François Truffaut (1932-1984)

Rubrique consacrée au cinéma et aux films tournés avant 1980.

Modérateurs : cinephage, Karras, Rockatansky

les premiers films de Truffaut : le meilleur ?

Les 400 coups
51
43%
Tirez sur le pianiste
4
3%
Jules et Jim
8
7%
La peau douce
25
21%
Baisers volés
18
15%
Fahrenheit 451
5
4%
La mariée était en noir
8
7%
 
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Federico
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Re: François Truffaut (1932-1984)

Messagepar Federico » 12 févr. 12, 02:03

Federico a écrit :Dans le cadre de l'hommage d'Arte à Truffaut (qui aurait 80 ans cette année :shock: ), l'excellent Luc Lagier s'est fendu d'un de ses petits "recut" de derrière les fagots...
PS : Si l'un de vous connait le moyen de récupérer les différents "recuts" de la rubrique Blow Up d'Arte, je suis preneur. A ses débuts, c'était assez facile mais depuis un moment, j'ai eu beau essayer plusieurs méthodes, rien à faire, c'est trop bien caché/crypté. :?

Ce recut sera rediffusé ce samedi soir à 22h30 en prélude de la seconde soirée Truffaut (juste avant Baisers volés). Et cette fois, j'aurai le doigt sur la touche [●]. :wink:

[edit] Correctif : il fallait lire "ce lundi soir" et non samedi.
The difference between life and the movies is that a script has to make sense, and life doesn't.
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Demi-Lune
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Re: François Truffaut (1932-1984)

Messagepar Demi-Lune » 26 févr. 12, 15:49

Ce mois-ci aura été plutôt frénétique dans mes découvertes de Truffaut. Il est temps de dresser un premier bilan avec des développements variables.
Anorya va se régaler. :mrgreen:

Les 400 coups (1959)
    Au stade où j'en suis dans l'exploration de sa filmographie, c'est le film de Truffaut que je trouve le plus parfait. Il y a dans ce premier long-métrage une rigueur technique, narrative et esthétique qui se délitera un peu à mon goût sur ses deux œuvres suivantes. J'ai été énormément touché par cette évocation de l'enfance : plus de 50 ans après, le film conserve son acuité et son authenticité. Sincère, vif, réaliste et terriblement attachant, c'est une succession de séquences qui font toutes mouche, où Truffaut, qui ne connaîtra pas toujours le même bonheur à mon avis par la suite, trouve à chaque fois le ton juste avec une facilité compréhensible tant ce qu'il filme touche quelque chose d'intime. Les scènes de classe, les scènes avec les parents, les bêtises, la mère pris en flagrant délit, l'emprisonnement... on sent chez Truffaut un désir de témoignage tendre doublé d'un exorcisme alors amer sur son propre passé, faisant des 400 coups autant un grand film sur l'enfance qu'un film émouvant sur ce qu'il laisse transparaître de la propre personne du réalisateur. Le jeune Jean-Pierre Léaud porte littéralement le film sur ses épaules avec une véracité remarquable pour son âge - d'ailleurs, la "professionnalisation" du jeune acteur, au fur et à mesure de l’œuvre de Truffaut, aura pour moi tendance à effacer cette justesse spontanée au profit d'un jeu "à la Truffaut", plus littéraire, plus monocorde, moins convaincante à mon goût. J'aurai l'occasion d'y revenir.

Tirez sur le pianiste (1960)
    Je ne reviens pas sur ce que j'ai déjà écrit dans le topic du film, si ce n'est pour ajouter que, à mesure que je découvre d'autres films de Truffaut, celui-ci me semble rétrospectivement de plus en plus mineur. De son propre aveu le cinéaste a fait ce film en réaction au précédent, afin de ne pas se faire cataloguer, et a été déçu que le public ne le suive pas dans ses ruptures de ton. Après le coup de maître des 400 coups, il semble se chercher, et délivre un film boiteux à mon goût quoique pas déplaisant.

Jules et Jim (1962)
    Film mythique, Jules et Jim m'aura laissé circonspect. Pour dire clairement le fond de ma pensée, j'ai eu l'impression que Truffaut voulait faire du Godard (ce qui n'est pas franchement positif chez moi). Voix-off pontifiante, textes récités par les acteurs d'un ton monocorde et étudié, s'accompagnent d'une expérimentation formelle pas toujours bien maîtrisée jouant sur les formats, le montage, la rudesse des transitions. Le triangle amoureux du postulat n'émeut jamais, ne donne jamais la mesure du déchirement émotionnel qui est en œuvre : c'est quand même l'histoire d'une fille égoïste partagée par deux amis, avec l'assentiment du premier ! Or le film n'inspire aucun bouillonnement, aucune fièvre, échoue pour moi à saisir la douleur sentimentale qui se noue dans ce triangle et qui va conduire au drame. Tout juste retrouve-t-il la fraîcheur et la spontanéité du Truffaut des 400 coups lorsque le triangle est encore idyllique. Pour le reste, le réalisateur s'égare à mes yeux dans un récit artificiel (on n'éprouve rien de l'impasse sentimentale de Moreau et la fin du film fait totalement plouf, sans mauvais jeu de mots, alors qu'elle se voulait être le parachèvement de cette violence émotionnelle que je n'ai jamais senti). Oskar Werner a l'air s'en foutre royalement et de sortir du lit, Henri Serre a un balai dans le cul, et Jeanne Moreau, qui illumine certaines séquences par sa fraîcheur et sa modernité, a un jeu monotone ayant pour effet de rendre très cérémonieux un film déjà décevant dans son absence de sentimentalité. Truffaut, qui semble encore tâtonner, donne trop de primeur à son goût littéraire et phagocyte le cœur derrière une armada de mots (et c'est intéressant de voir qu'il corrigera du tout au tout ce déséquilibre avec son autre adaptation de Roché, Les deux Anglaises et le continent). En résulte un film de parlote, typiquement Nouvelle Vague dans tout ce qu'elle m'agace, mais suffisamment travaillé esthétiquement (je trouve que Truffaut aurait dû continuer à utiliser le Cinémascope qui confère un indéniable plus à son travail), et ambitieux au départ pour ne pas être balayé comme ça d'un revers de la main - d'autant que c'est toujours délicat, rétrospectivement, d'évaluer à quel point ce genre de film a pu avoir d'influence et d'impact sur le cinéma à terme.

