La peur de l’animalité, la frustration, le pouvoir de l’imagination se confondent dans une ambiance de cauchemar pernicieux qui fait du désir et de la sexualité la source d’un mystère, d’une angoisse sans objet véritable mais pourtant très présente, d’un singulier mélange de fascination et de culpabilité. 4/6

Vaudou
Cinéaste de l’informulé, de l’indicible, de la suggestion des forces occultes qui s’épanchent dans le monde sensible dès lors qu’elles ont trouvé un point de fixation, Tourneur trouve ici un sujet idéal. Le martèlement obsédant des tams-tams, l’appel de la conque, la moiteur tropicale du décor haïtien, le noir et blanc évocateur, les ombres projetées par les plants de canne tandis que l’héroïne progresse vers la cérémonie nocturne, la démarche traînante d’un grand Noir aux yeux exorbités, la diction très calme des acteurs, étouffée comme dans un rêve, maintiennent une latence de l’horreur d’autant plus subtile que rien ne vient la concrétiser explicitement. Tout appartient ici au domaine secret de la nuit, tout crée un climat d’envoûtement maintenu jusqu’à la mort mystérieuse et apaisante du dénouement. 5/6

L’homme-léopard
Plus encore que La Féline ou Vaudou, ce précipité de matière tourneurienne se structure autour d’une série de rencontres nocturnes fatales pour les personnages féminins saisis dans un espace ouvert que l’obscurité défamiliarise. Le cinéaste y fait basculer le désir érotique dans le cauchemar, joue d’effets de montage qui mettent en évidence la subjectivité de la perception, use de la figure du retournement en associant tel geste ou tel ressenti avec le contre-champ sur ce qui suscite la peur, utilise le son pour créer la tension et provoquer des ruptures rythmiques et émotionnelles. Le destin frappe en aveugle, sans tenir compte des agissements et des choix de chacun : c’est le sens de cette balle maintenue en l’air par un jet d’eau, vouée comme les personnages à l’impuissance et au néant. 4/6

Le passage du canyon
Le premier western du cinéaste est un avatar assez étrange, à la fois classique et vaguement précurseur, où les paysages de l’Oregon sont photographiés avec une clarté presque onirique et où l’enchaînement des actions ne semble répondre à aucun impératif dramatique : pendant longtemps il ne s’y passe quasiment rien, l’histoire se résumant à une suite d’actions quotidiennes. La fameuse esthétique tourneurienne de l’ellipse et de la retenue lui permet de marquer de sa patte un genre placé d’habitude sous le signe obligatoire du spectacle, et de mieux cerner le travail souterrain des pulsions, la progression de la violence, la circulation des affects au sein d’une communauté paisible en apparence, ainsi que l’ambigüité de comportements qui ne doivent rien au manichéisme en vigueur. 4/6

La griffe du passé
Un polar serti d’une atmosphère subtilement onirique, comme s’il était peu à peu infiltré par un mauvais rêve. Le monde que Tourneur développe ici apparaît comme un théâtre d’ombres, où les puissances trompeuses se jouent des facultés du protagoniste, où sa raison vacille sur le seuil de vérités insoutenables, où le sentiment tragique de la vie va de pair avec un désenchantement radical. Robert Mitchum y est le héros exemplaire d’une intrigue tortueuse et opaque qui juxtapose, comme dans les grands classiques de la série noire, les thématiques de l’argent, de l’amour, du meurtre et de la trahison. Le sens du décor et de l’éclairage, la complexité touffue de l’action, la relation fatale au cœur du drame en font un film captivant, même si je lui préfère, dans le genre, bien d’autres jalons. 4/6

La flibustière des Antilles
Le film de corsaires et de piraterie, la galvanisante aventure des trésors pillés, des escales exotiques, des abordages exécutés dans l’odeur de la poudre et le tonnerre du canon : un genre séduisant entre tous lorsqu’il est servi avec panache et inspiration. L’année où Walsh signe son Capitaine sans Peur, Tourneur en livre à son tour un des plus beaux fleurons, un divertissement trépidant, spectaculaire, où la reconnaissance de la convention est parasitée par la singularité inattendue de son traitement. Avec ses couleurs chatoyantes, sa mélancolie secrète, son évocation d’un blocage sexuel au parfum d’inceste, son regard quasi étonné sur les supplices de la mort, l’œuvre offre à Jean Peters un rôle ambigu, fougueux, écartelé entre passion ardente et froide cruauté, bassesse vile et grandeur sacrificielle. 5/6

