Robert Siodmak (1900-1973)

Rubrique consacrée au cinéma et aux films tournés avant 1980.

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Demi-Lune
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Re: Robert Siodmak (1900-1973)

Messagepar Demi-Lune » 1 nov. 10, 16:44

Si tu ne le connais pas encore, Julien, je rajouterais pour ma part cet excellent film noir qu'est Criss Cross (1949), qui présente quelques parallèles avec Les Tueurs mais qui propose un finale plus... surprenant, on va dire. Les deux films fonctionnent presque comme une sorte de diptyque et se situent, en ce qui me concerne, dans le haut du panier du genre. L'édition Carlotta du film est, en plus, très réussie.

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Re: Robert Siodmak (1900-1973)

Messagepar Watkinssien » 1 nov. 10, 17:42

Demi-Lune a écrit :Si tu ne le connais pas encore, Julien, je rajouterais pour ma part cet excellent film noir qu'est Criss Cross (1949), qui présente quelques parallèles avec Les Tueurs mais qui propose un finale plus... surprenant, on va dire. Les deux films fonctionnent presque comme une sorte de diptyque et se situent, en ce qui me concerne, dans le haut du panier du genre. L'édition Carlotta du film est, en plus, très réussie.

Je plussoie en ce qui concerne Criss Cross, pour moi le plus beau film de Siodmak juste derrière Les Tueurs !
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Julien Léonard
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Re: Robert Siodmak (1900-1973)

Messagepar Julien Léonard » 1 nov. 10, 18:09

Merci à vous deux. C'est noté ! :wink:
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Re: Robert Siodmak (1900-1973)

Messagepar Federico » 1 nov. 10, 21:52

Je viens de jeter un oeil sur la filmo de Siodmak. Je n'ai vu qu'une petite vingtaine des films de ce grand réalisateur mais je crois que celui que je mettrais au-dessus du lot... c'est le tout premier, Les hommes le dimanche, qu'il co-réalisa avec Zinnemann, Wilder, Ulmer et son frère Curt. Je l'ai vu il y a longtemps mais il m'avait estomaqué par son naturel et sa liberté quasi-documentaires. J'en avais vite oublié qu'il datait de 1930 et était muet tant nombre de films des décennies suivantes peuvent paraître factices et guindés en comparaison. Même impression en découvrant à la même époque le Berlin Alexanderplatz de Phil Jutzi. Avant les abominables années brunes, le cinéma allemand avait décidément un gros temps d'avance sur les autres.

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Re: Robert Siodmak (1900-1973)

Messagepar Père Jules » 9 nov. 10, 23:03

Phantom Lady (1944)

Phantom Lady annonce Les tueurs et Criss Cross, les meilleurs films de Siodmak. L’influence de l’expressionnisme allemand est partout visible, le réalisateur étant bien aidé en cela par ses origines bien entendu et par l’admirable travail du chef opérateur Woody Bredell. Le film dont le scénario tient sur un bout de papier à cigarette brille avant tout par l’ambiance poisseuse et pesante qui émane de la ville. Comment ne pas tomber en admiration devant la séquence où Kansas persécute un des témoins clé de l’affaire, le barman. Il y a du Hitchcock là-dedans (la scène du métro particulièrement). C’est sans aucun doute le sommet du film si bien que, par la suite, il me semble que Phantom Lady a du mal à tenir la distance. L’enquête qui se poursuit se veut angoissante mais n’est finalement qu’une succession de moments attendus. Reste un film noir solidement maitrisé et la beauté d’Ella Raines. C’est bien assez pour en sortir satisfait.

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Re: Robert Siodmak (1900-1973)

Messagepar Music Man » 25 déc. 10, 22:14

BRULANT SECRET (Brennendes Geheimnis) de Robert SIODMAK – 1933
Avec Willi FORST et Hilde WAGENER

Adaptation du roman de Stefan Zweig : un coureur automobile (et coureur tout court) utilise un jeune garçon pour mieux draguer sa maman. Heurté par la découverte de la liaison de sa mère et la trahison de son prétendu ami, le jeune garçon fait un apprentissage amer de la vie d’adulte.