La Mariée était en noir (1967)
    Truffaut fait son Hitchcock, mais n'est malheureusement pas Hitchcock. Comprendre par-là : il n'en a pas la rigueur. Non en termes d'approche scénaristique (j'y reviendrai en conclusion), mais en termes d'exécution technique. Cela manque de précision, de perfectionnisme, et Truffaut n'est pas un formaliste comme le gros Alfred. Pour autant, la fragilité du film, qui s'explique potentiellement par la trop grande admiration de Truffaut pour Hitchcock (quand l'élève se rapproche ouvertement du modèle, on est tenté fatalement de le juger à l'aune du modèle), n'entache pas la fascination qu'il peut procurer. Ce film a clairement quelque chose, et je l'ai regardé avec beaucoup de plaisir. Quelque part, il m'a paru que Truffaut s'approchait de la force mystérieuse du grand personnage hitchcockien de Marnie, avec la mariée Julie Kohler : involontairement, lui-même délivre un film malade, obsédé par sa protagoniste féminine (les scènes où elle n'apparaît pas semblent étrangement vides et futiles) ; l'ange de la mort laisse progressivement deviner un portrait magnétique, où la détermination vengeresse se dispute à un amour aveugle et virginal. Problème : je doute que Jeanne Moreau était l'actrice idéale pour Truffaut, dans ce rôle. Il aurait sans doute fallu une femme plus hitchcockienne, moins française. Un élément central du film est pour moi sa B.O. J'ai trouvé que la musique de Bernard Herrmann jouait paradoxalement à la fois en la défaveur de Truffaut (du fait de la symbiose artistique Herrmann/Hitchcock, on en revient à cette évaluation par le prisme Hitchcock qui fait du tort à La Mariée était en noir) et en la faveur du film. En effet, j'ai toujours trouvé qu'une musique de Bernard Herrmann sublimait toujours le film pour laquelle elle était composée. C'est difficile à exprimer, mais je dirais que l'essence si caractéristique de sa musique apporte naturellement quelque chose de suprême aux images qu'elle accompagne, comme si on pénétrait dans une sorte de stratosphère. Donc, la patine hitchcockienne de la musique souligne, à mes yeux, ce qui sépare artistiquement Truffaut de Hitchcock, mais dans le même temps l'inspiration herrmannienne, ce lyrisme romantique de l'orchestre, transporte La Mariée était en noir dans un état de fièvre, de passion, de douleur, qui le distingue par conséquent du tout-venant. Enlevez la musique de Herrmann, vous vous apercevrez que le film perd singulièrement de sa superbe. En ce sens, comme je le disais ailleurs, je trouve très injuste la réaction désappointée de Truffaut vis-à-vis de la B.O. (expliquant qu'il ne retravaillera plus avec Herrmann), qui est tout à fait digne du talent du compositeur et constitue, pour moi, l'arc dramatique sur lequel repose le film. Si j'ai des réserves sur la pertinence du choix de Jeanne Moreau, les acteurs masculins sont en revanche parfaits (normal me direz-vous : Claude Rich, Charles Denner, Michael Lonsdale...).

Baisers volés (1968)
    Ou l'éducation sentimentale d'Antoine Doinel. J'ai découvert Baisers volés avant Les 400 coups : je ne m'attendais pas à découvrir un personnage aussi gauche et... spécial. :lol: Maintenant mes réserves sur le jeu de Léaud ont tendance à s'estomper : dans ce film, tout comme dans Domicile conjugal, il fait très bien le grand enfant avec ce mélange de spontanéité, de phrasé improbable et de je-m'en-foutisme rêveur et savoureux. On est dans le hors-normes, même Truffaut concédait que le jeu de Léaud était très particulier. Mes réserves se sont du coup reportées sur le côté éclaté du film, sur le fait que ça parte un peu dans tous les sens comme une fougue mal maîtrisée. On peut trouver que cela participe du charme du film, qui alterne drôlerie franche et expérience de la vie avec beaucoup de finesse. Un beau film, simple et direct, sur les relations amoureuses et la difficulté de suivre les élans de son cœur, avec une importance accordée aux gestes, maladroits mais émouvants. Et la fraîcheur candide de Claude Jade, "fille clandestine de Grace Kelly", et le monologue de Delphine Seyrig, et le "Oui, Monsieur", et le baiser dans la cave, et Lonsdale qui veut savoir pourquoi on ne l'aime pas, et tant d'autres choses...

Domicile conjugal (1970)
    Encore meilleur que Baisers volés, pour moi. Un Truffaut que j'ai savouré et qui se serait imposé comme une de ses plus grandes réussites à mes yeux si la partie adultérine ne me paraissait pas aussi faiblarde (l'actrice japonaise est catastrophique et plombe du coup tout le dernier tiers du film. Un gâchis). La tendresse qui émane des scènes de couple est un enchantement et les gags font souvent mouche ("regarde, papa va aller aux toilettes"), malgré une propension de Truffaut à en faire un peu trop dans les personnages annexes et dispensables. Certains effets me paraissent ratés comme Claude Jade grimée en geisha : il aurait fallu quelque chose de beaucoup plus dur que cette apparition un peu foireuse, malgré la larme. Comme le cinéaste le remarquera lui-même à son grand regret, les films qu'il aborde comme étant amusants ne le sont en fait guère, et Domicile conjugal laisse poindre une mélancolie qui vire à l'amertume douloureuse par endroits. Truffaut aurait dû conclure sa saga Doinel ici, avec Peggy sage et Doinel réconciliés et continuant leur vie à deux.

