Série noire (Alain Corneau - 1979)

Rubrique consacrée au cinéma et aux films tournés avant 1980...

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Nestor Almendros
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Re: Série noire (Alain Corneau - 1979)

Messagepar Nestor Almendros » 11 nov. 10, 13:51

Pour les curieux de Patrick Dewaere, vous pouvez consulter le topic qui lui est consacré :wink:

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Demi-Lune
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Re: Série noire (Alain Corneau - 1979)

Messagepar Demi-Lune » 27 juil. 11, 11:34

SPOILERS. Enfin vu. Je ne crierai pas immédiatement au chef-d'oeuvre (une maturation est sans doute nécessaire pour un film comme Série noire), mais je suis néanmoins impressionné. Impressionné par l'atmosphère totalement plombante, sale, inextricable, désespérée, qui émane de cette grisaille environnante, et qui convoque l'esprit lourdement funèbre qui régissait déjà Police Python 357. Évidemment impressionné par la prestation totalement in-cro-ya-ble de Patrick Dewaere, entre fragilité, puissance et démesure. Totalement hypnotique. Et toujours authentique, jusque dans ses éclairs les plus hallucinés, jusqu'au malaise, décrit par Tavernier, de se sentir soi-même partie prenante du drame, d'être irrémédiablement entraîné, comme discrètement contaminé, par la spirale insoluble de Franck Poupart. On reste cramponné au moindre de ses gestes fébriles, à la moindre modulation de son phrasé. C'est magnifique. Probablement une des plus grandes prestations d'acteurs qu'il m'ait été donné de voir, en tout cas pour le cinéma français. Sur le coup, j'étais plus réservé quant à Marie Trintignant, avant de me dire que finalement, son mutisme et son regard triste apposaient une grande force à chacune de ses scènes et participaient clairement de l'atmosphère générale, pleine d'opacité.

Mes seules réserves, finalement, proviennent d'attentes que je me suis forgées tout seul - quand je reverrai le film, tout devrait s'imposer avec évidence. C'est-à-dire que je m'attendais à un monument de noirceur totale... un puits sans fond. C'est clair qu'on est loin de se marrer sur Série noire, que la mécanique colle à la peau comme une sangsue, mais le film permet cependant quelques trouées, en maniant un étrange humour décalé (le personnage de Bernard Blier), voire même, un certain optimisme romantique certes illusoire compte tenu des atrocités commises par le personnage principal, mais qui permet - à mes yeux, s'entend - de tempérer quelque peu les ténèbres du scénario. C'est d'ailleurs pour cela que j'ai été très légèrement frustré, sur le coup, par la conclusion... il y a une sorte d'ouverture. Vers quoi, on n'en sait rien, mais le film n'abandonne pas Dewaere au fond des abîmes. C'est un monstre, il a tué sa conjointe, il a perdu tout le pognon, mais il peut maintenant vivre pleinement l'amour partagé qu'il porte à Mona. En cela, il y a implicitement une promesse d'ouverture vers de nouveaux horizons, une lueur indistincte. De nouveaux horizons forcément terribles, mais "allégés" par la perspective tangible d'un amour réciproque.
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Nomorereasons
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Re: Série noire (Alain Corneau - 1979)

Messagepar Nomorereasons » 27 juil. 11, 12:07

Le bonheur hystérique de la fin de "Série noire" ne promet rien de spécialement bon, de mon point de vue.
Pour ce qui est de la noirceur, je pense qu'on t'a un peu sur-vendu le film (mettons que ce soit un tout petit peu moins drôle que "c'est arrivé près de chez vous" et "Buffet froid") il était de toute façon impossible qu'un acteur comme Dewaere puisse faire pencher un film d'un côté plus que d'un autre, et celui-ci est à son image: sur la corde raide.

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jacques 2
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Re: Série noire (Alain Corneau - 1979)

Messagepar jacques 2 » 27 juil. 11, 12:14

Pas au fond de l'abîme ?

