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Critique de film
Le film

Moonwalk One

Partenariat

L'histoire

Réalisé entre 1969 et 1970, Moonwalk One capte la première tentative de l'Homme de marcher sur la Lune lors de la mission Apollo 11. Véritable documentaire de création, le film permet enfin de découvrir à l'occasion du 45ème anniversaire de la mission des images tournées grâce au matériel de la N.A.S.A. et à ce jour jamais montrées. Mêlant séquences d'archives et moments captés dans le vif de l'action, Theo Kamecke donne à voir cet événement tel qu'il a été vécu à l'époque : un aventure humaine incroyable, une épopée scientifique hallucinante, un bond dans le futur au sein d'un présent chaotique, mais aussi une avancée vers l'inconnu, avec ce qu'elle offre de possibilités et de changement, et de responsabilités.

Présentation tirée du dossier de presse fourni par le distributeur Ed Distribution

Analyse et critique

Etre cinéphile c'est aimer se projeter dans un univers de spectacle quasi total, accepter la vision orientée ou déformée du monde propre à un groupe d'artistes réunis dans le but de tordre la réalité à des fins de réflexion et/ou de divertissement. Mais le risque de notre addiction au cinéma, c'est celui d'échapper soit à la beauté - sauvage ou faussement domestiquée - de la nature, soit de négliger ce que l'être humain peut accomplir d'exceptionnel dans le cadre de son quotidien, dans ce que l'on appelle de façon schématique la réalité. Absorbés que nous sommes dans nos fantasmes de cinéphiles qui ne connaissent en général aucunes limites, nous nous détournons facilement des rêves qui s'accomplissent dans notre environnement. Et la faculté que nous avons de nous retrouver vite blasés par des exploits pourtant fabuleux, et inconcevables dans un passé pourtant très proche, fait le reste. C'est ce qui s'est produit juste après que l'Homme a marché pour la première fois sur la Lune ; les missions Apollo qui ont suivi celle emportant avec succès Neil Armstrong, Edwin "Buzz" Aldrin et Michael Collins vers notre satellite naturel ont souffert d'un désintérêt croissant de la part du grand public. Enfin, alors que le développement fulgurant d'Internet ne semble connaître aucune frontière après avoir totalement redéfini notre rapport à l'événement de même qu'à sa temporalité, ce sont les frontières mêmes de notre imagination qui sont impactées, victimes de la dictature invisible de la vitesse et du zapping perpétuel.

Et pourtant ! Quelle belle aventure que celle d'Apollo 11, qui vit couronner les espoirs les plus fous mis par un pays comme les États-Unis bien sûr, mais aussi et surtout par l'Humanité toute entière dans la réussite d'une telle entreprise. Les artistes, les poètes, les savants, les religieux, les politiques, tous les humains, quelles que soient leurs origines, ont depuis l'aube des temps regardé vers le ciel, vers l'espace, en y projetant tout ce que l'Homme formule comme concepts, croyances et interrogations sur son identité et son Histoire avant d'en tirer une multitudes d'interprétations et de réponses (justes ou bien erronées, mais là n'est pas la question). Les images d'Armstrong foulant le sol lunaire, celles montrant la planète entière suivre les exploits des astronautes quasiment en direct, de l'envol de la fusée Saturn V jusqu'à l'alunissage du petit module Eagle, celles du retour des héros dans l'océan Pacifique, toutes ces séquences nous sont parfaitement connues. Cependant il demeure toujours une part de mystère et de merveilleux qu'aucune image ne peut complètement effacer. Car les rêves de dépasser l'horizon de notre planète Terre, d'explorer des territoires lointains et inconnus propres à exciter notre imagination, d'abolir la frontière entre nos récits fictionnels et leur accomplissement dans la réalité, de nous hisser au-delà de notre simple condition de Terriens à propos desquels il paraît aberrant qu'ils soient les seuls à posséder une intelligence, font partie de la matrice spirituelle qui nourrit notre imaginaire depuis nos origines.

