Le Passé (Asghar Farhadi - 2013)

Rubrique consacrée au cinéma et aux films tournés à partir de 1980.

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Flol
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Le Passé (Asghar Farhadi - 2013)

Messagepar Flol » 18 mai 13, 15:05

Parce que ce beau film mérite amplement son propre topic...

moi-même a écrit :Qu'on se rassure : même en passant par la France, le cinéma de Asghar Farhadi ne perd rien de sa puissance.
C'est peut-être un poil moins prenant que Une Séparation et A propos d'Elly (dans lesquels il y avait un sens du suspense absolument ébouriffant), mais il arrive malgré tout à installer une tension permanente dans ce drame intimiste et familial, au scénario complexe et labyrinthique (avec, comme d'habitude dans son cinéma, un événement pivot duquel un tas d'autres événements vont découler).
J'attends toujours de découvrir un mauvais film de Farhadi.


Thaddeus a écrit :
Jack Carter a écrit :
Ratatouille a écrit :Supfiction je ne sais pas, mais moi je vais le voir demain matin. Et j'ai plutôt très hâte, ayant littéralement adoré ses 2 films précédents (et j'ai enregistré les 2 d'avant, diffusés mercredi soir sur Cine+ Club, que j'ai très hâte de voir aussi).

adoré les 4, et bizarrement pas motivé par celui-là, peut-etre l'effet "film français d'un auteur etranger" à la Kiarostami ou HHH, bref, j'attends ton avis pour me decider :wink:


Tu peux y aller les yeux fermés. C'est un film aussi intense que les précédents, aussi haletant dans son déroulé dramatique, aussi surpuissant dans son expression, aussi nuancé dans son propos. Farhadi rules


ed a écrit :Moi aussi fan des Farhadi iraniens, je confirme qu'il n'a rien perdu de sa qualité d'écriture lors du passage au français ; c'est dramatiquement très dense et hyper élégant dans la construction dramaturgique (en tout cas dans la première partie). Je trouve la mise en scène un peu moins forte que celle d'Une séparation ou d'A propos d'Elly, mais c'est un très beau film.


Thaddeus a écrit :
ed a écrit :c'est dramatiquement très dense et hyper élégant dans la construction dramaturgique (en tout cas dans la première partie).


C'est le seul petit bémol que j'émettrais : le recours un peu systématique, sur la fin, aux relances de l'intrigue. C'est ce que certains reprochaient à Une Séparation, le côté sur-écrit. A cet égard, l'ultime "twist" auquel se livre le scénario du Passé me semble de trop : on sent qu'il est là pour ouvrir une nouvelle perspective à un film qui en regorge, mais Farhadi n'a pas besoin de ça, ça m'a paru un poil artificiel. Mais bon, c'est vraiment une broutille comparé à cette acuité de regard, à cette justesse des situations, à la complexité de ces caractères, à cette émotion filtrée (et d'autant plus prégnante) qui serre à la gorge tout du long. Et l'interprétation est en tout point remarquale. Ali Mosaffa, particulièrement, est d'un magnétisme, d'une douceur incroyables. J'ai trouvé son rôle de médiateur magnifique. Dès le début, lorsqu'il calme le jeu avec le petit Fouad, la façon dont il parvient à la faire parler, à l'apprivoiser... Ça m'a bouleversé. Quel beau personnage, ce Ahmad. Enfin tout le reste est à l'avenant... Y a pas à dire, après Mud, ça confirme que le plus fort au cinéma, c'est quand même ça : des beaux personnages, et la nature du regard avec lequel ils sont filmés.

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Jack Griffin
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Le Passé (Asghar Farhadi, 2013)

Messagepar Jack Griffin » 18 mai 13, 15:10

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Après quatre années de séparation, Ahmad arrive à Paris depuis Téhéran, à la demande de Marie, son épouse française, pour procéder aux formalités de leur divorce. Lors de son bref séjour, Ahmad découvre la relation conflictuelle que Marie entretient avec sa fille, Lucie. Les efforts d'Ahmad pour tenter d'améliorer cette relation lèveront le voile sur un secret du passé.