Il a aussi tué son épouse, je le rappelle : compte tenu de cela et des inévitables conséquences, il n'a d'ailleurs déjà plus aucune raison de donner l'argent à Blier mais il a totalement perdu pied avec la réalité et c'est pour cela qu'il le donne quand même ...
Vous croyez qu'après cela, la théorie des dominos ne va pas s'appliquer ?
Et que la police ne va pas pas, via la nièce, remonter jusqu'à l'assassin de la tante et du complice ...
Comme le dit Blier, un "double meurtre parmi les plus stupides qui existent ..."
La fin du roman (écrit à la 1e personne) était, de mémoire, "je me suis jeté par la fenêtre" : métaphoriquement, c'est ce qu'il fait aussi dans le film ...

Non, d'ouverture il n'y a pas et, quant à l'humour, je n'en ai guère trouvé ou alots tellement noir que ce n'est pas un sourire qu'il engendre mais un rictus ...

Non, je le répète : le film le plus noir et le plus désepéré que je connaisse et dans mon top 10 personnel depuis sa découverte ... :wink:
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Nomorereasons
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Re: Série noire (Alain Corneau - 1979)

Messagepar Nomorereasons » 27 juil. 11, 12:18

jacques 2 a écrit :quant à l'humour, je n'en ai guère trouvé ou alots tellement noir que ce n'est pas un sourire qu'il engendre mais un rictus ...


Ce doit être une question d'échelle personnelle, et pour moi il n'y a pas de réelle noirceur sans humour, ni de réelle grandeur sans ridicule.

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Demi-Lune
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Re: Série noire (Alain Corneau - 1979)

Messagepar Demi-Lune » 27 juil. 11, 12:27

jacques 2 a écrit :Pas au fond de l'abîme ?

Il a aussi tué son épouse, je le rappelle : compte tenu de cela et des inévitables conséquences, il n'a d'ailleurs déjà plus aucune raison de donner l'argent à Blier mais il a totalement perdu pied avec la réalité et c'est pour cela qu'il le donne quand même ...
Vous croyez qu'après cela, la théorie des dominos ne va pas s'appliquer ?
Et que la police ne va pas pas, via la nièce, remonter jusqu'à l'assassin de la tante et du complice ...
Comme le dit Blier, un "double meurtre parmi les plus stupides qui existent ..."

C'est évident. Mais c'est une toile de fond de la conclusion. Un arrière-plan. En choisissant de conclure sur une réunion amoureuse, le film entrouvre à mon sens une porte. Il est indéniable que le personnage de Dewaere est perdu, mais le fait de conclure ainsi, par une embrassade passionnée, installe quand même une beauté romantique, et donc une certaine ambiguïté, un flottement, une incertitude. La logique commande que les deux amants soient tôt ou tard rattrapés pour leurs méfaits, mais la mise en scène, elle, allège cette perspective. Mais bon, comme je l'ai dit, la révision me fera sans nul doute adhérer définitivement à cette fin, qui, dans un sens comme dans l'autre, demeure tout à fait intéressante.

jacques2 a écrit :quant à l'humour, je n'en ai guère trouvé ou alots tellement noir que ce n'est pas un sourire qu'il engendre mais un rictus ...

Il n'y a rien de plus subjectif que la réceptivité face à l'humour, cependant, il me paraît difficile de ne pas voir une étrange drôlerie dans certaines mimiques de Dewaere, certaines répliques ou certaines scènes inattendues, comme celle où il balance des baffes nerveuses à Blier, qui ne bronche pas et reste même onctueux.

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Re: Série noire (Alain Corneau - 1979)

Messagepar jacques 2 » 27 juil. 11, 12:43

Question de sensibilité personnelle, c'est évident ... :)

Ce que tu appelles "embrassade passionnée" est certes touchant mais aussi tellement pathétique : "on n'a plus rien à craindre" ...
En tout cas, au delà de ces ressentis, on peut peut être convenir ensemble qu'il s'agit d'un immense film AMHA le meilleur d'Alain Corneau et la meilleure adaptation cinéma de Jim Thompson (et pourtant j'adore "les arnaqueurs" de Stephen Frears ...) :wink:

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julien
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Re: Série noire (Alain Corneau - 1979)

Messagepar julien » 27 juil. 11, 14:06

jacques 2 a écrit :Comme le dit Blier, un "double meurtre parmi les plus stupides qui existent ..."


