Cinéma et Littérature -9. Les livres et les écrivains

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Phnom&Penh
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Cinéma et Littérature -9. Les livres et les écrivains

Messagepar Phnom&Penh » 23 févr. 09, 21:07

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Jacques Chardonne et Jean Giono adaptés par Olivier Assayas et Raoul Ruiz en l’an 2000


(très nombreux spoilers)

Le film d’Olivier Assayas Les Destinées Sentimentales sort sur les écrans en 2000, un an avant celui de Raoul Ruiz, Les Âmes fortes (2001). Le film d’Olivier Assayas est une adaptation du roman éponyme de Jacques Chardonne (1884-1968), Les Destinées Sentimentales, publié sous forme de trilogie entre 1934 et 1936. Le scénario des Âmes fortes a été écrit par Alexandre Astruc, d’après le roman, lui aussi éponyme de Jean Giono, Les Âmes fortes, publié en 1950.

Les deux écrivains ont passé la période de la seconde guerre mondiale dans l’attentisme. Jean Giono, pacifiste militant, a eu quelques ennuis à la Libération mais, s’étant tenu loin de l’activité politique, il ne s’est vu reprocher que ses opinions profondément hostiles à toute forme de guerre et de résistance armée. Jacques Chardonne, lui, a malheureusement publié une série d’articles élogieux pour le régime de Vichy et teintés d’antisémitisme entre 1940 et 1942 qui lui vaudront une réputation d’écrivain vichyste, même s’il était revenu dès la fin de 1942 sur ses propos écrits. Sans rentrer dans le détail, nous sommes en face de deux écrivains qui, chacun à sa manière, représentent assez bien la France rurale et conservatrice, très douloureusement marquée par les pertes humaines gigantesques de la première guerre mondiale : la France pacifiste, attentiste, puis soumise.

Les Destinées Sentimentales


Chardonne termine sa trilogie en 1936, bien avant la période de la guerre. Les Destinées Sentimentales suivent le parcours amoureux et professionnel de Jean Barnery (Charles Berling) et de sa seconde épouse Pauline (Emmanuelle Béart). Comme Jacques Chardonne lui-même, Jean Barnery est issu d’une double lignée d’industriels protestants et charentais. Industriel est un mot d’ailleurs relativement impropre, nous sommes loin des familles Peugeot ou Berliet. L’activité professionnelle des Barnery est encore très liée au monde de l’artisanat. Un oncle, que Jean Barnery aidera financièrement, dirige une fabrique de cognac, et lui-même héritera d’une fabrique de porcelaine de Limoges.

Deux sujets se mêlent dans le roman et Olivier Assayas réalise un film très proche de l’ouvrage. Cette réalisation de trois heures reprend presque complètement les épisodes du livre.
L’intrigue amoureuse est moderne pour un roman de 1936. Jean Barnery, mal marié à une femme aigre et infidèle, Nathalie (Isabelle Huppert), est pasteur de province. Il choisit d’abord de se séparer de sa femme, mais, ayant rencontré Pauline, une jeune cousine dont il tombe amoureux, il abandonne son état de pasteur et divorce.

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Les romans de l’époque sont nombreux à aborder les thèmes de l’infidélité et des liaisons. Le thème du divorce, en revanche, est moins courant. Le divorce est encore tabou et son usage généralement réservé aux classes sociales les plus élevées, qui peuvent se permettre le mépris des commérages. Le fait qu’il soit étudié sérieusement dans un livre de cette époque est assez audacieux. Nathalie reste d’ailleurs un personnage majeur du film.

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Jean Barnery doit lui abandonner ses enfants et lui verser une importante pension alimentaire qui le ruinera partiellement. Jacques Chardonne traite le sujet du divorce en rentrant dans des détails pratiques et psychologiques qui pourraient quelquefois laisser penser que son livre a été écrit près de trente ans plus tard.

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Moderne pour l’époque, l’intrigue amoureuse l’est aussi par le fait que Jean Barnery et sa seconde épouse, Pauline, vont constituer un couple solide et amoureux, choisissant même, au début de leur mariage, de s’installer en Suisse, vivant chichement mais heureux. S’il était mal vu de divorcer, il l’était encore plus d’oser se donner le droit à une seconde chance. Que cette seconde chance soit une réussite rendait tout cela vraiment immoral et un peu niais. Divorcer ne se faisait pas, le faire par amour était ridicule et la morale se devait de condamner le nouveau couple aux querelles sordides ou à la misère.

