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Critique de film
Le film

Journal intime

(Caro diario)

L'histoire

En trois segments (racontant ses déambulations romaines, sa visite des îles Éoliennes et des déboires médicaux), Nanni Moretti dresse son autoportrait dans l’Italie du début des années 1990.

Analyse et critique

C’est l’été et (pornos mis à part) peu de films sont projetés à Rome ces jours-ci. Nanni Moretti trouve toutefois refuge dans une salle obscure passant un pastiche de film italien s’apparentant lointainement à ceux d'Antonioni : des cadres et diplômés du supérieur, dans un appartement cossu, se lamentent de leurs idéaux trahis, du fait qu’ils ont abandonné les slogans illusoires d’autrefois pour des professions bourgeoises et le train de vie rangé qui va avec. Dépité par cet unanimisme dans le renoncement adossé à l’auto-apitoiement, le spectateur échauffé leur rétorque que lui criait des choses justes et qu’il n’a pas renoncé, qu’il est désormais un splendide quadragénaire. À la prison dorée du film, il peut opposer l’air libre de ses déambulations en scooter à travers les rues de Rome, du quartier de Garbatella à celui de Spinacetto, en passant par un détour par la plage d’Ostie. Vraisemblablement à l’heure de la sieste (il n’y a pas âme qui vive aux terrasses des immeubles qu’il filme en de longs panoramiques), il passe le temps en se baladant, en méditant à l’intention du public sur l’évolution de la capitale italienne, sa curiosité des intérieurs (qu’il visite parfois en prétextant des repérages pour une comédie musicale sur un pâtissier trotskyste), son peu de goût pour le cauchemar climatisé d’une rue de résidences ou sa surprise, au moment de passer par un coin chaud, qu'il n’ait tout compte fait pas l’air si terrible. Il observe les danseurs d’un bal populaire, lui qui dit devoir à Flashdance sa passion pour la danse (dont Jennifer Beals elle-même, accompagnée d’Alexandre Rockwell, pourra mesurer l'intensité lorsqu’il l'évoquera au moment de les croiser par hasard sur un trottoir). En somme, la vie romaine est belle quand on sait la regarder et en profiter, l’insouciance des années 1990 fait un peu mal à voir d’ailleurs, mais cette légère griserie ne vient pas de nulle part.



Moretti a été le cadre communiste amnésique de Palombella Rossa, qui traitait de la tourmente idéologique au sein du grand parti italien de gauche radicale peu avant la Chute du Mur. Il a filmé avec le documentaire La Cosa les prises de paroles internes à différentes réunion du Parti à travers le pays en 1990 au moment de décider si celui-ci devait continuer à s’appeler ainsi ou changer de nom et prendre celui du titre (soit se rapprocher de la social-démocratie), moment où les doutes et frustrations des militants trouvaient l’occasion d’être formulés publiquement. Ce que Journal intime, collection de considérations et de souvenirs construite en trois volets (In Vespa, Le Isole, I Medici), suggère est, qu’au-delà de l’intransigeance sur certains principes (motivant par exemple le fantasme de renvoyer à un critique pompeux sa phraséologie à la figure), c’est d’une certaine manière la frivolité de Moretti, sa versatilité, qui l’ont protégé au tournant des années 1990 de la paralysie où se sont trouvés pris des intellectuels plus doctrinaires. Si son ami Gerardo, spécialiste de Joyce, refusant depuis des décennies de regarder la télévision, fidèle en cela au dédain d’un Hans Magnus Enzensberger pour la petite lucarne, se retrouve soudainement obsédé par les telenovelas une fois qu’elles lui ont par malheur été mises sous les yeux, lui peut en revanche bien danser en accompagnement d’une chorégraphie pittoresque de Silvana Mangano quand il voit cela au café. C’est du jeu, au même titre que courir après un ballon dès qu’on en a l’occasion, et c’est aussi ce qui fait la saveur de l’existence. Non pas que le cinéma de poésie ne charrie pas lui-même sa part de gravité (à l’antihumanisme de Henry : Portrait of a Serial Killer est ensuite opposé, sur les accords douloureux d’un Keith Jarrett, la mémoire de Pasolini, grand représentant de ce cinéma-là), mais ce qu’il ne peut cautionner est la pompe (même si celle d’un maire de Stromboli entretenant des souhaits mégalomanes pour l’aménagement de son territoire a ses côtés attendrissants), l’esprit de sérieux, le dogmatisme (qui n’est pas toujours là où on croit : l’obsession de l’amusement de Panarea n’est pas moins une forme de fanatisme que l’ascèse sévère d’Alicudi). La légèreté prime. Que ce soit sur son scooter, ou en voyage entre les îles Éoliennes, Moretti n’est jamais aussi bien qu’en transit, jamais prêt à se fixer, mais toujours désireux de mettre (par sa présence elle-même de l’une à l’autre) différentes choses et personnes en relation.