Rendez-vous avec la peur
Un savant américain, sceptique et rationaliste, apprend que l’un de ses collèges a été assassiné par une puissance maléfique. En plongeant son positivisme dans les arcanes d’une Angleterre insolite, celle des mediums et des "psychic societies", Tourneur s’attache moins à la résolution de l’énigme (qui restera en suspens) qu’à la progression de l’enquêteur dans un espace instable, soudain obscurci par les vibrations des univers parallèles. Il signe un film fantastique qui joue des ressorts de l’invisible et de la suggestion, trouvant sa matière dans la peur des rites secrets, l’infusion du surréel, la menace constante des forces surnaturelles et démoniaques. À notre époque, tout cela fait quand même un peu cheap, à l’image du monstre de carton-pâte qui apparaît sur la fin. 3/6


Mon top :


1. Vaudou (1943)
2. La flibustière des Antilles (1951)
3. La féline (1942)
4. L’homme-léopard (1943)
5. Le passage du canyon (1946)

Sans doute l’un des cinéastes qui ont le plus apporté dans l’expression des peurs souterraines, la formulation du caché ou du refoulé, les manifestations de l’inconscient et, plus généralement, dans le domaine du fantastique, Tourneur est un artiste pour qui l’ellipse n’est que le prélude au traumatisme de la révélation, et chez qui l’intuition et la croyance produisent un sentiment d’inéluctable. Ses aficionados ont contribué à faire de lui un auteur culte, donc à le marginaliser et à l’extraire de la place qui lui revient : celle d’un créateur parmi les plus importants du cinéma des années quarante.
Last edited by Thaddeus on 12 May 19, 21:33, edited 2 times in total.
bruce randylan
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Re: Jacques Tourneur (1904-1977)

Post by bruce randylan »

Supfiction wrote:
Jeremy Fox wrote:
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L'Or et l'amour (Great Day in the Morning – 1956) de Jacques Tourneur
RKO


Avec Robert Stack, Virginia Mayo, Ruth Roman, Raymond Burr, Leo Gordon
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Scénario : Lesser Samuels
Musique : Leith Stevens
Photographie : William E. Snyder (Technicolor Superscope 2.00)
Un film produit par Edmund Grainger pour la RKO


Sortie USA : 16 Mai 1956

Avec Great Day in the Morning, Jacques Tourneur met fin à sa petite carrière 'westernienne' puisque par la suite, que ce soit Frontier Rangers (1959) ou Mission of Danger (1960), ils n'auront initialement pas été tournés pour le cinéma ; ce seront en fait des longs métrages constitués de plusieurs épisodes de la série Northwest Passage (remake du film de King Vidor) et qu'il vaut mieux passer sous silence surtout pour les adorateurs du cinéaste. Si l'on ne prend pas non plus en compte ni Stars in my Crown ni Way of a Gaucho qui ne peuvent être considérés comme des westerns pour diverses raisons (de tonalité pour le premier qui est avant tout une chronique villageoise, une tranche d'Americana comme il est coutume de les nommer ; géographique pour le second dont l'action se déroule loin des USA, dans la pampa argentine), la filmographie de Jacques Tourneur n'aura été constitué que de quatre westerns. Et c'est surtout en comparaison avec deux des précédents que L'or et l'amour pourra légitimement décevoir car il est bien évident que ce dernier n'arrive pas aux chevilles du sublime Canyon Passage (Le Passage du Canyon) ni du superbe Wichita (Un Jeu risqué). Qualitativement parlant, il se situerait plutôt dans la mouvance de Stranger on Horseback ; deux westerns très intéressants et assez originaux mais souffrant de multiples faiblesses, surtout scénaristiques.


