Ken Russell (1927-2011)

Rubrique consacrée au cinéma et aux films tournés après 1980

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Akrocine
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Re: Ken Russell (1927-2011)

Messagepar Akrocine » 21 janv. 12, 18:32

Alphonse Tram a écrit :
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Superbe!

Une idée de l'artiste?
"Mad Max II c'est presque du Bela Tarr à l'aune des blockbusters actuels" Atclosetherange

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O'Malley
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Re: Ken Russell (1927-2011)

Messagepar O'Malley » 21 janv. 12, 19:07

Akrocine a écrit :Superbe!
Une idée de l'artiste?

C'est une affiche signée Ferracci.

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Profondo Rosso
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Re: Ken Russell (1927-2011)

Messagepar Profondo Rosso » 29 févr. 12, 02:39

Women in love (1970)

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Durant les années 1920, en Grande-Bretagne, deux sœurs au caractère indépendant s’assument pleinement en exerçant chacune un métier différent. Gudrun est artiste-sculptrice tandis qu'Ursula est institutrice. Deux hommes de la bourgeoisie locale, des industriels miniers, sont séduits par ces deux femmes émancipées. Mais ce quatuor de personnalités aiguisées se retrouve bientôt en pleine confusion sentimentale...

Women in love est un des films les plus célébré de Ken Russell, celui dont le succès le lance sur les fructueuses et controversées œuvres des années 70. Cette adaptation d'un des romans les plus sulfureux de D. H. Lawrence. va offrir un écrin idéal à son gout de l'excès et de l'expérimentation visuelle, ici encore relativement maîtrisée et retenue en comparaison à des films plus furieux à venir. Le projet échoit un peu miraculeusement à un Ken Russell loin d'être encore une valeur sûre pour les producteurs. Le réalisateur Silvio Narizzano qui sortait du succès de Georgy Girl décide pour son film suivant d'adapter le roman de D.H. Lawrence mais une vie personnelle compliquée l'oblige à quitter le projet qu'il a initié. Les producteurs approcheront en vain Jack Clayton, Stanley Kubrick ou encore Peter Brook pour finalement se rabattre sur Ken Russell qui avait déjà fait montre d'une excentricité et d'un sens visuel certain dans une commande comme Un cerveau d'un milliard de dollars où il dynamitait la série d'espionnage des Harry Palmer.

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Le casting sera de longue haleine où seul Alan Bates (vedette de Georgy Girl) est engagé dès le départ dans le rôle de Rupert Birkin. La production impose le bankable Oliver Reed pour jouer Gerald Crich au détriment d'Edward Fox plus proche physiquement du personnage du livre. Le choix de Glenda Jackson pour la belle Gudrun pose problème également malgré le talent de l'actrice, jugée pas assez séduisante par rapport à l'image du livre. Elle subira un relooking de choc pour être rendue suffisamment attractive la production lui faisant redresser la dentition, enlever les varices des jambes (!) et lui donnant une coiffure plus glamour. Quant à Jennie en seconde sœur Brangwen, elle profitera de la désaffection d'actrices de premier plan comme Faye Dunaway ou Vanessa Redgrave (effrayées d'être éclipsées par Glenda Jackson au rôle plus riche) sur la fois de rushes d'essai effectués face à Peter O'Toole pour Un Lion en Hiver où elle n'obtenu pourtant pas le rôle.

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Le livre de D.H. Lawrence fit scandale à sa parution au début des années pour les mêmes raisons que d'autres de ses ouvrages, sa teneur sexuelle. Ici il s'attachait aux tourments intimes de deux femmes émancipées et donc au comportement considéré comme immorale par sa sexualité sans tabou. Russell rend bien cet aspect avec cette description des deux sœurs Brangwen Gudrun (Glenda Jackson) et Ursulla (Jennie Linden), jeune femme bouillonnante d'expériences nouvelle et coincées dans un environnement morne et une société conformiste. A travers leurs rencontre et leurs liaison avec deux séduisants hommes issus de la bourgeoisie locale et tout aussi frustrés, ce sont deux visions de l'amour, du couple et autant d'impasses qui se dessinent. La première partie dépeint d'abord longuement le cadre peu attrayant où évoluent nos personnages. Cité minière aux voisinages peu ragoûtants (déjà exploité dans Amants et fils), haute société ennuyeuse et festivités mornes forment ainsi un quotidien poussif. Pour se stimuler, les sœurs donnent donc dans l'excentricité telle cette séquence où Glenda Jackson plutôt que fuir se lance dans une danse rituelle lorsqu'elle tombe sur un troupeau de taureau prêt à la charger. Elle qui intellectualise l'amour plus qu'elle ne le ressent tombera dans les bras de Gerald (Oliver Reed) riche héritier en quête d'une réelle passion. Ursulla idéalise elle un amour ordinaire et simple alors que son amant Birkin (Alan Bates) double de Lawrence dans le livre y voit lui une dimension plus grande que la vie impossible à créer dans une relation ordinaire.

