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Test dvd

Hôtel du Nord

DVD - Région 2
Mk2
Parution : 10 / 4 / 2008

Image

Comme à son habitude MK2 propose un transfert de grande qualité pour ce titre. Malgré ses 65 années, l’Hôtel du nord nous est montré dans toute sa beauté. La définition est remarquablement précise, les contrastes bien appuyés et le master d’origine a été nettoyé avec minutie. Il ne reste quasiment aucune griffure ou point blanc. Enfin la compression ne génère ni instabilité des arrières plans, ni fourmillements. Bref, un excellent travail de restauration !

Son

La bande son est proposée en mono d’origine. Aucun souffle n’est à signaler, par contre les dialogues sont légèrement étouffés et empêchent de parfaitement comprendre toutes les répliques des personnages. Rien de catastrophique cependant.

Suppléments

Hôtel du Nord est l'un des grands classiques du cinéma français. Mais derrière cette reconnaissance justifiée, comme l'écrit François-Olivier Lefèvre, "le label "chef d’œuvre du cinéma français", synonyme d’intouchabilité, rebute souvent les jeunes cinéphiles qui ne voient dans Hôtel du nord ou autre Quai des brumes que des œuvres trop reconnues et quelque peu désuètes. Aujourd’hui la mode cinéphile préfère Hawks ou Tourneur à Marcel Carné ! Il est donc temps pour les amoureux du cinéaste de souffler sur la poussière qui enveloppe cet Hôtel du nord et d’inciter les nouveaux cinéphiles à le (re)découvrir …"

Quatre ans après une très belle première édition, MK2 a décidé de ressortir « Hôtel du Nord » en y ajoutant un second dvd composé de trois documentaires tournés en 1994, deux ans avant la mort de Carné. Bien sûr pour tout ce qui concerne le premier dvd et ses bonus nous vous renvoyons à la chronique précitée car rien n'a changé par rapport à l'excellence de cette première version. Mais avant d'aborder le contenu du deuxième DVD, revenons un instant sur la présentation tout à fait irréprochable du film par Serge Toubiana que l'on trouve en bonus sur le premier dvd. Serge Toubiana, outre qu'il a été le rédacteur en chef des Cahiers du Cinéma de 1974 à 2000 (revue qui a toujours soutenu Carné comme chacun sait !), est aujourd'hui depuis 2003 le directeur général de la Cinémathèque Française. Ce qui nous amène à la question suivante que nous aimerions lui adresser : Monsieur Toubiana, pourquoi la Cinémathèque Française oublie-t-elle de rendre hommage à Marcel Carné pour son centenaire ? Voilà qui semble inexplicable tant on ne peut nier que certains de ses films prennent place parmi les plus grands films de notre patrimoine. La cabale contre Carné continuerait-elle dans le milieu de la cinéphilie parisienne ?

Cette mise au point faite, venons-en à ce deuxième dvd qui regroupe trois documentaires, tous inédits en DVD, qui avaient été diffusés lors d'une soirée théma d'Arte, il y a une dizaine d'années. À noter que c'est la première fois qu'en DVD sont disponibles des documentaires de qualité concernant l'oeuvre et la personnalité de Marcel Carné. Nous allons en détail voir l'intérêt de ce deuxième DVD.

   