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Le monde de l’entreprise revient dans la vie de Jean Barnery quand, installé en Suisse, il doit rentrer après le décès prématuré d’un oncle. Sa famille juge qu’il est le seul compétent pour reprendre la direction de la fabrique de porcelaine.
Assayas rend très bien la façon dont Chardonne choisit de laisser un peu de côté l’histoire amoureuse de Jean Barnery, pour faire une étude des entreprises artisanales de l’époque. L’essentiel du tissu industriel français de l’entre-deux guerres était constitué de ces petites entreprises familiales confrontées à la concurrence internationale.

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Jacques Chardonne, pour en être issu, connaissait bien la problématique de ces anciens artisans qui devenaient industriels : simplifier le travail artisanal, le rendre moins beau mais plus compétitif, et transformer les fabriques en usines. Tout cela dans un contexte de concurrence qui fait que les ventes de cognac de l’oncle dépendent des commandes anglaises tandis que les ventes de porcelaine de Jean Barnery pâtissent de la concurrence américaine. Le travail artisanal se simplifie, les pressions augmentent, le monde change et le livre de Chardonne, comme le film d’Assayas, se termine sur la vieillesse de Jean Barnery.

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Il s’émerveille de la beauté d’un dernier service de porcelaine de grande qualité dont il a réussi à obtenir la commande, mais qu’il réalisera finalement à perte. Il est touché de voir sa femme toujours à ses côtés. Il est très inquiet de la guerre qui menace et espère par-dessus tout que l’Europe restera en paix.

Les Âmes Fortes


S’ils sont contemporains et conservateurs, Chardonne et Giono sont deux écrivains très différents. Jean Giono est paysan avant tout, dans les sujets de ses livres comme dans sa vie. Proche du Parti Communiste au début des années trente, il s’en éloigne quand le PCF, en 1935, pousse à l’effort de guerre avant de s’y opposer de nouveau lors de la signature du Pacte germano-soviétique en août 1939. Giono est profondément pacifiste, très marqué par la première guerre mondiale, et il traversera la guerre sans changer ses idées. Il souffrira beaucoup d’avoir été emprisonné quelques mois à la Libération en raison de ce pacifisme.

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Les Âmes Fortes est un roman composé de flashbacks. Il est écrit en 1950, une époque à laquelle le monde paysan avait encore très peu évolué depuis le début du siècle. Dans les années quarante, cinq femmes plus ou moins âgées passent une nuit ensemble, pour veiller un mort, selon l’usage. Parmi elles, la plus âgée est Thérèse, une nonagénaire. Dans le village, Thérèse, par son âge et la solitude dans laquelle elle vit, est un personnage mystérieux propice à entretenir les légendes. Durant la veillée, les femmes vont évoquer ce qu’elles savent de sa vie et Thérèse complétera les épisodes manquants.

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Le film de Raoul Ruiz choisit volontairement d’évoquer très rapidement la veillée funèbre en question, pour s’attacher à conter surtout la vie de la jeune Thérèse (Laetitia Casta), indépendante et fière, qui s’enfuit à vingt ans avec l’homme que sa famille refuse qu’elle épouse, Firmin (Frédéric Diefenthal).

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Le couple fuit et s’installe en ville, dans la Drôme, à Châtillon. Après quelques semaines de relative misère, le couple est secouru par une bourgeoise moderne et originale, Madame Numance (Arielle Dombasle) et son mari, Monsieur Numance (John Malkovich).

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D’une nature dont la générosité la pousse à donner tout ce qu’elle possède, soutenu par un mari aimant qui accepte tout d’elle, Madame Numance va prendre Thérèse sous son aile, la nourrir, l’habiller et la loger. Firmin, rusé et profiteur, poussera Thérèse à ruiner littéralement les Numance. Mais Firmin n’est pas une "âme forte", il est guidé par le gain à court terme et perdra d’ailleurs très vite ses gains dans d’obscures spéculations basées sur des vols de bois.
Les "âmes fortes", ce sont Madame Numance et Thérèse. L’une par caractère, choisit délibérément de se ruiner. L’autre, d’abord choquée par l’esprit accapareur de son mari, rentre dans ce jeu. Avec les biens acquis des Numance, elle montera une taverne, loin dans les montagnes, là où des ouvriers construisent une ligne de chemin de fer.

