La Cérémonie (Claude Chabrol - 1995)

Rubrique consacrée au cinéma et aux films tournés après 1980

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Anorya
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La Cérémonie (Claude Chabrol - 1995)

Messagepar Anorya » 14 nov. 10, 17:56

Pas trouvé de topic dédié au film, je me lance donc.
Je ferais aussi un petit copié-collé pour le topic Chabrol au passage.


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La cérémonie (Claude Chabrol - 1995).

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La riche famille Lelièvre, qui vit dans une demeure isolée en Bretagne près de Saint-Malo, embauche une nouvelle bonne, Sophie (Sandrine Bonnaire).
Celle-ci devient vite amie avec Jeanne (Isabelle Huppert), une postière délurée et curieuse. Une fois découvert l'analphabétisme que Sophie cachait soigneusement, la tension monte. Associée à la hargne de la postière contre les Lelièvre, la blessure profonde de la bonne pourrait bien mener au drame.



De l'avis de beaucoup, La cérémonie serait bien le dernier grand film d'un Chabrol qu'on a facilement décrit comme un peu pantouflard vers la fin de sa vie.
Honnêtement, je ne me prononcerais pas sur le regretté cinéaste que j'aime particulièrement à l'instar d'un Kevin95, la vision d'un Merci pour le chocolat dernièrement m'ayant plus qu'agréablement surpris (voir par ichi), me confortant qu'on pouvait encore avoir de belles surprises. Ensuite, ma connaissance du cinéaste est, à vrai dire, des plus limités mais j'essaye toujours d'avoir un oeil vierge et néanmoins scrutateur quand j'en regarde, comme pour n'importe quel cinéaste. Enfin, je rejoint l'unanimité de la cohorte de cinéphiles qui ont vraiment apprécié cette Cérémonie. Et quelle cérémonie nous avons là !



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A. Les Lelièvre. Au centre, Jeanne, la postière.



Le casting en lui-même déjà est assez bien fourni. On sent l'intérêt du cinéaste pour son sujet, une adaptation du roman de Ruth Randell, A judgement in Stone, avec un scénario soigné aux petits oignons, profond (j'y reviens plus loin) et d'excellents acteurs pour le mener à bien. Dans la famille Lelièvre (A), Jean-Pierre Cassel, Jacqueline Bisset, Virginie Ledoyen (à croquer véritablement, si je peux me le permettre, ahem). Dans les "exclues", Isabelle Huppert en postière revendicatrice de la lutte des classes et des oppressions (qui a trop idéalisé certaines causes) et Sandrine Bonnaire, bonne souffrant d'analphabétisme et ne supportant que difficilement et avec honte sa condition, voyant dans le regard des autres, une sorte de pitié et de fausse compassion qui lui font plus qu' horreur.



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B. La Bonne.


La notion d'exclusion est assez forte ici, elle semble au centre même du film, que ce soit avec Jeanne ou Sophie. Intérieurement, toute deux sont exclues et le sentent du fait d'un terrible secret. Pour Jeanne, quelque chose d'étrangement lié à la perte de son enfant. Pour Sophie, le fait qu'elle ait réchappé à l'incendie qui a emporté son père. Autour de ces deux femmes plane l'ambigüité de l'acte : meurtres volontaires ? Inconscients ? Accidents ? Chabrol ne juge jamais, n'a pas à tenir son spectateur par la main, ce dernier est adulte (ou supposé tel), à lui de se faire une opinion sur ce qu'il voit et entend à ce moment là. On saura tout au plus un peu du passé de Jeanne à la fin du film, des détails terriblement importants qui ne feront que souligner le caractère nihiliste de la postière. Une sorte de "folie latente" comme le signale le regretté Chabrol dans les bonus du dvd. Mais ces femmes seront plus des victimes pour nous que des coupables au fond.


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C. Le problème de l'Analphabétisme.