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Owen Pentecost (Robert Stack) est sauvé d'une attaque indienne par l'arrivée de Steven Kirby (Alex Nichol) et Zeff Masterson (Leo Gordon), deux hommes qui ont loués leurs services à Ann Alaine (Virginia Mayo) pour la conduire saine et sauve jusqu'à Denver où la jeune femme souhaite ouvrir une boutique de vêtements. Zeff regrette d'avoir porté secours à Owen lorsqu'il s'aperçoit que ce dernier est un Sudiste. En effet, nous sommes en 1861, la Guerre de Sécession est sur le point d'éclater et les tensions à gagner du terrain, hommes du Nord et du Sud se détestant cordialement. Mais le trio étant commandé par la jeune femme, tout le monde de se rendre à Denver sans le moindre soucis. Arrivé en ville, le pasteur (Reegis Toomey) les prient d'oublier le conflit civil qui se prépare. Le Colorado étant un état Nordiste, les quelques confédérés qui s'y trouvent sentent néanmoins que le danger qui pèse sur leur têtes est de plus en plus pressant. Ce sont pourtant eux qui exploitent les mines d'or alentours et ils ont la ferme intention de ne pas garder pour eux le métal précieux mais de le réserver pour la Cause. Plus que de l'ouragan historique qui se prépare, Owen semble plus se préoccuper de faire le joli coeur et de fanfaronner aux tables de jeux ; et d'ailleurs, il gagne aux cartes le saloon tenu par Jumbo (Raymond Burr) non sans avoir triché avec la complicité de Boston Grant (Ruth Roman), entraîneuse et ex-maîtresse de Jumbo qui souhaitait changer de patron. Il va ensuite trouver ses compatriotes et leur propose de les aider à faire sortir l'or de la région grâce aux carrioles qui faisaient partie du saloon et qui lui appartiennent désormais. Cependant, il ne fait pas ça gracieusement pour la cause confédérée mais espère bien récupérer un pourcentage au passage. Ce qui n'est pas du goût de Jack Lawford qu'Owen est obligé de tuer en état de légitime défense. Seulement, cet homme a laissé un fils d'une dizaine d'années qui arrivait justement en ville pour le retrouver ; Owen, avec l'aide de Boston, va se sentir obligé de le prendre sous son aile tout en lui cachant la vérité sur la mort de son père...


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Un curieux western qui débute à l'orée de la Guerre de Sécession et qui décrit les rapports tendus entre les deux futures forces en présence au sein d'une petite ville du Colorado, les deux camps se préparant secrètement mais activement au déclenchement impatiemment attendu des hostilités, avec des espions de part et d'autres jaugeants la situation : en voilà un postulat de départ historiquement alléchant et intéressant, tout comme les multiples idées, situations et personnages mis en scène au sein de cette intrigue assez riche. Seulement le scénariste ne fait qu'effleurer tous ces éléments sans jamais chercher à en approfondir aucun, reste contamment à la surface des choses, ce qui rend son écriture un peu lâche et moyennement captivante alors qu'il y avait matière à ce qu'elle le soit. Si le film est contamment plaisant et jamais ennuyeux (ce qui est déjà beaucoup et qui assure une partie de sa semi-réussite), il ne décolle jamais vraiment non plus faute donc principalement à un scénario explorant d'innombrables pistes sans jamais s'y appesantir. "Je l'ai complètement oublié celui-là. [...] Ce n'était pas très réussi. L'histoire était trop morcelée, trop décousue" disait d'ailleurs Jacques Tourneur en 1966 à propos de son film. Je ne peux que souscrire ce coup-ci à l'avis du cinéaste. Great Day in the Morning ne prend d'ampleur à aucun moment et aucun des comédiens n'arrive vraiment à prendre l'ascendant sur ses partenaires, le spectateur ayant ainsi du mal à éprouver de l'empathie pour qui que ce soit et surtout pas pour Robert Stack qui s'avère finalement assez terne et figé dans un rôle pourtant sur le papier très ambigu et par ce fait passionnant, un anti-héros aux multiples parts d'ombre. Un homme égoïste qui parait ne penser qu'au plaisir et à l'argent : "I don't belong to anyone except myself. Sure, I'm loyal. I've got an undying loyalty to myself and no one else, nothing else" avouera-t-il sans ambage. Autre curiosité que son postulat historique initial et l'ambivalence de son héros, L'or et L'amour, comme son titre français le résume assez bien, nous propose non pas un triangle amoureux mais non moins que trois ; non seulement Robert Stack papillone autour de deux femmes mais ces mêmes femmes ont chaucune deux prétendants.