En juillet 2014, soit pile 45 ans après l'alunissage d'Apollo 11, voici que nous est offerte l'occasion de pouvoir enfin voir en salles le fameux documentaire réalisé en 1969 par Theo Kamecke avec le concours de la NASA et présenté au Festival de Cannes en 1970. Hormis les aficionados de la Croisette qui eurent la possibilité de le visionner à cette époque, personne en France n'a eu accès à ce film. Ce sera chose faite dès ce 30 juillet 2014 avec la sortie en salles du documentaire dans une version longue et restaurée à partir de la copie 35 mm d'origine. Ce projet de documentaire, qui connut de nombreux problèmes de conception (mais il en faut également pour nourrir la légende), devait d'abord être une reconstitution en studio des premiers pas sur la Lune avant que la MGM finissent par y renoncer. Alors que la société de production Francis Thompson Inc. peina à vendre son idée, la NASA accepta volontiers de la financer, bien satisfaite de pouvoir obtenir un film de qualité racontant la fabuleuse expérience dont ils étaient les maîtres d'œuvre. C'est au réalisateur indépendant Theo Kamecke (qui étrangement se détournera plus tard du cinéma pour devenir sculpteur) qu'échoit la co-écriture - avec Peretz W. Johnnes - et surtout la réalisation de ce long métrage (qui passera rapidement de 60 minutes à 96, avant d'atteindre une durée intégrale de 108 minutes en 2009). Kamecke eu alors la chance de pouvoir disposer de plus de 200 caméras de la NASA (utilisées à l'origine par l'agence spatiale à des fins exclusivement scientifiques), dont les images fabuleuses (tournées en 16 mm puis gonflées par ses soins en 35 mm) purent agrémenter son film après un long processus de visionnage et de montage.

La question que l'on se pose d'entrée est celle de l'indépendance d'une telle production. Dans ses propos, Theo Kamecke assure qu'il n'a subi aucune pression de la NASA en raison de la présence du directeur des relations publiques très conciliant qui officiait alors à l'agence gouvernementale. Le problème est seulement survenu quand ce dernier a été remplacé et que la NASA a procédé à des coupes arbitraires pour réduire la durée du film. Cela dit, cette notion d'indépendance paraît vite secondaire à la vision de Moonwalk One, puisque ce qui intéresse Kamecke c'est la concrétisation d'un rêve séculaire portée par une vision spirituelle, le génie humain qui s'appuie sur une technologie audacieuse et peu ou prou maîtrisée, la recherche de sensations physiques chez le spectateur, et surtout l'éventualité que cet événement d'une importance historique considérable puisse modifier en profondeur la nature et la destinée des Hommes. Si l'Histoire a hélas démontré que cette dernière éventualité était un vœu pieu, on se rend bien compte que la NASA n'avait aucune raison de s'inquiéter des options choisies par Kamecke et de censurer quoi que ce soit. Quant à la naïveté qui point ça et là au cours du documentaire, il suffit de comprendre qu'elle correspond à l'état d'esprit de l'époque, quand les idéologies les plus arbitraires et violentes côtoyaient les visions les plus innocentes et pleines d'espérance pour le genre humain.

Ainsi, et on le comprend très vite, Moonwalk One ne propose pas du tout un historique de la conquête spatiale, avec ses pages glorieuses et ses aspects qui le sont beaucoup moins (le duel USA / URSS en pleine Guerre Froide, l'influence de l'idéologie, les combats politiques internes, les contraintes économiques, les arrière-pensées militaires, etc.). Pour avoir une vision plus globale et excitante (sur un plan intellectuel comme dramatique) de la conquête spatiale, on se réfèrera évidemment à l'inévitable Etoffe des héros, le chef-d'œuvre de Philip Kaufman. Ici, on s'intéresse principalement à l'événement lunaire qui sonne la fin d'une quête et le début d'une autre. Moonwalk One avance sans aucun cynisme et conserve tout du long sa foi dans le pouvoir qu'a l'être humain de s'élever au-dessus de sa simple condition, même si Kamecke insère quelques courtes phrases prononcées par des quidams qui remettent en cause l'intérêt d'aller sur la Lune. Alors que le doute envahit de plus en plus notre espèce avec les années et le développement des technologies numériques de l'information (qui brouillent les frontières entre la réalité et la fiction), il est possible que certains spectateurs ne soient pas du tous émus par ce film. On ne parlera pas des maniaques du complot qui estiment que la mission Apollo 11 n'est qu'un bidonnage commandé par le gouvernement américain et effectué par la NASA avec le concours de Hollywood...  Chez certains esprits faibles ou mal intentionnés (la lecture des blogs spécialisés et des réseaux sociaux l'atteste), l'incrédulité et le désarroi atteignent aujourd'hui un degré tel que ces "conspirationnistes" arriveraient presque à nous faire croire que nous n'existerions pas et que nous prendrions part à une machination globale d'une dimension gigantesque et de source inconnue. Cela dit, pourquoi pas, pour nous qui sommes amateurs de fantastique et de science-fiction, il serait amusant (ou peut-être pas...) d'imaginer que nous vivrions dans un monde combinant les caractéristiques des univers de Body Snatchers et de Matrix.