Marcel Carné, ma vie à l'écran, de Jean-Denis Bonan (53'19) - 1994

Ce premier documentaire est le plus intéressant car il s'agit principalement d'une interview de Carné par Didier Decoin qui a été le scénariste de son dernier film, La Merveilleuse Visite (1974) ainsi que de nombreux projets inaboutis comme le fameux Mouche sur lequel nous reviendrons. Nous suivons Carné dans les lieux emblématiques de sa carrière en commençant par La Goulue, fameuse guinguette de Joinville-le-pont, occasion pour lui d'évoquer son premier court-métrage Nogent, Eldorado du Dimanche en 1929. Suivent le Ranelagh qui projeta durant des années Les Enfants du Paradis, puis le Musée de Montmartre où en 1994 fut organisé une grande exposition Marcel Carné, la seule d'ailleurs qui lui fut jamais consacrée. Au chapitre des anecdotes, Carné rappelle que pour Hôtel du Nord, si ça n'avait tenu qu'à lui, il aurait coupé le fameux « atmosphère » d'Arletty qu'il trouvait trop écrit à la lecture du scénario. Et c'est simplement dû au talent et à la gouaille d'Arletty, qui en a fait ce que l'on connaît aujourd'hui, que cette phrase figure parmi les plus connues du panthéon des dialogues de films français. Carné évoque aussi son dernier film tourné La Merveilleuse Visite en 1974 par ce pitch : "L'ange du film est celui qui veut bien faire mais finira par être détesté", ce qui pourrait très bien s'appliquer à sa carrière cinématographique. Mais c'est lorsqu'il évoque les films qu'il n'a pas fait que Carné est le plus touchant. Ainsi La Reine Margot (avec Anna Magnani dans le rôle-phare sur un scénario de Jacques Viot en 1951. ndr), projet tellement avancé qu'il en avait fait le découpage technique du film, gardant ainsi en mémoire des scènes qui n'ont pas été tournées et déclarant que ça lui suffit. Quand on sait que Carné a eu autant de projets inachevés que de projets qui ont aboutis, on ne peut s'empêcher de penser à regret à tous ces films perdus. Comme Mouche le film que Carné a essayé de réaliser durant les dernières années de sa vie dont nous pouvons voir quelques rushes inédits ici avec notamment Wadeck Stanczak et Roland Lesaffre (le film a été arrêté au bout de 8 jours de tournage faute d'argent. NDR). Peut-être ce film tiré d’une nouvelle de Maupassant sous influence des Impressionniste, n'aurait peut-être pas été un chef d’oeuvre mais au vu de ce que Carné a donné au cinéma français, on ne peut qu’être attristé à l’idée qu’il ait été abandonné sur son dernier film. Lorsque Didier Decoin termine le documentaire en lui demandant "Votre dernier film est encore à venir ?", Carné répond avec une émotion qu'il feint d'ignorer : "Si dieu le permet, si la destinée le permet, si c'est mon destin..." ce qui permet de clore ce chapitre par ce fameux destin qui hante la plupart des films de Carné, ce destin ressemblant fort à la fatalité tel le personnage joué par Jean Vilar dans Les Portes de la Nuit.