Tournage dans une Ile-de-france et un Paris aux arrières plan flous, Farhadi revient avec un film se structurant de manière très forte autour de son scénar, un peu comme l'était Une séparation. Chaque détail banal du quotidien est montré et orchestré jusqu'à un certain étouffement, avec presque toujours une portée symbolique ou participative au scénario. Au fur et à mesure que les secrets se dévoilent comme des poupées russes, cet espèce d'attente créé par la minutie du scénario se dégonfle et laisse place à un drame dont la force émotionnelle est tué par la façon dont Farhadi l'échafaude.Trop de retournements et de rebondissement, dans une mécanique qui se contemple un peu trop. Un manque de spontanéité général un peu pénible.

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Re: Le Passé (Asghar Farhadi - 2013)

Messagepar Blue » 18 mai 13, 15:10

Il paraît que Sami Bouajila joue un rôle dans ce film.
Mon top éditeurs : 1/Carlotta 2/Gaumont 3/Studiocanal 4/Le Chat 5/Potemkine 6/Pathé 7/L'Atelier 8/Esc 9/Elephant 10/Rimini 11/Coin De Mire 12/Spectrum 13/Wildside 14/La Rabbia-Jokers 15/Sidonis 16/Artus 17/BQHL 18/Bach

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julien
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Re: Le Passé (Asghar Farhadi - 2013)

Messagepar julien » 18 mai 13, 15:47

Est-ce que la composition de Bérénice Bejo se montre ici plus dépouillée que dans ses précédents films ?
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"Toutes les raisons évoquées qui t'ont paru peu convaincantes sont, pour ma part, les parties d'une remarquable richesse." Watki.

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Re: Le Passé (Asghar Farhadi, 2013)

Messagepar monfilm » 18 mai 13, 15:58

Jack Griffin a écrit :Tournage dans une Ile-de-france et un Paris aux arrières plan flous, Farhadi revient avec un film se structurant de manière très forte autour de son scénar, un peu comme l'était Une séparation. Chaque détail banal du quotidien est montré et orchestré jusqu'à un certain étouffement, avec presque toujours une portée symbolique ou participative au scénario. Au fur et à mesure que les secrets se dévoilent comme des poupées russes, cet espèce d'attente créé par la minutie du scénario se dégonfle et laisse place à un drame dont la force émotionnelle est tué par la façon dont Farhadi l'échafaude.Trop de retournements et de rebondissement, dans une mécanique qui se contemple un peu trop. Un manque de spontanéité général un peu pénible.


Rahim et Bejo disent que Farhadi est un perfectionniste qui peut passer deux jours à tourner une scène, et fait quasi systématiquement de nombreuses prises. Ton avis indique que cette exigence peut être perceptible et gêner cette vie que le réalisateur veut insuffler à son récit. Et c'est un peu ce que je craignais en écoutant les interviews et conférence de presse. Trop de maitrise.
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Tout le reste est dérisoire.

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Re: Le Passé (Asghar Farhadi, 2013)

Messagepar Flol » 18 mai 13, 20:09

Jack Griffin a écrit :Trop de retournements et de rebondissement, dans une mécanique qui se contemple un peu trop.

Oui, je dirais que c'est le seul élément du film qui m'ait un peu gêné : ces multiples rebondissements de la dernière demi-heure pour tenter de relancer le récit, qui n'avait pourtant pas besoin de ça pour être intéressant.
Mais c'est vraiment peu de choses par rapport à toutes ses autres qualités.

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Re: Le Passé (Asghar Farhadi, 2013)

Messagepar mannhunter » 18 mai 13, 21:10

Jack Griffin a écrit :Trop de retournements et de rebondissement, dans une mécanique qui se contemple un peu trop. Un manque de spontanéité général un peu pénible.


Plein de rebondissements comme on en croise dans les séries US :o

http://www.sofilm.fr/cannes-day-3-17-ma ... se-farhadi

Mais bon, pour Bérénice... :oops:

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Re: Le Passé (Asghar Farhadi, 2013)

Messagepar Miss Nobody » 19 mai 13, 11:06

Je viens tuer un peu l'enthousiasme généralisé suscité par le film car je dois avouer que malgré toutes ses qualités, Le passé m'a irritée. Les trente ou quarante dernières minutes de film ont été les plus pénibles : une mécanique de révélations fatiguante, qui va bien trop loin (tout ce qui tourne autour du personnage de Naïma est par exemple totalement superflu), et une certaine complaisance à s'auto- et s'entre-torturer. A la toute fin, je n'en revenais pas : "Quoi? comment? ça fait deux heures que les personnages se débattent, se prennent la tête, pour mieux vivre avec leur passé, pour construire un futur plus sain, espérer un peu de sérénité... tout ça pour en arriver ... là !!!??? " :x

Je suis déçue car la sensibilité de Farhadi est toujours là : une très bonne direction d'acteurs (je me suis réconciliée avec Bérénice Béjo, très bonne dans le film, et j'ai trouvé le jeu des enfants également impressionnant), une écriture juste et une mise en scène délicate... mais elle est au service d'un scénario qui s'égare... une histoire incapable de se résoudre, à l'image de ces noeuds qui habitent les personnages, qui les empêchent d'avancer et que les triturations ne font qu'emmêler davantage.