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Robert Stack est donc courtisé par deux femmes : la pionnière commerçante qui, tout en lui trouvant beaucoup de charme, ne supporte pas son égoïsme, son cynisme et sa froideur, ainsi que la Saloon Gal qui, moins regardante, est prête à tout pour s'en faire aimer. Lors de la fameuse et superbe séquence de partie de cartes au cours de laquelle se joue l'établissement de jeu/saloon, alors qu'Owen doute de la probité de son adversaire, il demande à ce que les cartes soient battues et distribuées par une tierce personne. Boston, la chanteuse/entraîneuse, est choisie. Jumbo, le propriétaire actuel, se met alors d'accord avec elle pour qu'elle triche en sa faveur ; sûr de sa victoire, quelle n'est pas sa surprise quand il perd sur une carte tout ce qu'il avait ! Nous apprenons immédiatement après que non seulement Owen a gagné le tout (y compris la femme qui 'faisait partie des meubles' comme elle le dira elle-même) mais que ce n'était pas un hasard ; il est devenu propriétaire de l'établissement le plus juteux de la ville grâce à Boston qui avait 'renversé la triche' en sa faveur pour enfin se retrouver avec un nouvel amant/patron ! On devine bien à cette séquence (qui donne son titre original au film puisque c'est en une matinée qu'Owen aura fait fortune) l'ambiguïté et la modernité des personnages principaux surtout qu'Owen apprend cette tromperie sans jamais s'en offusquer ni la remettre en question. Ce n'est pas un personnage noble mais un profiteur qui est également prêt à aider ses 'compatriotes' sudistes mais à la condition de 'palper' au passage. Dommage que l'acteur (pourtant superbe tout de noir vêtu), possède aussi peu de charisme. On savait les talents dramatiques de Virginia Mayo assez limités mais que dire ici de sa prestation : l'actrice semble totalement éteinte et pas du tout convaincue par ce qu'on lui a donné à jouer ! Elle devait regretter de ne pas avoir accepté le personnage de Boston qui lui avait été initialement proposé et qu'elle avoua plus tard avoir trouvé bien plus intéressant que le sien qui, il est vrai, ne sert pas à grand chose et qui aurait pu être coupé au montage sans que ça n'ait de conséquences puisque dans le film de Tourneur, sa romance avec Alex Nichol (bien meilleur en shérif avec pour partenaire Maureen O'Hara dans Redhead of Wyoming de Lee Sholem) n'a guère plus d'intérêt que ses relations avec Robert Stack.


