Chris Marker (1921-2012)

Rubrique consacrée au cinéma et aux films tournés après 1980

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Phnom&Penh
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Re: Chris Marker en DVD

Messagepar Phnom&Penh » 24 juil. 08, 17:13

Merci pour la vidéo du pilote, je l'avais cherchée mais pas trouvée.

Dans les scènes de manifs, mais c'est plus amusant qu'autre chose, j'ai bien aimé
Spoiler (cliquez pour afficher)
la manif contre la guerre du Vietnam aux USA. On s'attend aux habituels étudiants....on a un groupe de types à cheveux courts en costumes, des fondamentalistes chrétiens opposés à toute forme de guerre et au port des armes...bon exemple d'humour markerien


bruce randylan a écrit :Faut vraiment que je me les choppe tous ces DVDs

Le fond de l'air est vraiment un must, et si par hasard tu sais bien apprécier le travail de montage (ce qui n'est pas mon cas, la plus grande part du travail m'échappe), tu vas te régaler, il est très réputé pour ça. Comme en plus il dure 3h avec plusieurs petits films en plus,il y a de quoi faire.
Bon, j'ai jeté un coup d'oeil au topic Peter Watkins, tu devrais apprécier le montage à sa juste valeur :wink:
"pour cet enfant devenu grand, le cinéma et la femme sont restés deux notions absolument inséparables", Chris Marker

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Re: Chris Marker en DVD

Messagepar Tom Peeping » 24 juil. 08, 18:01

Phnom&Penh a écrit :Le fond de l'air est rouge, 1977, "revisité" par Chris Marker en 2008
Ce film est extraordinaire.
On l'imagine souvent comme une éloge des mouvements révolutionnaires des années 60 alors que c'est un film politique, certes, mais surtout un documentaire historique absolument fascinant....

Merci pour ton avis et de celui des autres forumeurs sur ce film de Marker qui en effet me semblait à priori être un pensum de plus sur l'avant-après 68. Maintenant, mes doutes sont levés et j'ai vraiment envie de le voir. Je vais chercher le DVD en occase.
... and Barbara Stanwyck feels the same way !

Pour continuer sur le cinéma de genre, visitez mon blog : http://sniffandpuff.blogspot.com/

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Phnom&Penh
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Re: Chris Marker en DVD

Messagepar Phnom&Penh » 24 juil. 08, 18:22

Tom Peeping a écrit : Merci pour ton avis et de celui des autres forumeurs sur ce film de Marker qui en effet me semblait à priori être un pensum de plus sur l'avant-après 68. Maintenant, mes doutes sont levés et j'ai vraiment envie de le voir. Je vais chercher le DVD en occase.

C'est tout sauf un pensum! L'analyse politique est d'une très grande finesse, les propos touchent droit au but et surtout il y a toujours chez lui un humour génial.
Je ne te dis pas que certains hommes politiques n'y livrent pas quelques pensums, mais avec la voix off par dessus, le risque d'ennui est bien désamorcé.
Et le film est très rythmé, on tourne autour du monde et des époques à toute vitesse, les trois heures passent très bien.
Prends le temps de lire le texte du livret avant de voir le film, c'est excellent!
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bruce randylan
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Re: Chris Marker en DVD

Messagepar bruce randylan » 24 juil. 08, 18:40

Phnom&Penh a écrit :Le fond de l'air est vraiment un must, et si par hasard tu sais bien apprécier le travail de montage (ce qui n'est pas mon cas, la plus grande part du travail m'échappe), tu vas te régaler, il est très réputé pour ça. Comme en plus il dure 3h avec plusieurs petits films en plus,il y a de quoi faire.

Oui, je l'ai vu ( sauf la première heure ) et adoré.
En effet le montage y est incroyable surtout le collage sonore je trouve.
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Re: Chris Marker en DVD

Messagepar Phnom&Penh » 25 juil. 08, 06:57

Un des - rares - interviews de Chris Marker, accompagné de M. Chat, paru dans Libé en 2004 à l'occasion de la sortie de Chats Perchés.
Rien d'indispensable, c'est surtout une discussion sur les chats:

    Chris Marker et l'auteur de Monsieur Chat racontent leur rencontre artistique, et leur démarche dans «Libération».
    Chats discutent

    Par Annick RIVOIRE

    samedi 04 décembre 2004 (Liberation - 06:00)




    Un jour de septembre, un e-mail sibyllin demandait une adresse pour recevoir un inédit de Chris Marker... Le cinéaste venait d'achever Chats perchés, docu-fiction autour de ces peintures murales monumentales apparues sur les murs de Paris, Orléans, Nantes... C'est que Chris Marker voulait plus qu'un film pour M. Chat, l'auteur anonyme de ces interventions félines. Il accepta l'invitation assortie d'une liberté totale (ou presque) de faire ce qu'il voulait avec Libération (Libé-chat-ion). Le cinéaste a choisi d'inviter M. Chat, laissant à peine au chat Guillaume-en-Egypte, l'alter ego bavard de Marker, quelques vignettes de-ci-de-là. L'entretien qui suit, débuté canal Saint-Martin pour s'achever dans un studio encombré de dizaines de chats totems, de chouettes et de cassettes vidéo, conte l'histoire de cette drôle de rencontre.

    Comment est née l'idée d'une intervention croisée dans Libération ?

    CHRIS MARKER : J'avais envie que tout le monde découvre ce Chat. Avec les précédents numéros des invités de Libération, ceux d'Annette Messager et de Tàpies, tout de suite j'ai visionné le numéro avec les chats dessus.

    Pourquoi avoir détourné l'invitation de Libération en invitant M. Chat?

    C.M. : Ces «pourquoi», c'est une manie de journalistes. Je me souviens quand j'étais à côté de Kurosawa sur les pentes du mont Fuji, et qu'une délégation de Fenouillards a débarqué et que tous les journalistes, tour à tour, sont venus demander au maître «pourquoi ceci, cela ?». Kurosawa nous regardait d'un air désolé et disait : «Mais je ne peux pas répondre à cette question, les choses viennent comme ça, c'est vous qui me dites ensuite pourquoi.» Je ne me prends pas pour Kurosawa, mais ça m'a consolé de trouver un répondant.

    Vous avez une forte relation à l'actualité, le chat Guillaume est présent sur l'Internet où il commente l'actualité en images...

    C.M. : Guillaume, pas moi.

    Quel rapport entretenez-vous avec Guillaume, votre alter ego félin ?

