Raoul Walsh (1887-1980)

Rubrique consacrée au cinéma et aux films tournés avant 1980...

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Jeremy Fox
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Re: Raoul Walsh (1887-1980)

Messagepar Jeremy Fox » 12 avr. 18, 19:42

1kult a écrit :Le monde lui appartient (1952, The World in His Arms)

Un peu déçu par ce "sympathique" film d'aventure, qui s'éparpille un peu trop dans des saynètes parfois plaisantes et distrayantes, tels le bras de fer, le pendu, la course de bateau... mais finalement, le tout ne s'emboîte pas très bien je trouve. C'est à mon sens la romance et les personnages qui en découlent qui plombent un peu le tout. Par ailleurs, un peu circonspect par le sous-texte politique qu'on ne peut que lire sur la Russie (même si celui-ci est un peu trop hâtivement minimisé par Tavernier et Simsolo dans les bonus), quand on entend le discours du capitaine sur un capitalisme raisonnable lors de la pêche aux phoques (ce qui n'est pas relevé pans ce même supplément par ailleurs). Distrayant, mais ça s'oublie, à tel point que je pense que à la vision du bonus, je crois me souvenir que j'avais vu ce DVD il y a quelques années...



Quant à moi je ne l'avais même pas trouvé sympathique mais assez mauvais. :oops:

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1kult
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Re: Raoul Walsh (1887-1980)

Messagepar 1kult » 12 avr. 18, 19:47

Mauvais, non, plutôt bordélique... en tout cas jamais antipathique.

Watkinssien a écrit :
1kult a écrit :Désolé Bruce, toi qui me vend le réal depuis des années, toujours un peu de mal à totalement adhérer.



Bon alors il faut voir L'enfer est à lui, comme ça on verra si tu pourras continuer! :wink:


Je l'ai vu - et j'aime beaucoup - ainsi qu'une petite dizaine d'autres (The Tall men - déception, un western en 3D, un intéressant et séminal Regénération, Gentleman Jim...) mais à chaque fois la sauce ne prend qu'à moitié, et c'est jamais la claque.
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bruce randylan
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Re: Raoul Walsh (1887-1980)

Messagepar bruce randylan » 13 avr. 18, 00:25

1kult a écrit :Le monde lui appartient (1952, The World in His Arms)

Un peu déçu par ce "sympathique" film d'aventure, qui s'éparpille un peu trop dans des saynètes parfois plaisantes et distrayantes, tels le bras de fer, le pendu, la course de bateau... mais finalement, le tout ne s'emboîte pas très bien je trouve. C'est à mon sens la romance et les personnages qui en découlent qui plombent un peu le tout. Par ailleurs, un peu circonspect par le sous-texte politique qu'on ne peut que lire sur la Russie (même si celui-ci est un peu trop hâtivement minimisé par Tavernier et Simsolo dans les bonus), quand on entend le discours du capitaine sur un capitalisme raisonnable lors de la pêche aux phoques (ce qui n'est pas relevé pans ce même supplément par ailleurs). Distrayant, mais ça s'oublie, à tel point que je pense que à la vision du bonus, je crois me souvenir que j'avais vu ce DVD il y a quelques années...

Désolé Bruce, toi qui me vend le réal depuis des années, toujours un peu de mal à totalement adhérer.


Pour celui-là, je comprends. Pas très fan aussi. Et oui, tu l'avais déjà vu puisque tu m'avais donné le DVD test. :mrgreen:
Dans le genre, Capitaine sans peur est largement supérieur.

Tu as Vu The Strawberry Blonde ? They died with their boots on ? La vallée de la peur ? The man I love ? Saboteur sans gloire ? Un roi et quatre reines ?

Mais pour préciser. Walsh ne m'a jamais donné de claque. Ce n'est pas son genre ni sa volonté. J'aime son mélange des genres, son aisance à injecter des touches de noblesse d'âme après des moments de pure bonhommie irlandaise, la vivacité de ses personnages féminins, un mélange entre le panache et une certaine sécheresse, entre la flamboyance et la décontraction, un romantisme contenu, un sens du rythme sans précipitation.
Pour moi, Walsh, c'est surtout une sorte d'état d'esprit, une chaleur humaine (souvent caractérisé par son acteur fétiche Alan Hale) et une caractérisation des personnages davantage qu'un style.