Miss Nobody a écrit :Le passé
D'un côté, il y a une vraie finesse dans l'écriture et l'interprétation, des situations très justes et un trouble palpable... de l'autre, il y a des personnages qui s'enlisent de manière exaspérante dans leurs problèmes, leurs doutes, leurs confusions... et un scénario qui se pèle comme un oignon autour d'une recherche de vérité mais qui finit par tomber en lambeaux à force de révélations et de tiroirs. D'un côté il y a plein de promesses, une subtile première partie, un séduisant passé qui vient faire chanceler un foyer en construction... de l'autre, une longue et sinistre descente, la culpabilité, le mal de vivre, d'aimer ou de communiquer... et l'on gratte les plaies, on se torture, on retourne le couteau... tout cela pour finir plus embrouillés et malheureux qu'avant les premiers atermoiements. D'un côté je suis convaincue... de l'autre pas du tout.

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Re: Le Passé (Asghar Farhadi - 2013)

Messagepar Jack Griffin » 19 mai 13, 12:18

mannhunter a écrit :
Jack Griffin a écrit :Trop de retournements et de rebondissement, dans une mécanique qui se contemple un peu trop. Un manque de spontanéité général un peu pénible.


Plein de rebondissements comme on en croise dans les séries US :o

http://www.sofilm.fr/cannes-day-3-17-ma ... se-farhadi

Mais bon, pour Bérénice... :oops:


Pas très à l'aise j'ai l'impression. Et c'est un peu pareil pour tout le cast (sauf pour Mossafa qui s'en sort bien malgré une entrée dans le film en post synchro un peu gênante). y'a de bons moments avec les enfants mais bon, on sent le truc un peu poussif pour parvenir à ce résultat.
monfilm a écrit :
Rahim et Bejo disent que Farhadi est un perfectionniste qui peut passer deux jours à tourner une scène, et fait quasi systématiquement de nombreuses prises. Ton avis indique que cette exigence peut être perceptible et gêner cette vie que le réalisateur veut insuffler à son récit. Et c'est un peu ce que je craignais en écoutant les interviews et conférence de presse. Trop de maitrise.


Oui j'ai vu la conf de presse après avoir vu le film et je ne connaissais pas du tout les intentions de Farahdi avant d'entrer dans la salle. Mais tu sens bien le poids du scénario et les heures de préparation à chaque minute. Alors que ça devrait couler avec plus de fluidité et de naturel.
Je comprends un peu qu'on s'emballe sur ce genre de film mais c'est très/trop fabriqué dans ses moindres recoins. En plus pour quelque chose de pas foncièrement génial à l'arrivée.

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Jack Griffin
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Re: Le Passé (Asghar Farhadi - 2013)

Messagepar Jack Griffin » 19 mai 13, 12:37

Critique de Lacuve

On croyait pourtant bien terminé les films du type Kramer contre Kramer (Robert Benton, 1979) qui déroulent leur scenario au service d'une thèse douloureuse et facilement partageable par les spectateurs, celui de la souffrance des séparations et des histoires d'amour qui finissent mal. Si le précédent film de Farhadi faisait preuve d'un minimum de mystère dans l'interprétation des motivations des personnages, il n'en hélas pas de même ici.

Farhadi masque la banalité de son histoire en multipliant les coups de théâtre au bout d'une heure et demie de film en faisant circuler la patate chaude de la culpabilité d'un personnage à l'autre. Le couple qui a osé essayer d'être heureux est soudain déchargé de sa culpabilité (soupçonnée par le bien comme il faut Ahmad) grâce à l'histoire de la robe tachée racontée par Naïma. La culpabilité, soudain effacée, passe alors sur Lucie qui a transféré les mails des amants à l'épouse. Et le film part alors sur une autre piste : faut-il ou non révéler l'acte fatal de Lucie ? Apres avoir bien appuyé chacune des scènes d'aveux, de Lucie à Ahmed, de Ahmad à Marie, de Marie à Samir (deux fois) vient un troisième rebondissement : la suicidé n'était pas dans le magasin. S'en suit la confession de Naima (nouvelle coupable) puis son retour pour faire porter la faute sur Samir qui n'a pas su voir la détresse de sa femme.

