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Critique de film
Le film

Le Jardin des Finzi-Contini

(Il giardino dei Finzi Contini)

Partenariat

L'histoire

L’action se passe en Italie, à Ferrare, pendant la Seconde Guerre mondiale. L’action ? Pour les juifs de Ferrare, c’est bien plutôt la paralysie qui s’installe, les restrictions imposées par les « lois raciales » des fascistes, calquées sur celles des nazis, se faisant de plus en plus dures. Pour Giorgio et ses camarades, il reste cependant un havre de paix, ce jardin magnifique que la famille Finzi-Contini, l’une des plus anciennes de la ville, met à leur disposition. Giorgio peut en outre y retrouver chaque jour Micól, qu’il aime depuis toujours. Mais quand la barbarie se déchaîne, ce refuge n’est-il pas voué à devenir royaume des morts ?

Analyse et critique

La version du Jardin des Finzi-Contini distribuée en France ces jours-ci est une version restaurée. Ce film de Vittorio De Sica n’est pas le premier à avoir bénéficié de cette cure de jouvence rendue possible par le numérique depuis quelques décennies, mais s’ajoute ici une mise en abyme : à l’origine de ce Jardin, il y a d’abord un roman de Giorgio Bassani (1), écrivain que l’on définit souvent comme le Proust italien, tant son œuvre est hantée par la question de la mémoire. Il suffit pour s’en convaincre de lire la citation de Manzoni qui sert d’exergue à son roman : « Bien sûr, pour qui l’écoute, le cœur a toujours quelque chose à dire sur ce qui sera. Mais que peut savoir le cœur ? Tout au plus quelque chose de ce qui s’est déjà passé. » Le premier paragraphe du prologue introduit le même thème : « Depuis plusieurs années, je désirais écrire sur les Finzi-Contini - sur Micól et sur Alberto, sur le professeur Ermano et sur la signora Olga - et sur tous ceux qui, quelque temps avant qu’éclate la dernière guerre, habitaient ou, comme moi, fréquentaient la maison du corso Ercole I d’Este, à Ferrare. Mais l’impulsion, l’incitation à le faire vraiment, je ne la reçus qu’il y a un an, un dimanche d’avril 1957. »

Même permanence du passé dans l’incipit des Lunettes d’or, autre roman de Bassani (porté à l’écran en 1987 par Giuliano Montaldo) : « Bien sûr, avec le temps, ils se font moins nombreux, mais il serait faux d’affirmer que rares sont les habitants de Ferrare qui se souviennent encore du Dr Fadigati. »


À cette mise en abyme s’en mêle une autre : Le Jardin des Finzi-Contini a été comme une renaissance de De Sica. Bien sûr, lorsque, en 1970, il tourne ce film, il a depuis longtemps son nom inscrit dans l’histoire du cinéma, comme réalisateur, avec son Voleur de bicyclette, et comme acteur, pour son interprétation du héros dans Le Général Della Rovere de Rossellini, mais les titres qui se sont ajoutés à sa filmographie dans les années soixante ont plutôt contribué à ternir son blason. Le Renard s’évade à trois heures, avec Peter Sellers et Victor Mature, est construit sur une idée amusante au départ - des gangsters entendent profiter du tournage d’une scène de hold-up dans un film pour réaliser un vrai hold-up -, mais, très vite, la comédie s’étiole, par manque de rythme. Quant au Temps des amants, drame romantique avec Marcello Mastroianni et Faye Dunaway, il a attiré le commentaire suivant du critique du Los Angeles Times (mais on pourrait en citer bien d’autres de la même farine) : « Le pire film que j’aie vu cette année, et peut-être bien depuis 1926. »

De l’avis général, Le Jardin des Finzi-Contini permet au vieux lion De Sica de redevenir De Sica. Cette résurrection est un peu le fruit du hasard ; en effet, il reprend en route un projet qui devait être à l’origine réalisé par Valerio Zurlini et n’engage Dominique Sanda, à qui le film doit tant, que parce que la blonde chanteuse Patty Pravo, qu’il voyait au départ dans le rôle de l’héroïne, était trop occupée à chanter pour trouver le temps de travailler aussi pour le cinéma.

Mais le hasard a toujours été l’allié, voire la condition, du souvenir proustien ou, ce qui revient à peu près au même, bassanien. Car, contrairement à ce que beaucoup pensent, il ne suffit pas de mordre dans une madeleine pour qu’un souvenir déterminant remonte à la surface. Si c’était aussi simple, l’épisode de la madeleine n’occuperait pas plusieurs pages de la Recherche. Il faut, en fait, une espèce de conjonction astrale, la réunion de deux sensations différentes. Il y a, certes, le goût de la madeleine, mais ce goût ne serait rien si, en même temps, une gorgée de thé ne venait diluer, décomposer en petits morceaux cette madeleine sur la langue du narrateur. C’est la coïncidence de deux faits, chacun somme toute assez banal, qui fait naître un moment exceptionnel - et qui d’ailleurs ne durera guère. C’est cette cristallisation qui est au cœur du film de De Sica.

