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Critique de film
Le film

Une belle fille comme moi

Partenariat

L'histoire

Dans le cadre d’une enquête sur des femmes criminelles, Stanislas Prévine (André Dussollier) interroge en prison Camille Bliss (Bernadette Lafont), détenue selon ses dires à tort pour un crime qu’elle n’a pas commis. Elle revient pour lui sur les épisodes qui ont mené au drame en question... Celui plus largement d’une campagne française où la jeune femme, assez clairement nymphomane, se retrouve impliquée dans des aventures grotesques avec tous les hommes dont elle fait la connaissance.

Analyse et critique

L’échec public et critique des Deux Anglaises et le Continent, son chef-d'œuvre, laisse François Truffaut très désemparé. Ce film d’époque sur les extrêmes du mal-être amoureux, de l’inhibition et de la dépression sentimentale, ne trouve pas sa place contemporaine dans le climat de l’après-68. Pire, Truffaut, beaucoup plus dépendant en cela de l’approbation extérieure qu’un Godard, se met à douter lui-même de la valeur d’un film aussi froidement reçu. Il réagit à cette crise en prenant le contrepied de son film précédent et en réalisant une comédie sauvage, paillarde. Une belle fille comme moi est sa première pochade complète en long métrage, un film kamikaze, qui cherche peut-être activement à générer une forme d’hostilité. C’est aussi un film qui naît de la honte non seulement intime, mais sociale, que Truffaut éprouve suite au rejet d’une œuvre si personnelle et qui cherche à l’exorciser : il est ici question de milieux populaires dont il s’est lui-même extrait (et qu’il n’idéalise vraiment pas beaucoup), d’un provincialisme qui fait regarder une certaine France pré-Buffalo Grill vers l’Amérique plus que vers son propre pays (Sam Golden et le Colt Saloon, les anglicismes mâtinés d’accent régional : « Dis donc minou, tu serais pas en train de me faire un brékdoune? »), non sans résonance avec la propre américanophilie du cinéaste. C’est surtout un film en rien moins personnel que ceux qui le précèdent, par la manière tout à fait cohérente qu’il a de s’insérer dans sa série d'œuvres s’intéressant à des femmes délinquantes, voire criminelles, et celle (plus large, encore) de ses portraits d’hommes dépossédés par la violence de leurs sentiments et de leurs désirs.


Tout commence par un prologue, amorçant en un flash-back très « qualité française » le récit à venir : une jeune lectrice cherche en librairie une thèse de sociologie, Les Femmes criminelles, dont la publication était annoncée pour cette année. Le libraire lui explique que le texte n’a pas été publié et se souvient de l’affaire en question. Tout de suite, les livres. Mais pas ceux de Fahrenheit 451, qui devaient assurer le salut de l’âme de quelques-uns sous un régime totalitaire, ceux de fiction et de poésie, la littérature. Le rayon expose de la théorie sociale et au petit jeu de faire se contredire théorie et pratique, Truffaut fera systématiquement triompher l’amère vérité de la seconde. Camille Bliss, prisonnière faisant à un sociologue sous le charme le récit de sa vie, verra les différents épisodes de son parcours pré-pénitentiaire filmés, et souvent moins enjolivés que le résumé qu’elle-même en fait. Truffaut oppose l’image à la parole, et s’assure de son primat invariable. La narration de Camille est par principe sujette à caution (c’est un récit dans un récit) mais la caméra, elle, révèle sans détours (c’est du reste un film amateur qui finira par la dédouaner légalement et - aux yeux d’un témoin mais non de l’autre - moralement). Elle accomplit ce que celui en charge d’interpréter cette parole s’avère incapable de faire, étant lui aussi sous le charme d’une image. Stanislas Prévine est présenté à l’entrée de la prison comme un jeune chercheur (c’est le premier rôle au cinéma d’André Dussollier, dont les présentations sont alors faites, ainsi que d’Anne Kreis issue du même Conservatoire) venu interroger son premier sujet d’étude (pas la prisonnière la plus intéressante, lui assure-t-on immédiatement avant d’évoquer d’autres détenues autrement plus sanguinaires). Le cas de cette tueuse au banjo le passionne instantanément, tant il est propice pour lui à illustrer ce qu’est une victime de son environnement.


