Stalker (Andrei Tarkovski - 1979)

Rubrique consacrée au cinéma et aux films tournés avant 1980.

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Père Jules
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Re: Notez les films naphtas - janvier 2011

Messagepar Père Jules » 20 janv. 11, 16:00

Si tu attends d'un film qu'il te donne toutes les pistes, toutes les réponses à tes questions, je ne pense pas que tu trouveras ton bonheur avec Le sacrifice, Nostalghia (qui est longtemps resté pour moi le film le plus hermétique du bonhomme) ou Le miroir. Tout comme Strum, je considère Andreï Roublev comme le plus beau film de Tarkovski. C'est d'ailleurs mon film préféré. Essaie donc (prends ta soirée, parce qu'en plus de durer près de trois heures - version MK2, il nécessite, tu t'en doutes une complète disponibilité de cœur et d'esprit).

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Re: Notez les films naphtas - janvier 2011

Messagepar monk » 20 janv. 11, 16:03

Père Jules a écrit : Si tu attends d'un film qu'il te donne toutes les pistes, toutes les réponses à tes questions, (...)


Comme dit plus haut, pas du tout :wink:

Père Jules a écrit :Tout comme Strum, je considère Andreï Roublev comme le plus beau film de Tarkovski. C'est d'ailleurs mon film préféré. Essaie donc (prends ta soirée, parce qu'en plus de durer près de trois heures - version MK2, il nécessite, tu t'en doutes une complète disponibilité de cœur et d'esprit).


C'est noté !

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Strum
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Re: Notez les films naphtas - janvier 2011

Messagepar Strum » 20 janv. 11, 16:05

monk a écrit :Ce film fascine beaucoup, et c'est rageant de passer à coté malgré toute la meilleure volonté du monde.


Je fais justement partie de ceux qui sont fascinés, en général, par les images des films de Tarkovksi. Je les trouve si belles, si apaisantes par leur beauté, elles me font tellement voyager ailleurs, que j'accepte de lui ce que je n'accepterais peut-être pas d'autres cinéastes : d'être laissé dans un tel état de sous-information par rapport à ce qu'il se passe à l'écran que je ne comprends pas toujours sur le moment, voire même parfois après le film, où il veut en venir.

Mais je comprends tout à fait ta réaction face à Stalker. Stalker est probablement, avec Le Miroir, le film de Tarkovski que j'ai le moins compris. Et de tous les Tarvkovski, c'est probablement celui pour lequel j'ai le moins accepté cet état de perplexité, parce que je trouve les images de Stalker moins belles que celles des autres films de Tarko. J'ai eu du mal avec le ton sepia du film notamment.

Il y a quatre films de Tarkovski que j'adore : Andrei Roublev, que j'idolâtre, puis Nostalghia, Le Sacrifice et Solaris, que je trouve tous les trois extraordinaires. Le Miroir est visuellement sublimissime, mais il faut bien cela pour passer outre tout ce que l'on ne comprend pas. L'Enfance d'Ivan est son film le plus traditionnel, mais reste très beau.

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Père Jules
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Re: Notez les films naphtas - janvier 2011

Messagepar Père Jules » 20 janv. 11, 16:06

monk a écrit :
Père Jules a écrit : Si tu attends d'un film qu'il te donne toutes les pistes, toutes les réponses à tes questions, (...)


Comme dit plus haut, pas du tout :wink:


Merdouille, j'avais sauté la négation. Mille excuses.
Bon ben du coup, c'est tout bon. Tu vas adorer Andreï Roublev, Solaris et les autres. :mrgreen:
On y croit.
Dernière édition par Père Jules le 20 janv. 11, 16:10, édité 1 fois.

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Re: Notez les films naphtas - janvier 2011

Messagepar Strum » 20 janv. 11, 16:07

Père Jules a écrit :Tout comme Strum, je considère Andreï Roublev comme le plus beau film de Tarkovski. C'est d'ailleurs mon film préféré.

:D

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Re: Notez les films naphtas - janvier 2011

Messagepar monk » 20 janv. 11, 16:09

Père Jules a écrit :
monk a écrit :
Père Jules a écrit : Si tu attends d'un film qu'il te donne toutes les pistes, toutes les réponses à tes questions, (...)