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Ruth Roman en revanche, dans la peau d'un personnage ayant beaucoup de points communs avec celui qu'elle tenait dans Je suis un aventurier (The Far Country) d'Anthony Mann, s'en sort bien mieux, énergique et pétillante à souhait ; il faut dire aussi que Boston est beaucoup mieux écrit qu'Ann et que son autre prétendant dans le film n'est autre que le 'Bad guy' principal, à savoir l'imposant Raymond Burr qui arrive lui aussi à tirer son épingle du jeu ainsi que le toujours mémorable Leo Gordon (avec ses inquiétants petits yeux bleus électriques) dans un rôle de second plan. C'est lui qui attise la haine de ses concitoyens envers les 'Rebs' et qui frappe même presque à mort l'un des siens pour avoir osé dire que Nordistes et Sudistes étaient frères. A noter que les auteurs ne prennent faits et causes pour aucun des deux camps, traitres et nobles héros se comptant dans chacun d'eux. Et même si certains pensent que la balance penche plutôt du côté des Confédérés (ce qui n'est pas faux), ça n'en est pas pour autant d'une grande originalité puisque des films autrement plus réussis tels Virginia City de Michael Curtiz, Fort Bravo de John Sturges ou The Raid de Hugo Fregonese étaient déjà passés par là. L'or et l'amour fait d'ailleurs parfois grandement penser au film de Michael Curtiz au travers des séquences de fuite de la ville avec les chariots remplis d'or ainsi qu'à un autre western signé John Farrow, Hondo. En effet, comme dans ce dernier, l'un des ressorts dramatiques de son intrigue est la prise sous son aile par le personnage principal d'un enfant dont il a dû tuer le père sans lui avouer de suite. L'enfant, c'est Donald MacDonald, assez bon comédien ; il nous l'avait déjà prouvé l'année précédente lorsqu'il jouait le fils de Burt Lancaster dans la première réalisation de ce dernier, L'Homme du Kentucky (The Kentuckian). Si l'interprétation déçoit en son ensemble par le fait que les seconds rôles s'avèrent dans l'ensemble plus convaincants que les têtes d'affiches, si le scénario paraît trop décousu et plein de trous, la réalisation en revanche emporte l'adhésion ; et ce, dès la première séquence de l'attaque de Robert Stack par les Indiens et jusqu'au final montrant la fuite des chariots transportant l'or destiné aux Sudistes, sans oublier la très efficace et tragique scène de la tuerie dans le saloon, l'homme d'église en faisant les frais. Tourné au sein de très beaux extérieurs bien mis en valeur, le film s'avère esthétiquement très plaisant à regarder.


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Des américains n'attendant qu'une seule chose, le déclenchement de la Guerre Civile ("The North and South are natural enemies - like husband and wife") ; des héros complexes mais pas forcément sympathiques ni très nets et qui garderont leur mystère jusqu'au bout ; des rapports assez ambigus entre chacun d'entre eux ; une fin inhabituelle, abrupte et innatendue d'autant que beaucoup de questions restent en suspens (est-ce un fait exprès ou les producteurs ont-ils effectués de sombres coupes au sein du montage initial ? Quoiqu'il en soit le résultat provoque son effet de surprise au risque d'en décontenancer ou d'en décevoir plus d'un alors que d'autres y verront un bien bel hymne à l'amitié par dessus les divergences politiques) ; des décors cocasses (le Saloon Jumbo entièrement décoré d'éléphants)... Dommage qu'avec de tels éléments ambitieux et à priori passionnants le scénario n'ait pas été mieux écrit, trop confus et trop riche pour sa durée, manquant de développement dans le caractère de ses personnages. On se consolera en regardant sans aucun ennui cette petite réussite signée Jacques Tourneur, le cinéaste ayant cependant mérité d'être un peu mieux entouré, même la musique ne présentant aucun intérêt, incapable que nous sommes de n'en retenir ne serait-ce qu'un seul thème. Comme ils avaient un temps été envisagés, Richard Burton ou Robert Mitchum en lieu et place de Robert Stack auraient peut-être fait la différence et permis au film d'être plus mémorable ?! En l'état, néanmoins loin d'être désagréable !


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Vu hier et déçu également par ce tout petit Tourneur. La faute surtout au personnage et au jeu de Robert Stack, totalement antipathique et morne. Il est regrettable que Robert Mitchum n'ai pas eu le rôle, cela aurait sans doute changer beaucoup le film. Car l'argument de départ était original et peu vu dans un western à ma connaissance: l'Ouest à l'aube de la guerre de sécession (en revanche, les westerns sur l'après-guerre ne manquent pas).
J'ai bien aimé par contre les deux actrices, Ruth Roman dont le visage m'étais familier mais dont je ne connaissais pas le nom et même Virginia Mayo, bien que son rôle soit très réduit.
A noter que la toute fin m'a fait penser au dénouement de Canyon Passage, pour ses décors surtout. Clin d’œil de Tourneur ?

Bref, vraiment dommage car il y avait matière à faire un très bon western.
Découvert hier aussi (enfin, un "hier plus récent :mrgreen: ) et j'ai passé un très bon moment.