Les deux Anglaises et le continent (1971)
    Truffaut le considérait comme son chef-d’œuvre et n'avait jamais digéré son échec public et critique. Pour ma part, je salue l'envergure et l'acuité de cette œuvre, tout en réservant aux 400 coups ma préférence ultime. Les deux Anglaises et le continent permet de mesurer l'évolution de Truffaut : ici, contrairement à Jules et Jim, la forme très littéraire des dialogues et de la narration en voix-off sera symbiotique avec l'expression ou le refoulement de violentes passions. Les acteurs laisseront affleurer leurs tourments et les mots ne seront plus privilégiés sur leurs états d'âme : l'expression la plus illustrative est l'inoubliable monologue épistolaire de Muriel, avec ces zooms sur son visage, tandis que l'actrice déclame, la voix bouleversée, le récit d'une expérience enfantine secrète et qu'elle jugeait honteuse. Ce film, long, sans doute un peu trop, fait de va-et-viens que l'on peut trouver un peu trop lourds à la longue (c'est quand même incroyable que les amours chez Truffaut soient complexes à ce point, comme si rien ne pouvait jamais être évident, apaisé : il faut toujours que les personnages se compliquent la vie et fassent les mauvais choix), recèle tout ce qui, pour moi, faisait cruellement défaut à Jules et Jim : le déchirement émotionnel. Les personnages des deux sœurs anglaises, Muriel et Ann, sont magnifiques, magnifiquement campés par les actrices... la dynamique émotionnelle du film fonctionne parfaitement, jusqu'à la renonciation finale et passionnée de Muriel dont on mesure toute la désolation mêlée de beauté. C'est un film particulièrement dur sur le fait d'aimer, d'apprendre à en affronter toutes les meurtrissures, sur le fait de ne pas oser, de vouloir échapper à ses sentiments, de ne pas savoir les choses de la vie ou de les refouler, à cause de l'époque, à cause des mentalités, à cause des nationalités... On sent que Truffaut a mis beaucoup de lui-même dans ce film, cela se ressent à la fièvre qui imprègne le film et à sa volonté de laisser toute stylisation de côté. En résulte une œuvre très sèche, comme le sera L'histoire d'Adèle H. où Truffaut remet le couvert une seconde fois sur la violence destructrice du sentiment amoureux. Mais aussi une œuvre très belle, pudique et douloureuse, d'une grande sensibilité. A contre-emploi chez le cinéaste, Léaud se montre plutôt à la hauteur dans un jeu sobre. Malgré tout, je reste frustré par cet épilogue qui aurait dû être magnifique, et qui ne l'est pas totalement, à cause de la façon dont Léaud dit cette réplique quasi proustienne "Mais qu'est-ce que j'ai ? Je me sens vieilli". Il le dit avec un tel détachement qu'il pourrait se demander "Tiens ?! et si j'allais m'acheter une glace ?" ou "Mais qu'est-ce que j'ai fait de mes clés de bagnole ?!", que ça reviendrait au même. Ca aurait dû être le parachèvement émotionnel du film, quelque chose similaire à la fin du Temps de l'innocence, et malheureusement, ça conclue pour moi le film sur une fausse note. Superbe musique de Delerue.

La nuit américaine (1973)
    Que dire ? Un film assez jouissif sur le cauchemar mais aussi la raison de vivre qu'est le cinéma. La mise en abyme fonctionne, les gags fonctionnent, les dialogues font mouche. Point noir pour moi : Jean-Pierre Léaud, qui n'évolue pas et ressert son personnage d'insatisfait.

L'histoire d'Adèle H. (1975)
    J'ai déjà écrit sur ce film dans ce topic, alors brièvement : un film peut-être encore plus dur que les deux Anglaises dans ce qu'il dépeint de la cruauté de l'amour, ici non partagé. C'est un film que je trouve sublime et éprouvant sur le thème de la déception amoureuse et de ce qu'un amour à sens unique pousse à faire quand la personne aimante est désespérée. Adjani est tout bonnement époustouflante. Mais la musique est ratée et la réalisation, assez académique.

L'amour en fuite (1979)
    Tout est dit quand Truffaut estime avoir commis une connerie en le tournant. Évidemment, il y a un certain plaisir de retrouver tous ces personnages qui ont vieilli. Le film se posant comme un bilan, il a une tension mélancolique souterraine pas inintéressante. C'est l'heure des comptes. Mais le scénario ne tient pas la route, on dirait qu'il a été écrit à la va-vite sans grande conviction. Par ailleurs l'accumulation de flash-back directement piochés dans les films précédents a un effet franchement cheap quand ce n'est pas du foutage de gueule (le détournement d'un morceau de La nuit américaine). Le vieillissement des personnages n'a rien changé au jeu de Léaud qui finit par agacer : la scène où il retrouve l'amant de sa mère, et se recueille sur sa tombe, aurait dû être très belle mais là où son collègue fait le boulot avec émotion, lui semble s'en contrefoutre. Marie-France Pisier est très belle, Dorothée n'est pas une très bonne actrice, tandis que Claude Jade suit tout cela avec un certain recul, comme si elle regrettait de revenir, surtout pour divorcer avec son personnage. Le film reste cependant précieux dans ce qu'il renseigne sur l'homme derrière la caméra, qui creuse le sillon d'une réplique lancée par Claude Jade dans Domicile conjugal (elle réprime le règlement de comptes avec les parents au travers de l'art) et délivre un film apaisé, point final d'une saga autobiographique qui se lit comme une lente acceptation de son passé, et comme une confession touchante (cacher ses émotions, ne pas dire les choses directement, ce qui est quelque chose qui serpente dans tous ses films). Franchement pas folichon, mais allez, on te pardonne François.

