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Critique de film
Le film

Pique-nique en pyjama

(The Pajama Game)

Partenariat

L'histoire

Le patron d’une usine de confection de pyjamas refuse d'augmenter ses employés malgré leurs demandes réitérées depuis plusieurs mois. Il embauche Sid Sirokin (John Raitt) comme nouveau directeur d’atelier, en comptant sur sa poigne pour faire taire la révolte et pour s’opposer aux syndicats qui font le forcing pour obtenir cette augmentation de salaire. Furieux, les salariés commencent à freiner les cadences voire même à saboter leur travail en mettant en panne les machines. Sid est obligé de licencier Babe (Doris Day), l’une des têtes fortes du bureau syndical dont il était pourtant tombé amoureux. Le couple qui s’était constitué en pâtit très logiquement ; mais, toujours entiché de Babe et espérant trouver un compromis, Sid décide alors de vérifier les livres de comptes de la fabrique. Pour se les approprier, il lui faut avoir accès au coffre ; il doit donc arriver à convaincre la secrétaire (Carol Haney) qui garde précieusement les clés. Au risque de se heurter au fiancé jaloux de la jeune femme - qui n’est autre que le contremaitre (Eddie Foy Jr.) -, Sid va tenter de la séduire... au grand dam de Babe qui, elle aussi, éprouve toujours des sentiments pour l’homme qui l’a limogée. En attendant, la grève couve...

Analyse et critique

« Alors que j'étais en train de préparer Funny Face je reçus une lettre me disant : "Cher Stanley, nous voudrions faire un film de The Pajama Game. Voulez-vous le mettre en scène ? Sincèrement vôtre, George Abbott." Le problème de l'adaptation me préoccupait. Je n'aime pas beaucoup prendre un succès de la scène et en faire un film parce que je me sens prisonnier de choses déjà parfaites que je dois passer à l'image sans les modifier trop drastiquement. Durant les répétitions, j'ai demandé à George qui avait mis en scène la pièce à Broadway de venir et de me dire - ainsi qu'aux acteurs - comment il avait mis en place les divers éléments. Je lui ai dit que nous gagnerions du temps. Il m'a demandé de m'en occuper. Comme je sentais qu'il était gêné, je lui ai proposé de mettre son nom au générique comme coréalisateur. Il ne pensait pas que c'était juste à partir du moment où il n'assurait qu'une partie de la mise en scène. Si j'insistais pour qu'il soit crédité comme coréalisateur alors je devais avoir mon nom comme coproducteur. Le résultat est que nous tournâmes le film en moins de six semaines ! » Stanley Donen résume ainsi la genèse de cette adaptation cinématographique d’une comédie musicale montée le 13 mai 1954 au St. James Theatre à Broadway avec Janis Paige dans le rôle de la "chef" des syndicalistes, seul personnage de la distribution originale qui sera tenu au cinéma par une autre interprète que celui du spectacle, en l’occurrence Doris Day pour son 21ème film.

Trois ans après avoir quitté la Warner qui fut le studio qui avait fait d'elle une star, et après s’être éloignée le temps de quelques films de la comédie musicale avec successivement le thriller/film catastrophe Julie (Le Diabolique Docteur Benton) d'Andrew L. Stone - bien plus risible qu’inquiétant désormais, et autant dire plutôt raté - puis surtout le superbe L’Homme qui en savait trop (The Man who Knew too Much) d'Alfred Hitchcock - devenu à juste titre un grand classique du maître du suspense -, la vedette féminine préférée du public américain revient à ses premières amours chez Jack Warner pour ce Pique-nique en Pyjama qui constituera l’un des sommets de sa filmographie. Janis Paige, qu’elle a remplacée lorsque la comédie musicale est passée de la scène à l’écran, ne lui en tiendra jamais rigueur. Non seulement cet "échange" lui aura permis de danser la même année aux côtés de Fred Astaire dans La Belle de Moscou (Silk Stockings) de Rouben Mamoulian - il s’agit de la rousse volcanique qui chante Stereophonic Sound - mais aussi, pour preuve de sa sympathie envers sa "suppléante cinématographique" - avec qui elle avait déjà partagé l’affiche du premier film de cette dernière, Romance on the High Seas (Romance à Rio) de Michael Curtiz - elle jouera en sa compagnie en 1960 dans la délicieuse comédie de Charles Walters, Ne mangez pas les marguerites (Don’t Eat the Daisies). Autant dire qu'il s'agit d'un tournage harmonieux et sans animosité, même de la part de ceux qui n'ont pas pu participer aux deux versions - Broadway et Hollywood - de cette adaptation d’un roman de Richard Bissell intitulé 7½ Cents, qui sera d’ailleurs le titre de l’avant dernière chanson du film.