Le retour de Camille sur son enfance pose le principe : alors qu’elle évoque la mort de son père à la ferme, après qu’elle a retiré l’échelle de sous la grange où il s’était fourré, comme un accident, il apparaît clair qu’elle l’a fait volontairement suite aux mauvais traitements qu’il lui faisait subir. Maltraitée, dédaignée, Camille le sera bel et bien tout au long de son récit (pour l’essentiel, celui de la manière dont tous les types qu’elle rencontre lui sautent dessus et l’exploitent) mais sa narration occulte la responsabilité d’une décision à des moments décisifs. Elle ne paraît pas, du reste, le réaliser, ni mentir consciemment, mais plutôt traverser la vie comme un rêve qu’elle accommoderait selon le récit qui l’avantage, et parfois la dédouane (cette forme de tromperie de soi-même est rendue douloureusement visible, ou plutôt audible, par son ambition de devenir une star du music-hall au banjo, alors qu’elle chante complètement faux). Stanislas, animé non pas strictement par une passion intellectuelle, mais par un désir qu’il ne s’admet pas à lui-même pour Camille et qu’il rationalise par sa position savante, qui motive et nourrit toute sa recherche, abonde dans le sens de son sujet d’étude alors qu’il entend le récit de sa vie, au cours de visites ponctuelles et de plus en plus personnelles. Il finira par trouver le moyen de l’innocenter du crime pour lequel elle est inculpée (en fait, le suicide d'un de ses admirateurs)... avant de se retrouver lui-même emprisonné pour un meurtre qu’elle a, cette fois, bel et bien commis. L’ironie étant que de tous les hommes présentés jusqu’alors (du fermier vivant chez maman à la vedette du Colt Saloon qui utilise des enregistrements de courses automobiles pour couvrir le bruit de ses ébats en coulisses, en passant par un dératiseur exalté et un avocat véreux, il y en a eu un certain nombre durant une période restreinte), il aura été le seul à ne pas coucher avec elle (même si, comme il l’explique avec la  candeur des aveux passionnés : il aura tout fait pour avant l’instant fatal).


Bref, Truffaut se défoule, renoue avec le ton hussard, avec la verve de Léautaud (le Renoir de French Cancan est également salué), une grivoiserie potentiellement insultante (« Il y en a qui supputent... »), une potacherie méchante dont l’exposition franche est finalement moins désagréable que le conformisme occasionnel d’un metteur en scène qui avait très peur de se retrouver à la marge... une marge de la société qu’il avait tout fait pour fuir, dont il connaissait les aspects les plus sordides et les plus déplaisants, et qu’il renvoie à la face d’un public qu’il soupçonne de tartufferie. Il trouve pour cela une alliée en la personne de Bernadette Lafont, proche ici du registre de monstruosité généreuse et allègre de La Fiancée du pirate de Nelly Kaplan. Il n’est pas vraiment possible de détester Camille, dont le vitalisme outrancier est résolument plus amusant que l’inhibition louvoyante de Stanislas, elle est une force de cinéma (une force de la nature, suggère aussi un film peu charitable avec les sciences sociales) qui balaie tous les obstacles, surmonte tous les déshonneurs. Cette paillardise apparaît à Truffaut comme une vertu. D’en faire l’éloge est peut-être une manière de se libérer du corsetage traumatisant pour lui des Deux Anglaises et le Continent (un petit garçon à nœud-pap’ explique ici doctement qu’il ne saurait montrer à des inconnus les rushes d’un film dont il n’a pas fini le montage à sa pleine satisfaction), de ramener une joie (même mauvaise) dans une œuvre de plus en plus morbide et douloureuse.


Car malgré la récurrence des thèmes, Truffaut affirme ici un retournement des valeurs. Si Louis dans la Sirène du Mississipi pouvait s’enorgueillir face à un associé veillant aux intérêts de la compagnie de son père d’être lui, et non ce bourgeois équilibré, « de cette race » - celle des romantiques se livrant corps et âme à des femmes délinquantes qui ne pourront jamais leur rendre cet amour éperdu - Stanislas est un vrai pauvre type, sans rémission possible, le dindon de la farce jusqu’au bout (le succès dans le monde de Camille à ses dépens le fait encore sourire béatement derrière les barreaux de sa cellule). Jusqu’au bout, il aura été incapable de voir, d’estimer, et de désirer (même le baiser triomphal qu’il lui donne au moment d’innocenter Camille est un simple transfert) celle qu’il avait sous les yeux, en liberté, possédant du reste le bon sens qui lui fait tant défaut : Hélène, sa dactylographe. Une fille « sage », comme la Christine de Baisers volés, mais surtout sagace, pas moins vive à sa manière que Camille... et en fait beaucoup plus réaliste. C’est elle, et le principe de réalité qu’elle incarne, sur lequel Louis aurait à l’évidence dû s’appuyer, qui lui a parfaitement échappé. Nul ne sait quel récit exactement elle tape à la machine, seule à la fin sur son balcon à Béziers, mais il fait peu de doute qu’il sera autrement plus pénétrant et lucide que celui, et d’un perdant, et d’une gagnante, d’un jeu de dupes où les passions se racontent trop souvent comme elles préfèreraient l’être plutôt que comme elles se sont vraiment déployées.

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La fiche IMDb du film
Par Jean Gavril Sluka - le 4 janvier 2021