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Actualités - Cinéma

Cycle Kitano

Cette semaine, les distributeurs La Rabbia et Les Bookmakers nous proposent de redécouvrir sur grand écran trois films de Takeshi Kitano. Sous-titré "Chemins de traverse", ce mini-cycle est conçu autour de Hana-Bi, Lion d'or à Venise en 1997 qui marqua la consécration de Beat Takeshi cinéaste. Idée judicieuse tant l'adjonction de Kids Return et de L'Eté de Kikujiro, qui encadrent chronologiquement Hana-Bi dans la filmographie de Kitano, forment un ensemble cohérent, chacun développant à sa manière des thématiques communes.

Présentation des trois films du cycle :
 

Shinji et Masaru sont deux adolescents. Des voyous, des cancres, des amis. Un jour, une victime de leur racket se venge. Humiliés et couverts de contusions, ils décident d’apprendre la boxe. Shinji se révèle être particulièrement doué, mais Masaru préfère finalement tenter sa chance auprès d’un gang de yakusas...

Inspiré dans sa première partie des souvenirs d’enfance de Kitano, Kids Return est un film qui marie habilement burlesque et tragique. Dans un premier temps, le film épouse l’errance de ses deux héros qui n’ont pas encore vingt ans et qui ne parviennent pas à s’imaginer un futur. Le rythme est lent, on partage leur ennui tandis qu’ils traînent et vont de petits méfaits en blagues potaches. Kitano ne filme jamais leurs parents, leurs petites amies, seule compte l’amitié des deux garçons. Le cinéaste rend magnifiquement compte du sentiment de flottement qui parcourt l’adolescence, de l’impression qu’un mur infranchissable se dresse soudain devant soi. Au début du film, les deux lascars s’inventent en duo comique, montent sur une scène de cabaret et se perdent dans une succession de blagues piteuses. Cette simple séquence montre toute la difficulté d’entrer dans le monde, notamment dans la société japonaise de la déshérence où le passage à l'âge adulte est particulièrement violent. Puis Masaru s’imagine yakusa et Shinji sportif de haut niveau, tandis qu’un troisième gaillard que l’on croise de loin en loin rentre dans la vie active avec la fière volonté de mener une vie d’honnête travailleur. Ces tentatives de franchir le mur vont toutes échouer. Pour Takeshi Kitano, la société japonaise, marquée d’un côté par la logique du profit et de la rentabilité capitaliste, de l’autre par la rigueur de son système hiérarchique, ne laisse que peu d’opportunités à l’épanouissement de sa jeunesse. Chef yakusa, professeur, entraîneur sportif, chef de service, manager de spectacle... les adultes se ressemblent tous, n’ont que le mot rentabilité à la bouche. Les mêmes codes rigides régentent tout et les jeunes Japonais, qu’ils soient élèves, gangsters ou employés, se retrouvent figés, au garde-à-vous devant leurs supérieurs.

Le style Kitano, avec ses plans fixes où les personnages sont immobilisés, traduit à la perfection le sentiment angoissant qui alors les étreint. Lorsque Masaru et Shinji tournent sur leur vélo dans la cour de récréation, c’est un moyen de conjurer cette paralysie dans laquelle sont plongés ceux qui subissent. Leur amitié est une promesse d’échapper à la solitude et à l’isolement. Au bout du récit, Masaru ne deviendra pas yakusa, Shinji échouera à se transformer en compétiteur et le troisième gaillard, qui a accepté les règles du jeu, s’épuisera jusqu’à l’évanouissement. Et le film de nous ramener à cette scène inaugurale où les deux amis tournent sur leur vélo. Derrière la peinture désespérée de la société japonaise, derrière l’échec de Shinji et Masaru, Kids Return  nous laisse sur le sentiment d’un film résolument optimiste. Il y a des déceptions, mais au bout du compte il reste l’amitié. Et à Masaru qui déclare que « Tout est fini pour nous », Shinji de répondre en riant : « Non, ça n’a pas commencé... »

Nishi (Takeshi Kitano) est en planque avec son collègue inspecteur Horibe (Ren Osugi). Il est appelé à l'hôpital où est alitée son épouse Miyuki (Kayoko Kishimoto). On lui apprend que la maladie de sa femme est incurable et qu'il ne lui reste que peu de temps à vivre. Alors qu'il est à son chevet, Horibe est mortellement blessé. Nishi plaque son boulot, braque une banque et emmène sa femme pour une dernière, magnifique, virée.