Comme dit plus haut, pas du tout :wink:


Merdouille, j'avais sauté la négation. Mille excuses.
Bon ben du coup, c'est tout bon. Tu vas adoré Andreï Roublev, Solaris et les autres. :mrgreen:
On y croit.


Allez, banco :mrgreen:

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Re: Notez les films naphtas - janvier 2011

Messagepar bruce randylan » 20 janv. 11, 19:02

Et je précise que les ressentis sur le Miroir sont très différents. Je trouve au contraire que c'est l'un des plus accessibles justement car c'est celui qui se rapproche le plus du pur poème cinématographique à la beauté flottante et hypnotique.


Sinon, pour reprendre la conversation 2 pages avant.
Non, non, ça sert à rien de persévérer sur Godard. C'est peine perdue. :mrgreen:
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Re: Stalker (Andrei Tarkovski, 1979)

Messagepar Jeremy Fox » 17 févr. 12, 07:59

Le test du DVD Potemkine

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Re: Stalker (Andrei Tarkovski - 1979)

Messagepar Anorya » 17 févr. 12, 11:02

Mis à part le commentaire de Pierre Murat, pas tellement de nouveautés du coup puisque j'ai le souvenir de ces bonus dans les éditions MK2 déjà existantes (sans doute pas forcément toutes dans le même dvd et mélangées toutefois)... :|
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Re: Stalker (Andrei Tarkovski - 1979)

Messagepar Anorya » 15 juin 16, 17:00

La ressortie de Stalker en copies neuves était trop belle pour être passée sous silence.
Et comme le mardi est un jour moisi pour moi jusqu'à la lie, j'avais pris mes précautions : un sandwich, une boisson et une plaque de galak et sitôt sorti du boulot, direction le cinéma Le Bastille, unique salle dans Paris (toute la france ?) a encore diffuser Stalker en copie neuve. Elle était belle cette copie, j'ai presque eu l'impression de redécouvrir le film : le sépia ressortait avec plus de brillance qu'avant et même les coins de l'image arboraient un léger teint rougeâtre. Les passages en couleurs ne changent pas vraiment mis à part des teintes parfois plus prononcées dans les verts et les rouges.


J'ai mangé mon sandwich tranquillement pendant la première partie du film, il fallait un moment où il y ait un peu de bruit pour justement que j'en fasse le moins : les tirs de mitraillette sur la draisine de l'écrivain, le prof et le stalker, c'était parfait. Un peu d'action, hop, on sort le sandwich en étant aussi dissident que le stalker dans le film. Et finalement je n'ai mangé mon galak qu'en sortant de la salle. Deux jeunes en me voyant avec mon galak se sont marrés et on a discuté du film (le galak, ça rapproche :mrgreen: ). Ils n'avaient rien compris, j'ai essayé de donner quelques pistes personnelles, expliqué que Tarkovski avait déjà tourné le film une première fois mais que la pellicule envoyée dans les labos des studios de mosfilm avait été bousillée et qu'il lui fallu le retourner entièrement une seconde fois, un courage et une abnégation qui montrent sa foi extrême dans son film (anecdote authentique). C'était leur premier Tarkovski, ils ont voulu commencer par ce que tout le monde disait être l'un des meilleurs, je les ai presque félicités tant ce genre de déclaration me fait plaisir à un point que vous ne pouvez ptêt pas imaginer ou ptêt si.


C'était normalement hier soir la dernière séance (Eddy Mitchell, sors de mon corps -- curieusement Allociné indique que le film se maintient encore pour une semaine dans le ciné.... Donc allez y si vous le pouvez), ils enlevaient des affiches du ciné, j'ai voulu récupérer celle de Stalker mais le projo et une employée les gardaient déjà pour eux. Merde. Affiches de la ressortie qui sont en fait les affiches de sa sortie en 1979 ! Etant donné que c'est aux frais d'un petit distributeur à qui appartient la salle (un certain Moravioff bien connu des cinéphiles :mrgreen: ), il n'y a pas eu de méga belle affiche soignée à la carlotta ou potemkine. D'ailleurs à ce que j'ai compris ils se sont dépêchés de le sortir là en copie neuve car il serait tombé dans le domaine public, le stalker. J'espère juste qu'il ne sera pas réutilisé en fond visuel de clips innommables à la Coldplay prochainement, c'est tout le mal que je lui souhaite. :mrgreen: :|
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Re: Stalker (Andrei Tarkovski - 1979)