Carné, vous avez dit Carné, de Jean-Denis Bonan (30'13) - 1994
Ce deuxième documentaire complète le premier en donnant la parole à deux "spécialistes" de Carné et à certains comédiens et collaborateurs du réalisateur. François Forestier, journaliste au Nouvel Observateur, s'en sort plutôt bien en insistant sur le fait que de Drôle de Drame aux Enfants du Paradis, Carné a accumulé une suite inégalable de chefs d'oeuvres avec des sources d'inspiration différentes, cas quasi unique dans l'histoire du cinéma. Nous rajouterons qu'il faut avoir à l'esprit que Carné les a tous filmés dans un espace de huit ans alors qu'il était âgé de trente et un ans à l'époque de Drôle de Drame et de trente-neuf au moment de la sortie des Enfants du Paradis !! Quel réalisateur au monde peut se targuer d'un tel exploit ? Jean-Pierre Jeancolas est quant à lui un historien reconnu, spécialiste du cinéma français des années 30. À ce titre, il affirme qu'il y a "un goût Carné, une plastique Carné, une esthétique Carné et que par conséquent Carné est bien évidemment un auteur" réponse à certains critiques qui soutiennent que Carné n'était qu'un simple metteur en image des scénarios de Prévert (sous-entendu n'importe quel tâcheron avec la même équipe et le même scénario en aurait fait autant). Jeancolas met en valeur l'influence de ces chef opérateurs berlinois qui ont fuit le nazisme (Curt Courant avec « Le Jour se lève », Eugen Shufftan avec Quai des Brumes) sur la lumière (noire, anguleuse) caractéristique du « réalisme poétique » de Carné… ou plutôt faudrait-il dire « fantastique social » terme que lui préfère Carné d'après Mac Orlan. On y croise également Michèle Morgan, Annie Girardot ou bien Jean Gabin dans une scène d'archive où il explique que Carné "a toujours tout fait pour le cinéma, jamais pour le pognon". C'est un fait rarement souligné que Carné, s'il a tourné peu par rapport à un Duvivier (qui avait il est vrai débuté plut tôt) n'a quasi jamais réalisé de films de commandes à des fins financières ce qui donne à sa carrière une certaine cohérence et une certaine intégrité. Bien sûr certains de ses films sont inégaux, souffrant d'erreurs de casting ou d'un traitement cinématographique parfois académique, mais il est indéniable que Carné est toujours resté fidèle à ses valeurs et à sa sensibilité proche du peuple, de ses origines de fils d'ébéniste. Le documentaire se poursuit avec le témoignage du chef opérateur Henri Alekan qui insiste sur le souci que Carné apportait à la composition du cadre plus qu'à la lumière où il laissait là une plus grande liberté à ses chef opérateurs. Alekan avoue que Carné était très exigeant, très dur sur le plateau, mais le résultat à l'image lui fait avouer "qu'au fond, il avait raison". Alekan était assistant sur Drôle de Drame, Quai des Brumes avant d'être le directeur de la photo de La Marie du Port (1950) et surtout Juliette ou la clef des songes (1951), le film préféré de Carné, l'un de ses plus beaux.

Marcel Carné, fragments et anecdotes, de Variety Moszynski (34'52) - 1994
Le dernier documentaire de ce DVD est le plus attachant car il s'agit d'une sorte de « making of » du premier documentaire. Tourné principalement chez Carné à Saint-Germain des Près et au Musée de Montmartre. On le voit au naturel, hors caméra, qui ne peut s'empêcher de donner des conseils au réalisateur sur la manière de filmer tel plan ou de s'insurger contre un autre qui ne veut rien dire ! C'est l'occasion de voir débarquer son fidèle ami Roland Lesaffre, le scénariste Didier Decoin, ou bien Michèle Morgan dans un grand hôtel parisien. Carné y apparaît comme un vieux monsieur en forme et très alerte, un peu étourdi par moments par toute cette agitation autour de lui, toujours soucieux de rétablir la vérité, comme celle qui le lie à Prévert quand il s'exclame : "pourquoi dit-on toujours Carné-Prévert et pas Grémillion-Prévert, Delannoy-Prévert ?". Lorsque plus loin il affirme, en parlant de Gabin et de Jean-Louis Barrault , que "le talent est étale et le génie pointe", on ne peut s'empêcher de penser qu'effectivement Carné au début de sa carrière a eu du génie et qu'il serait bien que les cinéphiles ne l'oublient pas. Le film s'arrête sur cette dernière image de Carné sortant du musée et descendant cette petite rue Cortot à Montmartre aidé de sa canne, nous tournant le dos.
Marcel Carné mourut deux ans plus tard. C'était il y a 10 ans. Qui s'en souvient ?

CONCLUSION
Pour résumer, MK2 sort l'édition définitive d'Hôtel du Nord, rendue indispensable par l'abondance de ses bonus qui permettent de mieux comprendre pourquoi ce petit bonhomme, le « môme » comme l'appelait le père Gabin, est devenu l'un des plus grands cinéastes français. Seule ombre au tableau, l'absence de sous-titres, ne serait-ce que pour les malentendants. Il aura fallu aux anglophones attendre jusqu'au mois d'avril 2006 pour découvrir une édition dvd avec sous-titres anglais (édité par Soda Pictures) de ce classique du cinéma français.

Par Philippe Morisson et François-Olivier Lefèvre - le 26 octobre 2006