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L'intrigue bascule lorsque le seul couple équilibré du film, de jeunes mariés périssent tragiquement. Le drame place les protagonistes face à leur manque pour les voir s'abandonner totalement à leur passion. Russell qui délivrait jusque-là un beau film d'époque relativement classique (même si plusieurs trouvailles de montage percutantes nous font bien comprendre que l’on n’est pas dans un produit conventionnel) se lâche donc dans des expérimentations étonnantes notamment sur les scènes de sexe incroyablement crues et sensuelle. L'étreinte en pleine nature de Birkin et Ursulla est fiévreuse et fulgurante avec un montage alterné symbolique puissant entre les corps entremêlés des amants et celui des noyés dans une même posture, à l'image de leur amour sincère mais voué à l'échec. De même la première relation entre Gerald et Gudrun par ses assauts froid et calculés contrebalance avec le désir brûlant de la scène précédente et tient plus de l'expérience (lors d'une scène d'amour en amont Glenda Jackson observe les amoureux faisant de même autour plutôt que de se focaliser sur Gerald avec qui elle flirte) que de la vraie passion.

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Le ton navigue ainsi entre deux eaux, l'abandon contre l'intellect, l'amour contre le cynisme. Chez les hommes cela peut être dû à une insatisfaction constante possiblement comblée par une autre forme d'attrait, lourdement soulignée par Russell lorsque les deux amis s'adonne nus à la lutte. Pour les femmes c'est leur trop grande émotivité (Ursulla) ou cérébralité (Gudrun) qui va leur jouer des tours, parfois au sein d'une même scène comme lorsque Gudrun humilie et rabaisse Gerald pour dans l'instant le solliciter sexuellement dans une totale contradiction. La dernière partie est ainsi d'une rare noirceur en broyant totalement un des couples et en laissant l'autre sur un immense point d'interrogation. Le quatuor d'acteur est exceptionnel et se livre avec une grande confiance dans les scènes de nus. Glenda Jackson froide et exaltée est extraordinaire et glanera un oscar bien mérité de la meilleure actrice. Alan Bates est formidable comme à son habitude et Oliver Reed transmet une vulnérabilité surprenante se jouant de sa carrure imposante. En dépit de petites longueurs çà et là, un bien beau film formellement somptueux (quelle photo de Billy Williams) et porté par un superbe score de George Delerue. La voie de Ken Russell était tracée. 5/6

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joe-ernst
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Re: Ken Russell (1927-2011)

Messagepar joe-ernst » 29 févr. 12, 15:40

Profondo Rosso a écrit :Women in love (1970)

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Superbe film et belle critique !

Profondo Rosso a écrit :La production impose le bankable Oliver Reed pour jouer Gerald Crich au détriment d'Edward Fox plus proche physiquement du personnage du livre.

C'est dommage, car cela ne m'aurait pas gêné de le voir dans le plus simple appareil ! :mrgreen:
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Profondo Rosso
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Re: Ken Russell (1927-2011)

Messagepar Profondo Rosso » 29 févr. 12, 17:08

joe-ernst a écrit :
Profondo Rosso a écrit :La production impose le bankable Oliver Reed pour jouer Gerald Crich au détriment d'Edward Fox plus proche physiquement du personnage du livre.