Aussi au centre du film, et ce qui a necessité un important travail de recherche de la part de Caroline Eliacheff, la co-scénariste du film, la question de l'analphabétisme et de la relation des personnes concernées face aux autres. Comme l'indique la scénariste dans l'entretien (j'en profite pour dire que les bonus, bien que peu nombreux, restent des plus intéressants), ces personnes observent souvent un temps de sidération face à ce qu'elles ne comprennent pas, une sorte d'hébétude et d'absence qui envahit la personne, laisse un voile blanc étrange. D'où les écarquillements d'yeux de Bonnaire, ces "Quoi ?", "Bien sûr", et autres "Je ne sais pas", qui induisent qu'en plus du vide et du doute terrorisants qui la rongent (sa hantise face aux autres comme je l'ai dit plus haut), elle n'a pas spécialement de jugement de goût.



"La condition principale de la liberté du jugement de goût est peut-être la confiance en soi; or, si cette confiance en soi, comme aime à le rappeler le philosophe américain Stanley Cavell en citant Emerson, consiste bien en "l'aversion de la conformité", elle ne tombe pas du ciel. Il faut davantage que des passeurs, de l'éducation et des livres pour y accéder; il faut vivre la vie qui va avec." (1)


Des livres justement, Sophie semble en avoir une sainte horreur, hésitant de fait à rentrer dans la bibliothèque des Lelièvre (D), ne serait-ce que pour y passer un coup d'aspirateur. Un peu comme si les livres étaient coupables de sa condition (le coup de feux dans les livres à la fin, tiens, pas innocent). Le seul ouvrage que Sophie consulte (C), c'est le petit carnet où les signes, lettres et mots sont annotés, expliqués, déconstruits. Bref, décryptés. Face à l'écriture (qu'on devine d'une adolescence passée dans une école spéciale) et aux photos se rapportent un son et une gestuelle. Unique moyen de décoder cet étrange langage utilisé par les "autres", l'écriture, creuset de nombreuses civilisations. Mais l'esprit achoppe, c'est peine perdu. Non finalement, Sophie préfère regarder la télévision. Les minikeums ou Paul Newman c'est bien plus intéressant, surtout avec Jeanne, sa nouvelle amie.



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D. Biblis, téloche, Minikeums, soirées entres amies. :mrgreen:



Sans doute peut-on aussi évoquer la relation qui l'unit à Jeanne, qui en devient quasi fusionnelle, à tel point que la jeune femme se met aussi à porter des couettes elle aussi. Regarde la télé avec elle. Va manger avec elle. Va trier les vêtements pour le secours catholique avec elle. Va partager aussi son petit grain de folie latent finalement. Les deux femmes ne se quittent presque plus. Très subtilement, quand les deux "héroïnes" sont ensemble, Chabrol les garde toujours dans le même plan (surtout si c'est un plan-séquence), ne les quitte jamais (E). Quand il y a une légère coupure, c'est un miroir qui raccorde les êtres, laissant juste planer de minimes instants de flottement, donnant à penser qu'entres elles, la fusion en arrive à être presque totale, poussant même l'ambiguïté à une légère pointe de lesbiannisme dans leur relation (le baiser échangé entre les deux à la fin du film).



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E. Une complicité reliée par la caméra comme les sentiments d'amitié fusionnelle.



Face à l'union des deux femmes et leurs colères mêlées, la famille Lelièvre ne fera pas le poids. Une fois de plus, Chabrol évite toute caricature du "méchant bourgeois" et dépeint une famille somme toute plus aisée mais jamais méprisante envers les autres, dont l'illustration se retrouve pleinement chez Melinda, la fille aînée de la famille, jouée par Virginie Ledoyen. Cette dernière, sensible et généreuse n'hésite pas très souvent à sympathiser et aider son prochain, que ce soit Sophie ou Jeanne (F). Las, elle sera le rouage décisif qui va entraîner tout l'engrenage quand elle apprendra l'analphabétisme de Sophie, blessant sans le vouloir cette dernière par un trop plein de compassion maladroit et déplacé (elle propose à Sophie de lui payer des cours pour l'aider, poussant la bonne a se refermer encore plus dans la colère). Sophie alors, la fera chanter (je ne dévoile pas ce qui a trait à la fille, il faut voir le film) (G).



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F. Melinda, une serviabilité et une compassion qui la perdront.