Juste avant de quitter l’Allemagne, Siodmak a réalisé avec une infinie délicatesse, ce très beau film sur le passage de l’enfance à l’âge adulte. Les désillusions de l’enfant sont décrites avec tact et beaucoup de vraisemblance pour un sujet très rarement évoqué dans les années 30. l’élégant Willi Forst incarne avec beaucoup de talent et de naturel le séducteur impénitent (il deviendra ensuite un brillant réalisateur). C’est touchant sans jamais être racoleur : de l’habile stratagème de Don Juan pour séduire la jolie maman, des remarques du cocasse petit groom qui semble assez aguerri aux turpitudes de certains adultes, de la tristesse du gamin qui perd à la fois son héros et ses rêves de gosses (au passage, une belle séquence onirique et expressionniste où l’enfant imagine le bellâtre en train de chanter son couplet romantique de façon menaçante), de la belle complicité entre le fils et sa maman, le film est vraiment une réussite en son genre et une oeuvre majeure de la carrière de Siodmak qui passera hélas inaperçue…
Le film sera en effet interdit par les nazis tout juste après sa sortie en raison de l’audace du sujet et de la participation de nombreux artistes juifs à ce film.

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Re: Robert Siodmak (1900-1973)

Messagepar Demi-Lune » 14 août 11, 11:13

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Double énigme (1946)

Le pitch du film m'a rappelé une excellente nouvelle de la collection Alfred Hitchcock présente : Histoires à [...] que j'avais lu quand j'étais gosse. Un crime et deux jumeaux. Lequel est coupable ? Mon anecdote a l'air inutile comme ça, mais elle vise en fait à mettre le doigt sur une partie des reproches que je vais tenir à l'égard de Double énigme. En effet, je trouve que nous sommes en présence d'un postulat fort passionnant sur le papier mais dont la traduction à l'écran n'est que lointainement intéressante. Au bout d'une vingtaine de minutes, Siodmak évacue assez rapidement la direction strictement policière que son histoire aurait pu embrasser, pour se focaliser sur une étude psychanalytique dont le cinéma américain de l'époque était alors assez friand. C'est une tournure que l'on peut respecter (voire même saluer car avec sa musique dédramatisante, son inspecteur pataud et ses pointes d'humour complètement hors sujet, le ver était déjà dans le fruit), mais en l'état, elle ne suscite pas chez moi un fol enthousiasme. L'écriture scénaristique demeure en effet très prévisible dans son déroulement, avec tout son cortège de lieux communs sur la psychanalyse qui enferment le film dans une posture très schématique, pour ne pas dire grossière. L'énigme qui entoure les deux jumelles crée un vague suspense, mais ce qui leur est connexe (notamment la relation avec le psychiatre) résulte d'une écriture peu approfondie, comme si, passé le coup de génie de l'idée initiale enrichie par une fascinante métaphore sur la dualité, le scénariste n'avait plus su quoi faire et avait bricolé son histoire au petit bonheur la chance, à coup de symbolisme attendu, de dialogues sentencieux et de romance de bas étage. Double énigme est un film qui manque de rigueur et de consistance, c'est un film noir sans noirceur, c'est un film tout simplement pépère. La réalisation de Siodmak conforte assez mon sentiment. En soi elle est efficace, nantie d'une superbe photographie, et constitue un véritable tour de force technique qui impressionne encore durablement aujourd'hui. Je me suis plusieurs fois demandé comment ils avaient fait le trucage, preuve que le travail conserve toute sa solidité. C'est vraiment exceptionnel ! Pour autant, sur des matériaux psychanalytiques que l'on pourrait relativement rapprocher dans leur superficialité variable, Siodmak n'a pas la capacité de sublimation de Hitchcock qui, grâce à des images mentales très fortes, profondément évocatrices, élève son œuvre vers de tous autres sommets. Double énigme n'a ni le pouvoir visuel et substantiel de la scène surréaliste de rêve de Spellbound et encore moins celui de la fascination fétichiste pour la femme instable de Marnie. Les métaphores formelles de Siodmak restent classiquement cantonnées à des jeux de miroirs ou à des oppositions vestimentaires qui appuient visuellement le manichéisme de son étude psychologique. Par conséquent, son film s'apparente pour moi à une belle occasion manquée : peu subtil, peu prenant... il faut tout le talent d'Olivia de Havilland dans ce stupéfiant double rôle pour conserver l'intérêt du spectateur qui, s'il veut vraiment voir un chef-d'oeuvre vertigineux sur la gémellité, se tournera derechef vers le dérangeant et génial Faux-Semblants de David Cronenberg (1988).
De Siodmak, je préfère largement Les Tueurs et Criss Cross.