Messagepar Rockatansky » 21 juil. 17, 07:54

Mes tentatives de cinéma de Tarkovski se résumait jusque là à une séance d'Andrei Roublev dans une des salles pourries du studio Galande, et malgré ces piètres conditions j'avais apprécié l'aventure, mais je n'avais pas réitéré l'expérience Tarkovski échaudé par la réputation hermétique globale des films. La ressortie en copie restaurée de 5 films du maitre russe m'en donne l'occasion. Et cela s'avère une nouvelle expérience fascinante, visuelle tout d'abord, chacun plan est un tableau qui s'anime, la qualité picturale du film provoque une profonde fascination, et malgré mes craintes la durée et la lenteur de la narration ne provoque jamais l'ennui, moi qui aime les films laissant peu de place à l'interprétation personnelle je me suis surpris à rester subjugué par l'expérience. Car c'est bien d'une expérience personnelle qu'il s'agit.
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Re: Stalker (Andrei Tarkovski - 1979)

Messagepar Jeremy Fox » 21 juil. 17, 08:16

Rockatansky a écrit :Mes tentatives de cinéma de Tarkovski se résumait jusque là à une séance d'Andrei Roublev dans une des salles pourries du studio Galande, et malgré ces piètres conditions j'avais apprécié l'aventure, mais je n'avais pas réitéré l'expérience Tarkovski échaudé par la réputation hermétique globale des films. La ressortie en copie restaurée de 5 films du maitre russe m'en donne l'occasion. Et cela s'avère une nouvelle expérience fascinante, visuelle tout d'abord, chacun plan est un tableau qui s'anime, la qualité picturale du film provoque une profonde fascination, et malgré mes craintes la durée et la lenteur de la narration ne provoque jamais l'ennui, moi qui aime les films laissant peu de place à l'interprétation personnelle je me suis surpris à rester subjugué par l'expérience. Car c'est bien d'une expérience personnelle qu'il s'agit.



Lors de ma découverte de Stalker voici plus de 30 ans, j'aurais pu dire la même chose sauf que les copies étaient vraiment pourries. Jamais retenté l'expérience depuis !

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Re: Stalker (Andrei Tarkovski - 1979)

Messagepar Thaddeus » 11 janv. 20, 19:25

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La conquête du temple



Il existait un territoire proscrit et convoité, dangereux et mystérieux que l’on nommait la Zone. Créée jadis par la chute d’un météorite, imputable à une civilisation extraterrestre, un désastre nucléaire ou une imprudence humaine, nul ne sait. On y avait dépêché des commissions d’enquête, mobilisé des armées d’intervention, envoyé une division blindée qui n’était pas revenue. Des gens avaient disparu, des phénomènes inexplicables s’étaient produit, des bruits avaient couru. On parlait même d’une chambre secrète à l’épicentre de ce coin de campagne bouleversé, qui exaucerait les vœux les plus intimes. Du coup, on l’a entourée de barbelés, de grillages et de miradors, on en a interdit l’accès. Des curieux, des aventuriers, des désespérés tentaient parfois d’y pénétrer, sous la conduite d’un guide. Il s’était ainsi constitué une race de parias, de sous-hommes dont la descendance était maudite. Ces passeurs s’appelaient des stalkers. Autour de la Zone, un paysage ferroviaire, des terrains vagues désolés, des baraquements de brique noircie, parcourus de tunnels dédaléens où croupissent des eaux mortes, où des coups de projecteurs jettent une lueur blême sur des tranchées suintantes : une gigantesque prison à ciel ouvert, évoquant le cerveau noir de Piranèse. Viennent à l’esprit ces figures minuscules et écrasées qui gravissent des escaliers en surplomb sur le vide, contournent des colonnes ruisselantes et se lancent sur les fragiles passerelles que la frénésie de l'aquafortiste jette, sans leur assigner de but, entre les blocs cyclopéens. Le jeu des perspectives noyées d’ombres et échafaudées sur des cloaques, l’autorité obsédante des murailles aveugles composent un théâtre intérieur dont l’épouvante émane du cauchemar davantage que de la réalité, si menaçante soit-elle. Se détachant à peine de l’univers hagard et tortueux où l’image sépia s’acharne à les engluer, les trois personnages de Stalker ne sont d’abord que les antennes humaines de l’angoisse ambiante. Leur traversée du miroir est gravée avec cette précision hébétée que procurent les hallucinogènes, où le "moi" abdique son despotisme pour n'être plus qu’un récepteur, la plaque de cuivre vierge où s'inscrivent les visions, corrodées par quelque acide inconnu. Parcourant des entrepôts désaffectés, empruntant des canalisations asséchées, à pied, en jeep puis dans une des draisines qui desservent les galeries minières, ils parviennent à déjouer la surveillance des vopos armés, postés autour de la Zone, et à s’y infiltrer. La frontière passée, c’est un trip charbonneux qui s’achève. Le film devient en couleurs, le vrai périple commence.


