Nosferatu (Werner Herzog - 1979)

Rubrique consacrée au cinéma et aux films tournés avant 1980...

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tronche de cuir
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Messagepar tronche de cuir » 8 août 06, 12:27

Truffaut Chocolat a écrit :Découvert ce soir.

Une séance d’hypnose dont seuls les plus grands cinéastes sont capables. Il y a bien quelques coups de mou, mais la grâce infinie dont fait preuve Herzog au détour d’un plan, d’un mouvement de caméra ou d’un morceau de musique emporte tout. Le mélange d’éclairages très travaillés en intérieurs, avec un rythme parfois « faux » et exagérément lent dans la direction d’acteurs (quand Nosfertatu rentre dans la chambre de Jonathan puis celle de Lucy) ressuscite la croyance en un cinéma primitif, contredite par un certain naturalisme dans la texture même des choses (lumières, décors, éléments naturels, visages), font de ce Nosferatu un film étrange, unique et précieux. Et pour ne rien gâcher, le plan final est sublime.

Si je n'avais qu'une image à retenir, ce serait Lucy et Jonathan, réunis sur plage, où le sable, la mer et le ciel ne semblent faire qu'un. Plus j'y repense et plus je trouve ce film sublime !




+ 10 :wink:

Un film exceptionnel !!!

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-Kaonashi Yupa-
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Messagepar -Kaonashi Yupa- » 20 août 06, 21:10

Pas revu depuis le passage sur Arte (cf mon message plus haut). Très envie de le revoir.
Si je me souviens bien, Herzog utilise magnifiquement la musique, en particulier l'ouverture de L'Or du Rhin. À l'époque, ça m'avait déjà marqué, sans que je sache ce qu'était ce morceau.
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Messagepar » 20 août 06, 22:12

Au final, est-ce qu'une sortie DVD française est prévue ? Pas mal de Herzog sont sortis, mais j'ai l'impression que pour Nosferatu, on peut encore se brosser.

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frédéric
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Messagepar frédéric » 20 août 06, 22:50

Pas revu depuis longtemps, mais j'ai le souvenir d'un film pas inintéressant, mais beaucoup trop long et lent.
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Demi-Lune
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Re: Nosferatu (Werner Herzog, 1979)

Messagepar Demi-Lune » 7 oct. 11, 19:11

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Un film magnifique ! Je n'ai pas encore vu en entier le classique de Murnau (c'est l'occasion ou jamais, maintenant) mais l’œuvre de Herzog est en soi remarquable. Si Herzog reprend plutôt fidèlement la trame de Bram Stoker, et s'il reprend tout un pan de l'imagerie gothique développée par Murnau (de l'apparence physique de Dracula à certains plans célèbres), le réalisateur allemand imprime une véritable identité à ce "remake". Une identité profondément et fondamentalement européenne. Herzog convoque l'essence géographique de l'Europe de l'Est et centrale (des étendues verdoyantes de montagnes embrumées, des gorges ruisselantes de tourbillons, le silence, les hameaux perdus de Transylvains isolés...) et imprime sans esthétisation la beauté de son atmosphère à son film, qui se veut contemplatif, très porté sur la puissance de la nature, son cours incoercible (visuellement, l'homme est toujours écrasé, dominé par une immensité paysagère qui le rend humble), et l'idée du cycle.

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Cette idée de cycle, qui traverse tout le film, trouve sa plus belle démonstration dans la surprenante conclusion donnée à l'histoire. Mais elle sous-tend aussi la prégnance extrême du sentiment d'agonie, puis de mort, qui donne à Nosferatu fantôme de la nuit, son goût et son allure si funèbres. Les maquillages volontairement blafards des acteurs renvoient à la fragilité et l'éphémérité de la vie, dont le cycle naturel est à la fois validé (omniprésence d'une Mort toute-triomphante avec la peste, les momies, les rats, les cercueils, les tombes) et dynamité par l'irrationnel (le vampire, explicitement présenté comme un mort-vivant, donc ni l'un ni l'autre).
La variation de Herzog transpire ainsi un étrange mélange de dégoût, d'angoisse et de fascination pour la Mort. Le réalisateur déroule tout un cortège visuel de symboles lugubres, mais avec une froideur et une lenteur atones (l'interprétation d'Adjani, sur laquelle je vais revenir, va clairement dans ce sens), qui concourent à créer une curieuse ambiance ambivalente - les acteurs tous blanchâtres et amorphes essayant d'échapper à la menace, sans toutefois paraître se débattre réellement, comme s'ils étaient attirés, par une pulsion de mort, vers les bras tendus de l'au-delà. L'apparence et le jeu de Klaus Kinski (excellent), en vampire, vont aussi dans ce sens, entre effroi, terreur, et, étrangement, magnétisme hypnotique.