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Re: Robert Siodmak (1900-1973)

Messagepar Music Man » 9 sept. 11, 20:57

DOROTHEA, LA FILLE DU PASTEUR (Dorothea Angermann) de Robert SIODMAK - 1958
avec Ruth LEUWERIK

Dorothea Angermann, fille de pasteur, est violée par le chef cuisinier du restaurant dans lequel elle travaille . Lorsque son père apprend que sa fille est enceinte, il oblige cette dernière à épouser le père de l'enfant qui se révèle vite violent et alcoolique…

Comme beaucoup de ses compatriotes ayant fui l’Allemagne nazie en 1933, Robert Siodmak est revenu dans son pays d’origine dans les années 50, mais sans beaucoup de succès ni critique, ni public.
On reconnaît la patte du réalisateur des Tueurs dans ce drame très sombre qui raconte les vicissitudes de la pauvre fille d’un pasteur autoritaire, dont la vie devient un véritable enfer par la faute de son père.
Le puritanisme dans lequel elle est élevée depuis sa plus tendre enfance va finalement se révéler une croix bien difficile à porter. Le film (qui fut à l’époque un échec cuisant) est assez décevant surtout dans son ennuyeuse première partie qui traîne en longueur sans proposer pourtant de portrait psychologique suffisamment fouillé de cette fille dominée par son père.
En revanche, après l’infortuné mariage de Dorothéa, le film, qui prend alors une tournure très noire, revêt davantage d’intérêt : les scènes de bagarre entre les époux et surtout du décès du mari, sous l’œil indifférent d’un voisin sont dures et éprouvantes. Hambourg nocturne, sa triste gare et la bande de copains qui noie son oisiveté dans l’alcool composent un décor réaliste et déprimant de cette chronique bien noire, qui brille sporadiquement par quelques moments forts et l’excellente interprétation de Ruth Leuwerik, la vedette de la Famille Trapp (bien que trop âgée pour le rôle).
Contrairement à ce que prétend une biographie du cinéaste, la prestation de l’actrice m’a paru plus que satisfaisante.

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Re: Robert Siodmak (1900-1973)

Messagepar EddieBartlett » 28 déc. 11, 19:57

"Les SS frappent la nuit" ou "La nuit quand le diable venait" (1957)

Plutôt un bon film de Siodmak qui se suit avec plaisir, même si le rythme est parfois un peu indolent et nuit à l'aspect "thriller tendu".
Un tueur en série dans l’Allemagne nazie. Voilà un thème de film rarement traité au cinéma (le seul exemple que je connais et qui s’en rapproche est « La nuit des généraux » d’Anatole Litvak. « M le Maudit » quant à lui se passait avant la prise de pouvoir par les nazis).

Siodmak s’est beaucoup battu pour faire ce film après son retour en Allemagne dans les années 50. On le comprend. Il faut dire que cette histoire de tueur de femmes (tirée d’un fait-divers authentique à Berlin durant les années 30) dans une société nazie elle-même meurtrière de masse est sacrément accrocheuse.

Bon, Siodmak n'est pas Fritz Lang c'est sûr, mais le métier parle dans la mise en scène et la direction d'acteurs. Un film à découvrir donc.
That's my steak, Valance...