Il n’y a pas vraiment d’intrigue dans cette histoire, ou, s’il y en a une, elle est tristement prévisible. À Ferrare comme dans tant d’autres villes d’Italie, le régime fasciste, qui n’était pas à l’origine antisémite, mais qui ne tarda guère à le devenir en s’inspirant du modèle nazi, exclut peu à peu les juifs de tout ce qui peut ressembler à une vie sociale (qu’il s’agisse des activités professionnelles ou des loisirs), pour finalement les déporter vers des camps d’extermination. Pour lutter contre cet étouffement chaque jour plus pressant, les Finzi-Contini, vieille famille aristocratique juive, mettent à la disposition des jeunes juifs de Ferrare leur immense jardin, qui inclut un court de tennis, et Giorgio - narrateur du roman original et héros du film - a même accès à la bibliothèque du maître des lieux, bibliothèque bien plus riche que celle de la ville et qui lui permet de poursuivre les recherches littéraires que doit mener l’étudiant qu’il entend continuer à être malgré les dangers qui pèsent sur lui et ses proches.

Mais la splendeur ensoleillée du jardin n’empêche en rien la nuit fasciste de s’installer peu à peu extra muros et, pire encore, n’interdit pas certains « effritements » intérieurs. Consciemment ou non, la très louable générosité des Finzi-Contini à l’égard des autres juifs de Ferrare ne va pas sans une certaine condescendance. Le père de Giorgio, bourgeois respectable, mais dont le statut social ne saurait évidemment rivaliser avec celui des Finzi, ressent comme une humiliation ces après-midi passées par son fils chez ces aristocrates. Il est même d’une certaine manière soulagé lorsqu’il découvre que Micól Finzi-Contini, amour d’enfance de Giorgio, repousse ses avances. Il explique à son fils que le mariage avec cette jeune fille, que tout le monde - lui inclus - pensait depuis longtemps acquis, eût été une mésalliance. Piètre consolation : d’une certaine manière, cet affectueux coup de poignard ne fait qu’attiser l’exaspération que suscite chez Giorgio l’incompréhensible résignation de ce père qui s’obstine à voir le verre à moitié plein lorsqu’il est déjà aux trois quarts vide. Comment celui-ci peut-il rester aussi confiant, aussi passif, face à une situation qui, comme le montre la seule lecture de la première page du journal, se dégrade inexorablement ?

De fait, cet aveuglement, qui n’a rien d’une fiction romanesque, puisque ce fut celui de nombreux juifs allemands ou autrichiens qui, parfaitement intégrés, refusaient d’imaginer qu’on pût ne pas voir en eux des citoyens comme les autres quand leurs pères s’étaient fait tuer en défendant leur patrie lors de la précédente guerre - cet aveuglement n’était pas vraiment aveugle. Cette naïveté n’était pas plus naïve que la profession de foi de Dreyfus s’écriant « Vive l’armée ! Vive la France ! » alors même qu’un officier procédait à sa dégradation. C’était, pour celui-ci, sa manière d’affirmer que Rome n’était plus dans Rome, que l’armée n’était plus dans l’armée, que la France n’était plus dans la France. Ou, pour le père de Giorgio, que la vraie Italie, que la vraie Ferrare étaient celles de son souvenir. D’ailleurs, cet aveugle se révèle avoir été d’une cécité toute relative lorsqu’il apparaît qu’il s’est arrangé, avant d’être pris dans une rafle organisée par des gestapistes fascistes, pour que toute sa famille - Giorgio y compris - rejoigne des cieux plus cléments.

C’est à Micól, elle aussi prise dans cette rafle, qu’il communique cette information. Mais il n’y a, au fond, rien de paradoxal dans cette rencontre. Micól, aussi incompréhensible, aussi insaisissable que l’Albertine de Proust, et que nulle comédienne n’aurait pu mieux (dés)incarner que Dominique Sanda, n’a repoussé les avances de Giorgio que parce que c’est sa manière à elle d’échapper à un présent qui la terrifie - présent marqué entre autres par la mort de son frère malade. La vraie vie, pour elle aussi, est dans ses souvenirs, dans les flash-back, dans ces moments où sa complicité avec Giorgio se jouait dans un simple regard lors d’un office à la synagogue.

Bassani, comme bien d’autres écrivains avant lui - et bien qu’il eût lui-même un temps planché sur le scénario -, s’estima trahi par le film, parce que « l’infidélité » de Micól, qui n’était qu’un fantasme de Giorgio dans son roman, était devenue réalité sur l’écran. Mais il n’est pas interdit de voir dans la mise en scène de De Sica un modèle d’adaptation cinématographique.

« Pour moi, non moins que pour elle, ce qui comptait, c’était, plus que la possession des choses, le souvenir que l’on avait d’elles, le souvenir en face duquel toute possession ne peut, en soi, apparaître que décevante », écrit dans le roman Giorgio le narrateur. La partie pourrait sembler perdue d’avance si l’on entreprend de transposer sur un écran une réflexion comme celle-ci. Pourtant, tout est là, résumé en un mot, lorsque l’implacable crétin chargé de la rafle, pour vérifier qu’il s’est bien acquitté de sa tâche, « fait l’appel » : « Finzi-Contini Nicole ». - « Micól », corrige calmement l’intéressée, prouvant à cet imbécile qui l’entraîne vers la mort qu’elle seule est capable d’affirmer son identité et assurant pour ainsi dire à travers son nom sa renaissance, avant même de mourir.

(1) Le roman original de Giorgio Bassani est édité dans la collection Folio.

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La fiche IMDb du film
Par Frédéric Albert Lévy - le 21 juillet 2020