C'est dommage, car cela ne m'aurait pas gêné de le voir dans le plus simple appareil ! :mrgreen:

C'est sûr que l'approche aurait été différente avec lui là ça joue bien du décalage entre le côté massif et viril de Reed et la fragilité du personnage. Avec Edward Fox ça aurait plus accentué dessus. Après pour celui ayant le plus de prestance en tenue d'Adam à voir :mrgreen:

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Demi-Lune
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Re: Ken Russell (1927-2011)

Messagepar Demi-Lune » 7 mars 12, 18:03

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Ça faisait tellement longtemps que j'entendais les plus grandes louanges au sujet des Diables (1971) que j'étais trop content de tomber sur une copie du film avec sous-titres français traînant sur Youtube (vraisemblablement un enregistrement câblé récent). Ce n'est pas encore la version intégrale mais on est bien obligé de s'en contenter. J'allais écrire : bonjour la désillusion. En effet au sortir du film, le constat était celui d'une grande perplexité voire d'une irritation. Mais l'ironie, c'est qu'alors que j'écris ce commentaire je me rends compte que je suis en train de changer progressivement de fusil d'épaule dans mon appréciation. On remet les choses dans le bon ordre, les images entêtantes se bousculent, le souvenir spontané d'un insupportable ramdam hystérique et bouffi de grandiloquence se nuance dans une vision d'ensemble qui se révèle cohérente et foutrement unique. J'imagine que tout spectateur "subit" forcément Les Diables en raison de son contenu, mais j'avoue que le défilé d'actrices à poil épileptiques et enfarinées comme dans un Fellini en roue libre, le vacarme criard continu qui fait saigner les oreilles (c'est le concours à celui qui sera le plus ouvertement barjo - mention à l'abbé exorciste avec sa tête de hippie camé), la volonté de choquer pour choquer, la mélasse pseudo-historique assez ridicule (qu'est-ce que c'est que ce Louis XIII et ce Richelieu ??), m'ont rendu une bonne partie du visionnage très désagréable.

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Seulement une fois qu'on a dit ça on est bien obligé de se rendre à l'évidence : Russell se contrefout du réalisme comme de l'an 40 et semble se délecter à tordre le cou de l'Histoire de France pour mieux charger la mule. Certes pour ce qu'on peut en lire, les faits sont exposés fidèlement mais le film se bâtit comme une sorte de rêverie baroquement cauchemardesque, peuplée de faces de Carême poudrés et décadents dans leurs dentelles, leurs fraises ou leurs soutanes ; une rêverie bardée de décors immaculés et minimalistes, presque abstraits. A un moment Richelieu, présenté comme infirme et imberbe, est déplacé sur un chariot-diable par deux bonnes sœurs, et discute avec le baron de Laubardemont dans une grande salle ressemblant à Fort Knox et où s'affairent des religieuses à différents étages, comme dans un service administratif. Voilà : c'est ça Les Diables. Ça et toutes les joyeusetés déviantes et impies.

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Il sera malaisé de ne pas s'attarder sur le talent visuel de Russell ni sur l'envergure des couilles qu'il met ici sur la table, avec son évocation de l'affaire des démons de Loudun. Ce qui fait à mon sens la valeur du film, c'est que Les Diables, avant d'être ce projectile polémique blindé d'images blasphématoires, propose un questionnement sur l'amour chrétien dont on ne peut que reconnaître l'acuité. Nul besoin d'être croyant pour apprécier l'intelligence du propos. La question du célibat des prêtres et la conception de l'humanisme christique, enjoignant à l'amour, sont ici au centre d'une réflexion théologique et surtout morale : la contradiction entre le message de Jésus et l'abstinence imposée à ses serviteurs est ici génératrice d'une frustration sentimentale et sexuelle capitale, ingérable - pouvant, on le constatera, engendrer de bien méchantes inclinations. L'amour du Seigneur devient entamé par une passion plus forte, celle, inavouable, de la luxure. Face à la nymphomanie des Ursulines et la malfaisance dépravée de leur Mère supérieure, la débauche de Grandier, bouillonnant et avide d'étancher son besoin de générosité affective, est-elle dès lors sacrilège ou progressiste ? La question est complexe mais la peinture surchargée d'une institution ecclésiastique bigote, hypocrite, politicienne, obscurantiste, démente, oriente quand même bien le débat. A priori ça peut être un peu difficile de se faire à l'idée que de tels relents moyenâgeux puissent encore avoir cours au temps de Louis XIII, à l'heure de la construction de l’État moderne, cela dit malgré l'excessivité de Russell c'était effectivement l'époque des dernières chasses aux sorcières et autres flambées de psychoses collectives. En ce sens, Les Diables propose peut-être une représentation pas si exagérée que ça des superstitions rurales, sur fond d'un intéressant terreau politique (la domestication des huguenots, l'indépendance de certaines places-fortes, et souterrainement, la consolidation de l’État royal dans la mesure où la purge du satanisme renforce le consensus des sujets autour de leur obéissance au seul maître possible : le roi, lieutenant de Dieu sur Terre).