Ce n'est sans doute pas le meilleur western du cinéaste mais le scénario et les personnages sont vraiment très réussis. Il faut quand même reconnaître que la réalisation de Tourneur n'est pas au niveau du matériel et manque de substance (surtout pour avoir vu il y a quelques semaines Le juge Thorn fait la loi rempli de trouvailles excellentes).
Et tout en reconnaissant que Virginia Mayo soit un peu fade en comparaison de sa rivale, les comédiens ne m'ont pas dérangé ou ne m'ont pas paru fades. Je trouve que l'absence (relatif) de charisme de Stack sert d'ailleurs bien l'individualisme de son personnage.
J'ai bien apprécie également les dialogues souvent savoureux et le contexte très original du récit qui suffit à porter l'histoire sans problème. Par contre le scénario cherche par la suite à être trop riche et fini par bâcler plusieurs éléments qui n'aboutissent pas toujours (Raymond Burr sort vraiment "curieusement" du récit ; les rapports entre Stack et le garçon restent superficiels).

Voilà, maintenant, le dernier western de Tourneur qui me reste à voir est justement Canyon passage. :)
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Re: Jacques Tourneur (1904-1977)

Post by Watkinssien »

bruce randylan wrote:
Voilà, maintenant, le dernier western de Tourneur qui me reste à voir est justement Canyon passage. :)
Je t'envie ! :D
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Re: Jacques Tourneur (1904-1977)

Post by bruce randylan »

Ca s'appelle garder le meilleur pour la fin 8)
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Re: Jacques Tourneur (1904-1977)

Post by Jeremy Fox »

bruce randylan wrote:Ca s'appelle garder le meilleur pour la fin 8)

Voilà 8)
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Re: Jacques Tourneur (1904-1977)

Post by kiemavel »

Jeremy Fox wrote:
bruce randylan wrote:Ca s'appelle garder le meilleur pour la fin 8)
Voilà 8)
Moi c'est Mission of Danger
Mais comme j'ai vu Frontier Rangers, je le garde pour plus tard, vraiment plus tard :twisted:
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Re: Jacques Tourneur (1904-1977)

Post by Jeremy Fox »

Mission of danger. Là je pense que l'on peut parler de gros navet.
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Re: Jacques Tourneur (1904-1977)

Post by bruce randylan »

Ah non mais ceux je les compte pas ! :mrgreen:
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Re: Jacques Tourneur (1904-1977)

Post by Jeremy Fox »

bruce randylan wrote:Ah non mais ceux je les compte pas ! :mrgreen:

Oui, même en tant que complétiste on peut très largement s'en passer. Ne me remerciez pas :mrgreen:
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Re: Jacques Tourneur (1904-1977)

Post by Profondo Rosso »

Rendez-vous avec la peur (1957)

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Le professeur Harrington, qui dénonçait les activités démonologiques du docteur Julian Karswell, a trouvé la mort dans un étrange accident de voiture. Son collègue, le savant américain John Holden, venu à Londres participer à un congrès de parapsychologie, enquête sur sa disparition...

Rendez-vous avec la peur est pour Jacques Tourneur l’occasion de renouer avec le cinéma fantastique. Le réalisateur avait marqué le genre de son empreinte au sein de la RKO où, sous la férule du producteur Val Newton il signa des classiques tel que La Féline (1942), Vaudou (1943) ou encore L’Homme-léopard (1943). Entre-temps, Tourneur avait su faire montre de son talent dans des genres très divers, du western (Le Passage du canyon (1946)) au film noir (La Griffe du passé (1947)) en passant par le film d’aventures (La Flèche et le flambeau (1950), La Flibustière des Antilles (1951)). Ce retour aux sources se fera par l’intermédiaire du producteur Hal Chester, qui aura depuis de longues années cherché à adapter le roman de Montague R. James, Casting the runes. Dans ses œuvres RKO Tourneur aura teintée sa vision de fantastique d’ambiguïté, les évènements surnaturels baignant toujours dans un mélange de psychanalyse, de mythologie et de superstitions caractérisée par son utilisation du hors-champ qui laissait libre cours à l’imagination et l’interprétation. Tourneur croit pourtant réellement aux forces occultes et le sujet de Rendez-vous avec la peur lui permet une approche plus frontale. Le fantastique est plus ouvertement admis au sein du récit, hormis dans le jusqu’auboutisme cartésien du héros John Holden incarné par Dana Andrews. Celui-ci est un professeur enquêtant sur la mort d’un de ses collègues qui tentait de démasquer Julian Karswell (Niall MacGinnis) un pratiquant de magie noire. Les réelles aptitudes démoniaques de Karswell vont pourtant mettre à mal le scepticisme de Holden. La progression du récit est donc une longue descente dans les ténèbres où par sa mise en scène et son sens de l’atmosphère Jacques Tourneur ébranle toutes les certitudes.