"Deux meurtres parmi les plus débiles qu'on ait jamais commis."

Au passage on peut souligner l'excellente adaptation des dialogues par Georges Perec. Dommage d'ailleurs qu'il n'ait pas participé à d'autres films.

Demi-Lune a écrit :Il n'y a rien de plus subjectif que la réceptivité face à l'humour, cependant, il me paraît difficile de ne pas voir une étrange drôlerie dans certaines mimiques de Dewaere, certaines répliques ou certaines scènes inattendues, comme celle où il balance des baffes nerveuses à Blier, qui ne bronche pas et reste même onctueux.


Ce film est extrêmement drôle je trouve. Mais c'est du comique dans la noirceur. Tellement tragique qu'il en devient comique. Sans doute d'ailleurs le film le plus proche de l'univers de Céline qui mélangeait brillamment cette forme d'humour et de désespoir dans ses romans.
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Re: Série noire (Alain Corneau - 1979)

Messagepar jacques 2 » 27 juil. 11, 15:35

julien a écrit :
jacques 2 a écrit :Comme le dit Blier, un "double meurtre parmi les plus stupides qui existent ..."


"Deux meurtres parmi les plus débiles qu'on ait jamais commis."


Excuse la citation à l'a peu près mais je ne me fiais qu'à ma mémoire donc ... :oops:

En tout cas, c'était bien l'idée ... :wink:

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julien
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Re: Série noire (Alain Corneau - 1979)

Messagepar julien » 27 juil. 11, 15:48

Je suis allé vérifier autrement je me serais planté aussi. Pour ma part, je pensais que c'était "absurde" à la place de "débile". mais c'est vrai que débile fait une meilleure assonance. C'est vraiment du texte mitonné aux petits oignons de toute façon. On sent que chaque mot a été soupesé. D'ailleurs il me semble qu'à l'origine Corneau voulait faire pas mal d'improvisation avec le texte. C'est Dewaere qui a insisté pour que tout soit minutieusement écrit.
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Re: Série noire (Alain Corneau - 1979)

Messagepar Kevin95 » 28 juil. 11, 23:36

yaplusdsaisons a écrit :Le bonheur hystérique de la fin de "Série noire" ne promet rien de spécialement bon, de mon point de vue.


J'arrive dix plombes après la bataille mais je suis évidemment de l'avis de Yap, en précisant que cette fin n'inspire rien d'autre qu'un profond malaise car le spectateur sait avec conviction que ce moment de bonheur mis en scène par le personnage de Dewaere n'est que de courte durée. Je trouve cette fin géniale car elle est à la fois profondément touchante (on reste sur ces deux être à la dérive) et profondément cruelle car ironique pour Corneau qui la place avec une flot interrompu du noirceur. C'est à mes yeux un peu comme le regard de tendresse que Bonnie et Clyde se lance à la fin du film du même nom avant de se faire descendre comme du bétail, une pause que s'autorise un metteur en scène, une petite aparté où les sentiments sont convoqués dans un contexte qui en est dénué. Mais au final, c'est bien l'image de la perdition qui reste et non de cette furtive interlude romantique.

Je ne pense pas qu'on t'ai survendu la noirceur du film mais plus qu'on t'a mal vendu cette noirceur. Le film n'est pas noir, il est gris. D'un gris sale et prégnant, une couleur qui tache et qui symbolise ici une médiocrité asphyxiante et un gout de mort magnifiquement mis en scène par Corneau et qui hésitait déjà dans la littérature de Jim Thompson.
Les deux fléaux qui menacent l'humanité sont le désordre et l'ordre. La corruption me dégoûte, la vertu me donne le frisson. (Michel Audiard)

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Re: Série noire (Alain Corneau - 1979)

Messagepar Bogus » 28 juil. 14, 23:52

Découvert il y a 3/4 ans lors d'une diffusion tardive suite au décès d'Alain Corneau.
Chef-d'oeuvre du cinéma français des années 70, film désespéré, glauque, gris, qui prend le spectateur à la gorge.
Le cinéma ça sert (parfois) à vivre des choses qu'on ne connaîtra (normalement) pas dans la vrai vie et avec Série noire je peux expérimenter un truc dingue qui me laisse hagard.

