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Test blu-ray

Le Jour se lève

BLU-RAY - Région B
Studiocanal
Parution : 23 / 9 / 2014

Image

Un bref visionnage du DVD précédemment édité en 2001 permet de se remémorer à quel point Le Jour se lève méritait une restauration de grande ampleur. Instabilité quasi constante, taches et rayures altéraient dramatiquement la splendeur du film. Il faut saluer l'opération de sauvetage initiée par StudioCanal et opérée côté image par le studio Eclair, qui a dû composer avec l'absence du négatif original, détruit depuis belle lurette. Partie d'un marron nitrate de la version censurée, en état de décomposition assez avancé, et de copies fournies par la Cinémathèque de Milan et la Cinémathèque Royale de Belgique pour la réintégration des scènes et plans coupés par le censure de Vichy, l'équipe de restauration a réalisé un véritable travail d'orfèvre.

Si le rendu général semblera parfois un peu doux aux mordus de la Haute Définition dernier cri, il faut tenir compte de l'état du matériel existant, mais aussi de la volonté artistique de Marcel Carné et de son directeur de la photographie Curt Courant. On se félicite de la discrétion des manipulations numériques, qui redonnent à l'image sa stabilité et la débarrassent de ses scories, sans lui apporter les défauts rédhibitoires liés à un usage trop poussé des outils informatiques. On ne déplore ainsi ni surlignage artificiel des contours, ni lissage excessif. De même, l'effacement des taches et des rayures n'entraîne pas pour autant d'aplats disgracieux ou de traces évidentes de correction numérique. Contraste, richesse des gris, tout a été géré de mains de maîtres.

Tout au plus regrettera-t-on que le grain argentique ait été un peu trop atténué pour cette version Blu-ray, encore que ce bémol soit sujet à caution. Légèrement trop discret à notre goût sur un téléviseur plasma, le grain a le chic pour devenir très rapidement envahissant sur d'autres types de diffuseur et provoquer un bruit vidéo disgracieux qui n'a rien d'artistique. On imagine sans peine la difficulté que rencontrent les équipes de restauration et les responsables d'authoring vidéo lorsqu'il s'agit de doser cette composante essentielle de l'image. Aussi convient-il d'être précis : le grain cinéma, quoique discret, est bien présent et le rendu vidéo HD du Jour se lève n'est en rien comparable avec certains carnages observés parfois. Aucun faciès cireux ou silhouettes détourées ne sont à déplorer ici. Nous avons affaire ici à une restauration de premier ordre, aussi scrupuleuse que respectueuse, qui redonne toute sa splendeur à ce chef-d'oeuvre absolu.

Son

A l'instar de l'image, le son du Jour se lève avait lui aussi subi de nombreux outrages. Criarde et sourde à la fois, envahie par un souffle constant, la piste audio de la première édition DVD maltraitait la musique de Maurice Jaubert et rendait l'écoute des dialogues parfois laborieuse. Le débit de mitraillette et les inflexions virtuoses de Jules Berry en pâtissaient fortement. La restauration du son par le studio Le Diapason est à cet égard aussi spectaculaire que celle opérée sur l'image. Le souffle a été gommé, ainsi que certains défauts d'époque comme la circulation automobile à côté du studio de tournage ou des bruits intempestifs de caméra. Pour autant, il n'a pas été question de moderniser la bande-son du Jour se lève : si la musique renaît et les dialogues deviennent enfin parfaitement clairs, on retrouve la tessiture sonore propre à un film de 1939. A noter toutefois qu'une tonalité globalement grave, qui se prête à merveille à la belle voix profonde de Jean Gabin, pourrait ne pas convenir à certains systèmes trop fluets ou sujets aux vibrations (telles des enceintes de téléviseur). Une petit accentuation des aigus est dans ce cas conseillée.

Suppléments

La restauration (2014 - 15 min – 16/9 - HD - DTS 2.0)
Ce petit sujet de quinze minutes met à l'honneur les magiciens qui ont procédé à la restauration difficile du film. Pédagogique et très instructif, il permet de mesurer l'ampleur de la tâche accomplie, mais aussi l'humilité de techniciens entièrement voués à redonner au film son lustre d'origine. Ils méritaient largement ce coup de chapeau.