Il est à noter enfin les prestations hallucinées d'Oliver Reed et Vanessa Redgrave, bien plus inspirées que l'atroce purge "musicale" composée par Peter Maxwell Davies.

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Re: Ken Russell (1927-2011)

Messagepar gnome » 7 mars 12, 18:10

J'en profite pour replacer cette news que j'avais postée dans le topic ddié au film :
gnome a écrit :Edition Bfi...
Il y a des sous-titres anglais ! :P

J'achète !
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Re: Ken Russell (1927-2011)

Messagepar O'Malley » 7 mars 12, 21:49

Demi-Lune a écrit :Ça faisait tellement longtemps que j'entendais les plus grandes louanges au sujet des Diables (1971) que j'étais trop content de tomber sur une copie du film avec sous-titres français traînant sur Youtube (vraisemblablement un enregistrement câblé récent). Ce n'est pas encore la version intégrale mais on est bien obligé de s'en contenter. J'allais écrire : bonjour la désillusion. En effet au sortir du film, le constat était celui d'une grande perplexité voire d'une irritation. Mais l'ironie, c'est qu'alors que j'écris ce commentaire je me rends compte que je suis en train de changer progressivement de fusil d'épaule dans mon appréciation. On remet les choses dans le bon ordre, les images entêtantes se bousculent, le souvenir spontané d'un insupportable ramdam hystérique et bouffi de grandiloquence se nuance dans une vision d'ensemble qui se révèle cohérente et foutrement unique. J'imagine que tout spectateur "subit" forcément Les Diables en raison de son contenu, mais j'avoue que le défilé d'actrices à poil épileptiques et enfarinées comme dans un Fellini en roue libre, le vacarme criard continu qui fait saigner les oreilles (c'est le concours à celui qui sera le plus ouvertement barjo - mention à l'abbé exorciste avec sa tête de hippie camé), la volonté de choquer pour choquer, la mélasse pseudo-historique assez ridicule (qu'est-ce que c'est que ce Louis XIII et ce Richelieu ??), m'ont rendu une bonne partie du visionnage très désagréable.

[Seulement une fois qu'on a dit ça on est bien obligé de se rendre à l'évidence : Russell se contrefout du réalisme comme de l'an 40 et semble se délecter à tordre le cou de l'Histoire de France pour mieux charger la mule. Certes pour ce qu'on peut en lire, les faits sont exposés fidèlement mais le film se bâtit comme une sorte de rêverie baroquement cauchemardesque, peuplée de faces de Carême poudrés et décadents dans leurs dentelles, leurs fraises ou leurs soutanes ; une rêverie bardée de décors immaculés et minimalistes, presque abstraits. A un moment Richelieu, présenté comme infirme et imberbe, est déplacé sur un chariot-diable par deux bonnes sœurs, et discute avec le baron de Laubardemont dans une grande salle ressemblant à Fort Knox et où s'affairent des religieuses à différents étages, comme dans un service administratif. Voilà : c'est ça Les Diables. Ça et toutes les joyeusetés déviantes et impies.

Il sera malaisé de ne pas s'attarder sur le talent visuel de Russell ni sur l'envergure des couilles qu'il met ici sur la table, avec son évocation de l'affaire des démons de Loudun. Ce qui fait à mon sens la valeur du film, c'est que Les Diables, avant d'être ce projectile polémique blindé d'images blasphématoires, propose un questionnement sur l'amour chrétien dont on ne peut que reconnaître l'acuité. Nul besoin d'être croyant pour apprécier l'intelligence du propos. La question du célibat des prêtres et la conception de l'humanisme christique, enjoignant à l'amour, sont ici au centre d'une réflexion théologique et surtout morale : la contradiction entre le message de Jésus et l'abstinence imposée à ses serviteurs est ici génératrice d'une frustration sentimentale et sexuelle capitale, ingérable - pouvant, on le constatera, engendrer de bien méchantes inclinations. L'amour du Seigneur devient entamé par une passion plus forte, celle, inavouable, de la luxure. Face à la nymphomanie des Ursulines et la malfaisance dépravée de leur Mère supérieure, la débauche de Grandier, bouillonnant et avide d'étancher son besoin de générosité affective, est-elle dès lors sacrilège ou progressiste ? La question est complexe mais la peinture surchargée d'une institution ecclésiastique bigote, hypocrite, politicienne, obscurantiste, démente, oriente quand même bien le débat. A priori ça peut être un peu difficile de se faire à l'idée que de tels relents moyenâgeux puissent encore avoir cours au temps de Louis XIII, à l'heure de la construction de l’État moderne, cela dit malgré l'excessivité de Russell c'était effectivement l'époque des dernières chasses aux sorcières et autres flambées de psychoses collectives. En ce sens, Les Diables propose peut-être une représentation pas si exagérée que ça des superstitions rurales, sur fond d'un intéressant terreau politique (la domestication des huguenots, l'indépendance de certaines places-fortes, et souterrainement, la consolidation de l’État royal dans la mesure où la purge du satanisme renforce le consensus des sujets autour de leur obéissance au seul maître possible : le roi, lieutenant de Dieu sur Terre).

Il est à noter enfin les prestations hallucinées d'Oliver Reed et Vanessa Redgrave, bien plus inspirées que l'atroce purge "musicale" composée par Peter Maxwell Davies.

Tout comme toi, un film qui m'avait tantôt horripilé et fasciné par ses outrances visuelles, sonores, verbales pendant le visionnage jusqu'à petit à petit durant la projection puis surtout après, me conquérir totalement... Peut-être une des expériences les plus fortes, finalement difficile soutenable tant par la crudité visuelle que par son délire hystérique, que j'ai pu avoir devant un petit ou grand écran. Un modèle d'audace et d'intelligence (le film est d'une richesse et d'une efficacité incroyables dans sa dénonciation de l'hypocrisie du catholicisme et de l'utilsation de la religion par l'Etat pour asseoir son autorité).
Je suis d'ailleurs toujours aussi abasourdi qu'une telle oeuvre ait pu naître un jour au sein d'un grand studio, la Warner, qui a quand même donné naissance la même année, à des oeuvres aussi sulfureuses ou culottées que ces Diables mais aussi Orange mécanique, Klute, John Mc Cabe, l'Inspecteur Harry, THX 1138, voir l'année suivante, Delivrance... sans oublier L'exorciste deux ans après...

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Re: Ken Russell (1927-2011)

Messagepar Major Tom » 7 mars 12, 21:56

Les Diables, ah oui quel fim! J'ai pu récupérer la version complète que j'avais découverte au collège ou au lycée (le film était passé sur Arte, avec des dialogues en allemand dans les scènes récupérées pour former le film en version complète -est-ce la version sur YouTube, Demi-Lune?- et je prêtais ma VHS à des copains amateurs de gore et de bizarre). Big fan.
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Demi-Lune
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Re: Ken Russell (1927-2011)

Messagepar Demi-Lune » 8 mars 12, 09:30

Major Tom a écrit :le film était passé sur Arte, avec des dialogues en allemand dans les scènes récupérées pour former le film en version complète -est-ce la version sur YouTube, Demi-Lune?

dès le début de son post, Demi-Lune a écrit :j'étais trop content de tomber sur une copie du film avec sous-titres français traînant sur Youtube (vraisemblablement un enregistrement câblé récent). Ce n'est pas encore la version intégrale mais on est bien obligé de s'en contenter.

:fiou:
Voici la version que j'ai regardée :


Le cadrage fait peur au début mais en fait le Scope est préservé, c'est juste que le gars qui a posté la vidéo a supprimé la bande noire du haut. Il y a une autre version du film sur Youtube, qui dure deux minutes de plus que celle-ci, mais elle est en italien.

O'Malley a écrit :Je suis d'ailleurs toujours aussi abasourdi qu'une telle oeuvre ait pu naître un jour au sein d'un grand studio, la Warner, qui a quand même donné naissance la même année, à des oeuvres aussi sulfureuses ou culottées que ces Diables mais aussi Orange mécanique, Klute, John Mc Cabe, l'Inspecteur Harry, THX 1138, voir l'année suivante, Delivrance... sans oublier L'exorciste deux ans après...

Oui c'est vrai. C'était l'époque où le dirigeant Ted Ashley attirait sous sa bannière les meilleurs espoirs du Nouvel Hollywood et prenait de vrais risques artistiques. Paradoxalement, j'ai d'ailleurs l'impression que, malgré son succès monstre, L'Exorciste a un peu marqué la fin de cette prise d'audace. Comme si le studio était allé trop loin. Il n'y a peut-être que le Barry Lyndon de Kubrick ou Les Hommes du Président qui dénotent encore un sacré culot.

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Re: Ken Russell (1927-2011)

Messagepar Bugsy Siegel » 8 mars 12, 11:36

Demi-Lune a écrit :
O'Malley a écrit :Je suis d'ailleurs toujours aussi abasourdi qu'une telle oeuvre ait pu naître un jour au sein d'un grand studio, la Warner, qui a quand même donné naissance la même année, à des oeuvres aussi sulfureuses ou culottées que ces Diables mais aussi Orange mécanique, Klute, John Mc Cabe, l'Inspecteur Harry, THX 1138, voir l'année suivante, Delivrance... sans oublier L'exorciste deux ans après...

Oui c'est vrai. C'était l'époque où le dirigeant Ted Ashley attirait sous sa bannière les meilleurs espoirs du Nouvel Hollywood et prenait de vrais risques artistiques. Paradoxalement, j'ai d'ailleurs l'impression que, malgré son succès monstre, L'Exorciste a un peu marqué la fin de cette prise d'audace. Comme si le studio était allé trop loin. Il n'y a peut-être que le Barry Lyndon de Kubrick ou Les Hommes du Président qui dénotent encore un sacré culot.

Lisztomania aussi en 1975, la même année que Barry Lyndon.
on faisait queue devant la porte des WC comme au ciné lors du passage de l'Atlantide à l'écran. Jean Ray, Hôtel de Famille, 1922

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Re: Ken Russell (1927-2011)

Messagepar Demi-Lune » 8 mars 12, 12:54

Bugsy Siegel a écrit :Lisztomania aussi en 1975, la même année que Barry Lyndon.

Ah oui en effet, ça a l'air d'en tenir une sacrée couche, aussi. :mrgreen:


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Re: Ken Russell (1927-2011)

Messagepar Tancrède » 8 mars 12, 13:11

Demi-Lune a écrit :
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Ça faisait tellement longtemps que j'entendais les plus grandes louanges au sujet des Diables (1971) que j'étais trop content de tomber sur une copie du film avec sous-titres français traînant sur Youtube (vraisemblablement un enregistrement câblé récent). Ce n'est pas encore la version intégrale mais on est bien obligé de s'en contenter. J'allais écrire : bonjour la désillusion. En effet au sortir du film, le constat était celui d'une grande perplexité voire d'une irritation. Mais l'ironie, c'est qu'alors que j'écris ce commentaire je me rends compte que je suis en train de changer progressivement de fusil d'épaule dans mon appréciation. On remet les choses dans le bon ordre, les images entêtantes se bousculent, le souvenir spontané d'un insupportable ramdam hystérique et bouffi de grandiloquence se nuance dans une vision d'ensemble qui se révèle cohérente et foutrement unique. J'imagine que tout spectateur "subit" forcément Les Diables en raison de son contenu, mais j'avoue que le défilé d'actrices à poil épileptiques et enfarinées comme dans un Fellini en roue libre, le vacarme criard continu qui fait saigner les oreilles (c'est le concours à celui qui sera le plus ouvertement barjo - mention à l'abbé exorciste avec sa tête de hippie camé), la volonté de choquer pour choquer, la mélasse pseudo-historique assez ridicule (qu'est-ce que c'est que ce Louis XIII et ce Richelieu ??), m'ont rendu une bonne partie du visionnage très désagréable.

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Seulement une fois qu'on a dit ça on est bien obligé de se rendre à l'évidence : Russell se contrefout du réalisme comme de l'an 40 et semble se délecter à tordre le cou de l'Histoire de France pour mieux charger la mule. Certes pour ce qu'on peut en lire, les faits sont exposés fidèlement mais le film se bâtit comme une sorte de rêverie baroquement cauchemardesque, peuplée de faces de Carême poudrés et décadents dans leurs dentelles, leurs fraises ou leurs soutanes ; une rêverie bardée de décors immaculés et minimalistes, presque abstraits. A un moment Richelieu, présenté comme infirme et imberbe, est déplacé sur un chariot-diable par deux bonnes sœurs, et discute avec le baron de Laubardemont dans une grande salle ressemblant à Fort Knox et où s'affairent des religieuses à différents étages, comme dans un service administratif. Voilà : c'est ça Les Diables. Ça et toutes les joyeusetés déviantes et impies.

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Il sera malaisé de ne pas s'attarder sur le talent visuel de Russell ni sur l'envergure des couilles qu'il met ici sur la table, avec son évocation de l'affaire des démons de Loudun. Ce qui fait à mon sens la valeur du film, c'est que Les Diables, avant d'être ce projectile polémique blindé d'images blasphématoires, propose un questionnement sur l'amour chrétien dont on ne peut que reconnaître l'acuité. Nul besoin d'être croyant pour apprécier l'intelligence du propos. La question du célibat des prêtres et la conception de l'humanisme christique, enjoignant à l'amour, sont ici au centre d'une réflexion théologique et surtout morale : la contradiction entre le message de Jésus et l'abstinence imposée à ses serviteurs est ici génératrice d'une frustration sentimentale et sexuelle capitale, ingérable - pouvant, on le constatera, engendrer de bien méchantes inclinations. L'amour du Seigneur devient entamé par une passion plus forte, celle, inavouable, de la luxure. Face à la nymphomanie des Ursulines et la malfaisance dépravée de leur Mère supérieure, la débauche de Grandier, bouillonnant et avide d'étancher son besoin de générosité affective, est-elle dès lors sacrilège ou progressiste ? La question est complexe mais la peinture surchargée d'une institution ecclésiastique bigote, hypocrite, politicienne, obscurantiste, démente, oriente quand même bien le débat. A priori ça peut être un peu difficile de se faire à l'idée que de tels relents moyenâgeux puissent encore avoir cours au temps de Louis XIII, à l'heure de la construction de l’État moderne, cela dit malgré l'excessivité de Russell c'était effectivement l'époque des dernières chasses aux sorcières et autres flambées de psychoses collectives. En ce sens, Les Diables propose peut-être une représentation pas si exagérée que ça des superstitions rurales, sur fond d'un intéressant terreau politique (la domestication des huguenots, l'indépendance de certaines places-fortes, et souterrainement, la consolidation de l’État royal dans la mesure où la purge du satanisme renforce le consensus des sujets autour de leur obéissance au seul maître possible : le roi, lieutenant de Dieu sur Terre).

Il est à noter enfin les prestations hallucinées d'Oliver Reed et Vanessa Redgrave, bien plus inspirées que l'atroce purge "musicale" composée par Peter Maxwell Davies.

j'ai pas tout lu parce que faut pas déconner mais apparemment tu as bien cerné le truc. c'est sur que ça a mal vieilli le cinéma de Ken Russel.

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julien
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Re: Ken Russell (1927-2011)

Messagepar julien » 8 mars 12, 14:45

Ouais il a bien cerné le truc. A part la fausse note sur Peter Maxwell Davies, mais bon on lui pardonnera. Le film a en tout cas dû certainement avoir une grande influence sur Peter Greenaway je pense, parce que certains de ses films, en particulier The Baby of Macon, sont tout à fait dans cet esprit baroque, dégénéré et halluciné.
Dernière édition par julien le 8 mars 12, 14:48, édité 1 fois.
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"Toutes les raisons évoquées qui t'ont paru peu convaincantes sont, pour ma part, les parties d'une remarquable richesse." Watki.

Bugsy Siegel
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Re: Ken Russell (1927-2011)

Messagepar Bugsy Siegel » 8 mars 12, 14:46

Celui là a mal vieilli en effet, c'est en outre un festival de tronches impossibles, d'ailleurs l'acteur qui joue le baron de Laubardemont a ensuite joué un prince allemand dégénéré dans le Casanova de Fellini.
Mais parfois il en faut peu pour sauver un Ken Russell de l'oubli, comme par exemple Helen Mirren dans Le Messie Sauvage. Par contre ce qui a sauvé les Diables de l'oubli c'est sa réputation sulfureuse et on peut dire que cette réputation est quelque peu surfaite.
on faisait queue devant la porte des WC comme au ciné lors du passage de l'Atlantide à l'écran. Jean Ray, Hôtel de Famille, 1922