Menu
Critique de film
Le film

Inspecteur de service

(Gideon of Scotland Yard)

Partenariat

L'histoire

Paul Delafield s'empare de la paie que transportait un vieux convoyeur. Le sergent Kirby, un policier corrompu, est victime d'un accident qui se révèle être un attentat : il est écrasé par une voiture. Arthur Sayer, le tueur de femmes est arrêté par Simon Farnaby-Green dans les toilettes d'un cinéma. L'inspecteur George Gideon de Scotland Yard comprend que le hold-up de la paie et le meurtre de Kirby sont liés, il recherche alors une jeune femme brune qui aurait été la maîtresse de Kirby...

Analyse et critique

Œuvre légèrement insolite et surtout très méconnue au sein de l'œuvre de John Ford, Inspecteur de service fait partie de ces chaleureuses découvertes qui intriguent, ne déçoivent pas et n'enflamment pourtant pas vraiment. On peut certes concevoir que Les Hommes de la mer, L'Aigle vole au soleil, Les Cavaliers ou bien Seven Women constituent par exemple des passages mal connus de l'univers fordien, mais on ne peut ôter à ces quelques chefs-d’œuvre leur capacité à émerveiller, émouvoir et susciter la fascination. Il y eut quantité d'opus moins célébrés que d'autres et pourtant tout aussi forts, mais cela fait sans nul doute partie de l'étonnante et quelquefois cruelle sélection qui s'opère dès lors qu'il s'agit de constituer une mémoire classique (forcément simplifiée, raccourcie, mutilée) de l'histoire du cinéma. Or, rien de tout cela dans Inspecteur de service, véritable film de détente pour le metteur en scène, sorte d'alibi lui permettant d'aller tourner en Angleterre, sans combat artistique à mener, lui offrant ainsi un joli salaire à la clé et l'assurance de passer de bons moments entre les prises. Ainsi John Wayne viendra-t-il en villégiature durant la totalité du tournage, accompagnant son ami et mentor et partageant avec lui les beuveries du soir en refaisant le monde, comme à leur habitude. Pourtant, dans ce scénario solidement écrit mais sans grand éclat, Ford saura comme toujours y apporter son humanisme, sa vision du monde et son sens unique de la dramatisation mêlée d'humour. Il s’agit de la fameuse mélancolie fordienne dans laquelle évoluent les quelques éclairs cocasses d'un génie alcoolisé furieusement amoureux de la vie. Son sens de la camaraderie, l'honneur qui lie les hommes entre eux, la place centrale de la femme demeurant le pivot essentiel des hommes plongés dans la tourmente d'un quotidien qui les pousse à assumer le meilleur comme le pire d'eux-mêmes... Inspecteur de service n'oublie rien, même s'il y procède avec une discrétion des effets relativement déstabilisante pour qui aime et chérit habituellement le cinéma de Ford. Tourné après La Prisonnière du désert et L'Aigle vole au soleil, et juste avant La Dernière fanfare (trois films exceptionnels), Inspecteur de service reste un petit moment de délassement introverti dans lequel on sent un cinéaste décontracté, sans grande ambition, à l'aise avec son art, presque heureux de parvenir à un tel niveau de rusticité, sans pour autant jamais en renier l'extrême maîtrise.

Tout d'abord, un élément en particulier s'avère surprenant : l'avant-gardisme du film quant au genre qu'il représente, à savoir le film policier, voire le film de flics. En effet, alors que Hollywood s'est récemment emparé du registre noir pour en faire ressortir des personnages de policiers plus troubles et violents, décrivant mieux leurs rapports ambigus et leur univers désormais bien moins binaire qu'auparavant (on pense surtout à Mark Dixon détective d'Otto Preminger en 1950 et à Règlement de comptes de Fritz Lang en 1953), aucun film n'a encore réellement envisagé le métier de flic dans son ordinaire, son vrai quotidien, fait de frustrations, de violences, de déceptions et de petites satisfactions. La mode naitra vers la fin des années 1960 avec Madigan de Don Siegel et Bullitt de Peter Yates (des films centrés sur peu ou prou "48 heures de la vie d'un flic"), ou encore Le Détective de Gordon Douglas et L'Etrangleur de Boston de Richard Fleischer, des films plus controversés car entamant une étonnante et effrayante descente dans la psyché et les méthodes d'une police en perte de repères, à l'instar de la société qu'elle sert. Inspecteur de service vient ainsi jouer le trait d'union, de l'autre côté de l'Atlantique, ce qui tend à prouver une fois encore l'étonnante vitalité d'un cinéma anglais qui, à défaut de gros moyens, sait faire preuve d'enthousiasme et d'originalité. John Ford décrit donc la vie d'un policier, l'inspecteur George Gideon, aux prises avec son métier et les obligations familiales usuelles. Il devra se confronter à la corruption de l'un de ses collègues (un germe intéressant que n'ose pas encore tout à fait explorer l'usine à rêves américaine, si ce n'est dans le Film Noir), une série de meurtres perpétrés par un malade mental, une famille endeuillée par la mort de leur fille, des vols de paies particulièrement organisés et violents, un "indic" démasqué par ses pairs et obligé de se mettre sous la protection de la justice, sans oublier le casse nocturne d'une banque avec meurtre à la clé. Tout cela en un seul jour, du matin jusqu'au soir, la fin du film traduisant l'impossibilité décidément chronique de l'inspecteur à rejoindre sa famille et à passer du temps avec elle. Car Gideon doit également tout faire pour se rendre à un concert en soirée, et durant lequel sa grande fille joue du violon. Difficile d'être un bon père et un bon policier en même temps. Ford illustre parfaitement la foisonnante activité du métier, la dévotion des hommes qui en constituent les effectifs, ainsi que leur rituelle propension à boire un coup pour oublier. Bière, whisky... On peut dire que les policiers en service mènent un sacré train de vie. Mais n'est-ce pas cette liqueur, cette fraternelle retrouvaille autour d'un verre qui continuent à les relier à une réalité moins noire, moins désespérée ?