Il y a un passage que j'aime bien dans le livre d'entretien avec Tay Garnett où il dit quelques chose comme :
"Au début, je faisais tout le temps bouger ma caméra et puis je me suis rendu compte que ça déconcentrait le public. J'ai donc arrêté et j'ai privilégié les axes de prises de vue originales et au bout d'un moment tout le monde faisait pareil. Finalement, je me suis contenté de raconter des histoires".

Après, sa carrière est sacrément inégale, y compris dans sa période faste.
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Re: Raoul Walsh (1887-1980)

Messagepar villag » 13 avr. 18, 09:34

De Le monde lui appartient, je ne retiendrai que la très belle course de schooners...Capitaine courageux lui est très supérieur, mais il faut dire que ce dernier est inspiré d'un très beau roman de C S Forester, roman faisant partie d'un cycle racontant la vie d'un marin anglais depuis son grade d'aspirant jusqu'à celui d'amiral durant l’époque napoléonienne ; ce cycle a aussi beaucoup inspiré David Weber dans sa série romanesque de science fiction Honor Harrington, cycle qui pourrait, devrait être adapté au ciné ou à la télé....
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Re: Raoul Walsh (1887-1980)

Messagepar Rashomon » 13 avr. 18, 11:38

Ben moi je trouve ce film (Le Monde lui appartient) très sympa. J'avais été peu emballé à la première vision, mais la seconde m'a fait réviser mon opinion - sans doute parce que mes idées sur la mise en scène ont évolué entre temps. J'attends moins de "claques" et je suis plus attentif à la manière dont la réalisation épouse et sert le propos, surtout avec un cinéaste comme Walsh chez qui le fond prime le plus souvent sur la forme. Après ça il faut dire que je suis apparemment le seul sur ce forum à tenir Les Implacables pour un chef-d'oeuvre (un scénario adulte, des bons acteurs et des images magnifiques; franchement qu'est-ce qu'il vous faut de plus?)

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Re: Raoul Walsh (1887-1980)

Messagepar Jeremy Fox » 13 avr. 18, 12:01

Rashomon a écrit : Après ça il faut dire que je suis apparemment le seul sur ce forum à tenir Les Implacables pour un chef-d'oeuvre (un scénario adulte, des bons acteurs et des images magnifiques; franchement qu'est-ce qu'il vous faut de plus?)


J'aime beaucoup aussi

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Re: Raoul Walsh (1887-1980)

Messagepar Alexandre Angel » 13 avr. 18, 12:38

Rashomon a écrit :Après ça il faut dire que je suis apparemment le seul sur ce forum à tenir Les Implacables pour un chef-d'oeuvre (un scénario adulte, des bons acteurs et des images magnifiques; franchement qu'est-ce qu'il vous faut de plus?)

..que ce soit un chef d'œuvre :mrgreen:
Mais c'est bien, c'est sûr..
Sinon, j'aime beaucoup Le Monde lui appartient même si 1kult n'a pas complètement tort quant à ses réserves.
Mais quel parfum d'aventures, quel panache pendant la première demi-heure ! (Anthony Quinn, l'otarie, l'esquimau qui pue :mrgreen: ).
Ça aurait pu être un chef d'œuvre si le scénario avait été plus tenu.
Je suis d'ailleurs en désaccord avec Bertrand Tavernier qui n'aime pas tellement la scène de la course des bateaux, que je trouve très belle et walshienne au possible (les raccords en studio me semblent être du genre qui ajoute du charme).

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Re: Raoul Walsh (1887-1980)

Messagepar 1kult » 13 avr. 18, 20:03

bruce randylan a écrit :Tu as Vu The Strawberry Blonde ? They died with their boots on ? La vallée de la peur ? The man I love ? Saboteur sans gloire ? Un roi et quatre reines ?

Mais pour préciser. Walsh ne m'a jamais donné de claque. Ce n'est pas son genre ni sa volonté. J'aime son mélange des genres, son aisance à injecter des touches de noblesse d'âme après des moments de pure bonhommie irlandaise, la vivacité de ses personnages féminins, un mélange entre le panache et une certaine sécheresse, entre la flamboyance et la décontraction, un romantisme contenu, un sens du rythme sans précipitation.
Pour moi, Walsh, c'est surtout une sorte d'état d'esprit, une chaleur humaine (souvent caractérisé par son acteur fétiche Alan Hale) et une caractérisation des personnages davantage qu'un style.


