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Critique de film
Le film

Fast Company

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L'histoire

De braves coureurs automobiles et leurs adversaires plus retors sillonnant le pays, se propulsent à grande vitesse sur de courtes distances, se faisant une concurrence acharnée dans la course au podium - et ce qu’il représente pour ces drag-racers : sécurité financière, admiration de la foule, emprise sur le cœur des jolies groupies.

Analyse et critique

Encore inédit en francophonie, Fast Company a tout du film pour complétistes de l’œuvre de son auteur et semble quasi-universellement considéré par ceux ayant pris la peine de le regarder comme un épisode parfaitement anecdotique de sa carrière. Situé entre Rage et l’autrement plus personnel Chromosome 3, il s'agit d'un scénario non-original, axé sur les résistances d’une bande de sportifs automobiles aux pressions d’un patron de plus en plus cyniquement exploiteur, décrivant leur quotidien et les rivalités âpres dans ce petit monde où il y a encore moins d’élus que le modeste nombre d’appelés.

Cinéaste aux idiosyncrasies bien identifiables, David Cronenberg paye cher de limiter ses ambitions à réaliser - avec un soin indéniable - un film d’exploitation que d’autres - et de bien plus petites mains - auraient pu emballer. Commande alimentaire, Fast Company n’en repose pas moins sur une passion avérée du cinéaste pour l’univers de la mécanique. Ses moments les plus captivants sont ceux où il se concentre sur le vrombissement d’un moteur, le drainage d’’une huile à l’aide d’une aspiration buccale, le soin apporté à l’entretien des machines... Quant aux courses, d’une brièveté on ne peut plus succincte, elles n’en constituent de loin pas un point d’orgue, le film se concentrant sur l’ordinaire de coureurs sillonnant les routes et la communauté qu’ils forment. Curiosité classique vis-à-vis d’un corps de profession, plus proche en somme de Jours de tonnerre que de la modernité de Macadam à deux voies ou Vanishing Point. Un portrait de groupe plus qu’une quête existentielle. Cinéaste fasciné par les idiomes et les langages proches du code ou de l’autarcie, Cronenberg trouve dans celui des pilotes un lieu d’observation privilégié. Hommage à un violon d’Ingres, Fast Company constitue une anomalie dans la carrière de ce maître de l’horreur analogue à celle de Music of the Heart dans celle de Wes Craven. Succès de drive-in, il acquerra un petit statut culte auprès d’un public éloigné de celui du reste de son œuvre, menant une sorte de vie parallèle à celle de son cinéma reconnu.

Pour la première fois, Cronenberg réunit sa famille de techniciens : Mark Irwin (signant une photo à la belle ligne claire, entre verdure nord-américaine et grisaille bleutée de ses ciels), Ronald Sanders, Carol Spier. Nul Howard Shore encore, ce qui se remarquera à l’usante soupe faisant ici office d’accompagnement musical (Cronenberg s’avérant peu à l’aise avec l’usage de tubes rock populaires dans les circuits). Aux côtés d’une figure habituelle de sa filmographie (Nicholas Campbell) s’alignent des trognes de série B : John Saxon, dans son rôle rôdé d’ordure carrée et maniérée, William Smith, futur père de Conan le Barbare, Claudia Jennings, nouvelle rescapée de Mario Bava après Barbara Steele dans Shivers. Cette Miss Playboy 70 décèdera des suites d’un accident de la route peu après la sortie de Fast Company dans une coïncidence morbide.

Outre ses mini-shorts rebondis et jeunes premières promptes à tomber le top quand advient un prétexte adéquat, règne sur le film une atmosphère de fin des seventies qui lui évite de basculer dans un ennui trop morne, un certain registre du bucolique et des rapports entre mâles plus hommes que garçons et leurs partenaires où un Eastwood de la même période aurait sans doute été plus à son affaire (le triolisme et l’onction coquine d’essence en moins). C’est aussi la part la plus discrètement trouble du film, la façon dont l’estime des nymphettes s’y marchande à coups de plébiscites au fond dérisoires, l’économie sexuelle déterministe des lieux d’enthousiasme des classes populaires (qui n’est probablement que celle de tous les mondes de spectacle quand ils impliquent mise en compétition).

Se dégage une prégnante mélancolie de cette ballade où le résultat des courses semble importer bien peu, où à peine lancé sur ses quatre roues on se retrouve parachuté dans les marges d’un circuit à ciel ouvert, ou même les accidents n’ont de conséquences que bénignes. « The Kid », « Lucky Man » et « The Blacksmith » ne sont pas des paumés, mais des icônes butées. Des athlètes et techniciens dont les compétences, à la fois étroites et affutées, nous préoccupent plus que leurs personnalités, frimeuses ou renfrognées, infiniment prévisibles surtout, du vieux briscard au jeune loup. Nulle hauteur de vue malvenue de la part du metteur en scène mais une petite distance tout de même, comme si l’intérêt de ce qui était montré, les enjeux du script, étaient en principe même sujets à caution. Le chapeau de cowboy de Nicholas Campbell agit comme un rappel du western, mais cette mythologie il ne peut l’endosser pleinement... sans se permettre pour autant le luxe d’un vrai recul. Cronenberg n’est pas Hawks, ses obsessions créatrices ne sont pas les rivalités professionnelles (même entre Freud et Jung il était question d’autre chose), encore moins l’esprit d’équipe. Il n’est pas entré dans cette dernière phase de sa carrière où "tout filmer" - prendre à bras le corps n’importe quel sujet - revient d’une façon joyeusement effrontée à n’aborder que ce qui l’a toujours mu en tant qu’artiste.

Il y a bien une timide visée satirique à tout cela (l’huile Fasto tournée en dérision puis vantée du bout des lèvres en placement de marques par un pilote, juste après son usage perso par un cadet en compagnie de ses auto-stoppeuses de charme), l’idée diffuse mais guère exploitée que le jeu médiatisé du drag-racing pourrait être le reflet d’un autre cirque, celui de la nation en son ensemble. Soucieux de ne pas snober ce milieu, David Cronenberg ne prend pas le risque de l’irrévérence et laisse ses piques à l’état d’allusions. En résulte un récit hybride entre comédie de mœurs (sans la franche dérision) et commentaire social où la solidarité naîtrait de l’opposition de pairs à un manager véreux qui via le sponsoring s’engraisse sur le dos des "poulains" de son écurie.

Qu’attend-on d’une œuvre du Canadien ? Pourquoi ce qui chez d’autres aurait valeur d’ambition suffisante (partager sans beauferie sa passion des carrosseries et des pépées bien roulées) s’avère en regard de sa carrière si insuffisant ? A qui regretterait qu’il n’ait pas réalisé l’œuvre sulfureuse mêlant course d’engins, guerre des sexes et appartenance de classe, rappelons que ce film existe chez un autre frondeur : Spetters de Paul Verhoeven. Faut-il demander un choc à chaque film de Cronenberg ? Attend-on Crash à chaque tournant routier ? A tout le moins quelque chose sous la carcasse... Bien aisé ici qui pourrait, entre professionnalisme et besogne appliquée, faire un commode distinguo critique. Etrange film à vrai dire, à la fois ronronnant et à bout de course, serti d’une modestie qui ne lui sied pas mais dans laquelle il s’installe trop confortablement, comme passant à côté tant de son sujet que de sa forme. Erreur de parcours ou simple écart de conduite ? Il ne fait pas bon, pour un cinéaste à la radicalité si droite, emprunter la voie de l’anecdotique.

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La fiche IMDb du film
Par Jean-Gavril Sluka - le 10 septembre 2013