    C.M. : Guillaume a été un vrai chat, qui m'avait adopté, qui était mon conseiller, mon intime, mon copain, mon inséparable et la seule personne que j'acceptais auprès de moi quand je faisais du montage. Je voyais à la direction de ses oreilles s'il était d'accord avec ce que je faisais ou pas. Et puis il est parti au paradis des chats. Quelque temps après, il m'est réapparu sous forme de fantôme, il avait très envie d'intervenir, et des idées sur tout. Le matin, quand j'écoutais les nouvelles, il arrivait avec une bulle et c'était lui qui se plaçait comme ça dans l'actualité. Je ne suis que le médium là-dedans. Docteur Jekyll et Mister Hyde. Guillaume est tout ce que je ne suis pas, il est ramenard, interventionniste, exhibitionniste, il ne demande qu'à faire parler de lui, on se complète parfaitement.

    Si le chat jaune a eu autant d'écho en vous, c'est aussi parce qu'il y a une proximité entre son auteur et vous ?

    C.M. : Les deux chats ont de la personnalité, c'est M. Chat qui a eu la gentillesse de leur trouver un certain cousinage et a fait le fameux dessin où ils sont bras dessus, bras dessous. Dessin qui a été la consolidation de la sainte alliance entre les deux chats.

    M. Chat : Le page à page dans Libération fait apparaître les formes harmonieuses du Chat, uniquement construit à partir de formes circulaires, toutes unies entre elles. Et ses mouvements sont faits pour caresser les murs. Il faudrait que chacun fasse le geste de dessiner le chat et, pour ne pas avoir l'air idiot, en prenant un pinceau.

    Canal Saint-Martin, sous le pont où s'égosillait Arletty, la marque du chat jaune a disparu, remplacée par une caméra de surveillance...

    C.M. : C'est ici qu'a eu lieu la première rencontre, fin 2001. L'écho du 11 septembre est encore dans l'air, et la vision de cet animal avenant me paraît un signe. Quelqu'un a décidé d'envoyer sur les murs une image de réconfort, et de bienveillance.

    M. Chat : Chaque emplacement change le point de vue sur la ville. Ce chat-là a été peint à 3 heures du matin, un moment public qui n'appartient qu'à toi. Puis tout le monde le voit et se demande d'où ça vient.

    Cette première rencontre a-t-elle suffi à vous donner l'idée d'un film ?

    C.M. : Peu de temps après, un article dans le Parisien m'a signalé les chats de Réaumur et du boulevard de Strasbourg, un ami banlieusard ceux de la gare Montparnasse. Et ensuite ça n'a plus cessé, des informateurs bénévoles m'appelaient chaque semaine pour me dire qu'ils en avaient trouvé un ici, un là, la chasse était ouverte. Me baladant presque toujours avec ma petite caméra DV, l'idée avait commencé de germer d'une espèce de street-movie dans le Paris d'après le 11 septembre. Un petit film d'atmosphère, simple et sans prétention, et surtout, pour une fois, pas politique ! Ce chat m'attirait, en tant que chat bien sûr, j'appartiens à la secte de leurs adorateurs, mais surtout par la simplicité et l'équilibre de son graphisme, si différents de la virtuosité embrouillée des tags, ou du symbolisme latent des graphs. Il m'évoquait la perfection instinctive des premiers tracts anarchistes, et des constructivistes de l'époque «fenêtres Rosta». Sa filiation avec le grinning cat d'Alice au pays des merveilles était évidente ­ à noter qu'ici le français est défaillant : toutes les traductions vous proposeront «le sourire du chat», comme si Carroll avait utilisé «smile», mais il a écrit «grin», qui n'a pas d'équivalent, et qui est le «large sourire». Or de toute évidence, ce chat-là «grins»...

    M. Chat : Le chat nous est tombé dessus : une petite Pakistanaise d'un quartier périphérique avait dessiné un gros chat tout simple, avec un sourire géant. L'idée que ce dessin de petite fille soit partout était plaisante. Il a été restylisé en conservant la fraîcheur du sourire. L'histoire du chat est une sorte de parcours initiatique du Petit Poucet. Comme dans le conte, nous sommes tous perdus. L'art urbain laisse des petits cailloux. Il n'y a pas d'artistique là-dedans mais du culturel, il s'agissait de donner de l'humanité.

    C.M. : Il me fait rire quand il oppose l'artistique au culturel. Il a dû visiter trop de galeries. Comme si «donner plus d'humanité» n'était pas une bonne définition de l'art. Y compris comme il le pratique. Malraux dans l'Espoir : «Il y a ici une tapée de peintres, il faut leur donner les murs, les murs nus : allez hop ! Dessinez, peignez. Ceux qui vont passer là devant ont besoin que vous leur parliez. Nous ne créerons pas des chefs-d'oeuvre, ça ne se fait pas sur commande, mais nous créerons un style. Il n'est pas possible que, de gens qui ont besoin de parler et de gens qui ont besoin d'entendre, ne naisse pas un style.» Si Malraux était ministre de la Culture, il aurait défendu les chats, il ne les aurait pas fait effacer !

    La promenade filmée envisagée sous l'angle «positif» a viré pessimiste...

    C.M. : Tout a basculé avec le second tour des élections. J'avais suivi les premières manifs anti-Le Pen, le 1er Mai... Mais tout d'un coup sur mon écran, derrière PPDA, le grinning cat lui-même... Je me suis jeté dans le métro, essayant de calculer où je pouvais rattraper la manif. Mais le temps d'arriver à Saint-Michel, des flics goguenards m'ont dit que le cortège était passé depuis longtemps. La petite consolation a été de trouver sur le quai du métro un couple muni de la pancarte-chat. Une fille s'est approchée, intéressée. «Est-ce que c'est un nouveau groupe ?» Je lui ai dit : «Bien sûr, c'est la Confédération humaniste et anarchiste des travailleurs.» Toute prête à adhérer, elle était.

    M. Chat : Dans une de ces manifs, des militants alternatifs ont autocollé tout le monde. Le soir à la télé, le groupuscule faisait masse. M. Chat lui aussi pouvait participer à l'instrumentalisation humaine des manifestations, en banderole. M. Chat dans ce contexte ne veut rien dire, ne sert à rien, il stigmatise l'état d'esprit d'une génération du cul entre deux chaises.

    C'est là que vous, Chris Marker, entrez en terrain politique dans le film ?

    C.M. : En s'installant d'eux-mêmes dans le paysage politique, les chats avaient complètement changé la problématique. Ce ne serait plus une promenade désinvolte mais la chronique d'une année de plus en plus marquée par l'histoire, où d'élections en guerre d'Irak, de retraites en intermittents, les manifestations scanderaient l'évolution même de la société, et les flux et reflux d'une nouvelle génération qui faisait son éducation civique.

