Huit et Demi (Federico Fellini - 1963)

Rubrique consacrée au cinéma et aux films tournés avant 1980.

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tenia
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Re: Huit et Demi (Federico Fellini - 1963)

Messagepar tenia » 5 juin 12, 22:07

N'ayant absolument pas saisi le quart de la moitié des références autobio du film (le doc' de 30 min m'a bien aidé après coup), j'avoue pourtant ne pas avoir trouvé le temps long du tout.
Au contraire, j'ai été complètement absorbé par le film (le rêve avec les parents m'a notamment fortement marqué).

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Thaddeus
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Re: Huit et Demi (Federico Fellini - 1963)

Messagepar Thaddeus » 26 mars 17, 14:38

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L’art total



Il était une fois un astronaute qui sortit de son vaisseau et regretta de ne pas être aussi poète. Pour parvenir à exprimer sa fascination, le premier témoin qui verra les grandes falaises d’ammonium de Jupiter ou les multiples anneaux de Saturne devra combiner les qualités de mathématicien et de ménestrel, de géologue et de peintre, de physicien et de sculpteur. 8 ½ est d’abord une planète si féconde et si variée qu’il faudrait quasiment la reconstruire à l’identique pour en parler sans l’abîmer — ou conjuguer de telles facultés antinomiques d’analyse et de synthèse qu’on se sent vite dépassé par la tâche. Une fantastique générosité, une absence totale d’hypocrisie, une franchise dépourvue de complaisance et un profond courage artistique caractérisent cette entreprise. Les adversaires du film (il y a en encore) reconnaissent volontiers, et comment faire autrement, l’opulence, le délire et le baroque des images, fût-ce pour s'en agacer. Mais s'ils concèdent cette richesse formelle, c'est pour mieux dénoncer le primarisme du propos, réduit à la description d'un échec et à quelques truismes narcissiques d’enfant gâté. On ne peut pas mieux verser dans la caricature et confondre l'abondance et la confusion, la noblesse et l'exhibition. Que l’œuvre, à la première découverte, s’offre comme une sorte de rivière en crue qui charrie mille débris somptueux, c’est incontestable. Mais il affleure ensuite de ce cyclone une structure rigoureuse et réfléchie, une logique minutieuse et paradoxale qui s’organise selon un "jet" magistral où la main du créateur ne tremble pas, où la touche porte infailliblement. Or on connaît la restriction, la timidité et les peurs inhérentes au septième art devant tout récit honnête d’une expérience privée, au nom du sacro-saint souci de spectacle.


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Et ici, quel spectacle ! Mode d'emploi : s'installer sereinement dans son fauteuil et se laisser dériver en tout confort au fil du visionnage, comme le héros flotte au-dessus du trafic urbain dès les premiers plans, ou comme il flotte plus tard dans les airs, montgolfière humaine amarrée au sol par une corde nouée à sa cheville. On éprouve alors des sensations subtiles et douces, cette espèce d'euphorie profonde que procure toute œuvre d'art péremptoire. Fellini invite à explorer une zone enchantée qu'il a lui-même créée en rassemblant quelques-unes de ses rêveries d'homme et de poète. Ce qu'il donne à voir peut paraître confus, exagérément hétéroclite, mais pourtant il dégage les préciosités inutiles, balaie les scories, taille, coupe, décide, impose avec une assurance de grand seigneur de la pellicule. Les visions s'enchaînent, touchantes et insolites, au gré d'une imagination capricieuse et folle, insensible à la logique du récit bien ordonné mais terriblement accueillante aux associations d'idées tumultueuses. 8 ½ est un film retors, ambigu, travaillé, un film où le sens de la faute débande constamment le plaisir de la faute, un mascaret d’impressions contradictoires qui s'achève sur un cortège endiablé, un diorama saumâtre où l'auteur s'enferme dans sa propre prison, fourmillante de souvenirs : le collège des Pères avec sa discipline, ses longs murs blancs, ses couloirs agrandis par les yeux de l'enfance, les dessous noirs d’un colosse érotique qui avait bouleversé le jeune Federico, le visage de la mère, timide et douloureux, les songeries de l'âge adulte, le cardinal sénile et les rombières paradant aux thermes, l'oasis de béatitude dans un harem domestique, avec toutes ses petites habitantes qui s'entendent à merveille, son judicieux système pour éliminer les déchets et sa mémorable utilisation de la Chevauchée des Walkyries wagnerienne, quinze ans avant Coppola. C’est aussi une satire vigoureuse des milieux du cinéma, qui donne à ce bilan d'une existence plus passive que vécue une savoureuse réalité. Si l'on ajoute qu’il raconte l’avortement d’un projet de science-fiction, on comprend que l’artiste prend ici le plus court chemin de la confidence à la création.