Grâce à la mise en scène de Corneau on est avec Frank Poupard, on vit ce qu'il vit, on ressent son désespoir et on plonge avec lui dans cette fuite en avant.
Frank est au bout du rouleau, il n'y arrive plus, s'enfonce dans ses mensonges, commet un crime et projette de partir avec la jeune Mona et un paquet d'argent, Il ne peut plus faire machine arrière, c'est trop tard, il ne doit pas se faire coincer sinon c'est fini pour lui.
La scène où sa femme lui demande de s'expliquer est absolument incroyable, peut-être l'un des moments les plus intenses que j'ai vécu devant un film.
La fin est aussi belle que pathétique.
Il n'y a pas de mots pour qualifier l'interprétation de Patrick Dewaere.

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Thaddeus
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Re: Série noire (Alain Corneau - 1979)

Messagepar Thaddeus » 9 oct. 15, 14:08

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Rêve en rouge et noir



"Je m'appelle Frank Poupart. VRP de troisième zone, je me coltine à bout de bras une grosse valise d'échantillons pouilleux que je démarche à domicile, dans les périphéries hirsutes et décrépites cernées de béton et d’ordures. Mon épouse me déprime : prostrée dans le capharnaüm de ses fringues de midinette, guettant sur ses jambes mal épilées l'accroc fatal qui va filer ses bas, se saoulant transistor plein gaz des rengaines de Sheila et Cloclo la frite. Mon patron me débecte avec son double menton et sa sournoiserie veule. Je me débats, je coule, avec le vague pressentiment que tous les coups de pied qui se distribuent dans ce bas monde, c'est mon postérieur qui les reçoit. Pour les beaux yeux d'une baby doll quasi muette en blouse rose entrevue dans la tanière d'une ignoble maquerelle, j’m’en vais sauver nos meubles à elle et moi. Je ne sais pas comment, mais j'vous garantis que notre enfer va cesser… J’me lance dans une combine complètement dérisoire (assassinat de la vieille harpie maquillé en crime crapuleux) susceptible de me transformer en caïd d’Acapulco. J’abuse de l'amitié aveugle d'un immigré groggy, j’étrangle ma femme rongée par le démon de la curiosité, dans une cuisine glauque où le meurtre, presque accidentel, s’éternise en un rêve filasse et nauséeux. J’accumule les gaffes et les catastrophes au moment même ou j'imagine être en train de redresser la situation." Ainsi dérive le héros pitoyable de Jim Thompson dont Alain Corneau a transposé la sombre déchéance dans une réalité contemporaine française, ne lui laissant qu'un imperméable à la Bogart et la nostalgie du Duke Ellington. Peste soit des baraques en bois malsaines, du saloon cradingue, de l'éolienne déglinguée et de la Buick défoncée du roman original made in USA. La banlieue ténébreuse, la pierre meulière, la ruelle miteuse offrent le plaisir trouble d'une déambulation en pays de connaissance : France, jungle d'asphalte où meurent une pléiade d'exclus de la société, anonymes.