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Deux éléments synthétisent à leur façon cette démarche.
La musique de Popol Vuh, d'une part, d'une grande noirceur (aaah, le "Brüder des Schattens"!) mais aussi, étrangement, d'une grande douceur.
La Mina d'Isabelle Adjani, d'autre part : apathique et livide à en être fantomatique, écarquillant ses yeux cernés de noir comme une actrice du muet, cheveux de jais et peau laiteuse, elle incarne quelque chose de l'ordre du fantasme gothique féminin et semble porter en elle, comme un cancer refoulé, cette attirance vers la nuit, dont elle cauchemarde mais qui, comme dans tout bon film de vampire qui se respecte, possède une grande force attractive érotique (cf. la scène où Kinski la caresse et comment elle l'incite, presque affectueusement, à se repaître de sa gorge).
Cette attirance pour la nuit, pour les légendes, pour l'extraordinaire, est également caractéristique de l'européanité profonde de ce remake. De l'Europe de l'Est et centrale, en effet, Herzog tire aussi ce qui est la voûte culturelle de son film : le courant romantique allemand (Deutsche Romantik) de la première moitié du XIXe siècle dont l'esprit, aussi bien dans des considérations dramatiques que formelles, imprègne fortement l'ensemble. On peut trouver des résonances de la redécouverte du Moyen Age par ce courant dans le film de Herzog. Cette philosophie particulière envers la Mort, repoussante mais pas nécessairement horrifiante, peut être mise en parallèle du phénomène tardo-médiéval du macabre, fascination pour le cadavre ou le décharné, déclinée dans les arts et dans la vie quotidienne.
Non occultée, la Mort se trouve représentée en triomphe, mais moins pour terrifier que pour apporter une leçon d'humilité aux hommes, auxquels elle vient rappeler leur vanité. Le motif pictural des Trois morts et des Trois vifs (ou la rencontre imagée entre des vivants et des cadavres décomposés) accouche d'une vérité - "nous étions ce que vous êtes, vous serez ce que nous sommes" - porteuse d'une notion de cycle qui est totalement reprise par Herzog. Dans ce phénomène médiéval du macabre, la Mort est vue comme faisant partie intégrante d'un cycle vital, et dans les représentations enluminées ou peintes, n'est pas déconnectée du monde des vivants (cf. la danse macabre). Ce qui nous renvoie largement à la philosophie du film de Herzog, qui se lit, à l'instar de fresques médiévales évoquant le "Triomphe de la Mort", comme une Vanité, une intense allégorie sur le memento mori.

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A gauche, fresque du "Triomphe de la Mort" de Clusone (Italie, XVe siècle) ; la pendule de Dracula, avec son crâne, ses squelettes sculptés et sa Faucheuse qui effectue son ballet, condense presque tout l'esprit du film.