Les quatre-vingt dix premiers minutes auraient pu suffire puisque le jeu de patate chaude ne sert à rien : c'est bien, in fine et comme Lucie l'exprimait en masquant une partie de la vérité, Samir qui est responsable du suicide de sa femme. Farhadi n'aurait-il pas pu faire plus simple pour justifier sa thèse de l'acharnement médical comme de l'acharnement amoureux, lourdement mise en scène dans la séquence finale ?

Le plus douteux dans cette histoire, c'est le total manque d'épaisseur des personnages, réduits à leur fonction de rouage dans un scénario : Marie est débordée, malheureuse et hystérique, Samir est malheureux (il pleure tout le temps, c'est malin non ?), se laisse traiter comme un chien par Marie qu'il n'aime effectivement déjà plus (main retiré du levier de vitesse) et toujours en manque de sa femme. Les enfants sont lucides (Lucie sait que l'histoire d'amour est sans issue) et Fouad porte l'espoir d'une vie meilleure de l'enfance (scène du métro).

Seule la scéne du mais grillé, du repas et de l'évier bouché donne un peu de respiration à ce scenario tricoté pour faire resplendir les valeurs de la paternité responsable... c'est bien peu.


http://www.cineclubdecaen.com/realisat/ ... /passe.htm

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julien
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Re: Le Passé (Asghar Farhadi - 2013)

Messagepar julien » 19 mai 13, 13:01

Lacuve a écrit :Seule la scène du mais grillé, du repas et de l'évier bouché donne un peu de respiration à ce scenario tricoté pour faire resplendir les valeurs de la paternité responsable... c'est bien peu.


Ça a l'air d'être passionnant comme film. On a l'impression, d'observer par le trou de la serrure, ce qui se passe chez notre voisin d'à côté.
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Re: Le Passé (Asghar Farhadi - 2013)

Messagepar Borislehachoir » 19 mai 13, 13:47

C'est vraiment très intéressant julien, je te remercie de nous éclairer de tes lumières et de tes posts captivants.

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Re: Le Passé (Asghar Farhadi, 2013)

Messagepar Nestor Almendros » 19 mai 13, 16:17

Je vous rejoins dans l'ensemble,vous qui avez si justement saisi la principale faiblesse du film: un scénario qui, dans sa (grosse) dernière demi-heure, en rajoute beaucoup dans la sur-construction de son intrigue. Alors que jusque-là la tension était tenue, au cordeau, avec un spectateur haletant, le réalisateur finit par se perdre, c'est tout à fait le mot. Et c'est fort dommage, bien sûr, car ce qui précède est réellement bon.

monfilm a écrit :Rahim et Bejo disent que Farhadi est un perfectionniste qui peut passer deux jours à tourner une scène, et fait quasi systématiquement de nombreuses prises. Ton avis indique que cette exigence peut être perceptible et gêner cette vie que le réalisateur veut insuffler à son récit. Et c'est un peu ce que je craignais en écoutant les interviews et conférence de presse. Trop de maitrise.

Peut-être mais de la maîtrise comme celle-là j'en veux bien un peu plus que d'habitude. Je crois savoir qu'il fatiguait exprès ses acteurs pendant des répétitions pour qu'ils aient l'air d'être vraiment à bout à l'image.

Et formellement, j'ai ressenti un savoir-faire indéniable que je ne retrouve pas dans le cinéma français, habituellement. Un peu comme les plans au millimètre de Haneke. Farhadi a visiblement ramené son chef opérateur avec lui, c'est du grand art, un peu à l'image du dernier plan du film.

