Le Quattro Volte (Michelangelo Frammartino - 2010)

Rubrique consacrée au cinéma et aux films tournés à partir de 1980.

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Anorya
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Le Quattro Volte (Michelangelo Frammartino - 2010)

Messagepar Anorya » 13 févr. 13, 14:32

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Dans les montagnes de Calabre (Italie), les hommes, les bêtes, les arbres et les pierres naissent et meurent au rythme des saisons. Dans un village haut perché, un vieux berger tousse et trafique de la poussière d'église avec la bonne du curé. Un chevreau fait ses premiers pas. Un sapin centenaire résiste aux assauts du vent. C'est la procession de Pâques, on abat l'arbre pour le célébrer avant de fabriquer le charbon de bois...


Voilà un bien curieux objet que voilà évoqué trop brièvement sur le forum et dont l'erreur serait de le prendre par erreur pour un documentaire, ce qu'il n'est pas.

Pas plus qu'il n'est un film de fiction dans les limites de ce qu'on est. C'est peut-être plus précisément parce qu'il est confluent à ces deux genres là qu'il pourra dérouter de nombreuses personnes au premier abord et pourtant, on faisant l'effort d'y rentrer et de se laisser porter par les images (parfois assez magiques) et le son (traité de main de maître), on y découvre de belles choses et un grand "film". Déroutant Le quattro volte ? A première vue oui (même si moi c'est la fin qui m'a surpris, j'y reviens plus loin) parce que délaissant volontairement les principes de narration basique, Michelangelo Frammartino se concentre avant tout sur une structure de quatre parties chacune accordées à un élément du récit qui sera ensuite soit oublié, soit relégué au second plan. Pas de "héros" au sens propre dans le film, pas plus qu'une importance à la fiction avec les schémas prépondérants qu'on connait mais 4 parties liées à l'humain, l'animal, le végétal et enfin, le minéral.


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D'autant plus qu'il n'y a pas de dialogue, ni musique, juste un univers extrêmement sensitif de bruits qui nous entourent, parfois jusqu'à une sensation organique (à chaque fondu au noir qui signe la fin d'un chapitre/règne et avant le passage à un autre, on entend des petites gouttes, une répétition, quelque chose de propre à l'univers de Tarkovski presque, quand ce n'est pas un personnage qui tape sur un terril de charbon de bois et que le rythme produit quelque chose de similaire aux battements du coeur). Et pourtant rien qu'avec ça et comme s'il nous faisait part d'un cinéma inédit, il en devient universel.


Le cinéaste, dont il s'agit ici que du second métrage (mais le bonhomme a une solide expérience dans les installations vidéos en plus d'avoir enseigné dans des écoles de cinéma) obtient non seulement un travail parfait sur le forme qu'étrange et novateur sur le fond. Ne négligeant pas quelques notes d'humour burlesque parsemées ça et là (notamment lors d'un plan-séquence de 9 mn incroyablement minutieux en diable qui aura pris pourtant près de 16 prises !), de l'émerveillement (toute la seconde partie avec le chevreau, adorable, qu'on accompagne de sa naissance à ses premiers pas) et des cadrages ultra-précis, on comprend aussi que sa mise en scène s'adapte aussi en fonction de ce qu'il suit. Un rythme soutenu presque hypnotique pour un vieux berger toussotant, plus rythmé pour un chevreau plein de vie --on aura même droit à un court plan "subjectif" coincé parmi les chèvres qui dévalent toute la route, quasi-lent et abstrait pour le végétal et le minéral. Respectivement un manque de rythme vers la fin qui a manqué raviver en moi les forces vives du sommeil et j'avoue avoir un peu lutté (j'ai mes méthodes heureusement. La cinéphilie, ça vous forge la vie :mrgreen: ). Mais c'est logiquement tout à fait dans la droite ligne du projet et là encore jusqu'au bout les plans sont d'une rare beauté.