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On ne connaîtra pas les noms de ces trois voyageurs, seulement les sobriquets qu'ils se donnent entre eux. Il y a les clients : l'Écrivain, apparemment poussé à cette extrémité par l’accablement, le manque d'inspiration, et le Professeur, qui semble mû par la curiosité scientifique. Cultivant très vite un rapport d’antagonisme, ils se chargent d'incarner deux manières d'être au monde, de concevoir l’existence, qui s'expriment non par des plaidoiries alternées (chacun défendant les valeurs qu'il croit représenter) mais par de fielleuses invectives réciproques. L'Écrivain raille les thermomètres, baromètres, "merdomètres" du Professeur, sa manie de l'analyse dont, pourtant, l'intéressé ne donne aucune preuve. En récompense, le Professeur n'a pas de mots assez méprisants pour les billevesées de la pauvre imagination qu'il prête à l'Écrivain, sans que celui-ci ne manifeste davantage ce tour d'esprit. Aucune de leurs attitudes opposées ne trouve d'application concrète, comme si la Zone en rendait l'usage caduc. Ce sont des prétextes d’acrimonie, de pures constructions intellectuelles, privées d'un support observable dans les comportements et même dans les propos de chacun lorsqu'il se risque à parler pour lui-même et non contre l'autre. Leur conflit larvé éclate à la faveur de pauses où ils se jettent à la figure l'image qu’ils se font de leur adversaire, par laquelle ils se définissent négativement. Pétri de sarcasme, de hargne et de détresse, qu'il exhale en insistant férocement sur leur dérision, avec son maintien voûté, sa manière de rencogner son visage usé par le mépris dans ses maigres épaules et son pardessus de clochard, l'Écrivain fait souvent penser au grand haineux que fut Louis-Ferdinand Céline, incarnation logorrhéique de cet homme du souterrain dont Dostoïevski a pris en charge l'amertume. Et puis il y a le Stalker qui, pour en être familier, sait bien la vanité de ces joutes dans la Zone. Avec son crâne rasé et ses yeux délavés, il pourrait être le prisonnier échappé d’un goulag, le juif revenu d’un camp ou le nouveau prophète d’un monde en lambeaux. Il est celui en qui jaillit la part de Dieu hors d’un corps-dépouille se mouvant en corps christique, et qui surgit tel un avatar du prince Mychkine ou d'Aliocha Karamazov.