La femme d'à côté (1981)
    La femme d'à côté s'impose comme la continuation de la fibre des deux Anglaises et le continent et de L'histoire d'Adèle H.. Truffaut revisite sa vieille obsession quant à la destruction occasionnée par le sentiment amoureux et l'impasse sentimentale. Aimer ne suffit pas, semble-t-il nous dire tout au long de sa filmographie. Il faut plus que ça, plus que la seule sincérité, plus que la seule passion. Ses personnages sont régulièrement condamnés à faire l'expérience d'un cul-de-sac, comme si la ferveur de leurs sentiments devait nécessairement les conduire dans un empêtrement, dans une impossibilité d'assouvissement. Ici, il va donc ausculter les déchirements d'un homme et d'une femme qui se sont jadis passionnément aimés mais aussi brutalement séparés - Truffaut expose à nouveau l'idée que le sentiment amoureux ne s'efface jamais véritablement, que l'amour déçu ou brisé ne se guérit pas par le poids des ans. Le sentiment se ravive comme une étincelle, à la fois magnifique de fidélité et terrible comme un cancer. Voisins, les deux amants ne se résistent pas longtemps et s'embarquent à nouveau dans une histoire sans issue, écartelés entre le désir irrépressible et la moralité des engagements conjugaux respectifs. Fanny Ardant apparaît comme la descendante de la Catherine de Jules et Jim, incapable de se passer de son amour mais également incapable de vivre avec lui. La femme d'à côté est une lente descente aux enfers dans le chagrin et la douleur d'une passion qu'on ne peut exaucer. Truffaut analyse très bien la contradiction sentimentale, la force du déchirement qui saisit Depardieu (grand) puis Ardant, cette consumation progressive qui conduit au désespoir, à l'aliénation. Le film est moins ouvertement violent psychologiquement que les souffrances de Muriel Brown ou d'Adèle Hugo, pourtant il s'achèvera plus brutalement. Et c'est cette posture nihiliste qui est ma réticence première envers ce film... je ne sais pas, je trouve que le nihilisme ne sied pas forcément à Truffaut, qui est quelqu'un d'humaniste et qui laisse toujours une chance à ses personnages, même lorsqu'ils ont été dévastés par l'amour. Truffaut disait avoir voulu réaliser Adèle H. uniquement pour cette scène où Adèle, livide, fantomatique, passait à côté de Pinson sans le regarder : elle était guérie de sa passion. Une guérison passant par l'aliénation, certes, mais le film choisissait de conclure sur cette note apaisée vis-à-vis des enjeux émotionnels qu'il avait exposés. L'épilogue des deux Anglaises est dur, mais d'un autre côté, Muriel a continué sa vie. Or, dans La femme d'à côté, Truffaut refuse ça. Et cela ne me satisfait pas, personnellement. Je ne dis pas que c'est une mauvaise fin, mais elle ne me semble pas cadrer avec le réalisateur. C'est un aveu d'échec... d'échec face à la vie, alors que tous ses films disent au contraire qu'il faut se battre, toujours.

Vivement dimanche ! (1983)
    Rien à ajouter sur ce que j'ai écrit dans le topic du film, si ce n'est qu'au regard des autres découvertes, cet ultime Truffaut me semble décidément bien anecdotique.


J'éprouve de plus en plus d'affection pour le cinéma de Truffaut. Mais quelque chose me chiffonne quand même. Pour approfondir son cinéma, j'ai commandé et lu François Truffaut au travail, qui détaille son mode opératoire, sa façon de procéder du scénario jusqu'au tournage. A sa lecture, je me rends compte que Truffaut se pose constamment de pertinentes interrogations sur l'écriture de ses films, sur l'adaptation des bouquins qui l'intéressent. Ses idées scénaristiques sont excellentes et toutes ses archives montrent à quel point il s'interroge sur le fonctionnement de ses scènes, sur la manière de les rendre le plus possible meilleures. Et pourtant, quand je regarde ses films... je les apprécie, hein, mais je les trouve quelque part en-deçà de ce que ce travail scénaristique laisse espérer. Tout cela est très subjectif mais je trouve qu'il manque quelque chose à Truffaut réalisateur - quelque chose que je ne sais pas encore trop identifier.

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Dunn
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Re: François Truffaut (1932-1984)

Messagepar Dunn » 26 févr. 12, 17:26

Très bien tout ça mais il te reste à voir son autre chef d'oeuvre Le Dernier Metro!

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Anorya
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Re: François Truffaut (1932-1984)

Messagepar Anorya » 26 févr. 12, 20:09

Demi-Lune a écrit :Anorya va se régaler. :mrgreen:


En effet. 8)
Et s'il y avait encore besoin d'illustrer mon sentiment sur certains films :

Les 400 coups : Image
Les deux anglaises et le continent : Image
Et pas loin derrière L'enfant sauvage, L'homme qui aimait les femmes...

Contrairement à Dunn, je ne trouve pas que Le dernier métro est un chef d'oeuvre (ça reste un très chouette film cependant) et l'historien que tu es le comprendra aisément où Truffaut se base apparemment plus sur la véracité de ses propres souvenirs de l'Occupation que de vérités parfois plus historiques, cela même si il y a comme d'habitude chez lui, un gros travail de recherche et de reconstitution. Par contre j'y vois un très bel hommage au théâtre et Depardieu se révèle une fois de plus très bon.

"Représenter l'Occupation, c'est pour Truffaut trouver l'équilibre de deux enjeux : convoquer ses souvenirs d'enfant d'une période grise et ambigüe, évoquer la vie quotidienne des Parisiens sans parti-pris idéologique ni héroïsme."
Truffaut par Cyril Neurat, éditions Le monde/Cahiers du cinéma.