    M. Chat semble proche du nihilisme ?

    M. Chat : De plus en plus dans le monde, on n'a droit qu'à deux choix : adhérer ou se taire. Les chats ont choisi la peinture... Il y a un groupe qui s'intitule Nomades urbains dont j'emprunterais bien la terminologie. Je me suis exilé dans la rue, à Paris, en grimpant sur les toits, dans ce désert urbain de zinc.

    C.M. : Qu'on ne me dise pas qu'il n'y a de progrès nulle part. Un nihiliste qui peint des chats, c'est quand même un progrès par rapport à Netchaïev.

    M. Chat : Il y a quelque chose de très positif dans le nihilisme du chat jaune.

    C.M. : Je n'ai pas cherché à savoir quelles étaient les intentions du groupe d'irréductibles qui s'était réuni à la Bastille sous l'emblème du Chat : j'ai poursuivi mon idée, et faire un film est toujours un peu comme faire un rêve, avec le même sentiment illusoire de contrôler des choses qui s'accomplissent sans vous, tout en puisant leur logique dans vos réserves secrètes. Mais il me plaît de penser qu'il y avait là les inorganisés biologiques, ceux pour qui Arlette et Besancenot sont déjà trop institutionnels, ceux qui refusent de toute leur force d'être récupérés et, pour ça, il n'y a pas d'incarnation plus pertinente que le Chat, le seul être au monde qui depuis des temps immémoriaux a conquis sa place au premier plan de la vie quotidienne, de l'image, du sentiment et de la mythologie sans jamais avoir été récupéré. Prévert l'a mieux dit que quiconque :

    Ils ont insulté les vaches / Ils ont insulté les gorilles / les poulets / Ils ont insulté les veaux / Ils ont insulté les oies les serins / les cochons les maquereaux / les chameaux / ils ont insulté les chiens / Les chats / ils n'ont pas osé

    Comment la rencontre visuelle a-t-elle tourné à la rencontre artistique ?

    M. Chat : Pendant cette manif aux pancartes Chat, deux femmes ont jailli de la foule, nous ont abordés en disant : «Chris Marker fait un film sur vous...» Il y a des noms, et celui de Marker en est un, qui sont comme des épées, qui ouvrent des portes, comme dans Dune ou Matrix. L'effet Chris Marker faisait peur, l'unanimisme était inquiétant. Mais un vieux monsieur retiré du monde, il fallait aller le voir. J'aime les vieux qui me rappellent mon grand-père, sa culture humaniste, loin des spécialistes qui te mènent sur leur terrain pour t'écraser. Alors oui, la Jetée m'a retourné la tête, c'est pauvre et c'est beau, horriblement beau, avec un simple appareil photo, il fait la nique à tout le monde. Impressionné par sa façon de mettre un écran entre lui et moi, j'ai adopté le même système. Un ami coréen était l'émissaire, Marker renvoyait des messages, un texte de François Maspero... C'était comme une liqueur sucrée, une ivresse qui donne l'envie d'après. La première fois que je l'ai vu, j'y suis allé sans me présenter, disant juste : «On m'a dit de vous donner ça.»

    C.M. : Et naturellement je me suis dit que ça pouvait être lui. Mais sans chercher à en savoir plus, je ne déteste pas les mystères.

    Y a-t-il une forme de transmission d'une génération à l'autre ?

    M. Chat : J'ai l'impression d'avoir réactivé des parties de sa mémoire. Marker est un phare, mais il doit aussi trouver dans notre correspondance une façon de se rafraîchir. Nous sommes des artistes taciturnes potentiels. Il m'a donné des pistes, a amorcé une part de ma nature guerrière : il m'a envoyé une image-collage du chat en commandant Marcos, terrible, parce qu'au fond toute une génération voudrait se réaliser par la violence.

    C'est une leçon de choses que Marker délivrerait à la jeune génération ?

    M. Chat : Marker a réussi à allumer le chat, son apport théorique a structuré l'histoire. C'est vrai que les ailes du chat sont apparues pendant la guerre contre l'Irak. Le piège, c'est que, quand Marker fait un film, il ne demande pas d'autorisation. Nous nous incrustons de la même manière, comme des pirates maniérés, des sauvages polis. On doit avoir des essences complémentaires pas si lointaines. La différence, c'est qu'en montant sur les toits j'ai cherché la mort, elle s'est refusée à moi. Lui ne la cherche pas...

    Pour ce numéro, le chat Guillaume intervient dans l'actualité, alors qu'il faut chercher M. Chat...

    C.M. : A part les élections américaines, où il était déchaîné, il est rare que Guillaume touche aux nouvelles qui font les gros titres. Il préfère les petites histoires que personne n'a remarquées. Il fait en particulier une fixette sur les mascottes de la Royal Navy, un perroquet, une tortue ­ pas le genre de choses qui font les manchettes de Libé. Il arrive que l'actualité soit tellement navrante que lui et moi préférons rester sans voix. Il était donc plus prudent pour ce numéro de Libération de puiser dans son répertoire d'expressions.

    M. Chat : Une fois lus, les journaux sont jetés, c'est du papier gâché. Le pochoir dans les pages du quotidien, c'est une manière de leur donner une seconde vie... Il faudrait que tous les lecteurs prennent du scotch et aillent coller leur journal-affiche partout et qu'ensuite ils envoient leur mise en scène photo à la rédaction...

    C.M. : Tu veux dire que, pour une fois, Libé va servir à quelque chose... Mais, pour être honnête, il n'existe aucun autre journal au monde, qui, le jour de la mort de Derrida, ouvre ses premières pages sur un philosophe.

    M. Chat : J'aimerais lancer aux lecteurs ces expressions qui m'interrogent : démocratie pyramidale et cannibalisme social...

    Et les enjeux internationaux ?

    C.M. : C'est l'histoire que je regarde se faire. Ce qui me fascine dans la télé, c'est comme le miroir de Cocteau où on voit la mort au travail, ici c'est l'histoire au travail. La mort aussi, du reste.
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Re: Chris Marker en DVD

Messagepar Phnom&Penh » 25 juil. 08, 11:36

Les statues meurent aussi, Alain Resnais et Chris Marker, 1953

Ce petit documentaire d’une demi-heure est en bonus de l’édition Arte de Hiroshima Mon Amour, d’Alain Resnais. Un très beau DVD pour un film majeur de l’histoire du cinéma français.

Les statues meurent aussi est un film de commande de Présence Africaine (une revue panafricaine semestrielle fondée en 1947 par Alioune Diop, qui paraît toujours et dont les bureaux sont à Paris). L’idée était de faire un documentaire sur l’art africain, mais le film est quand même un peu plus politique – il a d’ailleurs été censuré jusqu’en 1961 (dans sa version originale, une version tronquée avait été utilisée par le commanditaire).