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Re: Robert Siodmak (1900-1973)

Messagepar Music Man » 8 avr. 12, 22:29

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L’AFFAIRE NINA B (Affäre Nina B.)de Robert SIODMAK – France/Allemagne – 1961
Avec Pierre BRASSEUR, Nadja TILLER, Walter GILLER, Charles REGNIER

Les célébrités de la politique, de la finance et du show-biz viennent rendre un dernier hommage à Michel Maria Berrera, un homme d'affaires célèbre qui vient de mourir. Dans l'assistance, on note la présence de la veuve de Berrera, Nina, et de Holden, son chauffeur personnel. Celui-ci se souvient. Alors qu'il sortait de prison, il a été embauché par Berrera, qui lui a offert son amitié et une place de chauffeur en échange d'une dévotion aveugle.

Un film policier assez glauque et pas très convaincant où Siodmak nous raconte les mystérieuses relations entre différents personnages liés par de troublants secrets (des révélations sur d’anciens criminels nazis) utilisés par des maîtres chanteurs : c’est plutôt confus. Franchement, j’ai eu du mal à cerner le sujet, en m’interrogeant notamment sur le personnage interprété par Walter Giller et son intégrité, son rôle exact dans cette histoire. Finalement, ces « mystères » pas vraiment palpitant finissent par dérouter. Heureusement, on reconnait le savoir-faire et le talent du cinéaste dans certains passages : comme la voiture poursuivant en pleine forêt un des mystérieux personnages à la recherche des documents secrets ou encore la finale étonnante sur fond de réveillon de Noël tonitruant avec la mort violente de l’insondable Mr B (Pierre Brasseur, très bon d’ailleurs). Un film embrouillé au message somme toute assez inquiétant sur la société allemande du début des années 60.

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Re: Robert Siodmak (1900-1973)

Messagepar AtCloseRange » 21 juin 12, 12:13

The Spiral Staircase 1947)
Je rejoins l'avis de Tavernier qui trouve sa réputation de classique usurpée. Alors évidemment, Siodmak sait y faire pour créer l'atmosphère (entre Hitchcock et Tourneur - on y retrouve d'ailleurs Kent Smith) et certains choix comme les gros plans sur l'oeil du tueur sont assez brillants (de même que la scène de rêve) mais je ne peux pas passer outre un scénario insipide aux personnages sous-écrits (les comédiens masculins n'aident pas beaucoup).
Pour reprendre la comparaison avec Tourneur, The Leopard Man est un exercice de style total sur la terreur mais assumé jusqu'au bout un peu comme le peut l'être un giallo comme 6 Femmes pour l'Assassin.
ici, les quelques idées visuelles et la photo ne suffisent pas à soutenir l'intérêt d'un film entre 2 eaux, mi exercice de style, mi enquête à la Agatha Christie (vaseuse, l'enquête).
Une déception venant de Siodmak. Dans un genre proche, je trouve Phantom Lady autrement plus réussi.
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Re: Robert Siodmak (1900-1973)

Messagepar AtCloseRange » 24 juin 12, 18:43

The Strange Affair of Uncle Harry (1945)
On continue dans la découverte de quelqus films noirs de Siodmak. On est ici éloigné des recherches formelles et d'atmosphère de The Spiral Staircase et Siodmak se fait ici plus discret s'appuyant sur un scénario plutôt bien fichu (tiré d'une pièce) autour de George Sanders (très bien comme d'habitude dans un registre amoureux un peu inhabituel) coincé entre sa soeur jalouse et sa petite amie (la toujours charmante Ella Raines).
Quel dommage que les contraintes du code Hayes (c'est en tout cas ce que j'ai lu) ait poussé Siodmak à ajouter une fin lamentable qui tombe comme un cheveu sur la soupe et nous laisse sur une note plutôt amère.
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Re: Robert Siodmak (1900-1973)

Messagepar Tommy Udo » 17 sept. 12, 21:51

En faisant un tour sur Amazon.de, je suis tombé sur ce DVD pas très cher (11,99 euros) du film LES HOMMES LE DIMANCHE.
Apparemment il y a des stf.