Fellini est un cinéaste cascadeur. Il travaille sans filet, dans l'instinct du premier mouvement qui est celui du cœur. S'il est intelligent c'est par surcroît ; s'il est artiste c'est par nature ; s'il est philosophe c'est par accident ; s'il est mystique c'est par la force des choses, car l'homme ne vit pas seulement de pain, d'amour et de fantaisie. S’il suffisait d'un seul opus pour bien le définir ce serait assurément 8 ½, cet affolant film-monstre plein de bruit et d’extravagance. Imaginez un homme dans la pleine fleur de sa maturité, cinéaste de métier et qui s'avise tout à trac, à la faveur d'un malaise passager, de faire affluer les grandes eaux de la sincérité. Il ne s'analyse pas vraiment, il se laisse plutôt aller. Il ne s'idéalise ni ne s'autocritique pas davantage, il se renvoie le reflet d'un bilan paresseux dont il se trouve être à la fois le comptable, le grand livre et le journal. Cet homme-là, ce n'est pas tout à fait Federico Fellini mais son frère, son double, son enfant : Guido, le personnage principal. Il a peur de la vie, il a la nostalgie du sein nourricier, c'est un bouffon, un mystificateur et un brouillon. Comme tout un chacun, il a des problèmes : une vie encombrée, une profession singulière, un entourage excentrique, un passé chargé, un avenir incertain, un rapport à la fois boulimique et empreint de culpabilité avec le sexe opposé. Le méta-récit de 8 ½ évoque en effet différentes figures de la féminité, entre une épouse aux avantages dérobés et aux droites implacables (Luisa), une maîtresse maternelle (Carla), un idéal inaccessible à la beauté parfaite (Claudia)... Cette superbe litanie de femmes offertes, rêvées, répudiées est tracée d’un pinceau souple et sûr, de la dépouille et du maquillage expressionniste de la Saraghina à la silhouette déchiquetée de Barbara Steele ou à l’opulence inquiète de Madeleine Lebeau se mouvant dans un fourreau de mailles noires. Et la tête vide de Guido est pleine de tout cela, qui défile en ordre dispersé avec des variations de rythme (sautes et arrêts) tourneboulant les yeux et les oreilles. Un songe doré se métamorphose facilement en cauchemar, une jeune fille délicate fait place à une plantureuse ogresse échappée de la préhistoire. Que faire devant ce déferlement d'images et de réminiscences ? Rien, justement. Guido ne fait rien et Fellini non plus. Ou plutôt ils en font l'un et l'autre un film, ce film étant paradoxalement fondé sur un aveu d'impuissance créatrice. Et voici que, par miracle, tout s'éclaire et se dénoue. Sans presque y prendre garde, bousculé par une inspiration capricieuse, ce metteur en scène improvise un nouvel art poétique.