J’aborderai l’aspect politique mais attention, ce film est avant tout un film d’art. Le commentaire de Chris Marker ne tourne pas autour du sujet et c’est un très beau texte sur le masque africain (plus que les statues d’ailleurs, mais c’est une autre histoire).

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Je ne vais pas raconter tout le film. C’est une présentation de l’art du masque, insistant surtout sur le fait que la notion d’Art n’existait pas en Afrique, que tous les objets avaient une signification sacrée. Quand, pour une raison ou une autre, un objet perdait son usage, il était jeté et l’artisan en faisait un nouveau. L’art africain était donc au cœur de la vie de l’homme africain et non dans les Musées.

L’intérêt, honorable en soi, des artistes des années 1900 pour l’art africain a malheureusement tourné au pillage de ces objets sacrés. Pire encore, il a entraîné la mise en place d’une industrie artisanale ou l’occidental s’est mis à apprendre à l’homme africain à produire plus vite…Le triste résultat, ce sont des marchés encombrés d’objets généralement sans le moindre intérêt et surtout la fin de l’art africain tel qu’il existait avant la colonisation.

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En ce qui concerne l’aspect politique du film, il est intéressant de noter la position d’Alain Resnais au sujet de la censure du film :

« Quant à eux, ils savaient tout ce qui se passait en Afrique et nous étions même très gentils de ne pas avoir évoqué les villages brûlés, les choses comme ça ; ils étaient tout à fait d'accord avec le sens du film, seulement (c'est là où ça devient intéressant), ces choses-là, on pouvait les dire dans une revue ou un quotidien, mais au cinéma, bien que les faits soient exacts, on n'avait pas le droit de le faire. Ils appelaient ça du "viol de foule". L'interdiction eut des conséquences très graves pour le producteur. Quant à nous - est-ce un hasard ? - ni Chris Marker ni moi ne reçûmes de propositions de travail pendant trois ans. »

Et celle, radicale mais poétique de Chris Marker :

"Nous sommes les martiens de l'Afrique.
Nous arrivons avec notre façon de voir, notre magie blanche, nos machines.
Nous allons soigner le nègre de ses maladies, c'est certain; ils vont attraper les nôtres, c'est certain aussi.
Quels que soient les pertes et les gains de l'échange, l'art n'y survivra pas."

C'est cité de tête (la citation peut ne pas être tout à fait exacte) et je précise qu'à l'époque du film (1953), le mot "nègre" n'a rien de péjoratif, au contraire. C'est à prendre dans le sens de la "négritude" d'Aimé Césaire.

Sinon, pour ceux que ça intéresse, un beau texte du philosophe Jean-Pierre Zarader qui compare Les statues meurent aussi aux Voix du silence, d’André Malraux :

Spoiler (cliquez pour afficher)
Les lignes qui suivent n'ont d'autre but que d'inviter à une lecture croisée de deux œuvres (un livre et un film) : Les Voix du silence d'André Malraux et Les Statues meurent aussi d'Alain Resnais et de Chris Marker. Ce n'est pas seulement la date qui rapproche ces deux œuvres, mais une même problématique : qu'advient-il d'une création lorsqu'elle est annexée par l'art et le musée ? Quel est le rapport - de mort ou de résurrection - qui unit une création à son époque et au monde de l'art ? Ces questions fondamentales ne pouvaient se poser qu'à notre époque : d'une part, d'un point de vue malrucien, parce que c'est seulement à notre époque (qui est celle du Musée Imaginaire et/ou de l'entrée en scène de l'art mondial) que le monde de l'art annexe les chefs-d'œuvre de tous les temps et de toutes les civilisations afin de leur donner leur statut d'œuvres d'art ; d'autre part, du point de vue de Resnais et de Marker, parce que c'est à notre époque (qui est celle de la décolonisation) que cette annexion peut être contestée, dans la mesure même où elle peut apparaître comme une forme d'ethnocentrisme, voire d'ethnocide. Nul doute que le film de Resnais et de Marker semble être une réplique, polémique, à l'œuvre de Malraux - et il serait naïf de méconnaître ce qui oppose les deux œuvres. Pourtant, par-delà toutes les oppositions, une même affirmation est présente : celle de la grandeur de l'homme qui se dresse, par ses créations, contre le destin.

Le film Les Statues meurent aussi apparaît d'abord, par son titre même, comme une réplique, polémique, aux Voix du silence. C'est que les statues meurent en tant que statues pour n'être plus que des sculptures, comme si le cultuel se dégradait en culturel : « Quand les statues sont mortes, elles entrent dans l'art. Cette botanique de la mort, c'est ce que nous appelons la culture.»1 Là où Malraux est enclin à voir une résurrection, Resnais ne voit que mort et/ou récupération mortifère. En ce sens, on est bien forcé de reconnaître que Les Statues meurent aussi (le film est réalisé en 1953, mais il sera interdit pendant dix ans par la censure) résonne comme une réplique aux Voix du silence (publié en 1951). L'opposition entre le film et le livre semble même radicale, puisque le film se nourrit d'une nostalgie pour ce regard vivant qui se posait sur l'objet appréhendé dans son contexte socio-historique : « Un objet est mort quand le regard vivant qui se posait sur lui a disparu [...]. Les intentions du nègre qui le crée, les émotions du nègre qui le regarde, cela nous échappe. » Or, ce même « regard vivant », Malraux a montré qu'il serait chimérique de tenter de le retrouver. Telle est l'illusion de « l'archéologie allemande » dont Malraux n'a cessé de faire le procès. Le refus de l'empathie (Einfühlung) est présent chez Malraux, comme chez Benjamin (dans les Thèses « sur le concept d'histoire »), et c'est lui qui fonde la possibilité de la rédemption, chez Benjamin, comme celle de la métamorphose chez Malraux. Car c'est la perte d'un tel regard (la mort des statues, donc) qui est la condition de la métamorphose : aucune oeuvre ne saurait être pour nous ce qu'elle fut pour ses contemporains, et, comme aime à le répéter Malraux, « rien ne nous rendra les sentiments d'un chrétien du 12e siècle ». C'est là une thèse fondamentale de la pensée malrucienne de l'art, que l'auteur de La Tête d'obsidienne rappelle à propos du Portrait de Shigemori : « La métamorphose le change en tableau, comme elle change son Ancêtre africain en sculpture ; le Musée Imaginaire l'annexe à ce titre. Il est vain de tenter de l'admirer comme le faisait peut-être Shigemori, même comme un peintre contemporain de Takanobu. Nous n'admirons pas le Portail de Chartres comme un chrétien du 12e siècle, fût-il sculpteur, qui le vénérait. Les féticheurs n'admiraient pas leurs masques. »

