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Critique de film
Le film

La Lettre du Kremlin

(The Kremlin Letter)

Partenariat

L'histoire

En pleine guerre froide, un groupe d’espions américains est envoyé à Moscou afin d’infiltrer les services secrets soviétiques. Leur objectif est de récupérer une lettre contenant des renseignements sur l’arsenal nucléaire chinois. Ce document, extrêmement compromettant pour les Etats-Unis, met en péril la paix mondiale. Le Capitaine Charles Rone (Patrick O’Neal) est en charge de mener cette opération…

Analyse et critique

Jusqu’à la fin des années 50, John Huston a enchaîné les plus grands succès. Du Faucon Maltais (1941) à Moby Dick (1956), en passant par Le Trésor de la Sierra Madre (1948), Key Largo (1948), Quand la ville dort (1950) ou African Queen (1951), il a défini un style et imprimé sa légende. Salués par la critique, aimés par le public, ses films sont devenus des classiques du cinéma hollywoodien. Au début des années 60, Huston n’a plus rien à prouver et, plutôt que de se lancer dans des projets faciles, il tente des expériences. Il réalise notamment Les Désaxés (1961) d’après Arthur Miller, Freud passion secrète (1962),  La Nuit de l’Iguane (1964), Reflets dans un œil d’or (1967) et Promenade avec l’amour et la mort (1969). Si la critique est au rendez-vous, le succès public se fait plus rare. Il est temps pour Huston de partir en quête d’un projet plus populaire. La 20th Century Fox lui propose alors l’adaptation d’un roman de Noël Behn paru en 1966, Une Lettre pour le Kremlin. Inspiré de l’expérience de son auteur au sein des services de renseignement américains, le récit est complexe mais possède, aux yeux de Huston, tous les éléments d’un film à succès.

A cette époque, les films d’espionnage sont à la mode et le genre est scindé en deux grandes catégories : les films noirs et les aventures exotiques. Depuis 1962 et James Bond contre Dr No, la seconde catégorie est particulièrement en vogue. Paysages de rêves, gadgets en tous genres, cascades, suspense et jolies filles en sont les principaux ingrédients. A l’opposé de cette catégorie, on trouve d’autres films plus sombres et réalistes. On pense à Notre agent à la Havane (Carol Reed, 1959), Ipcress Danger immédiat (1965), Le Secret du rapport Quiller (Michaël Anderson, 1966), Scorpio  (Michael Winner, 1972) et donc La Lettre du Kremlin (1970). Ces œuvres décrivent un univers de secrets et de mensonges où la noirceur de l’atmosphère et la complexité du récit évoquent évidemment le film noir…

La Lettre du Kremlin ne déroge pas à la règle avec une intrigue nourrie d’une multitude de protagonistes, de conflits, de péripéties et dont le but n’est jamais clairement défini. Sur l’affiche originale du film, il était indiqué “If you miss the first 5 minutes, you miss one suicide, two executions, one seduction, and the key to the plot (1). En effet, si, au début du film, il est fait mention de la fameuse lettre à récupérer, cet objectif devient rapidement annexe. La plupart des personnages, dont les identités et le passé sont cachés, participent à une lutte de pouvoir dont les règles ne sont jamais clairement définies. John Huston assumait cette complexité et, dans un entretien accordé à la revue Positif, avouait : "C'est absolument incompréhensible ! Il faudrait un détective pour en découvrir la ligne logique. Oh mais c'est qu'elle existe ! Je pense que si on y passe 6 bons mois, on doit la trouver." Il n’est pas étonnant que Huston ait eu envie de réaliser un tel film. Il suffit de se souvenir du Faucon Maltais : on y observait Humphrey Bogart empêtré au cœur d’une intrigue confuse. Cette complexité n’est pourtant pas une volonté d’embrouiller ou de manipuler le spectateur. Il s’agit plutôt d’un moyen de révéler chaque zone d’ombre des personnages et, par ce biais, de développer une réflexion sur le caractère imprévisible de la nature humaine. En plaçant ses sujets au cœur d’un système "extraordinaire", Huston observe leurs réactions et se fascine pour la nature profonde de leur être.