Vis à vis de Tirez sur le pianiste et des petits films de Truffaut, je ne peux que t'encourager à les revoir un de ces jours (avec le recul je te rejoins sur Vivement Dimanche ! ...C'est effectivement trop mineur. Mais bon, il a voulu se faire plaisir...), ce sont des films qui selon moi, gagnent avec le temps et les visionnages à être soit redécouverts, soit encore plus appréciés, un peu comme si l'on retrouvait un bon vieux pote (impression que je retire aussi des Woody Allen).

Et content que tu apprécie le... "jeu" de Léaud qui peut tour à tour agacer ou séduire. :lol: :wink:

Bon, tu as encore de belles choses à voir je me dis. Si tu as apprécié (et c'est visiblement le cas) Les deux anglaises et le continent, tu vas pouvoir savourer L'homme qui aimait les femmes ou La chambre verte (le plus dur d'accès encore que cela est subjectif. J'ai eu du mal à rentrer dedans la première fois puis ensuite tout s'est lentement éclairé).
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Federico
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Re: François Truffaut (1932-1984)

Messagepar Federico » 26 févr. 12, 20:14

Demi-Lune a écrit :Les 400 coups (1959)
    Au stade où j'en suis dans l'exploration de sa filmographie, c'est le film de Truffaut que je trouve le plus parfait.

Le plus parfait, je ne sais pas, mais le plus personnel, sans doute (avec La chambre verte).
Le jeune Jean-Pierre Léaud porte littéralement le film sur ses épaules avec une véracité remarquable pour son âge - d'ailleurs, la "professionnalisation" du jeune acteur, au fur et à mesure de l’œuvre de Truffaut, aura pour moi tendance à effacer cette justesse spontanée au profit d'un jeu "à la Truffaut", plus littéraire, plus monocorde, moins convaincante à mon goût.

Même si j'aime beaucoup le Léaud des films suivants de Truffaut, je suis assez d'acccord.

Tirez sur le pianiste (1960)
    Je ne reviens pas sur ce que j'ai déjà écrit dans le topic du film, si ce n'est pour ajouter que, à mesure que je découvre d'autres films de Truffaut, celui-ci me semble rétrospectivement de plus en plus mineur. De son propre aveu le cinéaste a fait ce film en réaction au précédent, afin de ne pas se faire cataloguer, et a été déçu que le public ne le suive pas dans ses ruptures de ton. Après le coup de maître des 400 coups, il semble se chercher, et délivre un film boiteux à mon goût quoique pas déplaisant.

Bon, là, je ne peux plus être objectif vu que c'est un de mes films de chevet. Mais c'est précisément sa liberté, ses coq-à-l'âne, ses dialogues tendres comme hilarants*, son esprit cartoon qui me redonnent la banane à chaque vision (et j'ai bien du le voir 10 fois). Et quel sans faute dans la distribution : Aznavour et ses mines de cocker, le charme solaire de Marie Dubois, le naturel confondant de Michèle Mercier, le toujours épatant Albert Rémy (ah, ce dialogue à la Prévert du pré-générique !!) et ces seconds couteaux inoubliables, véritable brochette de Pieds Nickelés, sans oublier ce drôle de p'tit Gavroche à voix éraillée, Richard Kanayan (qui jouait déjà dans Les 400 coups et qui refera une courte apparition clin d'oeil, 20 ans plus tard, dans L'amour en fuite).
Non, rien à jeter. Le film de Truffaut le plus "Nouvelle Vague" dans le ton et la forme, au meilleur sens du terme.

(*)
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- Elle vous intéresse tant que ça, ma poitrine ?
- M'en parlez pas ! J'suis médeçin.
:lol: :lol: :lol:


Jules et Jim (1962)
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    Film mythique, Jules et Jim m'aura laissé circonspect. Pour dire clairement le fond de ma pensée, j'ai eu l'impression que Truffaut voulait faire du Godard (ce qui n'est pas franchement positif chez moi). Voix-off pontifiante, textes récités par les acteurs d'un ton monocorde et étudié, s'accompagnent d'une expérimentation formelle pas toujours bien maîtrisée jouant sur les formats, le montage, la rudesse des transitions. Le triangle amoureux du postulat n'émeut jamais, ne donne jamais la mesure du déchirement émotionnel qui est en œuvre : c'est quand même l'histoire d'une fille égoïste partagée par deux amis, avec l'assentiment du premier ! Or le film n'inspire aucun bouillonnement, aucune fièvre, échoue pour moi à saisir la douleur sentimentale qui se noue dans ce triangle et qui va conduire au drame. Tout juste retrouve-t-il la fraîcheur et la spontanéité du Truffaut des 400 coups lorsque le triangle est encore idyllique. Pour le reste, le réalisateur s'égare à mes yeux dans un récit artificiel (on n'éprouve rien de l'impasse sentimentale de Moreau et la fin du film fait totalement plouf, sans mauvais jeu de mots, alors qu'elle se voulait être le parachèvement de cette violence émotionnelle que je n'ai jamais senti). Oskar Werner a l'air s'en foutre royalement et de sortir du lit, Henri Serre a un balai dans le cul, et Jeanne Moreau, qui illumine certaines séquences par sa fraîcheur et sa modernité, a un jeu monotone ayant pour effet de rendre très cérémonieux un film déjà décevant dans son absence de sentimentalité. Truffaut, qui semble encore tâtonner, donne trop de primeur à son goût littéraire et phagocyte le cœur derrière une armada de mots (et c'est intéressant de voir qu'il corrigera du tout au tout ce déséquilibre avec son autre adaptation de Roché, Les deux Anglaises et le continent). En résulte un film de parlote, typiquement Nouvelle Vague dans tout ce qu'elle m'agace, mais suffisamment travaillé esthétiquement (je trouve que Truffaut aurait dû continuer à utiliser le Cinémascope qui confère un indéniable plus à son travail), et ambitieux au départ pour ne pas être balayé comme ça d'un revers de la main - d'autant que c'est toujours délicat, rétrospectivement, d'évaluer à quel point ce genre de film a pu avoir d'influence et d'impact sur le cinéma à terme.