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Est-ce qu'un forumeur possède cette édition DVD ?

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Re: Robert Siodmak (1900-1973)

Messagepar Profondo Rosso » 23 oct. 12, 02:43

Double énigme (1946)

Une jeune femme est accusée du meurtre d'un médecin : on l'a vue près du lieu du crime au moment où celui-ci a été commis, et pourtant elle a un alibi indiscutable. La police découvre, en se rendant chez elle, la présence de sœurs jumelles, aucune n'avouant ni ne dénonçant l'autre. L’enquête tourne court, la procédure avorte et les deux sœurs sont remises en liberté. Un lieutenant de police arrive à convaincre un psychiatre (passionné par ce cas et amoureux de l’une des deux jeunes femmes) de l’aider à déterminer, au péril de sa vie, qui est la meurtrière.

En cette année 1946 Robert Siodmak s'installe au sommet d'Hollywood en réalisant coup sur coup Les Tueurs et Double Enigme. Les deux films le pose en nouveau maître du film noir (Phantom Lady en 1944 avait déjà annoncé cette progression) où pour le premier il contribue à cet onirisme tortueux associé au genre,à cette fatalité dans sa narration en flashback tout en créant la femme fatale ultime (Ava Gardner) et pour le second il introduit (avec d'autres œuvres comme le Spellbound d'Hitchcock) cette dimension la psychanalyse qui inondera le film criminel dans les années à venir. Le scénario de Nunnaly Johnson adapte d'une histoire de l'écrivain français réfugié à Hollywood Vladimir Pozner, Johnson exploitant à son tour cette veine psychanalytique quelques années plus tard une fois passé à la réalisation sur Les Trois Visages d'Ève .


Dark Mirror est avec Sœurs de sang de Brian de Palma et Faux-semblants de David Cronenberg le film le plus abouti sur le thème de la gémellité. L'argument criminel et le suspense est bien sûr le meilleur moyen d'exploiter et de rendre excitant les problématiques et les troubles associés à cet état et Siodmak en joue à plein dès son introduction nocturne où l'on découvre ce cadavre poignardé en plein cœur, puis l'impasse de l'enquête jusqu'à la découverte des deux suspectes en la personne des jumelles Ruth et Terry Collins (Olivia De Havilland). Finalement hormis cette entrée en matière et la conclusion, Siodmak se déleste de tous les effets de mise en scène les plus marqués du film noir (photo ténébreuse, narration alambiquées, plan-séquences, ambiance urbaine oppressante soit tout ce qui fait le sel des Tueurs justement) pour une sobriété visuelle et narrative surprenante. A l'image des deux imperturbables jumelles dissimulant une criminelle, la réalité du film doit sembler tout aussi normale et sobre, le dérèglement n'intervenant progressivement que par touches savamment dosées. L'urgence du film policier laisse donc place à une approche essentiellement psychologique où le psychiatre incarné par Lew Ayres apprivoise les deux sœurs le temps d'une série de test, les manipule plus ou moins volontairement en séduisant l'une et éveillant la jalousie de l'autre pour découvrir laquelle dissimule la folie meurtrière.

Olivia de Havilland libérée des rôles stéréotypées de la Warner de laquelle elle a pu s'échapper après un rude combat juridique laisse ici éclater tout son intensité dramatique et la versatilité de son jeu. Elle nous perd dans la complexité de la relation entre la douce Ruth et la manipulatrice Terry où la bienveillance qu'on associe à l'actrice (la gentille Mélanie d'Autant en emporte le vent la suivra toujours) perturbée par un malaise et une ambiguïté nouvelle. Techniquement la prouesse reste stupéfiante avec les nombreuses scènes dédoublant Olivia de Havilland dans le cadre d'un même plan, Siodmak ayant fait appel à Eugen Schüfftan ancien magicien de la UFA installé à Hollywood et responsable des effets visuels les plus impressionnants des Nibelungen (924) et Metropolis (1927) qui ne sera pourtant pas crédité au générique. Le procédé de collage grossier sur un film en couleur est indiscernable avec l'usage du noir et blanc et l'illusion est encore intacte aujourd'hui.