Pourtant, par-delà ces oppositions manifestes, il faudrait prendre acte de ce qui, souterrainement, unit la pensée de Resnais et de Marker à celle de Malraux. Cet accord entre Les Statues meurent aussi et Les Voix du silence est perceptible à un double niveau. D'abord parce qu'il n'est pas certain que Malraux eût récusé le titre (et la thèse) du film de Resnais et de Marker. Il est vrai, d'un point de vue malrucien, que « les statues meurent aussi », même s'il n'est pas vrai que cette mort soit le dernier mot. À moins de donner raison à Spengler ou à Staline, cette mort ne saurait être le dernier mot : de même que pour Spengler (ou le Möllberg des Noyers de l'Altenburg), « le monde est fait d'oubli », de même pour Staline, selon le mot rapporté par de Gaulle, « c'est toujours la mort qui gagne ». A l'opposé de l'un et de l'autre, pour Malraux, à la fin « c'est toujours la métamorphose qui gagne ». Les statues meurent donc, certes, mais elles ressuscitent en tant que sculptures. Ce thème de la résurrection des formes, c'est-à-dire de leur métamorphose, qui est au coeur de la pensée malrucienne de l'art, présuppose bien la mort des statues. Mais surtout, et plus fondamentalement encore, ce qui traduit l'accord profond entre Resnais et Malraux, c'est cette idée, entre toutes malrucienne, que l'art est le témoignage - et le témoignage le plus haut - de l'éternelle lutte de l'homme contre le destin : qu'il est le signe de la noblesse de l'homme. Or cette idée est également présente dans le film : « Il n'y a pas de rupture entre la civilisation africaine et la nôtre. Les visages de l'art nègre sont tombés du même visage humain, comme la peau de serpent. Au-delà de leurs formes mortes, nous reconnaissons cette promesse, commune à toutes les grandes cultures, d'un homme victorieux du monde. »

Cet « homme victorieux du monde », c'est, à n'en pas douter, cet homme victorieux de l'Apparence et du Temps (c'est-à-dire du destin) que Malraux tente d'approcher dans Les Voix du silence. Et sans doute Malraux ne consentirait-il pas à parler de leurs « formes mortes », puisque ces formes nous parlent, qu'elles nous sont présentes. Mais le film, au-delà des mots équivoques, ne montre pas autre chose : cette « promesse, commune à toutes les grandes cultures, d'un homme victorieux du monde », ne nous parvient en effet qu'à travers ces formes. C'est dire que, pour Resnais comme pour Malraux, ces formes nous parlent et se parlent - c'est-à-dire nous émeuvent.

C'est cette notion qui est essentielle, et c'est peut-être pour l'avoir confondue (ou pour la voir confondue) avec le simple plaisir que Resnais a douté de la résurrection du « peuple des statues » : « L'art nègre : nous le regardons comme s'il trouvait sa raison d'être dans le plaisir qu'il nous donne. » On voit donc quel est l'enjeu, proprement philosophique, de cette confrontation entre Les Statues meurent aussi et Les Voix du silence. Ce qui est en jeu ici, c'est le sens même de la création artistique : loin de se résoudre à quelque plaisir empirique que ce soit (à ce plaisir de l'exotisme qui habite la conscience orgueilleuse du colonisateur2 inculte comme à ce « plaisir des yeux » évoqué par Maurice Denis), celle-ci est bien, au sein de toutes les civilisations, l'activité métaphysique par excellence, celle qui témoigne de l'éternelle lutte de l'homme contre le destin.

Les lignes qui précèdent n'avaient d'autre but que d'inviter à une lecture croisée des Statues meurent aussi et des Voix du silence. Reste qu'aucune analyse - et a fortiori aucune comparaison - ne saurait rendre compte du choc que nous éprouvons en découvrant Les Statues meurent aussi. C'est que ce film contient plusieurs films, ou si l'on préfère il donne à voir l'unité de ce qui est trop souvent appréhendé comme différent. C'est d'abord, dans un premier moment, la célébration de l'art africain. La caméra est ici proprement malrucienne, et le réalisateur - jouant sur le décalage de l'image et du son - multiplie les gros plans, les détails (autant de procédés chers à Malraux et qui permettent même de créer des « arts fictifs »), les mises en perspective et en relation, les anachronismes. Non seulement le lyrisme, mais l'écriture même rappellent ici les Voix du silence. Le second moment, c'est bien sûr la dénonciation d'un art de pacotille, de cet artisanat ou mieux de cette industrie d'un art d'aéroport. Image forte d'ethnocide où l'on voit un chef blanc enseigner à un noir comment sculpter sur du bois une statuette nègre. Le blanc apprend ici au noir comment faire de vraies-fausses sculptures nègres (des sculptures-africaines-pour-les-blancs). Des fausses sculptures noires faites pour les blancs, par de vrais hommes noirs, mais des hommes noirs blancs, car aliénés : leur travail n'est plus créateur mais contraint. En un plan : création et travail aliéné, ethnocide et exploitation du colonisé par les colonisateurs, sous couleur d'exotisme. D'où le troisième moment du film, le plus violent sans doute : l'exploitation politique et économique des noirs et de l'Afrique - avec ses révoltes et la répression des européens. Magie du montage qui va permettre de juxtaposer à cette violence la plus extrême, celle de l'Histoire (de l'histoire de la colonisation), un monde de l'art qui ne peut naître que de la fraternité. C'est le dernier moment où, comme à son insu, le film célèbre un humanisme universel, sensible dans la beauté des formes : appel à une humanité réconciliée. Un universel dont le film d'Alain Resnais et de Chris Marker montre qu'il ne saurait être l'universel au nom duquel l'Occident a trop souvent détruit les autres cultures. A ce niveau, la fraternité est totale entre Les Statues meurent aussi et Les Voix du silence : les deux œuvres, au fond, reconnaissent la vie des statues, et nous rappellent que, ici plus qu'ailleurs, la copie n'est pas l'original mais le simulacre.



Notes


1 Cf. Marker, Chris, Commentaires, Paris, Seuil, 1961, p. 11

2 La pensée anticolonialiste qui anime le film de Resnais et de Marker ne doit pas nous égarer : cette pensée anticolonialiste est également, fondamentalement, celle de Malraux - qu'il écrive La condition humaine ou Les Voix du silence. C'est que le Musée Imaginaire est né en même temps que la décolonisation, non comme son illusoire antidote idéologique, mais comme expression, proprement philosophique, de l'Histoire.
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Re: Chris Marker en DVD

Messagepar Phnom&Penh » 13 nov. 08, 15:11

La solitude du chanteur de fond (1974)

Ce documentaire d’une heure est en supplément sur le DVD Montand International, édité chez Mercury. J’avais découvert le film en salle et j’ai eu la bonne surprise de m’apercevoir ensuite qu’il existait en DVD. La définition de l’image n’est pas fabuleuse mais c’est le cas du film lui-même. Cela reste quand même très agréable.