La scène, inquiétante et magnifique est le pivot central du film. Elle vaut la peine que je l'évoque ici un peu sans trop m'étendre car elle marque une révélation qui se transforme, par maladresse, en une déclaration froide de guerre. Chabrol profite que ce soit le coucher du soleil pour lier un simple effet esthétique à une tension bien palpable (2). Paradoxalement, le fait de faire chanter la fille Lelièvre entraînera le renvoi de Sophie (une famille unie, ça paye) et poussera fatalement encore plus l'engrenage dans un point de non-retour pour ces femmes qui se sentent exclues et qui ressentent le besoin inconscient et évident pourtant, de faire payer la société.



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G. "C'est vous la salope, pas moi." :shock:

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H. En un travelling vertical, la situation s'inverse. Cette fois, ce sont les puissants qui vont être dominés par les exclus.



A ce stade peut donc commencer la cérémonie, dernière demi-heure du film, sèche et raide, jusqu'au générique de fin qui révèlera une dernière surprise, assez ironique.


"ça sera froid, précis et implacable.
Et ça ne finira pas bien. Vous voulez essayer ?"
(3)


Pour moi, La cérémonie n'a pas usurpé sa réputation de grand film.

6/6.











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(1). "Qu'est-ce qu'un bon film ?" de Laurent Jullier, éditions La dispute, 2002, p.239.
(2). D'ailleurs c'est moi ou il y a un petit clin d'oeil à The servant de Losey (que je n'ai pas vu) ?
(3). Il s'agit de la petite note de Première vis à vis du Funny games d'Haneke, retranscrite non pas sur le dvd du film curieusement (enfin pour l'ancienne version zone 2), mais sur le coffret du Septième continent/Benny's video/71 fragments d'une chronologie du hasard. J'ai pensé que c'était assez approprié pour ce Chabrol. :fiou:
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Re: La cérémonie (Claude Chabrol - 1995)

Messagepar feb » 14 nov. 10, 18:14

Superbe analyse Anorya, rien d'autre à ajouter. Associée à celle de Merci pour le chocolat, tu m'as donné envie de découvrir ces 2 films (que je n'ai pas encore eu le temps de regarder alors que je les ai en DVD :fiou: ) sans trop en dire et sans trop dévoiler, merci.

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Re: La cérémonie (Claude Chabrol - 1995)

Messagepar Amarcord » 14 nov. 10, 18:25

Remarquable analyse ! Chapeau !!
Cette passionnante lecture me conforte dans l'idée que La Cérémonie est bien, pour moi, le dernier très grand Chabrol (il détestait qu'on dise ça, d'ailleurs, Chabrol... :mrgreen: "Ceux qui disent ça sont des cons !"... Tant pis : j'assume ! :mrgreen: ) : "le" film français sur la lutte des classes qu'aucun jeune cinéaste n'est arrivé à faire, c'est ce gamin de 65 ans (à l'époque) qui l'a fait ! Merci Chacha !
En revanche, Merci pour le chocolat m'a toujours paru très en-dessous de La Cérémonie... :( :oops: Pour moi, ça sera donc plutôt : "merci pour La Cérémonie" ! :wink:
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Re: La cérémonie (Claude Chabrol - 1995)

Messagepar Anorya » 14 nov. 10, 19:22

Merci à vous deux (pour le chocolat ? :mrgreen: ) aussi.

feb a écrit :tu m'as donné envie de découvrir ces 2 films (que je n'ai pas encore eu le temps de regarder alors que je les ai en DVD :fiou: )


J'en déduis donc que tu as aussi les éditions Le cinéma du Monde parues en hommage au cinéaste peu après sa disparition. :fiou: :wink:

Amarcord a écrit : "le" film français sur la lutte des classes qu'aucun jeune cinéaste n'est arrivé à faire, c'est ce gamin de 65 ans (à l'époque) qui l'a fait ! Merci Chacha !