On retrouvera ce sentiment purement fordien dans la fameuse séquence où Gideon doit annoncer à la famille abattue par le drame que le tueur de leur fille a été arrêté. On mesure dans cet instant-là toute l'intensité du cinéma de Ford, tiraillé entre apaisement et désespoir, l'un de ces quelques rares moments du film où l'on retrouve son aura tragique à l'équilibre subtil et unique. Le réalisateur filme ses actrices autour d'une table, calmes, se recueillant, dans des poses authentiques, enveloppées par de douces couleurs crépusculaires et quelques fulgurances noires creusant les niveaux de l'image. Il cisèle ses plans de façon sensitive et renvoie plastiquement à des tableaux toujours aussi émouvants. C'est la gorge serrée que le spectateur peut une nouvelle fois admirer le travail d'un artiste dont le langage cinématographique est sans cesse révélé avec un éternel naturel. Ce n'est pas parce qu’Inspecteur de service est un Ford mineur qu'il n'est pas un bon Ford. Au contraire, c'est même cette unité de ton dans la sincérité et la tempérance qui lui donne paradoxalement cette valeur. Si le film est peut-être un peu trop rigide et convenu dans son déroulement, un peu trop sage aussi, il n'en demeure pas moins un très beau moment de savoir-faire estimable. On y retrouve par ailleurs d'autres instants pleinement fordiens, comme ce plan quasi-inaugural de la mère de famille ouvrant la porte sur son extérieur, référence incontestable à une multitude de films antérieurs, dont avant toute chose le fameux La Prisonnière du désert. Subsistent ces fameux plans mettant en lumière les instants de désespoir sentimental et/ou de mélancolie chagrine, mais aussi ces scènes intimes où parlent, éructent, s'énervent et s'aiment les êtres d'une même famille. Reste aussi ce commissariat, lieu de service, de travail, et où la vie s'écoule, inégale et animée par ces policiers au code d'honneur invulnérable. Inspecteur de service n'est pas si loin que cela de ces westerns de cavalerie que Ford confectionnait si affectueusement, avec ces militaires en garnison au fort et dont le quotidien était éveillé par leurs tâches, souvent effectuées auprès de leurs familles. Enfin, la distribution exclusivement britannique se soumet aisément à l'atmosphère du cinéaste, avec en tête quelques acteurs de grand talent, dont un Jack Hawkins probablement dans l'un de ses rôles les plus emblématiques.

Inspecteur de service ne restera probablement pas dans les mémoires, et l'on sera gré envers l'avenir de ne pas niveler la production du cinéaste afin d'ovationner chaque œuvre d'une même béatitude ré-évaluatrice enjouée. Il s'agit de fait du risque traditionnel des redécouvertes et de certaines "contre-réactions" dont l'auteur de ces lignes est néanmoins régulièrement friand, mais pour des raisons qu'il juge logiques, dans un souci de rigueur et d'honnêteté. Autrement dit, on peut s'envoler vers l'exaltation et, pourquoi pas, l'enivrement, mais il convient au moins d'en être convaincu soi-même. Avec le film qui nous intéresse ici, on pourra avancer la thèse selon laquelle il s'agit d'un très bon moment, à la fois joyeux et un brin désenchanté, mais aussi d'une œuvre mineure qui, si elle présente un intérêt certain et une dynamique générale soutenue, n'en révèle pas moins un John Ford au repos, mettant la flamboyance de son style à distance et conversant avec un évident ludisme à l'égard de ce qu'il voit comme étant le petit fait vrai quotidien. Si la chose constituait une fin épique et sublime dans la majeure partie de ses films les plus remarquables, cette démarche apparaît ici en revanche bien plus réservée. La sensibilité fordienne à fleur de peau s'est temporairement tue mais son humanité, elle, laisse encore ici de bien jolies traces. Entre deux rires, entre deux larmes... Inspecteur de service est en quelque-sorte un agréable et charmant entre-deux.

En savoir plus

La fiche IMDb du film
Par Julien Léonard - le 4 septembre 2014