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Sur le topic Yves Montand, en Naphta, j’avais insisté sur le personnage du chanteur. Ici, je voulais revenir sur le film lui-même, ayant pu le revoir tranquillement. Il s’agit donc d’un documentaire sur Yves Montand qui doit dans l’urgence, monter un nouveau spectacle en douze jours, spectacle dont les bénéfices seront versés aux réfugiés chiliens en France. Chris Marker n’est pas compliqué : tout est dit en trois panneaux précédant le film.

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Mise en scène de la préparation d’une mise en scène, les séquences se déroulent en trois périodes :
- la maison d’Auteuil ou Montand se prépare physiquement et invente son spectacle avec son pianiste, Bob Castella
- l’Olympia ou Montand répète avec son orchestre
- la scène de l’Olympia le soir du spectacle

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Mais les séquences se mêlent, le but étant de montrer l’ébauche et le résultat successivement, plutôt que de faire un film chronologique. Le montage, très dynamique, fait donc alterner les trois blocs, et c’est lui qui donne le rythme de cette course de fond plutôt que les plans, qui eux, font ressortir l’expérience, le talent et la solitude de Montand. Une solitude toute professionnelle, il s’entend. Montand est très entouré, mais tout le travail de Chris Marker fait ressortir la responsabilité du "metteur en scène", dont le spectacle ne peut être bon que s’il fait ressortir le talent des autres en prenant tout les risques sur ses épaules.

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C’est ainsi que le film devient le film politique que Chris Marker souhaitait faire aussi, la Solitude du chanteur de fond, c’est aussi la solitude et la responsabilité de l’homme qui s’engage, qui prend parti, quitte, parce tout cela est fait avec beaucoup d’humour, à rire un peu de soi, comme le fait Yves Montand quand il se demande "qu’est-ce qui est le mieux entre défendre une bonne cause en étant de mauvaise foi, ou défendre une mauvaise cause en étant de bonne foi ?"
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Re: Chris Marker

Messagepar Phnom&Penh » 17 févr. 09, 23:34

Quand j’ai ouvert ce topic, j’ignorais la façon dont les sujets se distribuaient sur le forum. Je pensais que les topics naphta et d’aujourd’hui étaient pour les films non édités en DVD et les topics Naphta DVD et aujourd’hui DVD pour les films édités en DVD.

En tous cas, j’ai demandé à aux administrateurs de balancer ce topic là où était sa place, et cela devrait être fait rapidement.
En discutant avec un forumeur qui se reconnaitra, bonjour Tom :) , je me demandais si je préférais Chronique d’un été à Le Joli Mai.

Les films sont contemporains (1961/1962), et les meilleurs témoins de ce qu’on a appelé le cinéma-vérité. Le film de Jean Rouch et Edgar Morin profite de l’expérience du sociologue, le film de Chris Marker profite de l’universalité du poète.
Le Joli Mai n’est pas facile à voir. J’ai eu la chance de le voir à la Cinémathèque Française en novembre dernier. J’étais accompagné de Yaplusdsaisons, ce qui m’a permis, en sortie de salle, de confronter mes idées avec un débateur énergique.
Sauf que Yaplusdaisons, ce soir là, en sortie de salle, n’était pas très énergique. La belle poésie rend facilement sourd et muet. Je n'avais pas grand chose à dire non plus. Les beaux films demandent du temps pour qu'on en parle.

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Le Joli Mai est un film, qui, comme souvent avec Chris Marker, est basé sur la bande son, principalement son texte, avec une musique de Michel Legrand. Un jour, j’ai retrouvé l’intégrale des textes du Joli Mai, c’était dans le livre de Guy Gauthier, Chris Marker, écrivain multimédia. Le film est monté en deux parties. La première s’intitule « Prière sur la Tour Eiffel »
Cela commence ainsi (avec la voix d’Yves Montand) :
Sommet de la Tour Eiffel.
Bruits de cloches et de sirènes.
« Est-ce la plus belle ville du monde ?
On voudrait la découvrir à l’aube sans la connaître, sans la doubler d’habitudes et de souvenirs.
On voudrait la deviner par les seuls moyens des détectives de roman, la longue vue et le microphone.

Rumeurs urbaines, voies radio.
Paris est cette ville où l’on voudrait arriver sans mémoire, où l’on voudrait revenir après un très long temps pour savoir si les serrures s’ouvrent toujours aux mêmes clés, s’il y a toujours ici le même dosage entre la lumière et la brume, entre l’aridité et la tendresse, s’il y a toujours une chouette qui chante au crépuscule, un chat qui vit dans une île, et si l’on nomme encore par leur nom d’allégorie le Val de Grâce…, la Porte Dorée…, le Point du Jour…
C’est le plus beau décor du monde. Devant lui, huit millions de Parisiens jouent la pièce ou la sifflent, et c’est eux seuls, en fin de compte, qui peuvent nous dire de quoi est fait Paris au mois de Mai »
.

La façon très drôle dont Chris Marker quitte le lyrisme, après un très beau texte de Jean Giraudoux qu’il récite lui-même, pour tomber dans le cinéma-vérité est fabuleuse.

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Photo de tournage


Et puis vient la seconde partie, plus grave mais avec de grands moments de « vérité » : Le retour de Fantômas.
Que vient faire Fantômas dans cette histoire, en dehors du fait qu’il introduit les fantômes dans le film ?
Rien. Et tout aussi. Fantômas est un fantôme et les fantômes sont présents sur la pellicule aux origines du cinéma. André Breton, Jean Cocteau, Max Jacob, les Frères Prévert, Claude Mauriac, bref, tous les artistes écrivains de la première moitié du XXe siècle ont été des admirateurs inconditionnels du personnage inventé par Feuillade. Chris Marker aussi.

Une longue ballade dans le Paris de 1962 se termine sur le texte suivant, dont l’édition est toujours à mettre au crédit de Guy Gauthier :
« Travelling rapide dans les rues.
Nous avons rencontré des hommes libres. Nous leur avons donné la plus grande place dans ce film, ceux qui sont capables d’interroger, de refuser, d’entreprendre, de réfléchir, ou simplement d’aimer. Ils n’étaient pas sans contradiction, ni même sans erreur, mais ils avançaient avec leurs erreurs, et la vérité n’est peut-être pas le but, elle est peut-être la route.
Mais nous en avons croisé d’autres, en grand nombre, sur lesquels le regard du prisonnier s’arrêterait, un peu incrédule, car chez ceux-là, la prison est à l’intérieur.