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Thérèse, en femme aubergiste dans ses montagnes, entourés des hommes qui construisent une ligne de chemin de fer, prend une allure qui fait vraiment penser à celle de Jill Mc Bain (Claudia Cardinale) dans Il était une fois dans l’Ouest. Cette "âme forte", industrieuse et moderne, se débarrassera ensuite de Firmin pour conquérir définitivement l’indépendance qui est son ultime but.
Alexandre Astruc présente ainsi le personnage :
"Mais très vite la psychologie comme le conte sont dépassés : la petite Thérèse des Âmes fortes découvre, au contact de madame Numance, la fascination qu’un être peut exercer sur un autre. Giono est un avaleur d’âmes. Lui, le paysan rusé, il ne déploie pleinement ses ailes que dans le sublime. Madame Numance se laisse dépouiller jusqu’à son dernier sou par un sort dramatique qui tient à ce que Balzac a de plus grand, et Thérèse, la petite paysanne repliée sur elle-même, devient à son tour une âme forte, allant jusqu’à faire tuer son mari. Mais qu’est-ce qui meut en définitive madame Numance et Thérèse : rien, si peu que rien, la passion de l’absolu".

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Quand on connaît les idées profondément passéistes de Jean Giono, on peut deviner quelle critique du monde moderne il cherche à faire dans les Âmes fortes. Il y a d’ailleurs dans le livre une ironie féroce, une noirceur mélancolique qui montre qu’il n’épargne pas non plus le monde paysan. Cette truculence se dévoile surtout dans les passages du livre qui présente le groupe des cinq femmes réunies pour la veillée mortuaire. L’ambiance qui s’en dégage fait franchement penser, dans ce livre écrit en 1950, au cinéma français d’après-guerre auquel la Nouvelle Vague reprochera tant sa noirceur. Certaines scènes, notamment celle des "caillettes", auraient ravi un Claude Autant-Lara.
Il est possible que cette noirceur résulte de l’aigreur de Jean Giono qui, en 1950, ressasse peut-être encore l’atmosphère assez noire de l’épuration. Dès l’année suivante, dans le très beau livre Le Hussard sur le Toit, il peindra à nouveau les misères humaines en retrouvant fraîcheur et pitié.

Dans le film de Raoul Ruiz, toutes ces scènes sont oubliés et les dialogues entre les vieilles femmes sont courts et servent surtout à introduire, relancer puis conclure l’histoire de Thérèse. Du roman Les Âmes Fortes, Alexandre Astruc, scénariste du film et très grand admirateur de l’œuvre de Jean Giono, a peut-être considéré que ces scènes n’étaient pas le meilleur, à moins qu’elles n’aient pas intéressés Raoul Ruiz pour son adaptation cinématographique.


En 2000, avec Les Destinées Sentimentales, un réalisateur de la jeune génération, Olivier Assayas, choisissait de faire une fresque sur la France provinciale de l’entre-deux-guerres en adaptant un très beau roman de Jacques Chardonne, un écrivain qu’on avait longtemps préféré oublier. Il a fort bien choisi un roman qui décrit très justement un milieu qui peinait à s’adapter au monde moderne, tout en étant moins traditionaliste qu’on pouvait le penser. En 2001, Raoul Ruiz, réfugié chilien en 1973 et installé depuis en France, mettait à l’honneur dans un film visuellement splendide un des meilleurs livres de Jean Giono, sur la France paysanne du début du siècle. De ce livre, il conservait l’essentiel, à savoir la vie d’une femme indépendante, moderne et complexe et choisissait d’oublier des dialogues savoureux mais peut-être trop empreint de la rancœur qui caractérisait les années d’après-guerre.

Ces deux films auraient probablement été faits très différemment dix ou quinze ans auparavant. Adapter une œuvre littéraire est aussi une question de regard historique. Certaines adaptations trahissent leurs modèles du fait de l’ignorance du contexte dans lequel un livre a été écrit. D’autres, comme c’est le cas pour ces deux films, savent remettre à l’honneur un ouvrage oublié, dans le cas des Destinées Sentimentales, ou, en ce qui concerne Les Âmes Fortes, adapter de façon moderne et juste un beau livre qui souffrait peut-être légèrement du contexte dans lequel il avait été écrit. Du très beau roman d’un auteur terni et de celui d’un grand auteur qui avait peut-être un peu trop ranci son sujet, Olivier Assayas et Roul Ruiz ont fait deux grands films sur la liberté et l’ancrage dans un milieu ou un paysage.
Dernière édition par Phnom&Penh le 24 févr. 09, 09:22, édité 2 fois.
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Re: Cinéma et Littérature -9. Les livres et les écrivains