Dans le making-of du tournage sur le dvd mk2 (Le Monde ?), il réutilise le même terme, on le voit même en plaisanter gentiment. Il a pleinement conscience que son film va être un gros morceau, ça fait plaisir à voir. Je pense d'ailleurs qu'un jeune cinéaste n'arriverait pas à livrer un film sur "la lutte des classe" pleinement objectif en ce sens que sa jeunesse entraverait un peu avec subjectivité une vision politique au cinéma. Il faut voir les cinéastes âgés qui le font et arrivent pleinement, avec l'expérience de leur vie et des constats qu'ils en ont tirés à livrer des films comme La cérémonie ou, plus frontalement, un United red army.
M'enfin bon, c'est qu'un avis assez subjectif ce que je dis là au fond, je peux très bien penser une connerie en direct sur le forum, qui sait ? :mrgreen:
Il faut dire que je suis assez contre la politique et toute forme d'idéalisation d'un camp ou d'un autre qui peut s'en rattacher et qui, pour moi, ne livrera qu'une vision là où la réalité est toujours plus complexe. Bon j'arrête là, je sens que cafouille encore plus. :|

Et Merci pour le chocolat, évidemment oui, c'est un film moins important mais qui pour moi, n'en demeure pas moins assez agréable au fond comme je l'ai déjà dit sur le topic Chabrol. ;)
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Re: La cérémonie (Claude Chabrol - 1995)

Messagepar Watkinssien » 15 nov. 10, 07:06

Assurément pas le dernier grand Chabrol pour ma part, mais un beau et profond drame inéluctable, conté et interprété avec talent.
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Re: La cérémonie (Claude Chabrol - 1995)

Messagepar feb » 15 nov. 10, 07:51

Anorya a écrit :J'en déduis donc que tu as aussi les éditions Le cinéma du Monde parues en hommage au cinéaste peu après sa disparition. :fiou: :wink:

Non ce sont des DVD en édition MK2 (avec le fourreau "Les éternels" pour La Cérémonie) que j'ai achetés l'an dernier je crois.
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Re: La cérémonie (Claude Chabrol - 1995)

Messagepar Amarcord » 28 mai 15, 14:46

Blu-ray anglais (sous-titres amovibles, très belle image, zéro bonus) à 9,99€ (voire 7,50€, dans une offre "2=15€") chez Zavvi : aucune hésitation pour ce chef-d'œuvre de Chabrol (pour moi, c'est bien le dernier grand Chabrol).
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Re: La Cérémonie (Claude Chabrol - 1995)

Messagepar Truffaut Chocolat » 28 déc. 15, 17:25

Super texte Anorya, qui rend justice à ce très gros morceau effectivement.
Je ne partage pas spécialement la grille de lecture sur la "lutte des classes" car l'argumentaire/contre-argumentaire n'est jamais explicité et à mes yeux le réel enjeu est l'exclusion, comme tu le soulignes.
Très très grand film, encore une fois, et pris énormément de plaisir à le revoir, c'est du grand cinéma.

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Re: La Cérémonie (Claude Chabrol - 1995)

Messagepar Demi-Lune » 28 déc. 15, 17:39

L'archiviste passe, ne faites pas attention.

Demi-Lune, en 2013 a écrit :
Père Jules a écrit :
Demi-Lune a écrit :Je ne sais pas quoi en penser : La Cérémonie (Claude Chabrol, 1995)

Sois pas vache, c'est l'un de ses moins mauvais.

:mrgreen:
Une affaire de femmes, c'est bien, tu devrais essayer.