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Re: Le Passé (Asghar Farhadi - 2013)

Messagepar poet77 » 20 mai 13, 09:44

Le cinéaste iranien Asghar Farhadi, à qui l'on doit déjà plusieurs films remarquables tournés dans son pays, a réalisé ce film-ci en France, dans un coin de la banlieue de Paris, à Sevran. Après le triomphe tout à fait mérité d'"Une séparation", voici donc "Le Passé". Ici aussi cependant, il est question de séparation et même de divorce puisque c'est la raison pour laquelle Marie (Bérénice Bejo) vient chercher à Roissy celui qui l'a quittée il y a quatre ans pour repartir dans son pays, l'Iran. Ahmad (Ali Mosaffa) aperçoit Marie dans le hall de l'aéroport, tous deux cherchent à se parler, mais une vitre les sépare, empêchant dans un premier temps toute communication autre que gestuelle.
Curieusement, alors qu'Ahmad est revenu en France pour finaliser son divorce d'avec Marie, cette dernière insiste pour l'accueillir chez elle, dans son pavillon de banlieue. C'est d'autant plus étonnant que Marie veut refaire sa vie avec un nouveau compagnon, Samir (Tahar Rahim). Ahmad fera donc la connaissance de ce dernier, mais aussi de son fils Fouad et des deux filles de Marie dont Lucie, une adolescente en crise formidablement interprétée par Pauline Burlet. Tout ce monde se trouve pris dans un sac de noeuds, dans des complications inextricables, dans de terribles culpabilités. L'on apprend en effet que la première épouse de Samir est à l'hôpital, plongée dans le coma, suite à une tentative de suicide.
S'engage alors tout un jeu de confidences, de prises de conscience, d'interrogations, de recherche de la vérité car il se peut bien que la tentative de suicide de la femme de Samir soit la conséquence d'un acte malveillant. On ne se débarrasse pas des actes du passé: il faut chercher, fouiller, tâcher de comprendre afin de parvenir, peut-être, à la vérité et au pardon libérateur. Et c'est l'homme du passé précisément, c'est Ahmad qui recueille le plus souvent les confidences des uns et des autres, trouvant dans ce rôle-là, peut-être, une jouissance quelque peu malsaine.
Car comment parvenir à la vérité? Comment débrouiller les écheveaux des mensonges, des faux-semblants, des illusions? Lucie est rongée de remords, elle est persuadée d'être coupable, mais l'est-elle vraiment? Qui croit avoir commis une faute sans être coupable de rien, qui a vraiment des raisons de culpabiliser?
Comme l'a très bien observé Pierre Murat dans Télérama, Asghar Farhadi, comme le grand et regretté cinéaste polonais Krzysztof Kieslowski, fait un cinéma "du doute, de l'inquiétude morale". Ce cinéma-là, qui ne cherche pas tant à répondre aux questions qu'à bien les poser, ce cinéma qui invente des scénarios complexes et des personnages qui restent en partie énigmatiques, ce cinéma captive! De film en film, Asghar Farhadi s'affirme comme un des grands cinéastes d'aujourd'hui, entraînant le spectateur dans des mondes compliqués, dans des histoires embrouillées, mais qui, parce qu'elles sont mises en scène avec un indéniable talent, non seulement n'ennuient jamais mais suscitent le plus grand intérêt. 8/10

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Blue
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Re: Le Passé (Asghar Farhadi - 2013)

Messagepar Blue » 31 mai 13, 20:07

“Tolstoy is a full meal.
Turgenev is a fabulous dessert.
Dostoyevsky is a full meal with a vitamin pill and extra wheat germ.”
(Woody Allen, Husbands And Wives)


Pour continuer dans la métaphore culinaire, Asghar Farhadi, qui est décidément un cinéaste animé d'une grande générosité, aime nous rassasier avec ses histoires de couples qui se déchirent dans une narration de thriller prête à s'enflammer à tout moment. Quand arrive le dessert, au bout d'une heure trente, voilà qu'il balance la purée, encore et encore. De la générosité oui, mais aussi de l'ambition. Celle de contenter son public. Est-ce un mal ? On devrait même payer un complément pour voir un film de Farhadi. Car il ne s'agit pas de l'un de ces cinéastes qui prennent une pose auteurisante pour ne pas raconter grand chose au final. Ah ça non, on ne pourra pas le lui reprocher. D'ailleurs, il n'y a pas un rôle qui soit anodin, dans "Le Passé". Tous les interprètes, qu'ils soient adultes, enfants ou même dans le coma, sont sondés en profondeur, et constituent tout autant de pièces d'un puzzle qui s'assemble devant nos yeux, sans qu'il puisse au final être complet car évidemment, il manquera la dernière pièce ; celle que nous allons nous même apposer telle la cerise sur le gâteau.
Généreux, et galant.

8/10
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