Un jour à New York (On the Town), Chantons sous la pluie (Singin' in the Rain), Les Sept femmes de Barberousse (Seven Brides for Seven Brothers), Beau fixe sur New York (It’s Always Fair Weather)... autant de réussites, presque autant de succès, le dernier étant devenu un classique bien après sa sortie, certainement trop novateur pour les spectateurs de l’époque qui ne s’attendaient pas à un ton aussi sombre dans le genre. Et pourtant Pique-nique en pyjama aurait dû les surprendre encore davantage sauf que cette fois l’engouement du public fut immédiat, connaissant cependant déjà le spectacle original alors que It’s Always Fair Weather était parti d’un postulat tout neuf et d’une partition écrite spécialement pour l’occasion. Pour en revenir à The Pajama Game, prenez une usine de fabrication de pyjamas, ses employés demandant une augmentation, son contremaitre - lanceur de couteaux à ses heures perdues - obsédé par sa secrétaire qui le rend maladivement jaloux, son directeur tombant amoureux de la principale déléguée syndicale, la lutte syndicale des ouvriers pour obtenir une augmentation de salaire, des préavis de grèves, des cadences infernales ou expressément ralenties dans un but de "sabotage", des réunions de travail... Voici un scénario audacieux sur fond de conflit social qualifié par Jean-Luc Godard de « première comédie musicale gauchiste » ! Des thèmes rarement abordés à Hollywood et encore moins dans un genre aussi léger que le musical ; ce qui fait du film de Donen une œuvre très originale déjà de ce point de vue.

« Nous avions tourné le film très vite sans modifier la structure de la pièce mais le résultat me semble très bon. J'aime beaucoup le film. C'est une œuvre très rapide, pleine d'idées, de verve. Et plastiquement je crois que c'est très beau » disait Stanley Donen lui-même. Le résultat est effectivement une comédie musicale non seulement inhabituelle de par ses thématiques mais aussi rythmiquement ébouriffante avec une chorégraphie moderne et musclée de Bob Fosse - qui avait déjà travaillé pour Donen sur le très attachant Give a Girl a Break (Donnez-lui une chance) -, des numéros musicaux pour certains presque aussi acrobatiques que ceux de Seven Brides for Seven Brothers - amateurs d'élégance, passez votre chemin -, la plupart euphorisants, presque tous plus originaux les uns que les autres, les danseurs étant parfois des personnages âgés voire même des gens bien enrobés... Bref, nous ne sommes pas dans un musical de la MGM bien policé comme on se les imagine souvent - même s’il existe de nombreux contre-exemples, et même si sous ma plume cela n’est aucunement péjoratif - mais dans un musical Warner, le studio qui avait déjà été dans les années 30 le champion des grandes causes et des sujets à fortes connotations sociales. Ne vous y trompez cependant pas : ce n’est absolument pas solennel mais au contraire d'une gaieté et d'un dynamisme contagieux.

