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Critique de film
Le film

Solo

L'histoire

Une nuit, un groupe de notables partouzards est assassiné par des activistes révolutionnaires. Quand Vincent Cabral, violoniste spécialisé dans le vol de bijoux, réalise que son petit frère Virgile est lié à cette attaque, il entreprend de le retrouver avant la police...

Analyse et critique

Pendant la deuxième moitié des années 50, Jean-Pierre Mocky s’est fait une place avec sa belle gueule de voyou, grâce à laquelle il avait percé dans le cinéma italien (1) ou tenu l’un des premiers rôles d’un film qu’il avait produit et scénarisé (et dont il dira ensuite volontiers qu’il l’avait aussi en grande partie réalisé), La Tête contre les murs de Georges Franju. Pour autant, et peut-être pour revendiquer qu’il n’était pas que cette belle gueule, Mocky devenu réalisateur se garda bien de la montrer à l’écran durant la première décennie de sa carrière derrière la caméra.

Ainsi, lorsqu’à l’été 68 naît à son esprit ce qui deviendra Solo, il s’est fait un nom comme cinéaste, et est même reconnu comme spécialiste de la comédie, en observateur satirique des travers de la société moderne (Jacques Loucelles parle joliment, à son sujet, d’ « allégresse iconoclaste ») avec des films comme Les Dragueurs puis, entre autres, avec Snobs, Un drôle de paroissien, Les Compagnons de la marguerite ou La Grande lessive (!). Pour ces deux raisons (son retour sur l’écran et son premier éloignement du registre comique), Solo marque un tournant important dans la carrière de Jean-Pierre Mocky, sa première incursion dans le genre noir vers lequel il reviendra ensuite régulièrement.

Solo naît dans la dissipation des vapeurs de mai 1968. D’une part, le cinéaste, très impliqué dans les États Généraux du cinéma français, lancés en juin, s’agace ensuite de voir les promesses de l’action s’étioler progressivement, faute d’énergie collective et suite à la reprise en main politique du Général De Gaulle. D’autre part, il perçoit un climat, en particulier auprès de la jeunesse, qui lui laisse croire qu’il est de son devoir de capter et de montrer quelque chose de l’air du temps : un jour, il entend la discussion de deux étudiants se plaindre de violences policières et maudire les privilèges des mandarins ; quelques jours plus tard, il lit un fait divers relatant comment une jeune femme préparant une action terroriste avait perdu la main suite à l’explosion de son engin explosif de fortune. A l’aide de son compère Alain Maury, Mocky conçoit cette intrigue mettant en scène de jeunes étudiants, révoltés par la retombée du soufflé soixante-huitard, qui décident donc d’agir en exécutant des notables dépravés. Et imagine son propre personnage, d’une génération intermédiaire, qui comprend les combats estudiantins mais en est partiellement revenu, par opportunisme ou par désabusement...

Contrairement au cinéma transalpin, qui n’hésite jamais à offrir son commentaire féroce sur l’actualité la plus brûlante, le cinéma hexagonal reste alors assez timoré quand il s’agit d’évoquer des événements « à chaud ». Pour cette raison et quelques autres (la réputation d’ « emmerdeur » du cinéaste n’est déjà plus à faire, d’autant que le conflit l’opposant à la Gaumont suite à La Grande lessive (!) obtient alors un certain retentissement), Jean-Pierre Mocky rencontre des difficultés dans la production puis dans la distribution de Solo. Comme souvent, il s’en sort en bricolant des montages financiers ou des arrangements improbables. Trouvant de petits coproducteurs belges, il parvient à convaincre son équipe technique, pleine de confiance, de travailler en participation (c’est-à-dire pour un salaire dérisoire, en contrepartie d’un certain pourcentage des futures recettes du film) et trouve un inattendu contributeur en la personne du président des champagnes Taittinger, qu’il entend à la radio un jour évoquer avec une certaine empathie les mouvements estudiantins. Ni une ni deux, Mocky le contacte, et négocie des avantages en nature qui contribuent à diminuer le budget du film : tournage dans la région rémoise avec prêt de matériel et facilités d’hébergement de l’équipe, contre de réguliers « placements de produit ». Ainsi, au réveil de sa nuit d’amour avec la plantureuse Micheline (Sylvie Bréal), Vincent boit au goulot du champagne Taittinger ; plus tard, lorsque Virgile et Annabelle préparent leur attentat au restaurant, un maître d’hôtel vient leur proposer le dit breuvage, également abondamment consommé pendant l’orgie de la pièce voisine.

Une fois le film réalisé, Mocky rencontre également des difficultés de distribuer, qu’il surmonte en passant un arrangement avec le producteur Edouard Harispuru : ce dernier veut bien se charger de sortir ce film sulfureux à condition que Mocky fasse également pour lui une comédie dans le style de ses succès précédents. En un rien de temps, Mocky écrit et tourne L’Étalon, film souvent à la lisière de la vulgarité, qui sort au printemps 1970, une semaine avant que Solo, plus d’un an après son tournage, n’atteigne enfin les salles. L’ironie du sort est que L’Étalon sera quasiment un four (moins de 200 000 entrées), là où Solo connaîtra un succès inattendu (près de 700 000). Jean-Pierre Mocky s’amuse alors de la bienveillance de façade affichée vis-à-vis de Solo par des politiciens de tous bords qui, suite au départ du Général de Gaulle, sentent qu’il est temps de se réconcilier un peu avec la jeunesse du pays : il sait bien que ce film, qui tape allègrement sur tout ce qui peut, de près ou de loin, s’apparenter à une forme d’autorité institutionnelle (la police, les médias, la classe politique, la bourgeoisie dominante...) ne pourra pas vraiment faire l’objet d’une quelconque récupération politique...