Oui, je crois que j'ai vu La Charge fantastique, mais je pense être passé à côté. Le reste je note dans un coin.

Pour la suite, je dirais que tu m'as vendu un Wellman avec la même gourmandise. Or, pour l'instant c'est peut-être un hasard, mais je ne suis pratiquement tombé que sur des films qui me prennent aux tripes vraiment, qui me sortent du siège, qui me font ressentir que ce que je suis en train de voir possède un côté sauvage, épique, que je ne retrouve pas chez Walsh. Mais qui sait...
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Re: Raoul Walsh (1887-1980)

Messagepar 1kult » 22 avr. 18, 22:29

L'Entraineuse fatale (1941)

Un classique triangle amoureux, qui tire son originalité de son casting (Robinson, Dietrich en femme fatale et George Raft), de l'efficacité des séquences d'action lors des réparations de pilonnes électriques, mais qui agace dans ses personages secondaires à l'humour trop cabotin et picaresque. Très sympathique sous un verni un peu classique. MAJ : et aussi très étonné que certaines formes et thématiques aient pu passer les fourches caudines du Code Hays...

Un DVD qui fait l'affaire, mais qui ne propose rien, wallou, quedchi, à part un menu DVD. La copie est propre, même si le cadrage du géné ne correspond pas à la suite.
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Re: Raoul Walsh (1887-1980)

Messagepar Alexandre Angel » 2 juil. 18, 10:54

Allez, puisque c'est les vacances (humeur ludique), je fais péter mon top 10, sachant que je suis aux fraises pour la période muette (je ne connais que Le Voleur de Bagdad et n'ai toujours pas vu Regeneration).

1/ La Vallée de la peur / Pursued (1947)
2/ L'Enfer est à lui / White Heat (1949)
3/ Gentleman Jim (1942)
4/ La Rivière d'argent / Silver River (1948)
5/ The Strawberry Blonde (1941)
6/ La Charge fantastique / They died with boots on (1941)
7/ La Fille du désert / Colorado Territory (1949)
8/ Les Nus et les Morts / The Naked and the Dead (1958) ex aequo avec Capitaine sans peur / Captain Horatio Hornblower (1951)
9/ Aventures en Birmanie / Objective Burma! (1945)
10/ La Grande évasion / High Sierra (1941)

La pulpe se trouve donc dans les 40'.

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Alexandre Angel
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Re: Raoul Walsh (1887-1980)

Messagepar Alexandre Angel » 31 déc. 18, 18:27

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De tous les grands réalisateurs classiques hollywoodiens, Raoul Walsh, aussi peu infaillible que les autres, n'en apparaît pas moins, à bon nombre d'entre nous, comme probablement le plus moderne, le plus détaché (Hawks aussi mais ce dernier a fait moins de films et son champ d'action paraît plus réduit), le plus pulseur.
Les meilleurs films de Walsh, pour beaucoup d'entre eux réalisés au sein de la Warner dans les années 40-50, ont un effet, sur le spectateur, aussi iodé que les huîtres les plus fermes et les plus goûteuses sur son palais. Il a le sentiment de pouvoir en reprendre jusqu'au delà du raisonnable.

Les grands crus walshiens vitaminisent, c'est-à-dire qu'ils agissent directement sur le métabolisme, l'horloge biologique, comme s'ils venaient d'être pêchés, pour aller au bout de la métaphore gustative.

Ne se contentant pas d'être projetés ou visionnés au sens large, ils frétillent et nous éclaboussent la rétine autant que l'âme.

Au comble de son inspiration, Raoul Walsh filmait comme il aurait pu écrire s'il avait été Alexandre Dumas, William Shakespeare, Victor Hugo ou Robert Stevenson. Nous voyons l'industrie (hollywoodienne) à l'oeuvre, les professionnels de la profession faire leur boulot plus ou moins routinier mais entre ces interstices convenus se déploient ces romans que Walsh filme comme s'il les écrivait d'une caméra aussi sûre que la plus assurée des plumes.
C'est ce panache, à peu près unique dans le cinéma américain, dont Walsh gratifie aussi bien ses films d'aventure que ses westerns, ses films de gangsters, ses chroniques sociales, provinciales ou ses propagandes anti-nazi, que l'on ne cesse de vouloir réinterroger, que l'on replace inlassablement sur le métier à tisser de la passion.