Succession de visages tristes, préoccupés.
Ces visages que nous croisons tous les jours, faut-il l’espace d’un écran pour qu’apparaisse ce qui sauterait aux trois yeux du Martien fraîchement débarqué ? On a envie de les appeler , de leur dire : qu’est-ce qui ne va pas, visages ? Qu’est-ce qui vous fait peur, que nous ne voyons pas et que vous voyez, comme les chiens ?
Est-ce l’idée que vos plus nobles attitudes sont mortelles ? Les hommes se sont toujours su mortels, ils en ont même tirés des façons inédites de vivre et de chanter. Est-ce parce que la beauté est mortelle, et qu’aimer un être, c’est aimer le passage d’un être ?

Statues de parcs publics.
Les hommes ont inventé la naphtaline de la beauté. Cela s’appelle l’art. C’est quelquefois un peu hiératique dans ses formes, mais c’est quelquefois très beau.
Tableaux. A nouveau visages fermés.
Alors qu’est-ce que c’est ? Vous êtes à Paris, capitale d’un pays prospère, au milieu d’un monde qui guérit lentement de ses maladies héréditaires, qu’il prenait pour des bijoux de famille : la misère, la faim, la fatalité, la logique. Vous ouvrez peut-être le deuxième grand aiguillage de l’histoire humaine depuis la découverte du feu. Alors ? Avez-vous peur de Fantômas ? Est-ce, comme on le dit beaucoup, que vous pensez trop à vous ? Ou n’est-ce pas plutôt qu’à votre insu vous pensez trop aux autres ? Peut-être sentez-vous confusément que votre sort est lié à celui des autres, que le malheur et le bonheur sont deux sociétés secrètes, si secrètes que vous y êtes affiliés sans le savoir et que, sans l’entendre, vous abritez quelque part cette voix qui dit : tant que la misère existe, vous n’êtes pas riches…, tant que la détresse existe, vous n’êtes pas heureux…, tant que les prisons existent, vous n’êtes pas libres. »

La séquence des visages est filmée de façon extraordinaire. Il n’y a pas que le texte. Regardez autour de vous un matin, ayez l’âme poète et vous ferez du Marker. Cela m’a fait penser à un texte de Max Jacob, que Chris Marker connaissait sans doute bien :

"Quant-au véritable amour pour le genre humain, je ne le connais pas! J’ai pu m'amuser de l'espèce humaine, m'y intéresser, je ne crois pas encore avoir connu l'amour. Sinon un soir que je rentrais dans le métro: c'était peu après la seconde apparition et je me sentis comme au-dessus de la foule et disposé à compatir avec elle. Les figures de chacun m'apparurent dans leurs ressemblances telles qu'en elles-mêmes je sentais aussi les âmes. Moment unique, hélas! et que je n'ai pas su retrouver. L'amour doit être cela: mansuétude et clairvoyance».

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Le Joli Mai reçoit le Goldene Taube à l'issue de la Semaine du Film Documentaire de Leipzig en 1963
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Re: Chris Marker

Messagepar Tom Peeping » 18 févr. 09, 00:32

Phnom&Penh a écrit :Le Joli Mai n’est pas facile à voir. J’ai eu la chance de le voir à la Cinémathèque Française en novembre dernier. J’étais accompagné de Yaplusdsaisons, ce qui m’a permis, en sortie de salle, de confronter mes idées avec un débateur énergique.
Sauf que Yaplusdaisons, ce soir là, en sortie de salle, n’était pas très énergique. La belle poésie rend facilement sourd et muet. Je n'avais pas grand chose à dire non plus.

Ah, Le Triste Novembre !

Hello P&P ! Merci pour ces lignes alléchantes. Je ne désespère pas d'une sortie DVD un de ces jours, je ne désespère pas...
... and Barbara Stanwyck feels the same way !

Pour continuer sur le cinéma de genre, visitez mon blog : http://sniffandpuff.blogspot.com/

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Re: Chris Marker

Messagepar julien » 19 févr. 09, 14:09

Le film est encore disponible en VHS. Yaplusdsaisons, n'a pas arrêté de m'en parler. Faut que je vois ça aussi. Sinon sur la photo de tournage, Chris Marker, c'est pas le type de droite avec les lunettes ?
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Re: Chris Marker

Messagepar Phnom&Penh » 19 févr. 09, 14:24

Non, sur la photo de tournage, le type avec des lunettes a des cheveux.
Derrière la caméra, je crois que c'est plutôt Pierre Lhomme.

Chris Marker est sur la photo du bas, à gauche. Je n'aurai pas mis les classiques deux ou trois photos connues, ni les images volées plus récentes qu'on peut trouver sur le net, mais celle-ci est sympa, assez rare, ancienne et prise dans le cadre de la remise du prix. Je l'ai trouvé dans les archives internet de la Semaine du documentaire de Leipzig.
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Re: Chris Marker

Messagepar julien » 29 mars 09, 13:27

Phnom&Penh a écrit :Derrière la caméra, je crois que c'est plutôt Pierre Lhomme.

J'ai vu le film que j'ai apprécié. Au passage, j'ai trouvé que les cadrages de Lhomme étaient particulièrement inventifs. Il se focalise aussi sur des détails qui peuvent paraître parfois anodins, comme l'araignée qui vient se glisser sur la veste de l'un des interviewé ou encore ce plan où la personne interrogée est filmée de 3/4 dos tandis que l'on voit face caméra un jeune couple qui manifestement ne fait pas partie de l'interview. Visuellement c'est assez ingénieux. C'est beaucoup plus "vivant". Je me demandais sinon qui était le journaliste qui posait les questions. Parce que j'ai l'impression qu'il ne s'agit pas de Marker. A mon avis, la qualité du film lui doit beaucoup. Il interroge vraiment les gens en profondeur et il est même parfois assez caustique. Je pense que pour l'époque ce ton légèrement désinvolte devait être assez mal perçu. Ce qui explique sans doute la volonté de censurer le film par le gouvernement de l'époque.

Voici d'ailleurs la lettre qu'écrivit François Truffaut au Ministre de l'information, Alain Peyrefitte où il lui demande de ne pas censurer le film.