L’autre caractéristique rapprochant La Lettre du Kremlin d’un film noir est son cynisme. A travers son récit, John Huston décrit de manière acerbe les rouages de l’espionnage. Le portrait dressé est celui d’un monde sordide. Un monde où règne l’individualisme, les coups bas et, au final, une certaine forme de médiocrité. Dans l’entretien avec Positif, évoqué précédemment, Huston décrivait les protagonistes de son film ainsi : "Tous les espions y sont des gens affreux comme dans la réalité j'en suis sûr". Il qualifiait également la politique internationale d’ "omelette infecte composée d'ingrédients répugnants" ! Au début du film, il interprète l’Amiral annonçant au Capitaine Rone son renvoi de l’armée. Par la voix de ce personnage, Huston condamne avec virulence les méthodes des agences de renseignement : « … dans la marine ou dans l'armée, les officiers de carrières n'aiment pas ces organisations bâtardes dont je ne veux même plus connaître l'existence. ». Au-delà de cette intrusion devant la caméra, le cinéaste utilise d’autres armes pour s’attaquer aux services de renseignement…

D’une part, il décrit des personnages profondément antipathiques : en dehors de Warlock, interprété par un George Sanders truculent, le groupe d’espions est composé de requins sans le moindre état d’âme. Charles Rone, le héros, est un macho froid et prétentieux, Ward un manipulateur sans morale, Kosnov, une brute sanguinaire… On est bien loin ici de la sympathie suscitée par les héros de Dieu seul le sait, d’African Queen ou de Fat City ! D’autre part, Huston fait évoluer ses hommes dans des décors sinistres : du club homo des bas fonds de Moscou aux rues pluvieuses de la ville en passant par les tristes appartements des fonctionnaires soviétiques, rien ne vient séduire le regard. A propos de La Lettre du KremlinJohn Huston (qui avait pourtant participé à la réalisation de Casino Royale en 1967) déclarait : « Je veux que ce soit l’exact opposé d’une aventure de James Bond ». Au regard de la complexité du récit et de la noirceur de sa mise en scène, son coup est réussi !

D’un point de vue formelle, La Lettre du Kremlin ne fait pas preuve de modernité. Avec une équipe composée de techniciens d’expérience parmi lesquels le décorateur Dario Simoni (Lawrence d’Arabie) ou le monteur Russell Lloyd, avec lequel il avait déjà collaboré sur Moby Dick , Huston n’innove pas. Son film s’inscrit dans un cadre classique et sa mise en scène plutôt réaliste dégage une certaine austérité. Si de nombreux détracteurs du cinéaste lui reprochent un manque de style, voir une certaine nonchalance, La Lettre du Kremlin atteste plutôt d’un choix bien réfléchi. Un choix en totale harmonie avec l’âpreté de son propos ! Chez Huston, peu importe les modes ou la modernité. Il continue d’imposer son style avec une indépendance qui force le respect. Il est vrai que si l’on compare La Lettre du Kremlin à d’autres films d’espionnage de cette époque comme Ipcress Danger immédiat (Sydney J. Furie, 1965) ou Arabesque (Stanley Donen, 1966), il peut paraître quelque peu démodé. Avec des angles de caméra improbables, des images déformés ou des effets sonores immersifs, Furie et Donen créaient des figures de style novatrices. Mais il serait vain de comparer le travail de Huston avec celui d’un formaliste comme Sydney J. Furie. John Huston est un cinéaste du récit et, comme le souligne avec justesse Bertrand Tavernier et Noël Coursodon dans 50 ans de cinéma américain : "son style est ailleurs, dans la manière et le plaisir de conter".

La seule expérience formelle que s’accorde Huston dans La Lettre du Kremlin concerne les dialogues : au début des scènes entre protagonistes soviétiques, ceux-ci parlent d’abord en russe. Une poignée de secondes plus tard, un doublage anglais se superpose à cette piste pour finalement l’étouffer. Etrange procédé que l’on retrouvera chez John McTiernan (A la Poursuite d’Octobre rouge – 1990 - où le premier échange à bord du sous-marin commence en russe pour soudain basculer en anglais). Notons également la présence dans l’équipe du compositeur Robert Drasnin qui donne un peu de modernité au film. Assez méconnu au cinéma, Drasnin a fait l’essentiel de sa carrière à la télévision. Il a travaillé sur des séries d’espionnage comme Des Agents très spéciaux ou The Spy avec Bill Cosby et Robert Culp. Pour La Lettre du Kremlin, il signe une bande originale élégante et moderne qui n’est pas sans rappeler les débuts de Jerry Goldsmith. Mais si on fait abstraction de cette expérience de doublage de dialogues russes et de cette belle bande sonore, le reste de la mise en scène de John Huston reste extrêmement classique.