Hana-Bi, c'est d'abord Nishi, un personnage merveilleusement écrit et non moins merveilleusement interprété par Kitano. Une douleur sourde l'accompagne et l'échappée belle qu'il offre à sa femme est un magnifique cadeau, mais aussi pour lui le seul échappatoire possible à la folie qui le gagne, à la pression insoutenable de sa vie. Lorsqu'on est acculé, chez Kitano, il y a comme refuge l'enfance, le jeu. Nishi a perdu sa fille et Horibe, qui est comme son fils adoptif, est devenu infirme. Et il y a la terrible agonie de sa femme. Tout se délite, tout se perd. Il ne reste plus qu'à tout plaquer pour tout réinventer. Hana-Bi, "feux d'artifices", est un foisonnement d'émotions. Scènes de comédie irrésistibles, moments d'une insoutenable tristesse, éclairs de violence... Takeshi Kitano réalise un film patchwork, désarçonnant constamment le spectateur, lui interdisant d'avoir quelque avance sur un scénario constamment surprenant et sur une mise en scène qui déjoue toutes nos attentes. C'est poétique, mélancolique au-delà des mots. C'est lyrique et contemplatif. C'est l'œuvre d'un graphiste fou, d'un esthète des passions humaines. Les paysages, les couleurs explosent. Les silences (il y a très peu de dialogues) se chargent d'un émotion d'une sidérante intensité. Kitano joue au jeu du chat et de la souris avec la mort. Il s'agit de la moquer, de l'apprivoiser, de s'accoutumer à sa présence, de la fuir parfois. Et lorsqu'elle est là, que le jeu est fini, il s'agit de lancer une dernière bravade à la camarde, d'imaginer un final plus beau que la vie.

Tout dans le film est ainsi ambivalent, rendu complexe par le regard singulier que Kitano porte sur le monde. Si Nishi / Kitano s'amuse avec la mort, son rapport avec la société japonaise est cependant plus frontal. Il la brave, s'occupe de ceux qu'elle rejette (Horibe qui est abandonné par sa famille), qu'elle cache (Miyuki), décide de ne plus en faire partie et d'en réinventer une autre. Que ses films prennent pied dans le monde des policiers ou des yakusas, que l'on soit dans Violent Cop ou dans Sonatine, Kitano montre que le fonctionnement est le même. Des codes rigides, étouffants, la corruption (eh oui, un yakusa est corrompu lorsqu'il ne respecte plus les codes de sa caste), la fatigue. Au mieux, l'ennui et la routine. La première partie de Hana-Bi ne déroge pas à la règle et le film s'ouvre sur quelques éclats fulgurants de violences que Nishi traverse comme un fantôme, silhouette impassible aux coups qui pleuvent autour de lui. Mais des inserts mystérieux (que l'on comprend a postériori être l'agression de Horibe) nous mettent la puce à l'oreille : derrière son visage fermé, Nishi bouillonne et il suffit d'un drame déclencheur pour qu'il quitte ce chemin qu'il ne supporte plus, ce jeu sans fin, absurde, du gendarme et du voleur.

La deuxième partie est alors le plus poignant des drames et le plus beau des récits de libération, d'évasion. Après une première partie où le cinéaste poursuit cet art du montage si personnel développé dans ses premières œuvres (plans fixes, personnages immobiles, jeu sur la durée et sur la juxtaposition de deux plans), sa mise en scène évolue vers un art élégiaque que l'on sentait poindre dans le merveilleux Sonatine et qui trouve ici sa pleine expression. Un cinéma poétique, qui joue sur les rimes, sur la musicalité du montage. Pas de dialogues, mais les différents personnages ne cessent de communiquer, de se trouver au-delà des mots. Pas d'effets de montage classiques (champ-contre-champ, montage parallèle...) mais tout glisse, harmonieux, tout fait sens, tout se répond et s'enrichit. Il n' y a pas un plan de trop dans ce chef-d'œuvre de construction et pourtant tout semble naturel, comme allant de soi. Hana-Bi est un film éblouissant, inoubliable.