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Série Noire est la plus grande réussite du jeune cinéma hexagonal des années 70. Voilà, c’est dit. Rarement, au sein de notre production, un réalisateur se sera aventuré aussi loin, et avec une telle hardiesse, dans les contrées les plus sombres et accablées du désarroi humain. On ne saurait trop déconseiller aux spectateurs sous Prozac de se frotter à un tel cauchemar. Les autres risquent d’y laisser une partie d’eux-mêmes, comme devant ces tourments si radicalement intimes qu’ils semblent préfigurer l’idée d’un désastre universel. Aucune pose nihiliste dans cette démarche : tout témoigne d’une ardeur, d’un feu de la désolation qui se devinent profondément sincères. Le film parle gras, sent la sueur, le remugle et la crapule. Il transcrit l'ambiance poisseuse, la ronde infernale et cruelle des polars américains. Mais Corneau a choisi de snober les crépitements rageurs de mitraillettes et les enquêtes emmêlées des privés désabusés pour illustrer les strophes de détresse de ratés incompris épinglés par la fatalité. C'est au spectacle d'une solitude aliénée que l’on assiste : Frank est un Hamlet guetté par les Hell's Angels, dans un Elseneur dont la terrasse rasée aurait cédé la place au camp de concentration perpendiculaire d'Arcueil ou de Nanterre. La matité des couleurs où dominent les gris, les verts, les ocres et, accidentellement, l’incongruité de quelques rouges, délimite un monde sans ciel, plombé, qui renvoie à un univers duquel toute espérance, toute spiritualité semblent bannies. Pour rêver un moment, il ne reste à Poupart qu'un lambeau de terrain vague, détaché d'une lune morte. Encore la boue dont il a fait son éden est-elle appelée bientôt à disparaître. Mais les paradis ont les couleurs qu'ils peuvent. Ce cloaque, en dépit de tout, est son jardin secret. Et il y croque avec délice des pommes qui sont autant de poires d'angoisse, pauvre pantin s'agitant dans une nuit d’encre en une minable fiesta.

Si la puissance de cette œuvre sans véritable descendance tient à bien des paramètres, on peut admirer particulièrement trois d’entre eux. Le premier réside dans ce que l’on pourrait appeler la manière. Le récit se déroule sur deux plans à la fois : la réalité et le monde, considéré comme distinct, du romanesque, ou si l’on préfère la vraie banlieue et la photographie de Pierre-William Glenn. Jamais le cinéaste n’élude l’un au profit de l’autre, et leur fusion est si parfaitement réalisée que le sujet réside ici : dans la difficulté de vivre son existence comme une série noire et, en fin de compte, l’intrusion calamiteuse de la série noire dans l’existence. Toutes les tendances se fondent, se renvoient dos à dos, pour former un univers cohérent, original et moderne. Le dialogue — deuxième paramètre — est extraordinaire de verve, d’invention et de cohérence : Georges Perec, membre de l'Oulipo, fana de Raymond Queneau et rat de cinémathèque, s'est chargé de doter les personnages d'un langage simple mais antinaturaliste, bourré de clichés mythologiques, de jeux de mots, de monologues extravagants. Son travail, naturel et incongru à la fois, donne toute sa dimension pathétique à un protagoniste atteint de logorrhée, ne trouvant à opposer au monde hostile qu’une parole capricieuse et insignifiante. La direction d’acteurs, enfin, achève de donner vie à cette dialectique de l’attendu et de l’imprévisible. Tout cela ressemble à du Jim Thompson, à du Perec, à du Corneau, à du Duke Ellington, et à rien de connu. Cela aurait du être du déjà vu et s’est imposé comme du entièrement neuf, l’un des plus véritables joyaux du film noir français, du cinéma français tout court.