Les lois du no man's land dans lequel ils s’enfoncent se résument aisément : il n'y en a pas. Tout peut arriver, tous les pièges et embûches sont possibles à défaut d'être imaginables. La Zone réagira de manière imprévisible à ce que feront les hommes. Cet animisme n’est pas systématique. Certes on ne doit pas offenser l'entité, mais elle pourra opposer un démenti foudroyant à qui la respecte et la vénère, et à l’inverse négliger de châtier celui qui n'observe pas le protocole empirique et déférent imposé par l’éclaireur. On progresse à tâtons, comme sur un jeu de l'oie aux principes inconnus dont chaque case promet un abîme, et la dernière le bonheur. Matières végétales et détritus humains paraissent en décoction dans une eau tantôt stagnante et boueuse, tantôt courante et limpide. Des tanks recouverts de mousse, des poteaux télégraphiques déracinés, des objets usuels (seringue, arme, flacon, pièces de monnaie, image pieuse) sont pris dans un lent processus de décomposition, oxydés ou réabsorbés par l’humus, le lichen ou la tourbe ; la fange d’une terre en mixtion. Tarkovski organise un emboîtement complexe : une région révérée (la Zone) dissimule un temple (la Maison) qui lui-même abrite un tabernacle (la Chambre), but ultime de l’expédition. Cet enfouissement oriente la quête vers les profondeurs. Une fois entrés dans la Maison (sans qu’aucune porte ni solution de continuité ne signale le passage du dehors au dedans), les voyageurs sont livrés aux caprices d'une topographie insensée, non euclidienne. Les contours de l’architecture spatiale, immatérielle et intemporelle où ils évoluent semblent reconfigurés par leur procession dans le sanctuaire. Le parcours s’apparente à un voyage initiatique dans les entrailles de la terre, un cheminement ardu au sein de ténèbres chtoniennes, une lente immersion dans l'inconscient du monde, dépourvue de tout point de repère. Des escaliers, des coursives, des boyaux sinueux, des caves, des grottes, des salles immenses et ensablées, des vestibules dont les fenêtres reçoivent la clarté du jour alors qu'on les croyait souterrains : ces lieux hétérogènes obéissent aux règles changeantes d'un univers sans logique discernable, où l’on se borne à aller. Et la fascination délivrée alors par le film doit tout à l’éblouissante inspiration visuelle que Tarkovski met au service d’une telle aberration géodésique.


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Lorsque les pèlerins atteignent l’antichambre, le récit adopte un principe d’attente évoquant un théâtre de l’absurde déplacé en circonstance. Le Professeur veut tout faire sauter au moyen d'une bombe : la fréquentation du "Diamat" ne peut qu'inciter à cette mesure radicale contre un foyer d'obscurantisme que l’on soupçonne plus ou moins christianisant. Alors le Stalker explose. Il ne sait pas argumenter comme ses compagnons mais il se livre à un long et superbe monologue. Il gémit, sanglote, menace, frappe, supplie, plaide pour la Zone et la Chambre, qui sont tout ce qu’il a au monde, le seul espoir des malheureux auxquels il peut venir en aide en les y conduisant. La confrontation entre l'Écrivain et le Professeur cède à une autre, combien plus cruciale : l'innocent contre les docteurs, le dénuement contre l'intrigue et l'argutie, la spiritualité contre l'analyse. Et l'on voit bien la position de Tarkovski, le croyant, le slavophile, l'homme des racines, de la terre et du limon. La Zone est la dernière enclave de la Foi, l’ultime chance de l'Amour, le refuge de la Transcendance. Les visiteurs se laissent fléchir par le désarroi de l'innocent et renoncent in extremis à franchir le seuil de la Chambre, sans que cet abandon soit montré comme une faiblesse : ne pas agir est parfois la forme suprême de l’action. Aucun des protagonistes n’est condamné ou sanctifié : le Professeur n’a que des motifs nobles de vouloir atomiser la Zone ; l’Écrivain, alcoolique, montre de l’honnêteté et de la lucidité. Quel besoin ce dernier a-t-il, lui qui ne croit en rien, pas même en lui, de tenter les épreuves imposées ? Dans le long couloir baptisé le Hachoir, il titube, s’arrête, philosophe, hurle, tombe mais repart, mû par une force inexplicable. La caméra l’accompagne dans sa progression chaotique qui est celle de l’humanité. Elle parcourt ailleurs des lieux glauques et délabrés, comme elle le ferait pour la frise précieuse d'un fronton, les bas reliefs ou les mosaïques d'un mausolée. Elle remonte soudain vers l'éther, filmant la matérialité de l'air ; elle décrit microscopiquement en rasant à fleur d'eau les dessins que forment les déchets immergés, à la manière d'un Painlevé filmant scientifiquement la faune et la flore. Elle explore les strates, les protubérances et les traces d'une géologie minérale et humaine. Elle découvre des êtres endormis et les berce de droite à gauche dans de splendides travellings latéraux, tous ces mouvements s'accordant sur des variations multiples de la gamme chromatique, passant du noir et blanc aux couleurs les plus transparentes, comme un peintre au travail délayant la texture des couleurs sur sa palette.