Messagepar Phnom&Penh » 23 févr. 09, 22:42

Parler des scènes absentes du livre Les Âmes Fortes, serait dommage sans en faire profiter.
Voici la scène des "caillettes".
Cinq vieilles femmes plus très jeunes sont réunies pour passer la nuit ensemble à veiller un mort, Albert, tandis que sa veuve dort.
L'une des femmes a évoqué son oncle et fait rire toute la compagnie. Le livre, comme cet extrait, est tout en dialogue ou en monologues:

"- Chut! Rendez-vous compte qu'on veille un mort.
- C'est vrai. Nous sommes folles.
- On ne se fait pas de mal. Si l'Albert m'entendait, il serait le premier à rire.
- Ce n'est pas pour lui, c'est pour elle.
- Si c'est pour elle, alors il ne s'agit pas de mort. Elle n'a pas du tout envie de mourir, elle profite de son sommeil et elle se fout du tiers comme du quart.
- C'est-à-dire qu'il ne faut pas la réveiller et que c'est une question de convenance. Autrement, il est bien certain que les morts...
- Ce n'est pas si certain que ça.
- Mais si, ils n'ont plus besoin de rien. Tout ce qu'on fait, c'est l'habitude. Tu crois que, si tu allais faire un trou dans le pré, maintenant,et que t'y mettes l'Albert sans tambour ni trompettes, le monde s'arrêterait de tourner?
- Au moins une caisse.
- Et le prêtre? on n'est pas des chiens.
- Ce que je te dis; c'est l'habitude.
- C'est pas l'habitude: c'est qu'on n'est pas des chiens.
- Si tu vas par là, pourquoi pas les chiens? C'est aussi des créatures!
- Enfin, écoutez, il y a une raison.
- La raison c'est que tu dis ça d'Albert mais que si c'était ton fils...
- Admettons. Mais, il y a quelque chose, allez! Tout ce qu'on fait, c'est plus pour les vivants que pour les morts.
- Il ne faudrait pas avoir vécu pour ne pas savoir que les plus malheureux sont ceux qui partent.
- Eh bien, vous, Thérèse, alors on peut dire que la vie vous plaît.
- Et pourquoi pas? J'ai eu trois fils, je les ai perdus. Mon mari aussi. Mes belles-filles? Une est d'ici, une est de là. Mes petits-enfants? Une lettre au jour de l'An: "Ma chère Mémé." Un point c'est tout. Et après? C'est la vie.
- Quelle heure est-il?
- Onze heures.
- Lave les tasses.
- Doucement! Rien ne réveille comme le bruit de l'évier.
- On en prendra bien une petite goutte.
- Dans un moment.
- Si on mangeait un petit morceau?
- Ce n'est pas une mauvaise idée.
- Ouvre un peu le placard et regarde.
- Il y a un pot de pâté.
- C'est toujours ça.
- Attendez un peu. Il y a une terrine ici qui ne me fait pas l'air d'être seulement de la graisse blanche. Il y a quelque chose dessous la graisse.
- Des caillettes?
- On dirait.
- L'Albert était très fort pour les caillettes. Il avait un don. Si c'est ça, on va se régaler.
- Je ne sais pas ce que c'est: regarde un peu. Non, on ne les fait pas comme ça, en tous cas, les caillettes.
- Je vous dis: l'Albert était extraordinaire. Oui, oui, c'est bien ça. Mets-moi cette terrine sur la table.
- Il y a aussi du cervelas.
- Non, non, on va manger les caillettes d'Albert. Tu m'en diras des nouvelles. Faîtes rôtir du pain. C'est en fondant sur le pain chaud que la graisse a tout son goût.
- Pousse la cafetière dans la braise.
- Tu n'y es plus! Tu ne vas pas boire du café avec les caillettes, j'imagine! L'Albert s'en tournerait sur son lit de mort. Il faut du vin blanc.
- Du vin en pleine nuit?
- Tu ne sais pas ce qui est bon.
- Boire froid à cette heure çi! Le manque de sommeil me glace déjà le coeur. Rien qu'à penser à un verre de vin, je claque des dents!
- Chauffe-toi et dors un peu si tu es fatiguée. Mais je te préviens que, si tu bois du café sur des caillettes - surtout sur celles qu'a faites Albert - tu vas être malade comme un chien. Nous, Berthe, tu sais ce qu'il faut faire? Descends doucement jusqu'au petit chambron qui est sous l'escalier. C'est là qu'ils tiennent leur vin en bouteilles. Prends des allumettes. Regarde bien que ce soit du blanc.
- J'ai peur de me tromper. Je sais qu'elle a fait cuire pas mal de vin doux cette année.
- Allume un bout de bougie et mets la bouteille devant la lumière. Le vin doux est rosé; le vin sec est vert.
- Vous allez donc vraiment boire du vin à cette heure çi!
- Si tu ne l'aimes pas, n'en dégoûte pas les autres.
- Vous êtes pire que des sapeurs".