C'est pas que La Cérémonie soit mauvais. C'est que moralement... je ne peux pas me sortir de l'idée que c'est douteux. Peut-être ai-je une lecture trop moraliste, trop premier degré. Je manque de temps pour lancer un débat en profondeur à ce sujet (ce serait intéressant pourtant, d'autant que Thaddeus est un admirateur du film), mais je trouve que la construction du film est problématique. Dans sa volonté de taper sur le bourgeois (mesquin, prout-prout, snob, etc - le pompon avec Cassel qui se met sur son 31 pour le must de l'esprit Bordeaux-Chesnel-nous-n'avons-pas-les-mêmes-valeurs : une soirée familiale devant un Don Giovanni enregistré par Herbert Von Karajan), Chabrol propose une dichotomie riches/pauvres à gros trait que ne compensent pas les rares tentatives de nuances (le personnage de Virginie Ledoyen, essentiellement). Why not.
Le problème, c'est que la progression dramatique associe à l'épaississement de la caricature, côté bourgeois, la montée en puissance de la prétention libertaire de Bonnaire et Huppert. Les deux filles envoient peu à peu tout valdinguer, elles brisent la monotonie, bref elles se rebellent et cette attitude suscite une forme d'empathie de la part du spectateur puisqu'elle se fait en réponse à des comportements bourgeois que Chabrol rend sciemment pénibles. Bref, il nous met habilement du côté des deux femmes. Face à ces bourgeois ridicules, Huppert, c'est la liberté, c'est le rire, c'est le naturel ! D'ailleurs, n'a-t-elle pas la bonté de donner son temps à l'Armée du Salut ? Les soupçons d'infanticide ? Bah, ils sont dédramatisés, le personnage reste sympathique parce qu'elle est de notre monde. Et Bonnaire, la bonniche comme la famille l'appelle derrière son dos, bien que traînant elle aussi un vague soupçon de parricide, et fût-elle incorrecte envers Ledoyen qui veut l'aider de bon cœur, reste malgré tout empathique à cause de son analphabétisme et des médisances de la famille Lelièvre, qu'elle n'est pas censée avoir entendues mais nous, si.
Si bien que lorsque les deux femmes décident de passer à l'action, que dois-je en penser ? La construction du film, qui tend à la catharsis, et cette opposition caricaturale entre les Lelièvre et les deux femmes, concourent à faire de cette tuerie quelque chose de l'ordre de la justice punitive. Le bas peuple prend sa revanche sur le riche : après avoir saccagé quelques marqueurs matériels de son confort, il le détruit physiquement. Je ne peux pas croire que Chabrol puisse cautionner cet acte barbare, mais mon malaise se situe précisément dans la manière dont évolue le film : il tend vers ça, lentement mais sûrement, sournoisement, en ayant fait des bourgeois de pitoyables snobs et les deux femmes, des victimes.
Alors vous me direz : oui mais attends, en tuant toute la famille, elles deviennent monstrueuses, pires que les Lelièvre. Oui. Leur froideur, leur détachement nauséeux, vont dans ce sens. Elles montrent un visage totalement différent. Cependant, je reste déchiré. La dernière phrase qu'on entend dans le film n'est-elle pas "on n'a bien fait" ? J'ai l'impression que Chabrol cherche à choquer pour choquer quitte à laisser planer une incertitude morale qui me prend à la gorge : Bonnaire s'enfuit dans la nuit, tandis que son amie a été punie de façon grotesque (percutée par le prêtre frêle à la voix haut perchée - métaphore ô combien subtile), comme si, dans un ultime élan de sympathie, Chabrol préférait la soustraire à la Loi des hommes.

Edit : si un modo préfère basculer mon post dans le topic du film, je n'y vois aucun inconvénient.

Thaddeus a écrit :Je ne me positionne pas du tout sur la même lecture que toi, et je comprends en quoi le film peut te gêner selon la réception que tu en as. Seulement, il ne m'a jamais semblé que le ton était à la connivence amusée avec le deux femmes - c'est beaucoup plus subtil que cela. En fait, contrairement à toi, il m'a semblé vivre le récit comme on suit la mèche d'une bombe à retardement se consumer. Et le carburant de tout cela, c'est le trou noir, le gouffre dont Chabrol donne à ressentir le vertige et qui suscite une peur souterraine, d'autant plus intense que les raisons n'en sont jamais expliquées, et qu'elle renvoie à un mystère totalement opaque. Toute l'histoire autour du passé d'Huppert par exemple, est typique de la manière dont Chabrol désamorce toute complaisance vis-à-vis du personnage et de son comportement.

Enfin, je tâcherai de développer sur un topic plus adéquat. :wink:

Billy Budd a écrit :Un des meilleurs films des années 90.

Anorya a écrit :
Demi-Lune a écrit :Bah, ils sont dédramatisés, le personnage reste sympathique parce qu'elle est de notre monde.