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Le réalisateur avait déjà tenté de transposer à l’écran, avec l’auteur lui-même et Warren Oates dans le rôle du shérif, le roman 1275 Âmes de Thompson. Le projet sera finalement concrétisé par Bertrand Tavernier, sous le titre Coup de Torchon. Corneau retrouve dans Série Noire un personnage "qui fait semblant de se faire entuber par tout le monde en pensant être assez malin pour utiliser cette image à son profit." Après avoir écrit trois adaptations successives de A Hell of a Woman, le délestant de tout ce qui était trop rattaché aux États-Unis, "le côté gang à la Bloody Mary", il a eu besoin d'obtenir l'accord de Patrick Dewaere, enthousiaste d'emblée mais qui exigea que les dialogues soient écrits à la virgule près, l’assurant qu'il aurait l'impression que toutes les scènes seraient prises sur le vif. La promesse est tenue haut la main, grâce au génie du comédien qui confessa son désir de bluffer son réalisateur, et grâce à un audacieux parti pris technique : son direct, deux caméras, pose de micro-capteurs sur les comédiens qui transfèrent sur eux et sur les cadreurs une partie des choix de mise en scène. Seul un lyrique de la déprime comme Dewaere pouvait danser un tel blues dans cette histoire d’un homme en proie à la scoumoune et aux mauvaises femmes. Corneau convient lui-même que sans lui, il n’y a pas de film. Si cet aveu est une vérité qui crève les yeux et une marque d’humilité, il ne doit pas faire dévaluer la force et la rigueur d’une approche stylistique parvenant à retrouver l’essence même des romans de l’écrivain. Au-delà du bien et du mal, les antihéros de Thompson pataugent en effet dans un délire halluciné que certains comparent aux vertiges métaphysiques de William Faulkner. Centré sur Frank Poupart, sur son évolution mentale qui le conduit de la mythomanie à la schizophrénie, le film restitue parfaitement cet univers en lui offrant un enracinement français authentique, et en dévoilant les symptômes de nouvelles crises sociales et morales.

L’intrigue est à la fois parfaitement archétypale et sujette à des variations personnelles extrêmement fructueuses : Corneau raconte comment l'idiot du village ourdit la plus débile des machinations. Car notre homme veut jouer au plus fin. C'est un crétin calculateur, voire psychologue, un de ces cerveaux déréglés qui se prennent pour les maîtres du monde et conçoivent des complots lamentables. Ce qui l’anime, c'est la certitude d'être le plus intelligent, de pouvoir rouler tout le monde. Il a cet instinct propre à la bêtise qui est de se faire illusion en remportant des combats truqués : ainsi attire-t-il dans son piège imbécile le seul qui soit plus démuni que lui, Tikidès, clochard grec à moitié demeuré. Les deux forment un tandem dont le dominant soliloque devant l’autre, le fascine et l’englue dans sa fausse rationalité, duo qui appartient autant à la littérature du Deep South qu’au théâtre contemporain de l’absurde (Beckett et ses épigones). Pauvre type ordinaire, héros presque par hasard d'un fait divers crapoteux, Poupart danse seul sur l'air de Moonlight Fiesta craché par sa vieille radio, imitant consciencieusement le fantôme de quelque crooner de cinéma. Il joue, prend des poses, reproduit les attitudes ou les gestes aperçus sur les écrans, sur toutes les images qui assaillent les enfants du revers de la médaille. Un tout petit grain de démesure, voilà ce qui le distingue de son entourage. Ensorcelé par sa lolita, il s'accroche, se raisonne, vomit ses scrupules et ses humeurs, s'englue dans ses contradictions, se convainc de ses propres mensonges. Machiavel au petit pied, paumé des faubourgs, mi James Cagney, mi-De Niro de l'impasse crépusculaire de cette époque, il est lancé dans le film comme un fauve, bavard à petite caboche pensant tout haut, s'inventant un destin d'euphorie, s'immergeant sous l'eau de sa baignoire comme dans un cercueil pour en resurgir à la façon d’un diable maléfique. Production monstrueuse de structures meurtrières, sa trajectoire sans rémission est marquée par la malédiction des mal partis et la mise en question d'une société corrompue par l'argent (les billets de banque grouillent dans le torchon malpropre tel un nid de vers gluants). Par son discours il ne vise, suicidairement, qu'à inverser le signe des apparences, transformant ses échecs en autant de victoires. Il est délirant, au sens psychiatrique du terme. Il cherche aussi, sans toujours y parvenir, à éluder la communication, qu'il perçoit obscurément comme l’instrument de sa perte. Incapable d'assumer sa vérité, il doit anéantir, pour ne pas se désagréger, tout ce qui tend à la lui dévoiler. Au-delà des mobiles apparents de l'intrigue, Frank tue donc pour différer la destruction de sa personnalité et préserver la logique de sa psychose. On retrouve cette cassure dans l'interprétation de Dewaere, que l'on voit littéralement se déglinguer sous nos yeux. Toutes extrapolations sont permises, à partir de ce type exemplaire, vers les turbulences qui peuvent bouleverser les certitudes de culture et de civilisation. En cela, Série Noire est une œuvre de référence, sociologiquement et esthétiquement, pour qui veut retrouver la radiographie des états d’âme, du mal de vivre de son époque.