Siodmak use de ces artifices de manières alternativement spectaculaire mais toujours à bon escient (les deux sœurs se réconfortant et s'enlaçant avec le visage dédoublé de Olivia de Havilland) ou de manière plus subtile en les confondants par leur gestuelle, silhouette dans des plans d'ensemble les montrant de profil, impossible à distinguer. Le bien et le mal arborent un même visage que seule la psychanalyse saura différencier avec un scénario convoquant des méthodes encore peu connues du grand public à l'époque comme le test de Rorschach. Lorsque les dissensions naissent alors entre les jumelles, Siodmak convoque progressivement divers symboles pour nous perdre et nous guider à la fois. L'omniprésence des miroirs dont les reflets isolent ou confondent les jumelles crée un malaise constant, tout comme les conversations entre elles dont les éclairages tout d'abord sobre nous perde sur qui est qui avant de baigner la plus malfaisante dans les ténèbres. Autre grand tour de force de Siodmak, réussir à maintenir la tension jusqu'au bout alors que la nature de la coupable ne fait plus aucun doute dans les derniers instant. Même le happy-end sans fioriture laisse le doute avec un sourire final encore trop chaleureux pour être honnête d'Olivia de Havilland alors que l'intrigue est résolue. Beau tour de force de Siodmak qui aura suffisamment manipulé le spectateur pour le laisser sans repères. 5/6

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Re: Robert Siodmak (1900-1973)

Messagepar Demi-Lune » 24 nov. 12, 21:07

Père Jules a écrit :Phantom Lady (1944)

Phantom Lady annonce Les tueurs et Criss Cross, les meilleurs films de Siodmak. L’influence de l’expressionnisme allemand est partout visible, le réalisateur étant bien aidé en cela par ses origines bien entendu et par l’admirable travail du chef opérateur Woody Bredell. Le film dont le scénario tient sur un bout de papier à cigarette brille avant tout par l’ambiance poisseuse et pesante qui émane de la ville. Comment ne pas tomber en admiration devant la séquence où Kansas persécute un des témoins clé de l’affaire, le barman. Il y a du Hitchcock là-dedans (la scène du métro particulièrement). C’est sans aucun doute le sommet du film si bien que, par la suite, il me semble que Phantom Lady a du mal à tenir la distance. L’enquête qui se poursuit se veut angoissante mais n’est finalement qu’une succession de moments attendus. Reste un film noir solidement maitrisé et la beauté d’Ella Raines. C’est bien assez pour en sortir satisfait.

Plussin cousin. Je suis même peut-être plus enthousiaste que toi, pour le coup. Phantom Lady est une nouvelle confirmation à mes yeux de ce que Siodmak est un maître incontesté du film noir. L'histoire ménage quelques variations intéressantes : la femme fatale se volatilise dès le début du film, l'enquêteur est une femme... Le travail esthétique est de tout premier ordre : les effets de lumière, les contrastes, représentent en matière formelle tout ce que j'aime dans le genre. Quant à la réalisation de Siodmak, elle est d'une fluidité constante. L'évidence du montage, notamment, culmine lors de deux séquences d'anthologie: Ella Raines qui intimide le barman par sa seule présence têtue et impassible, suivie d'une filature hitchcockienne dans les rues de nuit jusqu'à une station de métro ; et la fameuse scène de la batterie, petit sommet de suggestion érotique comique (la tronche d'Elisha Cook :mrgreen: ). C'est vrai que la suite du film souffre sans doute de ne pas posséder de scène aussi forte que celles-ci, mais l'intrigue reste bien conduite grâce à la classe de l'ensemble, Ella Raines en tête. :oops: J'aime bien son sourire final marqué par le bonheur... un happy-end joliment troussé.