Celui-là, j'avoue que je l'ai peut-être trop vu (et aussi trop entendu ses ritournelles qui commencent à me fatiguer). Truffaut a parfaitement rendu le romantisme à la fois enjoué et désespéré du roman de Roché, peut-être même trop respectueusement. Henri Serre m'a toujours semblé le maillon faible en tant que membre du trio amoureux. Il aurait fallu un Claude Rich ou un Jean-Pierre Cassel pour endosser le rôle de Jim. Par contre, avec son jeu désincarné, Serre aurait fait un parfait "modèle" bressonien. Sinon, c'est clairement un film dédié à (et centré sur) Jeanne Moreau, d'où ce déséquilibre d'attention sur le reste de la bande, même si j'aime beaucoup le jeu très fin d'Oskar Werner.

La Mariée était en noir (1967)
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    Truffaut fait son Hitchcock, mais n'est malheureusement pas Hitchcock. Comprendre par-là : il n'en a pas la rigueur. Non en termes d'approche scénaristique (j'y reviendrai en conclusion), mais en termes d'exécution technique. Cela manque de précision, de perfectionnisme, et Truffaut n'est pas un formaliste comme le gros Alfred. Pour autant, la fragilité du film, qui s'explique potentiellement par la trop grande admiration de Truffaut pour Hitchcock (quand l'élève se rapproche ouvertement du modèle, on est tenté fatalement de le juger à l'aune du modèle), n'entache pas la fascination qu'il peut procurer. Ce film a clairement quelque chose, et je l'ai regardé avec beaucoup de plaisir. Quelque part, il m'a paru que Truffaut s'approchait de la force mystérieuse du grand personnage hitchcockien de Marnie, avec la mariée Julie Kohler : involontairement, lui-même délivre un film malade, obsédé par sa protagoniste féminine (les scènes où elle n'apparaît pas semblent étrangement vides et futiles) ; l'ange de la mort laisse progressivement deviner un portrait magnétique, où la détermination vengeresse se dispute à un amour aveugle et virginal. Problème : je doute que Jeanne Moreau était l'actrice idéale pour Truffaut, dans ce rôle. Il aurait sans doute fallu une femme plus hitchcockienne, moins française. Un élément central du film est pour moi sa B.O. J'ai trouvé que la musique de Bernard Herrmann jouait paradoxalement à la fois en la défaveur de Truffaut (du fait de la symbiose artistique Herrmann/Hitchcock, on en revient à cette évaluation par le prisme Hitchcock qui fait du tort à La Mariée était en noir) et en la faveur du film. En effet, j'ai toujours trouvé qu'une musique de Bernard Herrmann sublimait toujours le film pour laquelle elle était composée. C'est difficile à exprimer, mais je dirais que l'essence si caractéristique de sa musique apporte naturellement quelque chose de suprême aux images qu'elle accompagne, comme si on pénétrait dans une sorte de stratosphère. Donc, la patine hitchcockienne de la musique souligne, à mes yeux, ce qui sépare artistiquement Truffaut de Hitchcock, mais dans le même temps l'inspiration herrmannienne, ce lyrisme romantique de l'orchestre, transporte La Mariée était en noir dans un état de fièvre, de passion, de douleur, qui le distingue par conséquent du tout-venant. Enlevez la musique de Herrmann, vous vous apercevrez que le film perd singulièrement de sa superbe. En ce sens, comme je le disais ailleurs, je trouve très injuste la réaction désappointée de Truffaut vis-à-vis de la B.O. (expliquant qu'il ne retravaillera plus avec Herrmann), qui est tout à fait digne du talent du compositeur et constitue, pour moi, l'arc dramatique sur lequel repose le film. Si j'ai des réserves sur la pertinence du choix de Jeanne Moreau, les acteurs masculins sont en revanche parfaits (normal me direz-vous : Claude Rich, Charles Denner, Michael Lonsdale...).


Exact, il y a quelque chose d'un "film malade" ici. Et puis l'hommage à Hitchcock est parfois maladroit, presque scolaire. Jeanne Moreau n'a effectivement rien d'une héroïne hitchcockienne (en fait, la seule actrice trufaldienne qui mériterait ce titre est Claude Jade mais aurait-elle pu endosser le rôle de la mariée ?...). Un film inégal à néanmoins apprécier pour sa galerie d'acteurs, Rich et le fabuleux Denner en tête.

Domicile conjugal (1970)
    Truffaut aurait dû conclure sa saga Doinel ici, avec Peggy sage et Doinel réconciliés et continuant leur vie à deux.

Oui.