Dans les suppléments du DVD édité par Opening, Jean-Baptiste Thoret livre une analyse intéressante du film. Il remarque que La Lettre du Kremlin est un film presque désuet au regard de la production américaine de l’époque. Deux ans plus tôt, Arthur Penn (Bonnie and Clyde) ou Mike Nichols (Le Lauréat) donnaient un formidable coup de jeune au cinéma hollywoodien. Un cinéma sensible à l’actualité et aux préoccupations des jeunes. Jean-Baptiste Thoret exclut totalement Huston de ce mouvement. On trouve pourtant une résonance politique d’actualité dans La Lettre du Kremlin. Certes, le théâtre de la guerre froide n’intéresse plus grand monde. Mais, à travers sa critique virulente des agences de renseignement, il signe un film en phase avec le scepticisme naissant des Américains envers leurs institutions (depuis les assassinats politiques des années 60). Un scepticisme dont l’ampleur explosera avec l’affaire du Watergate (1972) et qui donnera naissance à de nouveaux récits d’espionnage et de manipulation politique comme Les Trois jours du Condor (Sydney Pollack) ou Les Hommes du président (Alan J. Pakula, 1976). Deux films clés des années 70, deux films qui, d’un point de vue politique, s’inscrivent dans la lignée de La Lettre du Kremlin.

Pour interpréter ses espions, John Huston et la 20th Century Fox composent une troupe hétéroclite et surprenante. Après avoir tenter de convaincre Steve McQueen et James Coburn, Patrick O’Neal est finalement retenu pour interpréter le Capitaine Rone. Plus tard, il déclarera avec humour avoir obtenu ce rôle parce que sa coupe de cheveux était la même que celle de Steve McQueen !! Malheureusement, son interprétation n’est pas à la hauteur de son autodérision et son jeu, assez monolithique, manque cruellement de profondeur. Le reste du casting est beaucoup plus intéressant, notamment avec Richard Boone dans le rôle ambigu de Ward. Comédien connu pour ses rôles de cow-boy (on se souvient de lui dans l’excellent Alamo de John Wayne), Boone impose ici sa carrure et sa trogne. Pour incarner le couple Kosnov, Huston fait appel à deux fidèles du cinéma d’Ingmar Bergman : Bibi Anderson et Max Von Sydow, tous deux parfaits dans la peau d’un couple totalement dégénéré ! A leurs côtés, on retrouve George Sanders en agent homosexuel adepte du tricot et Orson Welles. Le célèbre cinéaste apporte tout son talent au personnage ambigu de Bresnavitch et complète un casting pour le moins original et réjouissant. Un casting où chaque acteur semble prendre un malin plaisir à entrer dans le petit jeu de massacre organisé par John Huston.

Lorsque La Lettre du Kremlin sort sur les écrans en février 1970, il bénéficie de critiques élogieuses. Mais, à la surprise de John Huston, le film est un échec commercial. Avec un récit quasiment incompréhensible, un cynisme de tous les instants, un manque total d’empathie pour ses personnages et une mise en scène à la fois classique et austère, La Lettre du Kremlin ne correspond manifestement pas aux attentes du public. On lui préfère alors le spectacle de Airport… Aujourd’hui encore, il n’est pas évident que le film suscite l’enthousiasme. A de rares exceptions près, les admirateurs du cinéaste lui préfèreront ses grands classiques. La Lettre du Kremlin est pourtant une farce grinçante, un film à la facture classique mais doté d’un regard critique sur l’actualité et qui demeure l'un des meilleurs exemples de la fascination de Huston pour la complexité de la nature humaine…

(1)  « Si vous manquez les 5 premières minutes, vous manquez un suicide, deux exécutions, une séduction, et la clé de l’intrigue ».

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Par François-Olivier Lefèvre - le 12 septembre 2011