S’il est une caractéristique générale du cinéma de Jean-Pierre Mocky qui ressort particulièrement de Solo, c’est probablement cette manière de faire du cinéma dans l’urgence, dans un élan spontané, sans s’embarrasser du superflu, c’est-à-dire ce qu’on pourrait communément désigner, dans une comparaison immobilière, comme « les finitions » du film. Pour cette raison, précisément, le cinéma de Jean-Pierre Mocky offre le flanc à ses détracteurs, qui peuvent balayer son cinéma pour cet aspect « bâclé » qui lui aura tant et tant été reproché (et qui aura d’ailleurs tendance à s’amplifier au fil des décennies) ; c’est un fait, les esprits moqueurs trouveront du grain de la raillerie à moudre, dans la récitation ânonnante de certains comédiens (plusieurs prises ? pourquoi faire ?) ; dans une direction artistique réduite au maximum (les locaux choisis pour figurer un restaurant « chic » ont de quoi faire sourire) ; dans la post-synchronisation approximative (Mocky violoniste) ; dans des effets visuels d’un goût incertain (la maquette du bateau au début du film) ou dans un montage qui n’évite pas les faux-raccords. Une fois le catalogue des faiblesses établi, a-t-on vraiment parlé du film ? Et faut-il réduire le travail du cinéaste à ce qui ne constitue en vérité que des peccadilles ? Certains se contenteront d’un oui fainéant, et ils passeront ainsi à côté de l’essentiel. Ce serait dommage.

Car il faut voir au-delà de cette première apparence d’imperfection technique qui donnerait l’impression que Jean-Pierre Mocky traite le cinéma avec désinvolture pour comprendre que c’est parfaitement l’inverse : il n’y a, pour lui, pas grand-chose de plus sérieux, de plus important, et la spontanéité de son geste traduit cette urgence vitale à témoigner, à offrir sa vision personnelle des choses, quand bien même elle a quelque chose de décousu ou d’irréfléchi. Solo aurait-il semblé plus présentable en étant davantage tenu, mieux écrit, plus « fini » ? Il aurait surtout moins ressemblé à son auteur, dont la personnalité pessimiste, outrancière, indocile et provocatrice transparaît totalement d’un film noir, anarchiste et romantique à la fois. Les joutes oratoires, dans la voiture, entre Vincent et Annabelle semblent avoir été écrites d’un jet, traduisant le bouillonnement d’un pensée pas toujours structurée, parfois contradictoire, mais qui vibre d’une énergie peu commune. Ce faisant, Mocky se crée un splendide avatar de cinéma, sorte de héros tragique dont les principes d’honneur, cachés derrière un cynisme de façade, l’amènent à mener un dernier combat, quand bien même il serait trop tard pour lui (les derniers plans du film ménagent une belle indécision sur l’avenir de Virgine et Annabelle, entre l’espoir d’une poursuite de la lutte et l’amertume d’une fuite sans perspectives...). Dans les années qui suivront, le personnage principal de Solo trouvera de multiples cousinages dans des films creusant des sillons de noirceur proches, le plus évident étant le protagoniste central de L’Albatros, un idéaliste caché derrière un tueur de flic...

La personnalité de Mocky, forgée on l’a dit en partie à l’école italienne, ressort aussi de sa façon particulière de traiter son intrigue policière à travers des mécanismes proches de la comédie, ce qui confère au film une ironie noire assez unique. Personnages cachés derrière des paravents ; quiproquos ; chassés-croisés... entre autres exemples, on pourrait évoquer le traitement cruel du personnage de Marc, pour lequel on appelle une ambulance qui servira à quelqu’un d’autre (sans parler du raccord terrible sur les croix en bord de route qui suit) ou le destin des frères Cabral, qui ne cessent de se rater l’un l’autre (avec comme point d’orgue Virgile passant, sur le toit du train, au-dessus de son frère distrait par la compagnie d’Annabelle...). Il ne s’agit pas de rire de la situation, mais de faire ressortir dans quelle mesure la situation conduit à des extrémités absurdes, approche réflexe classique des grands désespérés (on parle souvent de leur part d’une forme de politesse dont Mocky, lui, sait volontiers se priver).

En somme, la formule est un peu convenue, mais ce qui fait le charme des grands Mocky (parmi lesquels il faut, sans nul doute, compter Solo), c’est qu’ils ne ressemblent à pas grand-chose d’autre qu’à leur auteur, ou plutôt qu’il semble impossible, pour les apprécier à leur juste mesure, de faire abstraction de la personnalité forte derrière eux. Dans le grand océan du cinéma français, Mocky est un archipel à part - et au sein de cet archipel désordonné, il y a un îlot volcanique de quelques films incandescents, des films noirs politiques d’un romantisme désespéré. Solo est le point culminant.
 

(1) Solo donne, d’une certaine manière, envie d'insister sur un certain cousinage - dans cette beauté ténébreuse, insolente, de mauvais garçon - avec Alain Delon, dont Mocky était l’aîné de six ans mais qui avait lui aussi émergé grâce au cinéma transalpin et qui venait de tourner deux ans plus tôt Le Samouraï de Jean-Pierre Melville.

En savoir plus

La fiche IMDb du film

Par Antoine Royer - le 27 février 2023