J'ai copié l'une des scènes "oubliées" par Astruc / Ruiz pour tempérer un peu le propos de mon post précédent. Jean Giono est un très grand écrivain et Les Âmes Fortes l'un de ses chef d'oeuvres. Pris isolément, chacun des dialogues entre les "vieilles" est une belle scène d'humour réaliste et paysan plutôt qu'un dialogue cynique à la Autant-Lara.

Mais c'est l'accumulation de ces scènes qui donne finalement, au livre un arrière-ton assez rance.

Adapter ce livre au cinéma faisait courir le risque, soit de mettre seulement l'une de ces scènes qui, pour le coup, aurait fait un effet curieux dans l'ensemble (plus que mon texte, les captures montrent, je l'espère, qu'il s'agit d'un film très poétique visuellemment), soit de reproduire en le grossissant fortement l'effet que ces scènes donnent à la lecture du livre.
En choisissant tout simplement de les oublier, Astruc et Ruiz ont choisi de concentrer le film sur ce qui fait vraiment la beauté du roman, en oubliant ce qui est anecdotique, certes plaisant à la lecture, mais qui pouvait dénaturer le sens de l'ensemble.
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Re: Cinéma et Littérature -9. Les livres et les écrivains

Messagepar Phnom&Penh » 24 févr. 09, 11:11

Passer d'un roman à un film demande un travail particulier du scénariste.
Les Destinées Sentimentales ont été adaptées par Jacques Fieschi qui a débuté avec Pialat (Police) et Claude Sautet (Un coeur en hiver et Nelly et Mr Arnaud) et beaucoup suivi Nicole Garcia (Le Fils Préféré, Place Vendôme et L'Adversaire).
Son travail sur Les Destinées Sentimentales a été publié:
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Le cas des Âmes Fortes est plus particulier. Le roman a été adapté par Alexandre Astruc. Ce grand écrivain du cinéma a eu aussi une carrière de réalisateur dans les années 50 et 60. Alexandre Astruc a continué à écrire mais peu réalisé depuis la fin des années 60. Il a écrit le scénario en pensant réaliser le film lui-même mais le projet a ensuite été repris par Raoul Ruiz, probablement pour des raisons de production.
Dans le dossier de presse du film figurait un article qu'Alexandre Astruc avait écrit pour le Magazine Littéraire, sur le livre de Jean Giono. Vous pourrez le lire ici, un peu plus bas sur la page web:
Giono, le romancier de l'ambiguïté par Alexandre Astruc

Les films ont en commun d'avoir le même directeur photo, Eric Gautier, qui a beaucoup travaillé avec Arnaud Despleschin et Olivier Assayas.
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Re: Cinéma et Littérature -9. Les livres et les écrivains

Messagepar Phnom&Penh » 24 févr. 09, 22:29

Je l'ai retrouvée!

Une très belle interview d'Eric Gautier, non pas tant sur son travail sur les deux films en question, mais sur Olivier Assayas et Alain Resnais, et surtout sur le travail d'un chef op:

Critikat, Eric Gautier, une carrière de chef op

Sur la différence entre chef op et directeur photo...bref, allez voir l'interview :)
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Re: Cinéma et Littérature -9. Les livres et les écrivains

Messagepar Strum » 25 févr. 09, 17:23

Merci Phnom pour cette belle contribution ! Je trouve que tu as deux grands mérites :

1- Replacer les livres dont tu parles dans leur contexte historique. C'est une chose qu'on oublie trop souvent de faire, et cela éclaire les intentions de l'écrivain et son environnement. Car même les livres dont on dit qu'ils transcendent leur époque par leur qualité ont été écrits dans un contexte particulier. A ce titre, une adaptation cinématographique est souvent une actualisation d'un livre.

2. Citer des passages du livre qui n'ont pas été adaptés. Une adaptation ayant un effet "grossissant" sur chaque scène adaptée par rapport au reste, comme si le cinéma était une loupe, il vaut mieux laisser certaines scènes à l'état de papier.