Je n'en parle pas dans ma chronique du film mais à aucun moment je ne me suis pris de sympathie pour la postière et sa nouvelle copine, ni même la famille de bourges cela dit. Comme tu le dis, Chabrol nous place éhontément de leur côté en effet, de manière à ce qu'on les prenne en victimes (ce que je signalais aussi). De fait je rappelais le manque de goût qu'incarne le personnage de Sandrine Bonnaire qui se retrouve en écho chez son amie postière. Chabrol oppose là non pas des valeurs bourgeoises mais bien des affaires de goûts (tu cites Karajan, elles regardent les minikeums), comme toujours justement dans son cinéma. Comme l'écrit Thaddeus, c'est effectivement beaucoup plus subtil que ça, surtout venant du cinéaste qui nous a montré d'autres portraits de monstres souvent sur le fil avec le boucher ou Que la bête meure.

Je rejoins aussi Thaddeus quand il écrit "Toute l'histoire autour du passé d'Huppert par exemple, est typique de la manière dont Chabrol désamorce toute complaisance vis-à-vis du personnage et de son comportement. ". Je n'ai pas revu le film depuis ma chronique de 2010 et si je ne le mentionnais pas, je pensais que c'était perceptible pour tous. Impossible en effet de se positionner clairement avec cette femme qui, pour moi comme beaucoup n'était déjà pas claire dès le début. Si je me rappelle bien, dès le début, on la voit pas en train d'espionner ou de faire un truc bizarre ? ;)

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Re: La Cérémonie (Claude Chabrol - 1995)

Messagepar Truffaut Chocolat » 28 déc. 15, 17:46

Et oui, juste pour préciser, à mes yeux Chabrol ne se situe pas du côté de Jeanne et Sophie, pas plus qu'il ne """satirise""" la famille bourgeoise, que ce soit dans les actes ou les paroles.
Plus le film avance et plus je les perçois comme des folles (dans le sens malades).

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Re: La Cérémonie (Claude Chabrol - 1995)

Messagepar Billy Budd » 28 déc. 15, 22:35

Huppert l'est, assurément - sinon, c'est une variation sur Les Bonnes, inspirée de l'affaire Papin.
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Re: La Cérémonie (Claude Chabrol - 1995)

Messagepar Truffaut Chocolat » 29 déc. 15, 15:50

Tout à fait, même si je ne me souviens plus du tout de la pièce. : )

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Thaddeus
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Re: La Cérémonie (Claude Chabrol - 1995)

Messagepar Thaddeus » 15 mai 16, 18:02

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Grand nettoyage



Fin connaisseur du roman policier, Claude Chabrol a toujours eu un faible pour les écrivains anglo-saxons. On repère dans sa gourmande filmographie, entre un Frédéric Dard et deux Simenon, quelques intrigues subtilement criminogènes et hautement atmosphériques démarquées de Nicholas Blake, Ed McBain ou Patricia Highsmith. Il a avoué avoir changé l’appellation (L’Analphabète) du roman de Ruth Rendell, diva du polar british, afin de ne pas vendre la mèche. Mais on peut y voir aussi l’envie d’expliciter sa démarche : filmer le cérémonial d’une mise à mort dont il sème lentement des indices pour alerter le spectateur. Comme presque toujours, il a transplanté l’action dans le décor faussement rassurant d’une de nos belles provinces gauloises, ici les Côtes d’Armor. Épouse d’un grand industriel, la très élégante Madame Lelièvre ne tarit pas d’éloges sur sa nouvelle domestique, Sophie, une taiseuse qui n’a certes pas inventé la poudre mais ne rechigne jamais aux corvées, sous l’œil un brin condescendant de Monsieur et celui sincèrement apitoyé de Melinda, l’aînée, qui reproche à ses parents leur paternalisme. Bientôt, Sophie se lie avec Jeanne, la postière du coin, femme au passé trouble qui nourrit à l’égard des Lelièvre une hostilité aussi tenace qu’inexpliquée. La situation est installée, et le cinéaste va dès lors s’appliquer, avec une précision d’horloger suisse, à la faire basculer dans l’inéluctable. Rien de tel, pour mesurer la tension qui progresse, que de surveiller comment évolue le vocabulaire employé par les charmants libéraux, pourtant tout disposés à lui offrir des leçons de conduite ou à lui financer de nouvelles lunettes, lorsqu’ils parlent de leur employée de maison : de "bonne à tout faire", on glisse vite à "bonniche", puis à "fille répugnante". Toujours crucial, le détail chez Chabrol favorise le suspense autant que l’étude de mœurs, et aiguise un sens cinglant de l’observation qu’il applique à un microcosme heureux, huppé, cultivé. Avec une malignité goguenarde, le réalisateur assemble benoîtement les ingrédients aptes à faire monter crescendo une rude mayonnaise d’adrénaline, jusqu’au dénouement glaçant de cruauté et de violence froide.