Dernier sursaut du Front Populaire (2014 - 95 min - 16/9 - HD - DTS 2.0)
Plus long que le film dont il traite, ce documentaire réussit à capter l'intérêt malgré quelques carences. Commençons par nos petits regrets : nous aurions aimé voir plus de photographies de tournages ou de croquis des décors d'Alexandre Trauner. De même, on regrette de ne trouver ici aucun document d'archives télévisuelles, permettant de voir s'exprimer Carné, Prévert ou le casting lumineux du film. Décédée en 2009, Jacqueline Laurent (interprète de la fausse ingénue Françoise) est la seule actrice du film à témoigner de ses souvenirs du tournage, par le biais d'une interview audio. La première édition DVD proposait une interview chaleureuse de Jean Gabin diffusée en 1970, ainsi qu'un entretien audio avec Alexandre Trauner datant de 1986, illustré par des images de la construction de son sublime décor. Ces suppléments n'ont hélas pas été repris ici.

Ces quelques bémols mis de côté, le documentaire de Dominique Maillet reste une belle réussite. Donnant la parole à des spécialistes du cinéma français comme Claude Gauteur ou Olivier Barrot, mais aussi à des collaborateurs de Marcel Carné sur certains de ses films d'après-guerre, il permet d'appréhender avec précision le contexte tendu dans lequel a été tourné le film. Chef-d'oeuvre du réalisme poétique, vestige du Front Populaire et sombre présage des années noires à venir, Le Jour se lève est éclairé sous toutes ses facettes. Les nombreuses anecdotes relatées ici nous en apprennent notamment plus sur les pulsions de trompe-la-mort de Jacques Prévert, dont l'apport au scénario de Jacques Viot apparaît tout à fait décisif. Les témoignages de la comédienne Pascale Petit ou du réalisateur Jean Valère tracent quant à eux le portrait d'un Marcel Carné obsédé par la perfection technique et plastique, tyrannique avec ses assistants et peu enclin à la direction d'acteurs. Constitué pour sa plus grande part d'entretiens récents avec des gens n'ayant pas directement collaboré au Jour se lève, ce long documentaire se suit avec beaucoup d'intérêt et souligne avec vitalité les innombrables richesses d'un mélodrame social qui n'a rien perdu de sa puissance.



Scènes censurées par Vichy (2014 - 2 min – 4/3 - HD - DTS 2.0)
Ce court segment compile les scènes et plans qui faisaient défaut aux copies françaises du Jour se lève, après que soit tombé le couperet de la censure du régime de Vichy. Ces éléments sont désormais réintégrés au film, mais il est très instructif de les voir s'enchaîner ici. Outre un mythique plan d'Arletty en tenue d'Eve et le passage d'une ambulance transportant le cadavre de Valentin, on retrouve ici des scènes qui donnent une tonalité encore plus acide au film de Marcel Carné. La foule de badauds entourant l'immeuble où est reclus François nous semblait jusqu'ici simplement curieuse, passive ou au mieux bienveillante. En quelques répliques ressorties des limbes, cette impression générale est clairement modifiée. Ouvriers s'étonnant du nombre de policiers mobilisés pour arrêter un seul homme et suggérant de foncer dans le tas, tenancier de bistrot refusant de couper sa radio par décence, sous prétexte qu'il n'est guère plus « convenable d'assassiner le monde », le bon peuple apparaît soudainement beaucoup moins solidaire. Un autre passage savoureux montre le commissaire de Police interprété par Jacques Baumer reprocher à ses hommes d'avoir tenté un assaut au vu de la foule, au risque de faire de François un héros et un martyr. Après quoi il dissuade sèchement deux collègues de l'assassin reclus d'aller parler à leur « camarade », un terme évidemment honnis par les autorités vichystes. A noter qu'un autre court passage, non repris dans ce supplément, a également retrouvé sa juste place dans le film : il s'agit du segment du générique d'ouverture, où apparaissent les mentions du directeur de la photographie Curt Courant et du chef décorateur Alexandre Trauner. En raison des origines juives de ces deux immenses artistes, leurs noms avaient purement et simplement disparu des crédits d'un film qui leur doit une grande part de sa splendeur.


Le Blu-ray est serti dans un très beau digipack, accompagné d'un livret illustré. Ce dernier contient une analyse sensible et passionnante du film par le critique de cinéma N.T. Binh.

Par Emmanuel Voisin - le 25 septembre 2014