Aux quartiers romains succèdent donc les îles siciliennes, où il espère trouver le calme bénéfique à un travail préparatoire. Mais l’Italie n’est pas au repos : trop de circulation à Lipari, trop de parents obsédés pratiquement la nuit entière par leur enfant unique à Salina, trop de fermeture de la part des habitants à Pompéi, trop de vulgarité à Panarea, du calme enfin chez les réfractaires d’Alicudi... trop de calme précisément. Ces habitants-là détestent le narcissisme, se repentent de leurs éventuels succès, tandis que Moretti, qu’on peut toujours accuser du vice en question, et alors très reconnu comme personnalité publique, paraît moins motivé à faire sienne pour une longue durée cette expérience de sobriété. Ce n’est toutefois pas lui qui fuit face à l’absence d’électricité, mais l’ancien adepte d’Enzensberger qui souhaite retrouver fissa Amour, Gloire et Beauté (il lui faudra aussi écrire une lettre au pape pour lui expliquer les bienfaits de ces feuilletons d’ailleurs pour les familles italiennes). Moretti n’a pas cessé de rire des travers de ses contemporains et compatriotes, mais il n’a pas renoncé non plus à questionner la place que lui, qui s’est une fois rêvé en « autarcique », peine toujours à prendre et assumer dans une vie active parmi eux (le métier de metteur en scène étant peut-être la forme d’activité la plus propice à composer avec cette incertitude existentielle). Même reconnu (on lui fait un prix spécial quand il consulte le « Prince » des dermatologues), apparemment satisfait en couple, il reste une figure en mouvement, potentiellement en errance. Surtout, il est soumis aux mêmes aléas, tels que ceux de santé, que risquent les autres et donc à la même menace de la mort.


Déambuler d’un médecin à l’autre, comme dans le dernier segment, est une expérience moins joyeuse que celle de le faire dans Rome ou entre des îles de la mer Tyrrhénienne. En raison d’un lymphome, qu’aucuns des différents dermatologues ou  allergologues qu’il rencontre ne diagnostiquent, il traîne d'une salle de consultation à l'autre un prurit qui lui vaudra finalement une chimiothérapie (que Moretti a filmée et montre ici). Proche en cela du principe de la citation accusatoire précédemment utilisée (la dénonciation des critiques d’un plumitif en les lisant sans émettre de commentaires personnels), le cinéaste dit ne rien inventer mais raconter par le menu ses diverses consultations et, surtout, faire la liste exacte des médicaments qui lui ont été prescrits (quand ce n’était pas simplement son tempérament nerveux qui était incriminé). C’est finalement dans un centre de médecine chinoise, dont les méthodes ne sont pas plus efficaces que celles des médecins précédents qu’est faite (peut-être précisément parce que les leurs sont plus sujettes à caution) la demande d’une radiographie par un expert. Les deux médecins du centre, qualifiés de sympathiques, sont les seuls à jouer dans le film leur propre rôle. Selon Moretti, les docteurs sont prompts au verdict mais ne savent pas vraiment écouter (la sudation et les grattements dont il se plaint depuis le début sont bien les symptômes d’un lymphome) et tout ce qu’il lui reste de cette expérience désagréable est une information qu’il partage au public, en un conseil adressé à la caméra : boire un verre d’eau chaque matin au réveil ne fait pas de mal à la santé.


En somme, Nanni a quand même de la chance d’être en vie, en bonne forme pour son âge, de meilleure humeur que durant sa jeunesse. Journal intime, le chef-d’œuvre de Moretti, est un film solaire, mélancolique et doux, joyeux bien que discrètement inquiet, capable de gestes polémiques sans que l’agacement occasionnel ne fasse écran au simple plaisir d’être là à évoquer son existence, ses rêveries et contemplations quotidiennes. C’est le film d’un homme très libre, capable de composer avec sa folie douce (il est non pas pazzo mais quasi scemo, comme le diagnostique Jennifer Beals), avec la réalité d’une société où ce n’est pas le projet politique que lui-même soutenait qui a gagné (et donc trouver aussi de la joie à mener cette vie réelle). C’est une œuvre assez unique par sa forme, non pas tant de confession que de récit de soi, son caractère digressif et d’associations poétiques. Le plaisir de tous les instants qu’elle procure (alors même que le film parle dans son dernier tiers d’une expérience du cancer) est galvanisant, nourrit la sensation qui emplit alors le cinéaste de reconnaissance : il fait bon malgré tout, après le changement d’époque, après la maladie, être un splendide quadragénaire.

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La fiche IMDb du film
Par Jean Gavril Sluka - le 4 mars 2021