Plus sérieusement, revenons à Moonwalk One, dont la narration est encadrée par deux scènes tournées sur le site fabuleux de Stonehenge avec son temple de pierre. L'approche mystique de Theo Kamecke est limpide, qui choisit de raccorder le "cercle magique" énigmatique de Stonehenge, datant de plus 3 000 ans, avec le site de Cap Canaveral et sa fusée géante Saturn V tournée vers les cieux. L'épopée lunaire est ainsi inscrite dans un long cheminement historique et spirituel qui guide l'Homme vers l'exploration des ses origines mystérieuses en partant conquérir l'espace. Puis, assez ironiquement, les dernières heures avant le décollage sont mises en parallèle avec de nombreuses images de la société de consommation américaine et l'allégresse qui s'empare de la population se préparant à assister à l'événement, près du site de lancement ou à la télévision. Moonwalk One fonctionne ainsi dès le départ sur cette relation entre la dimension mystique apportée à un projet scientifique minutieusement préparé et l'innocence manifestée par des centaines de millions de Terriens, à la fois perplexes et joyeux, réunis pour s'émerveiller. Parce que le documentaire témoigne d'une vocation spirituelle et méditative, parce qu'il débute par une transition entre le monument préhistorique de Stonehenge et la mise en relief de la technologie la plus avancée atteinte par l'homme en 1969, nombreux sont les commentateurs qui ont rapproché Moonwalk One de 2001 : l'Odyssée de l'espace. A notre sens, la comparaison, si elle est naturelle compte tenu du sujet abordé et du contexte créatif de l'époque, n'est pas très probante. D'abord parce que Kamecke, s'il a raison de ne pas s'en tenir à un documentaire à vocation scientifique, reste fasciné par la technologie mise en place, alors que Stanley Kubrick pose un regard distant et méfiant envers cette dernière et s'attache comme à son habitude à filmer un dérèglement. Kubrick insiste sur la violence intrinsèque de l'Homme pris comme espèce et nous questionne sur la possibilité de ce dernier d'évoluer ou non vers un niveau spirituel supérieur alors qu'il se confronte aux mystères de sa création. Moonwalk One, quant à lui, même s'il affiche une veine poétique, reste sur le plancher des vaches et souffre parfois d'un didactisme pesant. Surtout, malgré quelques efforts au niveau de la voix off, il ne s'aventure jamais au-delà des visages des humains pris comme individus et faisant cause commune avec une épopée jugée comme nécessairement positive, voire merveilleuse. Le trip psychédélique de Kubrick nous emmène hors de nous-mêmes et nous largue dans une nouvelle dimension qui reste à définir ; le périple raconté par Kamecke nous ramène finalement sur Terre avec le sentiment du devoir accompli. Hélas, souvent, comparaison, n'est pas raison.