La femme d'à côté (1981)
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    La femme d'à côté s'impose comme la continuation de la fibre des deux Anglaises et le continent et de L'histoire d'Adèle H.. Truffaut revisite sa vieille obsession quant à la destruction occasionnée par le sentiment amoureux et l'impasse sentimentale. Aimer ne suffit pas, semble-t-il nous dire tout au long de sa filmographie. Il faut plus que ça, plus que la seule sincérité, plus que la seule passion. Ses personnages sont régulièrement condamnés à faire l'expérience d'un cul-de-sac, comme si la ferveur de leurs sentiments devait nécessairement les conduire dans un empêtrement, dans une impossibilité d'assouvissement. Ici, il va donc ausculter les déchirements d'un homme et d'une femme qui se sont jadis passionnément aimés mais aussi brutalement séparés - Truffaut expose à nouveau l'idée que le sentiment amoureux ne s'efface jamais véritablement, que l'amour déçu ou brisé ne se guérit pas par le poids des ans. Le sentiment se ravive comme une étincelle, à la fois magnifique de fidélité et terrible comme un cancer. Voisins, les deux amants ne se résistent pas longtemps et s'embarquent à nouveau dans une histoire sans issue, écartelés entre le désir irrépressible et la moralité des engagements conjugaux respectifs. Fanny Ardant apparaît comme la descendante de la Catherine de Jules et Jim, incapable de se passer de son amour mais également incapable de vivre avec lui. La femme d'à côté est une lente descente aux enfers dans le chagrin et la douleur d'une passion qu'on ne peut exaucer. Truffaut analyse très bien la contradiction sentimentale, la force du déchirement qui saisit Depardieu (grand) puis Ardant, cette consumation progressive qui conduit au désespoir, à l'aliénation. Le film est moins ouvertement violent psychologiquement que les souffrances de Muriel Brown ou d'Adèle Hugo, pourtant il s'achèvera plus brutalement. Et c'est cette posture nihiliste qui est ma réticence première envers ce film... je ne sais pas, je trouve que le nihilisme ne sied pas forcément à Truffaut, qui est quelqu'un d'humaniste et qui laisse toujours une chance à ses personnages, même lorsqu'ils ont été dévastés par l'amour. Truffaut disait avoir voulu réaliser Adèle H. uniquement pour cette scène où Adèle, livide, fantomatique, passait à côté de Pinson sans le regarder : elle était guérie de sa passion. Une guérison passant par l'aliénation, certes, mais le film choisissait de conclure sur cette note apaisée vis-à-vis des enjeux émotionnels qu'il avait exposés. L'épilogue des deux Anglaises est dur, mais d'un autre côté, Muriel a continué sa vie. Or, dans La femme d'à côté, Truffaut refuse ça. Et cela ne me satisfait pas, personnellement. Je ne dis pas que c'est une mauvaise fin, mais elle ne me semble pas cadrer avec le réalisateur. C'est un aveu d'échec... d'échec face à la vie, alors que tous ses films disent au contraire qu'il faut se battre, toujours.


Peut-être Truffaut a-t-il voulu appliquer à la lettre le postulat hitchcockien qui dit qu'il faut filmer les scènes d'amour comme des scènes de meurtre, et vice versa. En tout cas, je ne vois pas de nihilisme dans sa conclusion ô combien tragique. Plutôt un romantisme sombre hérité de ses lectures du 19ème siècle. Et puis il y a souvent des morts brutales à la fin des films de Truffaut, y compris dans ses oeuvres les plus légères en apparence. Quant à la mort elle-même, il lui consacrera carrément son film le plus difficile (ou moins aimable) avec la troublante Chambre verte.

Vivement dimanche ! (1983)
    Rien à ajouter sur ce que j'ai écrit dans le topic du film, si ce n'est qu'au regard des autres découvertes, cet ultime Truffaut me semble décidément bien anecdotique.

Hélas oui. Plus je le revois, plus je ne sauve que l'interprétation de Philippe Laudenbach (et, dans une moindre mesure, celle de Philippe Morier-Genoud, en flic débonnaire qui rappelle un peu celui de Frenzy).

J'éprouve de plus en plus d'affection pour le cinéma de Truffaut. Mais quelque chose me chiffonne quand même. Pour approfondir son cinéma, j'ai commandé et lu François Truffaut au travail, qui détaille son mode opératoire, sa façon de procéder du scénario jusqu'au tournage. A sa lecture, je me rends compte que Truffaut se pose constamment de pertinentes interrogations sur l'écriture de ses films, sur l'adaptation des bouquins qui l'intéressent. Ses idées scénaristiques sont excellentes et toutes ses archives montrent à quel point il s'interroge sur le fonctionnement de ses scènes, sur la manière de les rendre le plus possible meilleures. Et pourtant, quand je regarde ses films... je les apprécie, hein, mais je les trouve quelque part en-deçà de ce que ce travail scénaristique laisse espérer. Tout cela est très subjectif mais je trouve qu'il manque quelque chose à Truffaut réalisateur - quelque chose que je ne sais pas encore trop identifier.


Truffaut était un perpétuel inquiet, un fiévreux. Ça transpire dans la majeure partie de son oeuvre, tout comme dans son jeu d'acteur, si maladroit et si touchant à la fois. Il est resté jusqu'à la fin un grand ado ciné- et bibliophile qui dévorait tout (et toutes :wink: ) avec frénésie, perpétuellement angoissé à l'idée qu'il ne serait pas à la hauteur de ses maîtres (Hitchcock, Lubitsch, Chaplin, Renoir, Guitry, Balzac, Stendhal...) Je suis assez d'accord sur ses - relatifs - manques de maîtrise scénaristique mais en même temps, je trouve que ces faiblesses et ces angoisses font partie du charme. Qu'on apprécie ou moins (ou pas) l'oeuvre de Truffaut, elle est cohérente.
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Re: François Truffaut (1932-1984)

Messagepar Demi-Lune » 26 févr. 12, 20:56

Federico a écrit :Peut-être Truffaut a-t-il voulu appliquer à la lettre le postulat hitchcockien qui dit qu'il faut filmer les scènes d'amour comme des scènes de meurtre, et vice versa. En tout cas, je ne vois pas de nihilisme dans sa conclusion ô combien tragique. Plutôt un romantisme sombre hérité de ses lectures du 19ème siècle.