L’œuvre de Tarkovski est une série d'instantanés des lambeaux de vie qui flottent à la surface de son océan intérieur. Cet océan, il avait eu l’audace d’en offrir une vue d’ensemble dans Solaris, comme s'il disait : voilà la centrale où s'ourdissent, se composent et se décomposent mes rêves et les vôtres. La Zone se situe sur terre mais au cœur de son labyrinthe gît le même secret. Sa définition imprécise (l’idéal ? la connaissance ? la foi ?) est la réponse à toutes les questions, la clé des énigmes constituant nos vies. Le poème ne connaît qu’un registre et d’infinies sources de connotations, d’amplifications, d’incitations. L’allégorie suppose deux registres et un code pour naviguer de l’un à l’autre, sans quoi la figure tiendra de la devinette ou du grimoire ésotérique. Le propre des symboles est leur aptitude à la prolifération : on tire sur le fil, tout le vêtement vient. Mais si les incertitudes bondissent en cascades, la conviction animant Tarkovski plus que tout est que l’art console et justifie. De cette prophétie témoigne la dernière séquence : épiphanie de formes, de teintes hésitantes, de rythmes, de silence — de grâce. Sortie d'une toile de Paolo Uccello, une fillette est apparue, un châle à coquilles d'or noué sur les cheveux. Elle est dotée du pouvoir de télékinésie. Au dernier plan, la pureté de son profil droit fait songer aux émaux, ivoires et enluminures de l’art sacré. Devant elle, une table et trois verres dont l’un contient des scories sales : une coquille d’œuf, un débris vert, peut-être une plume d’oiseau. Matière morte, vie périssable, dégradation. Le plus beau verre glisse doucement pour s’arrêter au bord de la table. Prodige, splendeur de l’univers charnel. Pris dans la même magie, les deux autres se déplacent puis s’immobilisent. Alors le premier verre avance et cette fois tombe et se brise. La terre tremble, s’entend off le bruit d’un train. La fillette, comme auréolée des flocons mystiques de l’été, colle sa joue sur la table. Lent travelling avant, fermeture en fondu. L’enfant est infirme, l’innocence est crucifiée, mais l’Esprit veille en elle et autour d’elle. Le monde est beau mais sa beauté est toujours à défendre ; chaque jour dispense un perpétuel miracle mais l’Histoire broie ses victimes et ne distingue pas parmi les justes. Le mal, la laideur et la mort perdurent mais le sublime, l’espérance, le désir du bien demeurent également. À l’instar d’Andrei Roublev, Stalker s’achève sur un extraordinaire morceau de peinture cinématographique, "sculptée dans du temps". Mais c’est désormais seul que Tarkovski signe sa propre Trinité des Anges, et qu’il transmet à travers elle l’évidence de l’inconnaissable.



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Trailer fascinant qui transmet bien l'atmosphère du film :


Ikebukuro
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Re: Stalker (Andrei Tarkovski - 1979)

Messagepar Ikebukuro » 13 janv. 20, 19:57

Est-ce que quelqu'un ici, comme moi, est fasciné par le décor humain en ruine?
A chaque fois que je regarde ce film, je contemple les façades des maisons, leur intérieur, la nature qui reprend ses droits... Je me demande où ce film a été tourné, on a ici l'exemple parfait qu'un film tourné en studio ne remplacera jamais l'atmosphère d'un vrai décor (La lune dans le caniveau est horrible de ce point de vue). Il a fallu combien d'années pour effacer les traces des hommes, casser les vitres, salir les sols?

Que les choses soient claires, je ne comprends rien au film et cela me va très bien, je me laisse emporter par un trip visuel comme 2001 et je regarde, les yeux grand ouverts.
Mais le film est hypnotique.

Vous avez noté que les plans finaux chez Tarkovski sont sublimes : Stalker avec l'intérieur de la maison du guide (si je me souviens bien), le plan avec l'aqueduc et les enfants de Nostalghia? Ces scènes sont bouleversantes, comme si TOUT le film n'était là que pour tendre vers ces moments.

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Shinji
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Re: Stalker (Andrei Tarkovski - 1979)

Messagepar Shinji » 14 janv. 20, 11:26

Ikebukuro a écrit :Je me demande où ce film a été tourné

En Estonie dans les environs de Tallinn :
https://www.bfi.org.uk/news-opinion/new ... -locations

Plusieurs membres de l'équipe de tournage seraient morts de cancer à cause de la forte pollution industrielle...