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Outre l'aspect plastique et visuel et la narration qui en fera fuir beaucoup (et pourtant comme je le redis, ça vaut vraiment le coup de tenter), il y a aussi une certaine mystique qui élève l'objet et le sort des sentiers battus. Le dossier de presse du film cite la théorie de Pythagore (qui vécut justement en Calabre au VIème siècle avant J.C) qui croyait en la transmigration des âmes. Le philosophe pensait avoir déjà vécu plusieurs vies animales et végétales et pensait que le sens de l'existence se trouvait dans le cycle de la nature. Un propos qui semble animer le réalisateur et tout l'ensemble du film puisque dans les bonus, lors de la préparation d'un plan-séquence, il parle aux villageois qui lui servent d'acteurs avant la prise pour décréter que "tout être a une âme". Réalisateur qui vécut dans la région enfant, y revenant ensuite à plusieurs reprises; autant dire quelqu'un qui connaît intimement la région dans ce qu'elle a de plus profond et secret.


Ici donc tout fait sens, tout se complète, tout est fluide. L'homme aux anciennes croyances qui récupère la poussière d'église pour se soigner finira aussi poussière. Mais au moment de sa disparition arrivea une nouvelle vie, animale celle-ci. Plus tard cette dernière, perdue dans la campagne semblera chercher la protection d'un sapin. Puis le temps passe, automne, hiver, été. Le sapin est coupé, emmené par tous les hommes du village pour être célébré. Puis sera découpé en plusieurs rondins qui serviront à faire du charbon de bois, le même qui ouvrait le film avec sa vision d'un terril fumant et son battement "de coeur". Retour au point de départ... et ça recommencera sûrement...



Bref, un superbe film à la croisée des chemins de plein de styles, de Tati à Robert Bresson en passant par le "documentaire", peut-être un peu dur d'accès au début pour beaucoup de personnes, mais passionnant quand on est en plein dedans et ce serait du coup dommage de négliger un tel "ovni", si beau, étrange mais aussi si doux, dur et drôle.
5/6.
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Re: Le Quattro Volte (Frammartino - 2010)

Messagepar Jack Griffin » 13 févr. 13, 14:53

Vu en salle. Je me souviens effectivement d'un film assez simple dans son propos, un poil poseur et calculé cela dit. ça n'avait pas été une réelle déconvenue puisque le film a tout de même quelque chose (les plans sur les chèvres, le plan séquence avec le chien)...Mais c'est modeste, un peu limité au final. On avait comparé ça à l'arbre aux sabots d'Olmi à l'époque de la sortie mais c'est pas vraiment ça non plus. Il y a une approche plus mystique comme tu dis, distante, entomologique....et une certaine forme d'humour qui en découle.
A tenter quand même !

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Re: Le Quattro Volte (Michelangelo Frammartino - 2010)

Messagepar Demi-Lune » 14 juil. 14, 12:39

D'accord avec Jack Griffin mais je serai encore moins enthousiaste. Ça fait très concept, comme film, et il n'y a pas grand-chose dans ce cinéma qui me parle ou me touche. On peut bien sûr apprécier la paix et la beauté de certaines images (la vision de Frammartino n'est pas du tout crépusculaire), mais au-delà du fait que la lenteur du dispositif ne m'a jamais vraiment happé/fasciné et que ce fut même dur de lutter contre le sommeil sur la fin, c'est le côté calculé du film qui reste surtout en bouche, à froid. Dans ses intentions comme dans certaines séquences (le fameux plan-séquence avec le chien dans la rue). La démonstration sur le cycle de la vie et la cohabitation multiforme du vivant est très modeste (oserais-je dire bateau ?), et, sans doute parce que l'envoûtement ne s'est pas créé, laisse au final perplexe. Tout ça pour ça. Expérience intrigante mais guère plus, pour moi.

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phylute
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Re: Le Quattro Volte (Michelangelo Frammartino - 2010)

Messagepar phylute » 14 juil. 14, 21:34

Mon film préféré des ces dix dernières années, et je n'exagère même pas :P
Les films sont à notre civilisation ce que les rêves sont à nos vies individuelles : ils en expriment le mystère et aident à définir la nature de ce que nous sommes et de ce que nous devenons. (Frank Pierson)

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Re: Le Quattro Volte (Michelangelo Frammartino - 2010)

Messagepar Addis-Abeba » 11 nov. 14, 14:33

Trop conventionnel, le début m'a fait penser à L'ile nue, mais rapidement le cote documentaire prend trop le dessus, quelques belles scénes et plans insolites mais l'ennui pointe trop souvent le bout de son nez, pour un sentiment pas désagréable mais mitigé.
Pourtant j'adore ce genre de village tout en montées et en rues biscornues.
"On va voir King-Kong au cinéma avec les collègues, tu viens avec nous ? Non j'aime pas les films Chinois..."