Le petit Masao, dix ans, vit chez sa grand-mère. L’été, ses amis s’en vont et lui s’ennuie, seul dans la maison désertée par sa tutrice qui doit continuer à travailler toute la journée. Lorsqu’il découvre une photo de sa mère, qui l’a abandonné à peine né, ainsi que son adresse, il décide de partir la rejoindre. A peine sur les routes, il est pris à partie par un groupe de voyous. L’arrivée inopinée de « tonton » Kikujiro (Takeshi Kitano) fait fuir les malotrus et lui offre un compagnon de voyage inattendu : brigand, magouilleur, gouailleur et bougon, Kikujiro accepte en effet de l’accompagner jusqu’à sa destination.

L’Eté de Kikujiro est une fugue ludique au cours de laquelle le triste Masao reprend goût au jeu et à la flânerie grâce aux facéties de ce tonton bourru. Kitano réussit un tour d’équilibriste, son histoire se situant toujours à la limite du guimauve et de la mièvrerie. Mais il la mène avec tant de retenue et de pudeur que l’émotion surgit de façon légère, vacillante. Il y aussi parfois une certaine cruauté qui interdit au film d’être le conte pour enfants que son sujet destinait à être. Kitano joue des ellipses, des détours, des chemins buissonniers. L’Eté de Kikujiro est un film en liberté, qui s’affranchit des contraintes narratives (l’objectif de retrouver la mère est longtemps différé, presque oublié). Il y a du Rozier de Rentrée des classes, du Vigo de Zéro de conduite dans ce film fait de rencontres fortuites, de digressions poétiques, d’instantanés burlesques. La mise en scène de Kitano se fait plus classique qu’à l’accoutumée et ce film d’apparence modeste joue sur les creux, l’inachevé, le futile. Mais cette forme légère n’interdit pas la profondeur.

Parcourant des paysages dépeuplés, Kikujiro et Masao se réinventent, loin des hommes, de la société. Le rêve, la magie, les jeux sont invoqués afin que tous deux se métamorphosent, formant en quelque sorte une entité particulière, ni vraiment enfant, ni vraiment adulte, ni complètement dans le rêve, certainement pas les pieds ancrés dans la réalité. Kikujiro voit dans Masao l’enfant qu’il a certainement été (Kikujiro était le nom de père de Kitano et le cinéaste a mis nombre de ses souvenirs dans le film), et il trouve dans ce petit bonhomme la force d’aller chercher au fond de lui les traces enfouies de cette enfance. De son côté, Masao voit en Kikujiro non pas une figure paternelle mais une image projetée de lui dans le futur. Tous deux ne pourraient d’ailleurs être que le produit de l’imagination de l’autre. Classiquement dans ce genre de film, l’adulte apprend autant de l’enfant qu’il lui transmet. Kitano emprunte cette route, mais la contourne : Kikujiro n’a finalement pas grand-chose à transmettre à Masao. Il ne sait pas conduire, ne sait pas nager, il se comporte mal, jure et chaparde ; et s’il aide Masao a sortir de son mutisme, c’est surtout lui qui sort grandi de cette escapade bucolique. Kitano décrit son film comme un « conte pour adultes », inversant avec bonheur les rôles habituels. La ritournelle paisible de Joe Hisaishi, les couleurs chatoyantes (le cinéaste a créé, comme il s’en explique, des émotions à partir de collages de couleurs), la dilatation des plans nous transportent et l’on se prend à être effectivement les destinataires émus de ce conte qui nous est adressé.

DANS LES SALLES

takeshi kitano - chemins de traverse
kids return / hana-bi / L'été de kikujiro

DISTRIBUTEUR : LES BOOKMAKERS & LA RABBIA
DATE DE SORTIE : 9 AOÛT 2017

La Page du distributeur

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