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Critique de film
Le film

3 femmes

(3 Women)

Partenariat

L'histoire

Pinky Rose, jeune Texane de 18 ans, est engagée dans un sanatorium du désert californien. Elle y rencontre Millie, modèle de féminité en perpétuelle quête de perfection, qui lui enseigne les ficelles du métier d'aide-soignante, l'invite à emménager dans son appartement et lui présente Willie, une mystérieuse artiste peintre qui s'apprête à donner la vie... Trois archétypes de la femme. De leur singularité va se tisser un lien vénéneux... Fascination, répulsion, emprise, usurpation. En surface si différentes, elles risquent de se rapprocher jusqu'à la folie...

Analyse et critique


L'anecdote est célèbre. 3 Femmes est d'abord apparu à Robert Altman en rêves, l'intrigue, le casting ou encore les lieux de tournage. Si l'on peut imaginer qu'il fait déjà du « cinéma » dans ses déclarations, il n'en est pas moins certain que le film dégage un aspect onirique important voire essentiel dans sa construction narrative. Celui-ci débute avec l'arrivée de Pinky Rose (juvénile Sissy Spacek) dans un sanatorium se trouvant quelque part dans le désert californien. Elle va y faire la rencontre de Millie Lammoreaux (Shelley Duvall, exceptionnelle et récompensée du prix de la meilleure actrice à Cannes), jeune femme à la recherche d'une vie parfaite qu'elle fantasme dans ses nombreux magazines de papier glacé. Si le film proviendrait donc d'un rêve du réalisateur, on pourrait tout à fait penser que Pinky nous vient directement de l'espace tant son personnage semble inadapté à grandir, à devenir femme (elle pourrait en quelque sorte être la lointaine sœur du personnage joué par David Bowie dans L'Homme qui venait d'ailleurs de Nicolas Roeg, sorti un an auparavant). Toujours l'air badin ou en découverte des choses de la vie (elle court à toute vitesse vers les jeux pour enfants du ranch et elle est très rapidement intriguée par ses collègues jumelles), elle va rapidement prendre Millie en modèle jusqu'à en dégager une fascination dangereuse. Millie, quant à elle, est une simili femme parfaite. En tout cas, elle cherche à dégager ce sentiment en faisant attention à tous les détails de son existence (son apparence, sa vie sociale, ses centres d'intérêt, son appartement). Si elle se rêve appréciée et essentielle aux autres, elle ne l'est pas puisque collègues ou voisins ne font pas du tout attention à elle... sauf, donc, Pinky dès les premiers instants du film. C'est ce qui va rapidement lier ces deux femmes aux identités fragiles, imparfaites, comme incomplètes. Ici va se jouer l'un des premiers aspects majeurs du long métrage d'Altman puisque ces deux « moitié» de femmes appellent la troisième du titre et la création d'une sorte de cellule féminine qui sera le socle de l'intrigue.


Mutique, Willie Hart (Janice Rule) est, elle, une future mère de famille, mariée, artiste et femme d'affaires (elle possède le ranch de Dodge City et aussi l’appartement où Pinky et Millie vont devenir colocataires). C'est-à-dire qu'elle a atteint, si l'on considère certains marqueurs existentiels, un stade de sa vie de femme où ne se trouvent pas encore les deux premières. Artiste, elle est aussi au centre de la création puisqu'elle dessine des formes mi-humaines mi-reptiliennes sur les murs et les sols de deux des trois piscines qui composent le film. Ces trois femmes apparaissent rapidement comme à trois des différents stades de la vie d'une femme : transition de l'adolescence vers la vie adulte, affirmation de personnalité et aisance matérielle/sociale puis la maternité. Cette articulation des trois protagonistes féminins place le film à l'orée d'un cinéma qui, s'il est compliqué de nommer féministe, sera un cinéma pour le moins féminin, dans la lignée du Persona de Bergman (1966, soit onze ans avant 3 Femmes et qu'Altman a toujours reconnu comme une grande influence), des grands films de... duos de Jacques Rivette (Duelle ou Céline et Julie vont en bateau) mais aussi plus récemment le Mulholland Drive de David Lynch (2001).


Deux autres aspects principaux relient d'ailleurs ces différentes œuvres (attention : spoilers !). Le premier est celui du rêve. 3 Femmes en contient trois, matérialisés par l'apparition de surimpressions « marines ». Le plus important d'entre eux est celui de Pinky, juste avant la dernière partie du long-métrage, et qui apparaît comme la matrice de l'oeuvre. Des images se superposent dans des couleurs bleues/violettes et brassent les thématiques du vol d'identité, du double, du rêve. Les trois femmes sont visuellement sur-imprimées sur la pellicule pour n'en former plus qu'une, dans une filiation très claire avec les peintures sous-marines qui parsèment le long métrage et qui racontent en filigrane leur histoire commune. Plusieurs scènes de ce rêve ne reviennent d'ailleurs pas dans le film, que ce soit avant ou après cette séquence. C'est le cas notamment d'une scène de danse dans le ranch ainsi qu'une scène où Pinky s'est planté un couteau dans le ventre et reste au sol. Ces deux scènes sont des rushes mais Altman, en décidant de les intégrer tout de même grâce au montage, va persister dans son ambition d'étrangeté onirique. Le spectateur (ou Pinky ?) pense alors avoir vu ou vécu des choses s'étant déroulées dans la diégèse alors que ce n'est pas le cas.