Il me reste maintenant à découvrir Giono ! :mrgreen:

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Re: Cinéma et Littérature -9. Les livres et les écrivains

Messagepar Phnom&Penh » 25 févr. 09, 18:17

Strum a écrit :2. Citer des passages du livre qui n'ont pas été adaptés. Une adaptation ayant un effet "grossissant" sur chaque scène adaptée par rapport au reste, comme si le cinéma était une loupe, il vaut mieux laisser certaines scènes à l'état de papier.


Merci!

Pour ça justement, c'est toi qui m'en a donné l'idée dans le passage suivant de ton texte dans le sous-sujet n°2 - Cinéma et adaptation (général) :

Strum a écrit :Mais, si l’on essaie de restituer cette violence au cinéma, alors, et parce que la violence au cinéma est dans une large mesure une convention répandue dans de très nombreuses cinématographies, la violence caractéristique du style de Bernanos n’aura plus rien de singulier dans un film, et l’impression produite par ce dernier sera sans commune mesure avec celle produite par le livre. C’est ainsi, dit Bazin, que Bresson adapta Le Journal d’un Curée de campagne, avec douceur et en ayant recours à l’ellipse. C’est ainsi également que lorsque Pialat adapta Sous le Soleil de Satan, il demanda à Depardieu de chuchoter ses textes, de les dire doucement. Ce parti pris de conférer une douceur à un texte où Satan est défié par un saint, semble étrange quand on connaît bien Bernanos et quand on voit le Sous le Soleil de Satan de Pialat pour la première fois. Mais quand on réfléchit au fait que ce qui compte au cinéma, c’est l’effet recherché et non le concept ou l’idée dans sa pureté, et que les plus justes éléments de comparaison pour juger un film sont d’autres films, alors on comprend que c’est Pialat qui a raison. Cette différence de langage fondamentale entre un livre et un film explique aussi un autre paradoxe, qu’on peut facilement observer dans une adaptation si l’on s’en donne la peine : les meilleures scènes du livre ne correspondront presque jamais aux meilleures scènes du film l’adoptant, alors mêmes qu’elles interviendraient dans un même contexte et au même moment de l’histoire.



Ce n'est pas exactement le même cas, mais c'est le même genre d'effet. Dans mon premier post, j'insistait sur le côté un peu cruel de Giono dans les scènes des vieilles qui sont bien moins présentes dans le film, ce qui donne un ton plus doux en concentrant l'intrigue sur la vie de Thérèse.
Mais, après t'avoir lu, j'ai aussi compris que cela aurait été encore plus grossi dans le film par l'effet cinématographique. D'autant que j'ai cité un passage plus truculent que haineux, mais il y a, entre les vieilles, des réflexions certes drôles mais franchement triviales et très aigres. Ca passe dans le livre, mais, dans le film, ça aurait complétement étouffé l'histoire de Thérèse.

D'ailleurs, la critique festivalière (le film a été présenté à Cannes en avant-première), qui n'avait pas du beaucoup lire Giono bien qu'elle ait fait comme si, avait pas mal démoli le film sous prétexte que Roul Ruiz faisait "un film de commande académique".

Le simple fait d'avoir justement adapté le livre en en retirant près de la moitié du contenu, même s'il est probable que l'idée vienne d'Astruc, en fait une vision personnelle du livre.
Tant qu'au magnifique travail sur l'image, l'atmosphère...si c'est ça un film académique, alors j'en redemande.
A la décharge des critiques, Ruiz faisait des films très "art et essai" auparavant. Mais ce n'est quand même pas parce que le sujet est plus grand public ici, que ce n'est pas une oeuvre très personnelle et réussie.
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à ce propos, merci bronski et cinéphage pour vos précisions sur Ruiz dans le topic peinture, je connais mal le cinéaste et cela a éclairé le visionnage récent fait après vous avoir lus

On a aussi critiqué les acteurs. C'était le premier film sérieux de Laetitia Casta et il fallait bien sûr qu'elle ne soit pas à sa place. Comme une partie de la critique, quand même, je trouve qu'elle était très bien. Frédéric Diefenthal est un peu plus lourd, mais ça passe quand même. En tout cas, il avait beaucoup travaillé le rôle.

Les Destinées Sentimentales, en revanche, est très proche du livre et très réussi dans un autre genre d'adaptation, justement.
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