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8 ½ est, si l’on peut dire, du Fellini à l'état brut : gangue et minerai, écorce et fruit, son et froment. Du pain complet. Il est impossible d’assimiler ce foisonnement à un brouillon surchargé de ratures et de faux départs, car on perçoit l'harmonie au sein de la dissonance, la symphonie dans la cacophonie. Les œuvres précédentes du cinéaste étaient, non pas plus denses, mais plus circonscrites dans leurs discours. Les suivantes, au contraire, marqueront une avancée toujours plus nette dans la création d’univers démesurément fantasmagoriques. Mais c’est peut-être ici que le grand montreur d’ombres italien concentre au mieux ses préoccupations fondamentales : un paradis d’enfance qui sent bon les draps frais, l’eau bue à la cruche, l’ombre de la maison natale, un vague regret de la pureté enfuie, la présence fatale du mal et de la perversité, la communication de plus en plus compromise entre les consciences, les fantasmes œdipiens, la solitude et les frustrations, la recherche maladroite d'un absolu chrétien entrecoupé de cent voies de traverses, bref une certaine santé spirituelle contrebalancée par le regard lucide d'un témoin amer de l’existence. Auparavant, il y avait bien le feu follet de l'espérance qui faisait sa fugace apparition dans les marges de l'angoisse, mais ce rayon entrevu était plus un point de référence qu'une profession d'optimisme. Le prodige de 8 ½, c'est que toutes ces questions sont reprises et orchestrées en force : l'extraordinaire et l'imaginaire ont beau défier le quotidien, l'affrontement se résout dans l'apaisement. L’auteur n’administre jamais aucun sermon : il nous présente toutes chaudes et vivantes les créatures qui l'obsèdent, dans leurs atours les plus vifs, parfois les plus délirants. À nous de nous en débrouiller. Ce chaos du film, c'est le chaos de la vie de Guido : la création n'est jamais lisse, elle est tourmentée. Mais c'est un chaos généreux et signifiant, un bilan positif qui laisse augurer joyeusement de l’avenir. On ne saurait oublier que l’ultime image est celle du héros enfant dont la cape toute blanche de lumière jette un dernier feu sur l'écran qui s'obscurcit.

On peut faire suffisamment crédit à l'espèce humaine pour espérer que même le plus calme des hommes ait de secrets sortilèges dans ses nuits, des fantasmes élus, des mystères cachés, d'obscures représentations inavouées. En parler est une chose, les montrer en est une autre. Aussi importants que soit l'apport du récit privé, les excursions dans la parabole ou le symbole, peut-être qu’ils ne forment ici pas l'essentiel. Certes Fellini s'abandonne sans précaution à un tumulte lyrique : l'ensevelissement du père, la transformation de la nièce en épouse et de l'épouse en poids mort-semi tyran, le mythe lumineux de Claudia Cardinale sont comme d'irrésistibles explosions. Mais cet imaginaire très intime devient aussi très général, et par un détour inattendu démontre que c’est en étant le plus individuel qu'on risque d'être le plus universel. De là tient le sentiment de se trouver devant une tentative d'expression personnelle totale, et on voit soudain apparaître le vrai sujet, qui n'est ni la confession, ni le témoignage d'un échec, mais la peinture d'une inquiétude, d'un doute de soi, opéré dans un phénoménal jaillissement de vigueur morale et physique. Cette inquiétude est précisément à l'origine de la création, comme on peut le voir en considérant l'existence du projet lui-même. Car l’œuvre ne décrit pas seulement l'histoire d'une histoire, les troubles, les regrets, les découragements qui entourent sa propre genèse, elle fait un pas de plus : tout ce qu'on peut dire contre elle est déjà en elle. Chaque ambition, chaque prétention, chaque volonté de faire artistique est cruellement soulignée, moquée, pesée dans une balance impitoyable tenue par un autre Fellini sarcastique. Il y un anti-film dans le film, et le porte-parole des objections, le scénariste Daumier, est lui-même d'autant plus tourné en dérision qu'il risque d'avoir raison. Les critiques et leurs racines sont brocardées dans le mouvement d'une pensée ne voulant à aucun prix des satisfactions du sérieux breveté. Le sens du comique devient inséparable de la gravité et lui donne le contrepoids qui la fait tenir debout. À l'instant où Fellini rit de lui-même, et où on commence à rire avec lui, naît l'émotion.