Le borgne était le roi de la Warner, dont il épousait les trépidations, le visuel rablé, compact, presque mercurial des chefs-opérateurs maison ainsi que les musiques si vivifiantes de Max Steiner, compositeur catalogué comme dégénéré par les Nazis.
Walsh, à ce qu'il paraît, tournait en montant (à moins que ce soit le contraire). C'est-à-dire qu'il s'arrangeait pour tourner une scène de telle sorte qu'un producteur indélicat se seraient cassé les dents (et arraché les cheveux) à essayer de le charcuter au risque de l'incohérence.

Et cela se sent lorsque l'on voit comment le rythme, le mouvement s'emparent de la pellicule, négociant, au nez et à la barbe du système, les noces insensées du classicisme et du groove, qui font parfois se suspendre le torrent narratif au profit de "niches" séquentielles, soumises à l'arbitrage attentif du spectateur, comme cette confrontation, absolument prodigieuse, entre Errol Flynn et Arthur Kennedy dans They died with their boots on (La Charge fantastique, 1941).

Mais parlons un peu des Aventures du Capitaine Wyatt, classique du film d'aventures, pilier télévisuel du dimanche après-midi et du mardi soir (coucou Monsieur Eddy) pour les gens d'une certaine génération. Film qu'on a du connaître en noir et blanc avant de le découvrir en couleurs, Distant Drums, c'est l'aventure quintessentielle, et Wyatt représente "ce que tout petit garçon rêve d'être quand il sera un homme et ce que tout homme d'âge mur aurait voulu devenir" pour reprendre les termes exacts de Robert Ryan lorsqu'il définit le personnage de Clark Gable dans The Tall Men (Les Implacables, 1955), définition qui pourrait servir d'épitaphe à la Sabatini.

Les Aventures du Capitaine Wyatt, variation (plus que remake) sur le thème d' Aventures en Birmanie (Objective Burma!, 1945), autre chef d'œuvre "walshien" de la période, est une œuvre divertissante par ses péripéties et abstraite par le mouvement qui les anime, mouvement horizontal électrisé par le génie de l'évidence.

Peu importe, dès lors, que les clichés soient au rendez-vous, que les stock-shots animaliers débitent leurs éternels radotages (cette nature, ce paradis, et hop des flamands qui s'envolent; cette nature, ce piège funeste, et hop un alligator qui surgit en traître), que de vilaines transparences viennent raccommoder la finition de certaines scènes, l'essentiel est sauvegardé aussi sûrement qu'une nature inviolée.

Et cet essentiel se "réduit" à un paradigme graphique : celui qui oppose l'horizontalité luxuriante d'un marécage à la verticalité d'un grand échalas, beau, viril et dans la force de l'âge, à savoir Gary Cooper, soldat ermite qui se rase avec son couteau.

Bande presque dessinée dédiée à ce concept, Distant Drums est (sans doute) le premier film à intégrer les paysages de Floride à l'univers westernien et ce dépaysement factuel confère une sorte de majesté à ces plans d'Everglades (où le film a été tourné), à la fois magnifiées et rendues à leur potentiel vénéneux, qui imprègne notre épiderme aussi sûrement que le mancenillier de La Forêt interdite (Nicholas Ray, 1958).

Mais le film ressemble à la traditionnelle carte en Technicolor qui ouvre les festivités, ou plutôt, à la ligne qui s'y insinue : il constitue sa propre traçabilité et imprime en notre mémoire l'aller-retour droite/gauche, gauche/droite qu'empruntent les soldats d'abord, puis les Séminoles lancés à leur poursuite.

C'est simple comme bonjour mais c'est tenu comme une promesse cartographique : les blancs viendront de la droite et repartiront dans le sens inverse, avec les Séminoles à leur trousses.

Et dans un sens comme dans l'autre, le film trouve à y faire croître d'envoûtantes arabesques comme ces plans de nuit, ou ces nuits américaines, particulièrement belles, nous montrant ces ancêtres des Marines naviguer sur une embarcation dont la voile est peinte en sombre pour ne pas attirer l'œil du Séminole puis les voyant débarquer sur une plage immaculée qu'on jurerait inspirée par la Baie des Cochons, si le fait ne s'était produit qu'une bonne dizaine d'années plus tard.