Oui, peut-être... mais ce romantisme sombre me gêne, parce qu'il y a somme toute quelque chose de tragiquement magnifique dans le geste d'Ardant. Pourtant, en prenant la vie de Depardieu (de quel droit le fait-elle ?) et la sienne, elle rend quand même veuves deux personnes et orphelin un enfant... Or, on remarquera que Truffaut évacue complètement ce qu'il advient des cocus dans sa conclusion, comme il évacuait les personnages féminins de La Mariée était en noir (la jeune épouse de Claude Rich et l'épouse de Lonsdale) : dans ce dernier, c'était intentionnel, parce qu'il ne voulait pas que le spectateur puisse détourner sa sympathie du personnage vengeur de Jeanne Moreau, qui faisait pourtant connaître à ses femmes le même sort que le sien. C'était sa souffrance qui comptait, pas celle de ses victimes collatérales. Dans la seconde partie de La femme d'à côté, Truffaut nous met en fait - en tout cas c'est ainsi que je le ressens - du côté du personnage désespéré de Fanny Ardant et, par conséquent, son geste final est d'autant plus terrible et dérangeant qu'il se présente, selon cette perspective, comme une issue à son impasse sentimentale. Une issue égoïste, mais une issue quand même. Et c'est une idée avec laquelle j'ai du mal, personnellement. La fin de Jules et Jim est d'ailleurs identique mais ne me fait pas le même effet parce que c'est un film dont les personnages et les pseudos tourments ne me touchent pas. Dans La femme d'à côté, j'ai mal pour Ardant, parce que je ne comprends que trop bien sa souffrance. Mais de là à abdiquer et à voler la vie d'autrui...

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Re: François Truffaut (1932-1984)

Messagepar Dunn » 26 févr. 12, 21:43

Sinon Demi-Lune as-tu vu La peau douce que j'adore personnellement.

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Re: François Truffaut (1932-1984)

Messagepar Miss Nobody » 26 févr. 12, 22:20

Dunn a écrit :La peau douce


Indispensable après cette belle ribambelle de découvertes! :wink:

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Re: François Truffaut (1932-1984)

Messagepar Dunn » 26 févr. 12, 22:40

Tout à fait Miss :oops: :D

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Re: François Truffaut (1932-1984)

Messagepar Demi-Lune » 27 févr. 12, 08:59

Dunn a écrit :Sinon Demi-Lune as-tu vu La peau douce que j'adore personnellement.

Non, pas encore. :wink:
Sinon, pour en revenir à la remarque de Federico qui plaidait pour Claude Jade dans le rôle de La Mariée était en noir, je trouve que ça aurait pu être intéressant, mais on en serait probablement revenu à cette "Frenchness" qui ne me semble pas forcément hitchcockienne. Je me disais que Julie Christie, que Truffaut venait de diriger dans Fahrenheit 451, aurait pu faire un choix intéressant : une blonde anglaise avec un visage à la fois suffisamment beau et suffisamment "dur" pour incarner les deux facettes de la protagoniste.

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Re: François Truffaut (1932-1984)

Messagepar Kevin95 » 27 févr. 12, 11:51

A défaut d'être Hitchcockienne, je trouve le choix de Jeanne Moreau pour La Mariée était en noir très intelligent. Elle porte en elle une gravité, une détermination et un physique suffisamment imposant pour rendre crédible son désir de vengeance. Prendre Jade en ange exterminateur est peut être (en tout cas à mes yeux) un choix trop "romantique" ou trop empreint de légèreté vis à vis de l'intrigue principale. Mais je ne suis pas objectif car comme pour Vivement dimanche !, je crois être l'un des rares seuls admirateur du film.
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Re: François Truffaut (1932-1984)

Messagepar locktal » 27 févr. 12, 14:18

non, tu n'es pas le seul !

J'aime beaucoup Vivement dimanche !, que je considère comme un des meilleurs films de Truffaut...
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Re: François Truffaut (1932-1984)

Messagepar Amarcord » 27 févr. 12, 14:47

locktal a écrit :non, tu n'es pas le seul !

J'aime beaucoup Vivement dimanche !, que je considère comme un des meilleurs films de Truffaut...

Moi aussi ! C'est mon préféré, avec La Nuit américaine.
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Re: François Truffaut (1932-1984)

Messagepar El Dadal » 27 févr. 12, 16:31

Demi-Lune a écrit :
Jules et Jim (1962)
Truffaut, qui semble encore tâtonner, donne trop de primeur à son goût littéraire et phagocyte le cœur derrière une armada de mots (et c'est intéressant de voir qu'il corrigera du tout au tout ce déséquilibre avec son autre adaptation de Roché, Les deux Anglaises et le continent). En résulte un film de parlote, typiquement Nouvelle Vague dans tout ce qu'elle m'agace, mais suffisamment travaillé esthétiquement...

Les deux Anglaises et le continent (1971)
Les deux Anglaises et le continent permet de mesurer l'évolution de Truffaut : ici, contrairement à Jules et Jim, la forme très littéraire des dialogues et de la narration en voix-off sera symbiotique avec l'expression ou le refoulement de violentes passions. Les acteurs laisseront affleurer leurs tourments et les mots ne seront plus privilégiés sur leurs états d'âme : l'expression la plus illustrative...


On ne peut plus... en désaccord. :mrgreen: Franchement, je ressens l'inverse totale de Demi-Lune sur ces deux films. Là où Jules et Jim baigne dans une atmosphère de pur cinéma (l'effet Godard que tu décris?), Les Deux Anglaises me semble terriblement plat et illustratif donc. En fait, Truffaut tombe ici dans tous les pièges de l'adaptation littéraire. Le film ne respire pas, enchaine et expédie les séquences à la lettre près, comble les trous avec une voix off insupportable (dieu que Léaud est ici mauvais!). C'est un vrai massacre du roman (qui est une de mes œuvres de chevet). Finie la liberté que j'aime tant dans J&J.
J'y trouve toutefois comme points positifs une photo superbe (je me demande si Peter Weir ne s'en est pas inspiré pour Picnic at Hanging Rock) et deux actrices au diapason.

PS: Demi-Lune: j'ai beau apprécier Le Temple Maudit, les fesses de Jessica Chastain, c'était quand même mieux!!

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Re: François Truffaut (1932-1984)

Messagepar Demi-Lune » 27 févr. 12, 16:38

El Dadal a écrit :PS: Demi-Lune: j'ai beau apprécier Le Temple Maudit, les fesses de Jessica Chastain, c'était quand même mieux!!

Moui mais il faut varier les plaisirs. :mrgreen: