par Demi-Lune » 7 Jan 12, 17:53
J'ai donc regardé mon enregistrement et, effectivement, je n'ai pas trouvé ça bon. Sans pour autant crier à la catastrophe, je vais y revenir.
Par acquis de conscience et curiosité j'ai relu toutes les interventions de ce topic, voir un peu quelles étaient les défenses du film. Admettons qu'on puisse éventuellement prêter à Shyamalan certaines intentions souterraines et plus finaudes que l'apparent sermon écologique (parce qu'il y a notamment la jurisprudence Le Village, maltraité à sa sortie à cause d'un prétendu message niais et conservateur alors que j'y vois personnellement tout l'inverse ou du moins quelque chose d'extrêmement ambivalent). Le problème ici c'est ce qu'on voit à l'écran. Personnellement je vois un film complètement déséquilibré, avec des idées qui sont écrasées, broyées par les choix souvent improbables et malheureux du cinéaste. C'est comme si, après avoir accouché d'une idée intéressante, Shyamalan se tirait joyeusement une balle dans le pied pour rendre cette idée prometteuse la plus ridicule à l'écran. Par conséquent, l'hypothétique sous-couche du film ne parvient pas, à mon sens, à affleurer (ou alors très difficilement et le temps d'éléments trop noyés dans l'absurdité générale pour être complètement probants) puisque la manière dont le cinéaste orchestre déjà son histoire ne fonctionne pas. Dialogues consternants, situations absurdes, jeux d'acteurs complètement à côté de la plaque... tout ça donne raison aux détracteurs parce que c'est franchement pitoyable et involontairement comique ; on se souviendra longtemps des sourcils froncés de Walhberg, de son coming-out sur la pharmacienne, de la scène de la gare avec Leguizamo, du jeu sous Prozac de Deschanel (Oscar du meilleur écarquillement oculaire). Entre autres.
Les défenseurs ont posé une question intéressante : et si c'était fait exprès ? Une absurdité des situations qui irait de paire avec l'absurdité d'un fléau apocalyptique inexplicable qui s'abat sur une espèce humaine elle-même absurde (tous les personnages sont gratinés et les prestations calamiteuses des comédiens enfoncent le clou : voir dès le départ le comportement du contremaître avec tous ses gars qui se crashent sous son nez) et la pousse à commettre un geste autodestructeur absurde ? Une preuve de ce cynisme larvé de la part de Shyamalan, de cette "double lecture", pourrait être ce qu'on croit être de prime abord un sauvetage des héros par leur amour, avant que l'heure affichée ne nous fasse en fait comprendre que ce sentimentalisme n'a en rien interféré sur un processus naturel d'extinction de la toxine au bout de 24 heures, tel que supputé par un scientifique à la télé plus tôt. Mouais. C'est une considération qui bute encore, selon moi, face à ce gigantesque déséquilibre du film, l'écart total entre les (hypothétiques) intentions et les actes. On a un film qui, de manière d'ailleurs tout à fait remarquable, se permet une gravité et des images carrément refroidissantes face auxquelles les touches, mettons, "décalées", paraissent au minimum encore plus grotesques. Le film me semble quand même être mû par un sérieux indubitable, or les acteurs ou le surréalisme des péripéties (les passagers du train qui partent tous en voiture, les insignifiants et consternants problèmes conjugaux des héros en pleine Apocalypse, Walhberg qui parle à la plante...) flinguent totalement cette construction. C'est juste... pas bon, quoi. Ça ne marche pas. Il n'y a aucune implication émotionnelle et on en vient à se fendre la poire. Et Shyamalan enchaîne pendant ce temps les trucs les plus éculés dans un manque d'inspiration patent (putain mais cette fin...).
Je suis très partagé sur la réalisation. Il y a de bonnes idées, une certaine force tranquille mais efficace qui rend percutantes et glaçantes, sans chichis, certaines mises en scène de suicides. D'un autre côté le film ne se déleste pas d'une esthétique très cheap qui combinée à certains cadrages grossiers donne l'impression d'être face à une série B relativement quelconque, un téléfilm de luxe.
Reste donc un postulat prometteur, certaines images fortes. Phénomènes est par bien des aspects un film anti-conventionnel mais la manière dont il est exécuté est problématique, au mieux parce qu'elle obscurcit par des choix désastreux les intentions narratives du cinéaste, au pire parce qu'elle rend nanardesque une trame qui pourtant était pas mal du tout sur le papier.
Il aurait fallu le Carpenter ou le Romero de la grande époque pour filmer cette apocalypse invisible. Ces plans sur les arbres qui s'agitent au gré du vent ont quand même loin d'avoir la force du brouillard de The Fog et l'ambiance de fin du monde version Shyamalan se rapproche plus d'un petit thriller fauché que de l'implacabilité terrible de The Crazies (cité ouvertement avec les deux petites vieilles qui font du tricot avec leur masque à gaz).