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Le titre exprime des rituels, et c’est bien ce à quoi se livrent les uns et les autres. Repas de la famille cossue et popote des deux copines, courses et ménages effectués par Sophie, départ au lycée du fiston, fête d’anniversaire, assemblées de bonne œuvres, réunions devant la télévision — au salon pour communier avec Don Giovanni, dans la chambre mansardée pour admirer Paul Newman ou se délasser devant les Minikeums. Le cinéaste agence des petits blocs figés de quotidien qu’il traite en éclats durs et nécessaires, avec un soin infini apporté à chaque geste, chaque intonation, chaque objet, mais où toujours quelque chose tremble ou menace en sourdine. Ces morceaux s’enchaînent impeccablement sans se joindre tout à fait, de minuscules fissures se dessinent constamment, des prémonitions à peine suggérées d’où surgira l’explosion finale qui réduira tout en bouillie. Le séisme se déclenche sous la pression de deux secrets de femmes qui se rencontrent et se reconnaissent. Jeanne a été accusée d’avoir fait subir des mauvais traitements mortels à sa petite fille infirme. Le père grabataire de Sophie est mort dans un incendie criminel. Chabrol filme ses protagonistes allongées côte à côte, sur un lit où elles roulent en gloussant et s'avouent leurs crimes respectifs à demi-mot. S’il est un moment de véritable terreur dans La Cérémonie, c’est bien celui-ci : la notion de culpabilité n'y est d'aucun secours (la justice divine n'est ici qu'ironie du sort), et l’une et l’autre conclut dans un double éclat de rire "qu’on n’a jamais rien prouvé". Mais la clé des bizarreries de Sophie est ailleurs, et Chabrol en joue en orfèvre : la servante est analphabète — infirmité psychomotrice et non simple défaut d’instruction, qui parasite tous ses actes et se double d’une honte l’enfermant dans des comportements phobiques.

L’illettrisme n’est évidemment pas le sujet d’une œuvre dont l’auteur est trop cinéaste, et trop élégant, pour disserter sur quelque dossier que ce soit. Il s’agit d’autre chose, de beaucoup plus fondamental. Fine mouche, Chabrol a anticipé le coup en parlant urbi et orbi de film marxiste. Car c’est bien d’une guerre dont il est question, une guerre larvée, invisible, impitoyable, à la fois cause et conséquence de ce qu’un ancien président de la République baptisa la "fracture sociale" — et qui se mue ici en crevasse béante. D’un côté, les bourgeois qui contrôlent le code, jouissent de ses formes les plus traditionnelles (littérature, opéra) comme les plus modernes (le satellite), et qui dominent la culture et la technique. De l’autre, les prolétaires du langage : celle qui en est exclue, Sophie, et celle qui en a une pratique délirante et compulsive, Jeanne. Celle qui, ne sachant pas lire, ne sait pas non plus l’heure ni le jour, ne peut ni conduire ni jouer aux jeux sociaux, et celle, la porteuse de lettres qui les ouvre et en viole le secret, qui parle à tort et à travers, hystérique de l’effraction, boulimique de livres et d’images. Le remarquable sens du "poids des choses", de leur juste place dans le tissu des jours, qui est l’un des plus sûrs talents de Chabrol, lui permet de raccorder un plat de moules et une citation de Nietzsche, sans artifice ni pédanterie. Le philosophe allemand est bien venu : en l’occurrence, on est effectivement par-delà le bien et le mal. Pas dans un affrontement moral mais dans une inexpiable confrontation sociale, entre ceux — ni bêtes ni méchants — qui font partie du code et celles qui restent en dehors. À ce réseau de flux et de rapports souterrains, la postière insuffle la vie, c'est-à-dire du romanesque, des histoires, comme on nomme les ragots, les médisances et les petites noises. Une vie envenimée, qui précipite le drame tout en l'ancrant davantage à la notion de forme où il trouve ses racines : puisque le curé interdit à Jeanne de faire le bien, elle ne le fera plus, et réinterprétera les commandements à sa façon ("Tu tueras. Point.").