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Corneau poétise avec un désespoir sardonique à la Céline : il mêle rire sarcastique et cruauté sordide, surréalisme spectral et romantisme frénétique. L'amour fou, dans sa version la plus obscure, la plus pathologique, est banalisé par la névrose du prolétaire et voisine avec l’horreur de la claustration. Qui sait si elle existe, l'adolescente fatale que Frank s'est juré de sortir du pavillon des miséreux ? N'est-elle pas l'incarnation funeste de la chair et de l'orchidée ? Haletant courtisan courtois, Poupart se jette sur son lit et éclate en sanglots en apprenant que sa dulcinée, dont il a caché le sein nu, a le passé souillé d'une putain. C'est elle qui le pousse au crime comme Tristan sommé de jouer au reptile avant de s'enfuir avec Iseult. Au dernier plan, les amoureux de ce morne enfer s'étreignent, virevoltent au bord du gouffre, heureux enfin. Blousés par l'humanité entière, proies faciles d'un vil maître chanteur, promis par leurs actes déments à la damnation éternelle. Stupéfiante mise en images de l'obstination d'un homme à vouloir aller jusqu'au bout du vertige et de l'abîme dans lequel il sait qu'il s'engloutira, le film laisse anéanti. Dans cet univers d’une noirceur absolue, les acteurs font plus que des étincelles : ils bouffent l’écran. Bernard Blier, crapule cauteleuse, faux-cul et âme de crapaud crasse, déverse des tombereaux d'ignominie satisfaite. Impossible d’oublier la séquence à la fois terrible et hilarante où, alors qu’il s’éclipse après avoir empoché le magot si durement acquis par le héros, ce dernier le frappe en le suppliant de lui en laisser une partie. Fragile nymphette, Marie Trintignant est comme un petit éclat de lumière qui menace à tout instant de s'éteindre. Mais surtout, surtout, Patrick Dewaere, en cabotineur ahuri qui invente son existence pour ne pas y sombrer, semble jouer sa vie à chaque instant et s’affirme comme l’acteur le plus intense et téméraire de sa génération. Des les premières images, qui le voient mimer une scène de polar dans un coin de désert urbain, jusqu’à la dernière où il se grise de l’ivresse de la catastrophe, il livre l'une des performances les plus hallucinantes dont le cinéma français ait jamais été témoin. Rien que ça.



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Re: Série noire (Alain Corneau - 1979)

Messagepar Jeremy Fox » 9 oct. 15, 14:16

Thaddeus a écrit : Mais surtout, surtout, Patrick Dewaere, en cabotineur ahuri qui invente son existence pour ne pas y sombrer, semble jouer sa vie à chaque instant. Des les premières images, qui le voient mimer une scène de polar dans un coin de désert urbain, jusqu’à la dernière où il se grise de l’ivresse de la catastrophe, il livre l'une des performances les plus hallucinantes dont le cinéma français ait jamais été témoin. Rien que ça.



Rien que ça... mais c'est tellement vrai. Dewaere étant mon comédien préféré, tu imagines bien que sa prestation dans ce film est l'une des plus puissantes que j'ai pu voir. "Mona, Mona..."

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Supfiction
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Re: Série noire (Alain Corneau - 1979)

Messagepar Supfiction » 7 sept. 19, 23:25

En regardant le film, je me suis dit: tiens c’est marrant, le personnage nommé Tikidès ressemble au manchot qui joue avec Harrison Ford dans Le fugitif.. et en fait oui.


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