La scène d’ouverture est un summum de terreur, lorsque le trop encombrant professeur Harrington (Maurice Denham) est assailli et sauvagement tué par le démon. L’angoisse sera née de la tension inexpliquée agitant Harrington progressivement prolongée par l’environnement, ce sous-bois sombre et isolé, cette caméra furtive donnant le sentiment d’être épié. C’est alors que peut se manifester l’innommable, cette créature surgie du fond des âges et des ténèbres pour dévorer celui sur qui pèse la malédiction. L’effet est saisissant avec cette forme nuageuse blanche prenant la silhouette d’une créature infernale, illuminant la nuit de son éclat infernal et avançant avec une lenteur implacable. Cela aurait dû suffire pour nous glacer le sang mais Hal Chester imposa pour cette ouverture (ainsi que pour la fin du film) un gros plan de la créature assez grotesque mais qui ne suffira pas à atténuer l’effroi de la scène. Après pareille entrée en matière, le scénario nous fait découvrir cette fois le processus depuis le début. Holden à son tour victime de la malédiction lancée par Karswell va devoir dépasser son incrédulité alors que sa perception est altérée par la menace et qu’il découvre un envers trouble à son univers bien rangé. Tourneur se montre subtil pour illustrer la perte de repère de son héros, la faisant passer par des dialogues faussement anodins (le fait qu’il ait froid alors que son entourage a chaud) et surtout par cet équilibre subtil permettant la double interprétation.

Les moments grands guignols (la séance de spiritisme grotesque et glaçante à la fois dont un dialogue fameux servira à la chanson Hounds of love de Kate Bush) alternent ainsi avec des effets visuels sobres (la vue de Holden qui se trouble) faisant toujours hésiter quant à la tournure étranges des évènements. Holden est-il réellement confronté à l’indicible ou sous sa belle assurance sa raison bascule ? Holden est bien le seul à ne pas croire au surnaturel quand tous les protagonistes, amis (la ravissante Peggy Cummins dont la beauté étrange ajoute à l’atmosphère) comme ennemis y souscrivent. La vraie folie est-elle son refus d’y adhérer qui le mènera à sa perte ou au contraire de l’accepter, faisant de l’ensemble du récit une lente bascule dans la démence. Tourneur joue à merveille sur les deux tableaux même si son penchant pour l’étrange est plus ouvertement prononcé que dans ses autres films. Les moments les plus terrifiants se partagent ainsi entre angoisse, effroi ambigu et grotesque : la tempête provoquée par Karswell, le chat devenant une créature bestiale dans l’ombre d’une pièce et bien sûr le démon s’annonçant à Holden dans le dédale d’une forêt oppressante.

Tout le film est traversé d’un malaise latent, tant dans la mise en image (magnifique photo de Ted Scaife) que par la fébrilité des personnages. Cela concernera aussi le mémorable méchant qu’incarne Niall MacGinnis, intimidant mais aussi intimidés par les forces occultes avec lesquelles il est finalement aussi condamné à jouer. Le final est ainsi dosé de main de maître par Tourneur, la malédiction reposant sur un McGuffin amenant tension et humour dans l’ultime confrontation mais où l’ultime apparition du démon (toujours un peu trop visible mais au pouvoir évocateur certain) vient nous ramener à une vraie terreur primal. Holden préfèrera ne pas s’assurer de ce qui s’est passé dans l’épilogue, plus pour préserver sa santé mentale que par un scepticisme qui n’est plus. Le mal existe, et sous des formes qu’il ne vaut mieux pas rencontrer. 5,5/6