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Chabrol ose regarder ses héroïnes en face, sans jugement jugulant leur mystère inquiétant, et en tenant leur vérité en respect et à distance. Lorsque Sophie, ayant surpris un secret de la jeune fille de la maison, menace de la faire chanter afin de protéger son propre secret, celle-ci fait exactement ce que la morale et le bon sens conseillent. Et récolte la tempête. La justice n’est qu’une convention qui convient à ceux qui profitent du partage du monde. Et la transparence du bien, l’ultime illusion des puissants. Elle est le défaut de leur cuirasse matérielle et éthique — cuirasse d’ailleurs toute artificielle : les liens de parenté sont moins simples qu’il n’y paraît, il y a là aussi des non-dits, mais enfouis, niés, et que la transgression d’en face menace de faire remonter à la surface. À ceux qui n’ont rien, il reste l’obscur, l’ambigu, le chaos. La première image du film était d’un blanc surexposé, la dernière sera d’un noir d’encre. Jeanne, prédatrice farceuse, avait piqué dans la bibliothèque des patrons le Voyage au Bout de la Nuit. Il n’y a pas, ne peut ni ne doit y avoir d’explication logique au passage d’une rébellion un peu fofolle au massacre d’un ultime nettoyage par le vide. Seulement la force supérieure du Destin, et l’observation de ses lois qui sont — Chabrol n’ignore rien de la leçon de Jean Renoir ni de la règle du jeu — celles de la tragédie. Quand on a vu un fusil… Les Lelièvre, et de ce point de vue le cinéaste n’en rabat pas son côté potache, vont se faire tirer comme des lapins : Sophie et Jeanne feront tomber la sentence de Dieu avec une innocente et perverse délectation.

L’inscription d’un combat aussi essentiel dans la trame d’un fait divers presque banal est typique du cinéma de Chabrol lorsqu’il est à son meilleur, corsé et fort en bouche. Ambiance lourde, portraits corrosifs, éloge de la bonne chère, notations acides, humour noir, amoralité… : aussi brillant soit-il, cet arsenal passe nécessairement par la réussite d’une incarnation, la manière dont des corps, des voix et des regards donnent vie et matière à ce conflit sans âge. Jean-Pierre Cassel, Jacqueline Bisset, Virginie Ledoyen interprètent sans fausse note, avec un raffinement exquis, le clan des nantis. Mais ce sont évidemment Sandrine Bonnaire et Isabelle Huppert qui se taillent la part des lionnes. Bizarrement coiffée, un peu nonne et un peu bagnarde, tendue comme une corde d’arbalète, forte et cassée, enfantine et guerrière, la première fait passer dans son regard le moindre de ses ressentiments, avalant et soudant en elle tout ce qui l’entoure. La deuxième déploie une vibrionnante énergie, petite bacchante frondeuse des télécoms, dansant par brusques voltes son refus de malheur et son incapacité à le combattre, ouvrant à l’improviste les vannes et vacheries d’un discours torrentueux, catastrophe en couettes rousses que son amie copie sans la rejoindre vraiment. C’est un grand bonheur de les voir toutes les deux, ensemble, à l’écran. Elles sont les anges exterminateurs de cette peinture prodigieusement aiguisée des rapports de classes, plaques tectoniques qui travaillent et frictionnent sévère jusqu’à ce que tout pète. "On a bien fait", dira Jeanne à l’issue de la boucherie. Et l’on revoit alors des petits riens, des phrases lancées négligemment, la morgue de M. Lelièvre quand il parle de la soubrette, l’utilisation cynique qu’en fait Madame, ou l’indifférence de Gilles, le fils cadet, parce qu’il ne trouve pas Sophie particulièrement jolie. En racontant le carnage des bourgeois au son de leur cher Mozart, Chabrol ne prône ni n’annonce le Grand Soir. Il rappelle seulement que l’opulence affichée d’une minorité privilégiée face à une majorité souffrante expose aux plus féroces ripostes. Et que la frontière est bien mince qui sépare l’instinct de vie de la purgation par la mort.



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