Les chansons - dont les 50 minutes représentent environ la moitié de la durée totale du film - sont toutes superbes et facilement mémorisables. On retiendra surtout dans leur ordre d’apparition : I'm Not At All In Love au cours de laquelle Doris Day démontre d’emblée qu’elle était au sommet de sa forme vocale ; I'll Never Be Jealous Again chantée puis dansée aux claquettes par l'improbable mais savoureux duo composé par Eddie Foy Jr. et Reta Shaw ; le fameux Once-A-Year-Day! qui n’est autre que le pique-nique du titre français, une séquence au montage avant-gardiste et éclairée par la seule lumière naturelle d’un parc de Los Angeles sans la moindre utilisation de projecteurs ; Hey There chantée à deux reprises, la première fois par John Raitt en duo avec lui-même après qu’il ait tout d’abord enregistré sa voix dans un dictaphone, puis plus tard par Doris Day lors d’une séquence mélancolique et très émouvante éclairée par des signaux lumineux ferroviaires vert puis rouge, assez novatrice par le fait d'avoir été enregistrée non en studio mais en live ; Small Talk qui préfigure les polyphonies de certaines des chansons finales de West Side Story (c’est d’ailleurs Jerome Robbins qui était le metteur en scène du spectacle The Pajama Game avec George Abott) ; le dynamique et énergiquement contagieux There Once Was a Man qui rend encore plus attachant le couple formé par John Raitt et Doris Day, cette dernière tirant sur ses cordes vocales pour notre plus grand plaisir (« Tell me !! ») ; la célébrissime Hernando's Hideaway ainsi que Steam Heat, les numéros les plus typiques des idées modernistes et du culot déployés par le chorégraphe Bob Fosse, le premier filmé dans le noir, les visages des danseurs étant tour à tour éclairés par de simples craquements d’allumettes, le second non seulement réjouissant par sa chorégraphie et les performances vocales imitant des bruits de vapeur mais également plein de délicieux sous-entendus sexuels ; enfin l'espèce de marche que représente 7 1/2 Cents au cours de laquelle nos syndicalistes se mettent à compter ce que l’augmentation demandée leur rapportera à long terme.

Doris Day est charmante et sa beauté naturelle aura rarement été aussi bien mise en valeur par un maquillage enfin discret. John Raitt - le papa de Bonnie - ne m’a pas semblé aussi fade que j’ai souvent entendu dire même si Marlon Brando et Frank Sinatra au départ pressentis auraient probablement encore rehaussé le film. Tous les autres seconds rôles s’en donnent à cœur joie et avant tout le couple survolté interprété par Carol Haney - l’ex-assistante de Gene Kelly en tant que chorégraphe à la MGM - et le toujours aussi amusant Eddie Foy Jr. Si la mise en scène n’est pas toujours voyante - certains numéros musicaux étant filmés quasi-frontalement, comme si nous étions des spectateurs de théâtre - lorsqu’elle innove elle ne le fait pas à moitié, certaines séquences frénétiques comme celle du pique-nique préfigurant par leur montage hallucinant et survolté ainsi que par la multiplication de travellings endiablés les futurs films réalisés par Bob Fosse et notamment Sweet Charity et All That Jazz. Quant au chef-opérateur Harry Stradling, il se met en phase avec le style et l’intrigue du film, ne recherche ainsi aucune joliesse, préférant des couleurs un peu brutes sans la moindre afféterie. Devant le succès critique et public de leur film, George Abbott et Stanley Donen reformeront une association l’année suivante avec une autre adaptation de Broadway, Damn Yankees, dont la réussite sera bien moindre, la vulgarité l’emportant sur la bouffonnerie bon enfant de son prédécesseur. A signaler également que le spectacle d’origine n’aura pas seulement permis de révéler Carol Haney mais également Shirley MacLaine, qui eut son premier succès en remplaçant Haney sur scène après que celle-ci s'est cassée une jambe.

Si The Pajama Game ne soutient pas la comparaison avec Chantons sous la pluie - parfait à tous les niveaux et tout du long - notamment à cause d’un argument certes novateur mais se retrouvant au sein d'une intrigue minimaliste, Stanley Donen signe cependant à nouveau une formidable comédie musicale, débordante d’énergie et dans laquelle les quelques lourdeurs qui subsistent sont balayées par la modernité, la vigueur, la jeunesse et l'entrain de l'ensemble. Ce film côtoie ainsi sans aucun problème les chefs-d’œuvre du genre des années 50. Quant à Bob Fosse, ce sera à partir de ce film que sa carrière va commencer à s’envoler vers des sommets.

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La fiche IMDb du film
Par Erick Maurel - le 27 février 2017