Volontairement, les teints des humains et du vampire se confondent, la Faucheuse plane indistinctement pour s'abattre finalement dans des légions de rats pestiférés: vie et mort cohabitent dans une ambiance funeste dans Nosferatu. L'importance accordée à la peste, dans le film, comme phénomène apocalyptique, accrédite d'ailleurs la passerelle spirituelle avec le Moyen Age.
Mais du courant romantique allemand, Herzog emprunte également le volet sentimental. Exacerbation des sentiments et tourments de l'âme guident les destinées des personnages de Bram Stoker, que Herzog déplace dans la ville très germanique de Wismar. Son architecture ordonnée, et ses canaux tranquilles, confortent le décalage entre la propreté saine de la civilisation et la putréfaction glacée promise par le comte Dracula. Herzog cale en outre le rythme de son film sur la lenteur quasi léthargique de celui qui meut son vampire. Tout paraît continuellement "suspendu", comme si le temps s'était dilué. En cela, le film peut éventuellement rebuter, mais il offre vraiment une curieuse expérience, proche de l'hypnose ou du mauvais rêve.

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Conte macabre d'une beauté morbide, presque hanté, le Nosferatu de Herzog est un grand film sur l'inéluctabilité de notre condition ainsi qu'une puissante œuvre d'atmosphère et de mystère, qui peut plonger le spectateur, s'il se laisse guider dans ce voyage cafardeux, dans une étrange mélancolie.


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Mr-Orange
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Re: Nosferatu (Werner Herzog - 1979)

Messagepar Mr-Orange » 25 juin 13, 13:53

Vous écrivez vraiment de très beaux papiers.
Mais concernant le film, je ne me rangerais pas tellement à l'enthousiasme général.


Il est difficile de me faire un avis sur ce film. Cet opéra baroque est un hommage ultra-fidèle, une relecture plan par plan, idée par idée à la symphonie expressionniste de Murnau. Les deux sont le même film, mais sous un courant artistique différent.
Entendons-nous bien, le film d'Herzog est parfait objectivement. Des plans sublimes, une photographie envoûtante, une plastique superbe (l'une des plus belles que j'ai vu avec L'Etrange Affaire Angelica de Oliveira).
Mais il y a un "mais". On est quand même loin de la saveur effrayante du film de 1922 qui lui était glaçant de peur par son ton suggéré et humble. Il provoquait avec modestie une peur savoureuse et inégalable dans son style, une peur qu'on adore. La version baroque et qui flirte parfois très légèrement avec le gothique est déja beaucoup plus démonstratif et cela perd un peu de charme. Et puis l'absence de paroles dans le premier film contribuait beaucoup à l'ambiance glaçante, alors que le personnage de Klaus Kinski et ses discours le rendent bien trop ambigu dans la version des seventies. Le film d'Herzog n'est donc quand même pas à la hauteur de la Symphonie de Grauens qui est un de mes films préférés. En gros, pour moi le problème c'est que le film est très lent (ce n'est pas un défaut en soi et ça va beaucoup en faveur de l'hypnose du film) et, quand on a vu le Nosferatu de Murnau, on sait à quoi s'attendre puisque ces deux films vont dans le même sens avec des scènes identiques (si on excepte la scène finale) et donc ça peut devenir lassant.
Puis Isabelle Adjani, une actrice que j'apprécie beaucoup habituellement, est un peu fade ici.
Mais ces plans, mon dieu. D'une beauté sans égale, à vous couper le souffle. Et une fin étonnante, sarcastique, qui est la seule véritable scène qui se détache du Murnau.
Nouveau sur ce site.

mannhunter
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Re: Nosferatu (Werner Herzog - 1979)

Messagepar mannhunter » 15 janv. 17, 19:04

Mr-Orange a écrit :En gros, pour moi le problème c'est que le film est très lent (ce n'est pas un défaut en soi et ça va beaucoup en faveur de l'hypnose du film) et, quand on a vu le Nosferatu de Murnau, on sait à quoi s'attendre puisque ces deux films vont dans le même sens avec des scènes identiques (si on excepte la scène finale) et donc ça peut devenir lassant.
Puis Isabelle Adjani, une actrice que j'apprécie beaucoup habituellement, est un peu fade ici.
Une fin étonnante, sarcastique, qui est la seule véritable scène qui se détache du Murnau.


Bien apprécié dans son ensemble pour son étrange ambiance contemplative, la musique, les fulgurances visuelles après effectivement un rythme très lent et un statisme général qui peuvent un peu rebuter (pas fan non plus de Topor alors que Kinski est idéal dans le rôle)