Le deuxième aspect qui rapproche ces films féminins est le double. Dans le cas précis du film d'Altman, nous parlerons d'ailleurs plutôt de double reflet (lors du passage à l’hôpital de Pinky, Millie comme Willie ont deux reflets dans la vitre). Double reflet ou 1+1+1 puisque si Pinky Rose (miroir du nom) prend comme modèle Millie et est rapidement fascinée par Willie (le M est devenu un W), elle va au fil du récit chercher à devenir Millie. Une fois devenue sa nouvelle colocataire et ayant infiltré son espace privé (tout en ayant commencé, comme par hasard, par trouver le même travail), elle va coloniser la personnalité de Millie en cherchant tout bonnement à l'effacer tels les body snatchers de L'Invasion des profanateurs de sépulture (Don Siegel, 1956). Elle va d'abord lire son journal intime, emprunter ses vêtements avant de participer à l'organisation des « célèbres » soirées de Millie. Lorsque cette dernière jugera que Pinky est allée trop loin dans son assimilation (quand elle tentera d'empêcher Millie de coucher avec le mari de Willie), ce sera le moment choisi par le réalisateur pour faire basculer son oeuvre.


Pinky, bouleversée, tentera alors de se noyer dans la piscine de leur lotissement. L'on pourra alors remarquer la position étrange du personnage de Sissy Spacek après son saut de l'ange, c'est-à-dire tête vers le fond de la piscine et non pas vers la surface (ce qui est une position plus communément admise). Celle-ci semble alors regarder les figures dessinées par la troisième femme, Willie. Peinture mettant en images trois formes féminines et que le spectateur a déjà pu observer plusieurs fois depuis le début du long métrage, sans toutefois parvenir à y déceler un semblant de sens. Pinky, dans cette eau déjà présente à l'image lors des scènes de rêveries, donne alors l'impression de mourir mais aussi de renaître (nouvelle identité) car lorsque réveillée du coma elle dit s’appeler Mildred (nom complet du diminutif Millie) et ne pas reconnaître ses parents amenés sur place par Millie (sont-ils d'ailleurs vraiment ses parents ? n'a-t-elle pas menti depuis le début sur toute son existence ?). Millie est elle-même transfigurée par cet accident. Elle va en effet se consacrer pratiquement exclusivement (presque comme une mère) à son amie. Cet événement semble avoir donné une constance à son personnage, presque un but alors même que Pinky va elle aussi dès lors être plus affirmée, plus féminine, devenant une « Millie accomplie » puisque affichant ses qualités sans ses défauts. Les rôles s'inversant, tel un miroir renversé, c'est dorénavant elle qui va dominer la relation entre les deux femmes. C'est elle qui va écrire un journal intime qui va être lu (par Millie, cette fois), qui va décider de rester seule dans la chambre, se rapprochant des voisins qui évitaient auparavant tout contact mais aussi d'Edgar Hart (Robert Fortier), le mari de Willie.



Ce dernier est un autre liant des trois femmes puisqu'il a des interactions avec chacune d'entre elles. Altman dresse un portrait peu reluisant de l'Homme à travers ce personnage d'ex-doublure à la télévision (à nouveau la notion du double), alcoolique, infidèle, machiste. Il sera d'ailleurs évacué dans la dernière partie du film, prétendu mort mais que l'on imagine aisément tué par ce trio féminin après l'accouchement de l'enfant (de sexe masculin) mort-né de Willie, aidée par Millie et dans une moindre mesure par Pinky, restée prostrée. Scène marquante d'une intensité exceptionnelle, avec le retour du motif de l'eau (et donc du rêve) et ancrant le long métrage dans tout un pan du cinéma d'horreur (d'une part d'un accouchement qui ne donne pas la vie mais plutôt la mort et d'autre part grâce aux présences de Sissy « Carrie » Spacek et Shelley « Shining » Duvall) et précipitant la fin de 3 Femmes.


L'Homme (les hommes ?) complètement effacé, les trois protagonistes vont chacune, semble-t-il, endosser un nouveau rôle, atteindre un stade différent de la vie d'une femme. Pinky donne l'impression d'être redevenue une petite fille ou tout du moins d'assumer enfin sa pleine personnalité (l'âge de l'enfance d'où elle semblait finalement ne jamais être vraiment sortie) attendant les ordres de sa mère Millie. Le personnage de Shelley Duvall faisant alors office de matriarche sévère mais aimante (prolongeant la caractérisation de son personnage débutée après l'accident de Pinky et amplifiée par son rôle de sage-femme durant l'accouchement) alors que Willie, cheveux blancs marqués, endosserait un rôle de grand-mère, de conseillère liant ces trois femmes pour l'éternité.


Les trois femmes n'en font plus qu'une, l'assimilation des trois personnalités est complète pour ne plus former qu'une seule femme aux multiples facettes ou bien trois femmes étant chacune un fragment d'une personnalité ? La réponse se trouve peut-être dans les rêves de Robert Altman... 3 Femmes, que certains critiques ont pu lier à Un mariage sorti l'année suivante, reste un des films les plus énigmatiques et singuliers du réalisateur. Il fait partie de la caste restreinte de ces films dont les différents visionnages ne peuvent que laisser place à de nouvelles et nombreuses interprétations. Long métrage d'une richesse inouïe et n'ayant pas encore la reconnaissance du public qu'il mérite, profitant d'actrices exceptionnelles et d'une mise en scène toujours très précise, 3 Femmes trouve sa place au sein d'un inconscient onirique du cinéma. Sa première vision pleine d'incompréhensions, de questionnements, se bonifie à travers le visionnage d'autres oeuvres travaillant les mêmes thématiques. Elle se précise lors de nouveaux visionnages, n'en devient que plus puissante et inoubliable lorsqu'elle dépasse la fiction, elle intègre l'inconscient du spectateur ainsi que sa psyché lors de rêveries post-visionnage créant une boucle infinie de fiction partant des premiers rêves de création d'Altman...

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La fiche IMDb du film
Par Damien LeNy - le 20 août 2019