A Alain Peyrefitte,
Paris, le 25 avril 1963
Monsieur le Ministre,

"Peut-être cette lettre va-t-elle vous surprendre. Nous aurions, certes, de beaucoup préféré vous demander de nous recevoir, mais, dans l’immédiat, nous choisissons de vous écrire pour vous faire part de notre émotion et de notre espoir.
On nous dit que vous allez, dans quelques heures, décider du sort d’un film qui nous est très cher et dont la projection nous a tous bouleversés. Le Joli Mai nous est apparu comme un film capital à une époque où, comme vous l’avez dit l’année dernière, “les moyens de pression sur la conscience individuelle sont devenus si nombreux”. Notre ami Chris Marker donne la parole directement à des dizaines d’hommes écartelés, incertains, anxieux, passionnés, mystifiés parfois, avec une loyauté qui nous touche très profondément. Vous avez dit encore : “C’est la pluralité des points de vue, c’est la confrontation d’opinions différentes qui peuvent sauvegarder les libertés fondamentales des citoyens.”
Vos propos, il est vrai, s’appliquaient à la presse. Nous croyons en un cinéma d’expression personnelle. Et Chris Marker en est, à nos yeux, un des réalisateurs les plus brillants. La liberté, au cinéma, rencontre de grands et rudes obstacles. En dehors des pressions économiques et des intérêts commerciaux, il nous semble essentiel que les différentes familles d’esprit puissent se manifester sur les écrans.
Nous ne tenons pas le cinéma pour un secteur sous-développé de la culture. Ce qui est juste pour la presse peut l’être, croyons-nous, pour le cinéma. Depuis quelques années, un nouveau public est né. Ses réactions se sont personnalisées. Il juge. Il est devenu adulte. Au moment où vous allez décider de la rencontre de ce film difficile, ambitieux, et de ce nouveau type de spectateur, nous avons voulu vous dire que nous la ressentons comme essentielle et que d’elle dépend toute une partie de l’avenir du cinéma français.
Nous sommes persuadés, Monsieur le Ministre, que vous pardonnerez la liberté que nous avons prise en vous faisant part avec confiance de notre anxiété : le sort de Joli Mai repose entre vos mains.
Nous vous prions d’accepter, Monsieur le Ministre, l’expression de notre très haute considération."

François Truffaut

NB : Alain Peyrefitte, alors ministre de l’information, a décidé d’autoriser la diffusion du “joli Mai”, y compris trois séquences qui avaient soulevé l’opposition de la Commission de censure.
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Re: Chris Marker

Messagepar Phnom&Penh » 30 mars 09, 15:45

julien a écrit :J'ai vu le film que j'ai apprécié. Au passage, j'ai trouvé que les cadrages de Lhomme étaient particulièrement inventifs. Il se focalise aussi sur des détails qui peuvent paraître parfois anodins, comme l'araignée qui vient se glisser sur la veste de l'un des interviewé ou encore ce plan où la personne interrogée est filmée de 3/4 dos tandis que l'on voit face caméra un jeune couple qui manifestement ne fait pas partie de l'interview. Visuellement c'est assez ingénieux. C'est beaucoup plus "vivant". Je me demandais sinon qui était le journaliste qui posait les questions. Parce que j'ai l'impression qu'il ne s'agit pas de Marker. A mon avis, la qualité du film lui doit beaucoup.

Tout le texte et les questions du film ont été préparés par Chris Marker. Dans le film, il pose quelquefois les questions mais, en général, c'est Pierre Lhomme qui le fait. La voix de Marker est assez facile à reconnaître, il parle très bas avec un ton assez mécanique. Pierre Lhomme, c'est la voix plus forte.
Quand j'ai vu le film à la Cinémathèque, Pierre Lhomme était présent et il surtout parlé de l'agilité de prise d'image qu'il avait grâce au prototype de caméra qu'ils avaient pu utiliser (KMT, prototype 16mm de Coutant, 2 exemplaires).

Ci-dessous un lien vers un texte de Chris Marker sur Pierre Bonfanti (au centre de la photo avec le Nagra). Il revient sur les conditions techniques de tournage.

Pierre Bonfanti, par Chris Marker, lettre de l'AFC
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Re: Chris Marker

Messagepar julien » 31 mars 09, 18:18

C'est très intéressant mais moi ça me dégoûte un peu quand je lis tout ça parce que je me dis que ces types là, ils avaient déjà tout inventé. A quoi bon faire des films maintenant... :mrgreen:
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Re: Chris Marker

Messagepar Alligator » 12 oct. 10, 10:34

Le souvenir d'un avenir (Yannick Bellon et Chris Marker, 2001)

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http://alligatographe.blogspot.com/2010/10/le-souvenir-dun-avenir.html

Ce documentaire de Chris Marker et Yannick Bellon ressemble davantage à un diaporama commenté, de photographies, celles de Denise Bellon, la maman du co-scénariste et réalisateur.

Le film est très intéressant pour qui a la curiosité de l'Histoire avec un grand H, pas uniquement celle de la scène politique, mais également l'artistique, la sociale, l'intellectuelle, l'économique. Car la photographe Denise Bellon a par son art parcouru son siècle au plus près des évènements et des personnalités, des révolutions importantes, sur tous les territoires que ce soit dans les têtes, dans les corps ou également dans les nations.

Du mouvement surréaliste à la guerre d'Espagne, l'entre-deux-guerres, les congés payés, la pré-décolonisation, l'occupation allemande, tous les thèmes centraux de l'histoire de France sont évoqués grâce à un scénario intelligent, d'une belle fluidité, d'abord très synthétique mais abordant parfois une analyse plus ou moins pertinente, mais toujours plein de sens, bref un scénario très bien écrit.

Intéressant et agréable. L'ayant écouté en version anglophone avec la voix d'Alexandra Stewart, je ne doute pas cependant que la voix de Pierre Arditi pour la version originale ne soit pas aussi captivante.

EDIT (posté le 25 juillet 2007):

Les astronautes (Walerian Borowczyk & Chris Marker, 1959) :
7/10
_______________
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Petit court bien étrange, bâti sur l'animation de dessins et photos et proposant un récit fantaisiste sur un astronaute amateur qui au cours de ses pérégrinations se voit confronté à divers périls par esprit scientifique et par naïveté (expérimentant le voyage dans le temps que soulève la théorie de la relativité d'Einstein, ou bien découvrant le côté caché de la lune etc) jusqu'à être détruit par un vaisseau spatial auquel il était pourtant venu en aide. Parabole pleine de malice et de bizarrerie poético-surréaliste, ce film a été primé plusieurs fois pour son avant-gardisme tout en s'inscrivant très bien dans le contexte politique de la guerre froide. Un film pourtant qui ne ressemble guère à ses auteurs. Un petit ovni en quelque sorte.


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