Et dans le sens inverse, ce détail infime constitué d'une femme et de son enfant, blottis sous un chikee, que révèle, une fois passée, la coulée d'Indiens des marais s'élançant sur le sentier de la guerre. Ou cet autre, sous forme de lent panotage accompagnant de sournois crocodiles qui s'accélère en brusque mouvement révélant l'objet de leur convoitise : les soldats qui pataugent...toujours de gauche à droite du cadre.

Et c'est au tournant d'un dialogue entre le lieutenant Tufts, qui a failli se prendre un serpent, et la jolie Judy Beckett (Mari Aldon), que le film trouve à s'épaissir de romanesque.
Il suffit à la jeune femme d'avoir l'air de s'y connaître en reptiles et de dire, avec un délicieux accent sudiste, qu'elle "en a connu des serpents" pour que le piment de Savannah vienne épicer le jambalaya walshien.

Et, l'air de rien, ce joli scénario sublimé par le génie de Raoul Walsh trouve ici à implanter de subtiles et inattendues effluves : la rencontre de Mari Aldon et de Gary Cooper sera celle de deux solitudes.

Distant Drums ne raconte rien d'autre que le trajet, de part et d'autres d'un marais géant, d'une ligne portant chapeau gris d'une extrémité et plumes bariolées de l'autre, dont le ruissellement cinégénique nacre les personnages de Gary Cooper et Mari Aldon, dans son mouvement, d'un substrat d'imaginaire.

Le film s'en trouve doté d'un éclat romanesque d'une grande élégance dans sa discrétion qui dit tout de celui qui en est le maître d'œuvre, et finalement peu de choses de la poésie d'un film comme celui-là.

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Alexandre Angel
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Re: Raoul Walsh (1887-1980)

Messagepar Alexandre Angel » 30 mai 19, 21:16

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On en revient encore à Raoul Walsh, et ça risque de ne pas être la dernière fois.

Le plus grand réalisateur américain faisait des films qui ressemblaient à son nom : rugissant comme Raoul et claquant comme Walsh, cette quasi-onomatopée.

A l'époque où l'intrusion de la psychanalyse dans le cinéma US était à la mode (Spellbound, The Locket, etc...), Raoul Walsh, ce baroudeur, ce flibustier, qui cachait pudiquement sa passion pour la grande littérature, réalise en 1947 rien moins que le premier western psychanalytique, aussi fiévreux qu'un songe obsessionnel dans un film d'Hitchcock, à l'image de ces surimpressions (magnifiques) d'éperons rutilants qui scintillent et cliquètent aussi sûrement que si nous-mêmes les rêvions.

La menue présentation qui précède pourrait inspirer quelque réticence. En effet, le cinéma populaire imprégné de freudisme tel qu'on le concevait à la fin des années 40 tend à proposer des dramaturgies qui peuvent paraître poussiéreuses, en espérant ne pas être trop injuste.

Pursued (La Vallée de la Peur), qui n'est pas à proprement parler, il faut dire, un film psychanalytique mais plutôt un western sombre, lancinant et gothique, imprégné de film noir (comme Ciel Rouge, de Robert Wise, aussi avec Robert Mitchum), ne prenait pas pour cette raison le chemin de l'écueil formulé.
Mais, tout de même, on pourrait craindre, non sans raison, que Walsh, cinéaste tellurique, trépidant, ne s'égare dans un scénario intellectuel et ne laisse à la postérité qu'une œuvre bancale. Intéressante dans le meilleur des cas mais négligeable.

Or Pursued est un chef d'œuvre absolument stratosphérique, une des plus belles choses qui puissent survenir dans une vie de passionné.

J'ai montré le film (dans sa belle copie restaurée et éditée par Sidonis) à une personne de ma famille qui ne connaissait pas et qui m'a confié, le lendemain, avoir été "impressionnée" .
L'expression m'a frappé : elle n'a pas dit "c'était bien" , "c'était beau" , "ça m'a beaucoup plu" ou encore "c'était magnifique".
Non... elle a été "impressionnée" .

C'est ça l'effet Pursued : on se dit en le visionnant qu'on a affaire à quelque chose d'important, qui nous surplombe aussi sûrement que ces pitons rocheux sous lesquels cavalent de dérisoires silhouettes .