De didactisme, il est certes question. Mais il ne faudrait pas accabler injustement Kamecke alors que son documentaire, même si quelquefois très "premier degré", présente un montage fluide (au rythme de temps à autre solennel) et souvent malin dans sa science du raccord, soutenu de plus par une musique de type avant-gardiste envoûtante. En montant des images d'archives avec des séquences enregistrées au plus près de l'action, le réalisateur propose une alternance entre la mission proprement dite - de la Terre à la Lune et inversement - et des séquences thématiques précises. Voici justement la nature du découpage opéré par Kamecke (également chef monteur du documentaire) : les vues de Stonehenge ; l'envol de Saturn V et son suivi sur place de la population et à distance dans le monde ; un petit historique de la notion de fusée à étages séparés ; l'attrait des hommes pour l'espace via la science-fiction (illustré par quelques extraits des serials Flash Gordon et Buck Rogers) ; une explication scientifique sur la progression du vol à travers une animation sommaire mais très instructive ; différents tests effectués sur l'homme par la NASA ; la fabrication des costumes des astronautes ; les beautés naturelles de la Terre vues du ciel ; un montage court d'actualités ; l'approche de la Lune depuis le module de commande Columbia ; l'alunissage du module lunaire Eagle ; les premiers pas effectués sur le sol lunaire par Armstrong puis Aldrin ; les moments passés sur le sol lunaire pour la découverte de l'environnement avec le ressenti des astronautes ; les expériences scientifiques (et le plantage du drapeau américain...) ; le décollage d'Eagle et le retour vers Columbia ; le retour sur Terre avec l'amerrissage ; les festivités et l'accueil public fait aux astronautes dans plusieurs villes américaines ; l'étude des échantillons lunaires par les scientifiques de la NASA ; la quête du secret des origines de l'infiniment grand à l'infiniment petit et le retour sur le site de Stonehenge.


Il faudrait revenir sur les courtes images d'actualités que glisse Kamecke dans son film : on y voit évoqués dans un montage de plus en plus syncopé les déplacements politiques de Nixon, des problèmes environnementaux, quelques faits divers anodins, la guerre du Vietnam, les conflits sociaux, la lutte pour les droits civiques, les Black Panthers, un événement sportif, le conflit israélo-arabe. Une cartographie de l'époque semble se dessiner, mais on passe rapidement à autre chose comme si tous ces événements étaient secondaires mais que leur absence du film aurait été suspecte. Encore une fois, Kamecke avec bienveillance privilégie plus les sens que le sens et se refuse à gâcher l'émerveillement et l'espoir véhiculés par Moonwalk One. Le portrait de l'Amérique de la fin des années 60 est esquissé, quant à lui, avec plus de conviction ; et s'il fait parfois sourire, ce portrait correspond tout à fait à l'esprit que veut défendre le réalisateur et à l'humeur de l'instant qu'il désire transmettre, liée à une forme d'innocence et à la confiance envers une technologie susceptible de transformer positivement l'homme.


Malgré donc les quelques défauts ou insuffisances que l'on peut aujourd'hui souligner, Moonwalk One réussit toujours à nous émerveiller grâce à de très nombreuses images stupéfiantes. On n'est pas prêts d'oublier le décollage de la fusée - aussi excitant que terrifiant - filmé au ralenti sous des dizaines d'angles différents, les gros plans expressifs des trois astronautes, les plans de la Terre vus d'Apollo 11, les plans immobiles sur la Lune qui voient s'affairer Armstrong et Aldrin après avoir posé le pied sur son sol, les vues du module lunaire revenant lentement et sereinement vers le module de commande, les nombreux silences de la bande-son... Une certaine grâce esthétique naît tout de même de ce documentaire qui n'oublie jamais le facteur humain, qui malgré ses maladresses questionne avec émotion notre avenir. Finalement, le seul vrai problème posé par Moonwalk One n'est pas de son fait, c'est que depuis 45 ans nous n'avons pas réellement changé. L'homme n'a pas su évoluer dans la direction que souhaitait promouvoir le film de Theo Kamecke. On parle aujourd'hui de l'éventualité de partir sur Mars, mais qu'avons-nous appris du voyage sur la Lune... ?

dans les salles

MOONWALK ONE
un film DE THeo Kamecke (USA,1970)

DISTRIBUTEUR : ED DISTRIBUTION
DATE DE SORTIE : 23 JUILLET 2014

La Page du distributeur

En savoir plus

La fiche IMDb du film
Par Ronny Chester - le 30 juillet 2014