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Depuis plus d’un demi-siècle on a dit et répété que 8 ½ avait l'importance, l'ampleur et le fini technique de Citizen Kane. Avec lui vingt années d'avant-garde ont vieilli d'un seul coup, car il en a intégré en les surpassant toutes les acquisitions du cinéma expérimental. Fellini y trouve un langage visuel qui ne tombe jamais dans l'artillerie décorative. L'image est curieuse, palpitante, originale, mais toujours elle se justifie. Intellectuellement et esthétiquement, le film constitue un effort pathétique et forcené vers l'unité, au-delà des contradictions et des obstacles. De cette névrose de l’asthénie, de cette folie biscornue découlent une architecture fortement charpentée, dans une négation obstinée des conventions et des valeurs reçues. Après le sommet atteint par La Dolce Vita, Fellini aiguise son tranchant contre lui-même. Via un personnage de fiction, il combat sa propre insécurité à un moment où il semble à une apogée et se sent en conflit avec sa conscience. Ce faisant, il surmonte ses propres peurs : celles de tout homme de cinéma traumatisé, s'il n'est pas un homme de commerce, par l'état d'infériorité et de sujétion où végète, tel un poisson cavernicole, l'art de faire des films comme on écrit le poème, l’essai ou le roman de sa vie. Devant cette rage et cette passion, on a envie de donner des impressions de voyage, de s'abandonner confiant aux desseins providentiels de l’existence, de raconter les qualités éclatantes de Mastroianni, de l’équivoque Anouk Aimée, de l’exubérante Sandra Milo ou de la divine Claudia Cardinale. Il existe peu d'auteurs qui aient su marier l'art et la vie de façon aussi fructueuse. À cause de cet équilibre privilégié, on a considéré que Fellini avait brûlé ses dernières cartouches, lancé son ultime feu d'artifice. 8 ½, point final ? La suite de sa carrière prouvera que non. Le réalisateur a des réserves et des ressources. Il les utilisera pour glorifier Juliette, une petite bonne femme ordinaire mais dont l'âme inconnue recèle des trésors. Il les utilisera encore pour évoquer les fastes décadents de la Rome antique, ressusciter avec nostalgie les expériences de sa jeunesse ou dresser le portrait d’un Casanova momifié dans une Venise mortuaire. Mais jamais sans doute le feuilleton fellinien, renaissant toujours tel le phénix de ses cendres, aura dénoté avec tant de vitalité le moment de crise et son dépassement, ni démontré une telle capacité à transformer le cinéma en n’importe quelle matière.



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Re: Huit et Demi (Federico Fellini - 1963)

Messagepar AtCloseRange » 26 mars 17, 14:39

Huitllow...
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Re: Huit et Demi (Federico Fellini - 1963)

Messagepar Supfiction » 26 mars 17, 16:43

Tiens je viens de réaliser que 81/2 a de lointains échos en 2016 : La La land démarre de la même façon, rien d'original cela dit, et Ma loute reprend le motif de l'homme ballon.

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Thaddeus
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Re: Huit et Demi (Federico Fellini - 1963)

Messagepar Thaddeus » 26 mars 17, 17:11

L'ouverture orchestrale du Stardust Memories de Woody Allen est, plus encore, une citation directe de celle de 8 ½. Tout y relève quasiment du pastiche : dans le compartiment d'un train improbable, perdu dans la nature et saturé d'angoisse, quelques voyageurs muets comme des photos d'album se figent en des poses d'expectative crispée. L'éclairage artificiel accentue les contrastes. Le temps s'est arrêté, on étouffe. On n'entend que le tic-tac amplifié d'une invisible machine infernale qui n'explosera pas. Sur la voie parallèle, en sens inverse, un wagon transporte une joyeuse assemblée de fêtards dont on remarque surtout la figure centrale : une jolie blonde sophistiquée qui minaude et rit très fort (Sharon Stone, 22 ans). Cette scène est la transposition presque littérale de l'embouteillage autoroutier de Fellini sur des voies ferrées.

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Re: Huit et Demi (Federico Fellini - 1963)

Messagepar Anorya » 26 mars 17, 17:35

Merci Thaddeus pour ton sublime texte qui rend hommage à un film qui ne l'est pas moins. :D
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Re: Huit et Demi (Federico Fellini - 1963)

Messagepar Alexandre Angel » 26 mars 17, 20:42

Supfiction a écrit :Tiens je viens de réaliser que 81/2 a de lointains échos en 2016 : La La land démarre de la même façon, rien d'original cela dit, et Ma loute reprend le motif de l'homme ballon.

..et All that jazz se clôt aussi de la même façon (je parle du ballet, pas de la dernière image).