Comme lorsqu'il avait été diffusé au Ciné-Club de Claude-Jean Philippe sur Antenne 2 en 88 ou 89.
On l'avait regardé, on l'avait même enregistré et on s'était retrouvé le lundi suivant comme des gosses dans la cour de récré : "Ouahh, t'as regardé le Walsh vendredi soir ??!" "Ouais, j'ai trouvé ça dément...".

Et l'ardeur du coup de foudre n'a jamais été infirmée mais toujours tenue en respect par l'attente usante d'une édition de référence, que nous avons enfin, toute perfectible qu'elle puisse être.

Enfin, nous pouvons admirer à loisir les textures à la fois laiteuses et mercuriales du génial James Wong Howe, légendaire chef opérateur d'origine chinoise, dont il faudrait des cycles qui lui soient entièrement consacrés.
Le plan montrant la mère et la fille (Judith Anderson et Teresa Wright), côte à côte et envoilées, aux obsèques d'Harry Carey Jr, est le plus beau du cinéma américain parce qu'il pourrait se trouver dans un film de Mizoguchi.

Enfin, l'on peut s'attarder sur les arcanes d'un récit hanté et funeste, transposition partielle du Maître de Ballantrae, de Robert Louis Stevenson, et se régénérer du souffle vital qui circule entre les plans.

Car la manière qu'a Raoul Walsh de s'approprier le matériau gothique qu'il a en mains pour mieux le réverbérer sur son décor westernien est aussi désarmante que prodigieuse.
Désarmante parce qu'organiquement distillée et fondue dans ce qu'il convient de classer dans les dix plus beaux westerns de tous les temps et prodigieuse par son évidence digne des plus grands conteurs anglo-saxons (et au delà puisque Dumas n'est jamais loin).

Sans doute parce que son enfantement est quelque peu décentré (c'est une production indépendante au sein même de la Warner), Pursued jouit d'une réalisation dont on sent qu'elle échappe au joug des producteurs. Ce qui, en termes formels, se traduit par une liberté d'agencement qui confère à l'écoulement du récit la dimension d'un classicisme minéral et méandreux.

Raoul Walsh, maître du tempo, crée l'illusion du remous narratif, qui se forme en bordure d'un tourbillon d'où surgissent les images du trauma inaugural.

Il conviendra, puisqu'il est question de tourbillon, de se pâmer devant cette science merveilleuse des fondus enchainés, dont bon nombre de réalisateurs classiques américains étaient coutumiers, et que Walsh maîtrise à la perfection et dont le film est un festival. Ils y sont couloirs de fluidité autant que vecteurs de transitions mentales.

Un ami, bien plus âgé, à l'occasion de cette diffusion sur Antenne 2, s'était esbaudi devant le fondu qui nous fait passer de Mitchum, que Teresa Wright accepte d'épouser, à l'image du couple convolant en carriole alors que l'attaque du plan se fait sur la crinière des montures. Ce fondu lui avait fait songé au Caravage.

Dans ce film, dont il faut bien convenir qu'il est génial, la matière formelle et iconographique est comme en fusion, galvanisant tout ce qui bouge en son sein et autour d'elle : direction de la photographie (on en a parlé), musique (Max Steiner, en pleine forme!), seconds (Dean Jagger, fantastique; Alan Hale, remarquable; Judith Anderson, idéalement funeste) et premiers rôles (Mitchum, marmoréen et somnambulique; Teresa Wright, entre rigidité et tension sexuelle).

Tout est ici, on le confirmera, impressionnant et nous amène à y revenir. Encore et encore...

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Re: Raoul Walsh (1887-1980)

Messagepar Jeremy Fox » 30 mai 19, 21:41

Quelle belle déclaration d'amour ! Hate de le revoir !

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Thaddeus
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Re: Raoul Walsh (1887-1980)

Messagepar Thaddeus » 30 mai 19, 21:49

Très beau texte Alexandre, plein de ferveur communicative ! J'aime beaucoup ce film également.

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Watkinssien
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Re: Raoul Walsh (1887-1980)

Messagepar Watkinssien » 30 mai 19, 22:02

Oui beau texte pour une oeuvre majeure qui mérite une telle effervescence!
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