Le Western américain : Parcours chronologique III 1955-1959

Rubrique consacrée au cinéma et aux films tournés avant 1980.

Modérateurs : cinephage, Karras, Rockatansky

Avatar de l’utilisateur
Jeremy Fox
Shérif adjoint
Messages : 87363
Inscription : 12 avr. 03, 22:22
Localisation : Contrebandier à Moonfleet

The Tall T

Messagepar Jeremy Fox » 25 juin 13, 11:26

Image



L'Homme de l'Arizona (The Tall T - 1957) de Budd Boetticher
COLUMBIA


Avec Randolph Scott, Richard Boone, Maureen O'Sullivan, Arthur Hunnicutt, Skip Homeier
Scénario : Burt Kennedy d'après une nouvelle de Elmore Leonard
Musique : Heinz Roemheld
Photographie : Charles Lawton Jr (Technicolor 1.85)
Un film produit par Harry Joe Brown pour la Columbia


Sortie USA : 02 Avril 1957


A peine 8 mois après la sortie du splendide 7 hommes à abattre (Seven men from Now), en ce début d’avril 1957 les amateurs de western allaient avoir la confirmation des sommets que pouvait atteindre la collaboration entre Randolph Scott, Budd Boetticher et Burt Kennedy, sans probablement se douter une seule seconde, au vu de ces deux parfaites réussites, que le meilleur serait encore à venir ! Mais n’anticipons pas en citant d’autres futurs titres puisque de toute manière, comme en ce qui concernait la collaboration entre James Stewart et Anthony Mann, chacun pouvait avoir ses préférence au sein du corpus sans que ça ne choque nullement, tellement l’ensemble atteignait des cimes difficilement égalables. Mon enthousiasme pour cette série de westerns de séries B signée Budd Boetticher est en tout cas bien partie pour être du même acabit : déjà que la plupart de ses westerns Universal m’avaient enchanté (et notamment Le Traître du Texas - Horizons West qui n'a pas grand chose à leur envier), je ne m’attendais cependant pas à une telle parfaite simplicité, à une telle rigueur, à une telle beauté de l'épure, comme si tout coulait de source pour le cinéaste. La réussite artistique et commerciale de 7 hommes à abattre avait donc permis au cinéaste en 1956 de se relancer de la plus belle des manières après son départ d’Universal. Alors que la Batjac de John Wayne avait pris une option pour produire à nouveau The Tall T, c’est finalement l’association Harry Joe Brown / Randolph Scott au sein de la Ranown qui s’en chargea, le film étant distribué par la Columbia. Il en sera de même pour 4 des 5 suivants à l’exception de Westbound qui entrera dans le catalogue de la Warner.


Image


Pat Brennan (Randolph Scott), un brave éleveur solitaire, se rend en ville pour acquérir un taureau. Ayant perdu un pari, il doit se séparer de sa monture et rentrer chez lui dans la diligence conduite par son ami Ed Rintoon (Arthur Hunnicutt), transportant également un couple de jeunes mariés, Willard (John Hubbard) et Doretta (Maureen O’ Sullivan), en route pour leur voyage de noces. A la première station-relais, venant d’abattre froidement les propriétaires des lieux, trois bandits attendent pour la cambrioler la diligence postale. Mais c'est celle conduite par Rintoon qui arrive à sa place. Ne voulant pas être dérangés ni pris à témoin dans le coup qu'ils préparent, le trio de brigands, composé par Frank Usher (Richard Boone), le leader, Chink (Henry Silva), un psychopathe fou de la gâchette et le jeune Billy Jack (Skip Homeier), sont sur le point de faire subir le même sort aux nouveaux arrivants qu'aux tenanciers du lieu. Pour sauver sa vie, Willard leur apprend que sa jeune épouse est une riche héritière et qu’il pourrait facilement leur obtenir une forte rançon auprès de son beau-père. Plutôt que de les abattre, les trois tueurs préfèrent donc prendre tout le monde en otage jusqu’à ce qu’ils récupèrent cette coquette somme. Willard se propose d’amener lui-même la demande de rançon de 50.000 dollars ; il devra néanmoins être accompagné par Billy Jack pendant que les autres attendront leur retour à la planque des tueurs, perchée dans les collines rocailleuses alentours. Même si Pat lui fait part de sa méfiance, Doretta ne veut pas encore croire à la couardise et à la probable trahison de son époux …


Image


En prenant un peu d'avance, l’homme de l’Arizona s’avérera le film le plus lugubre du cycle Scott/Boetticher, d’une étonnante noirceur pour l’époque, celui qui comptera le plus de tués et qui, peut-être pour cette raison, demeurera inédit en France jusqu’en 1970. Interrogé sur le sens du titre original, Budd Boetticher a toujours affirmé ne pas le savoir car, s’il s’agit du nom du ranch du premier employeur du personnage interprété par Randolph Scott, seules cinq minutes du film s’y déroule et sans que ça n’ait une quelconque importance sur le reste de l’intrigue ; d’après un quidam ayant assisté au tournage, il s’avère que le premier titre choisi avait été ‘The Tall Terror’, ce qui aurait été tout à fait logique au vu de l’insupportable tension morale qu’auront à subir dans le courant du film les deux ‘survivants’. Adapté de ‘The Captives’, une courte nouvelle d’Elmore Leonard (3h10 pour Yuma, Jackie Brown…), l’histoire de The Tall T est un huis-clos en pleine nature entre trois bandits et deux otages, un brave éleveur et une jeune mariée dont l’époux vient de se faire tuer après avoir voulu trahir tout le monde pour sauver sa peau. Contrairement à 7 hommes à abattre (Seven Men from Now), pas question ici de vengeance ou d'héroïsme ; le Pat Brennan de Randolph Scott est un homme simple, vieillissant, éleveur solitaire et sans problèmes qui se retrouve malgré lui embarqué dans cette histoire de prise d'otages. S’il s‘agit du film le plus sombre de la série (Pat Brennan voit se faire abattre ses trois seuls amis avant que le film n’atteigne la première demi-heure !), les vingt premières minutes ne nous l’aura fait guère deviner et nous étions loin de nous attendre à un changement de ton aussi brutal et radical. The Tall T nous propose donc quasiment deux films en un, tous deux aussi géniaux.


Image


Le début est chaleureux et bon enfant, presque truculent et guilleret, et se déroule avec une étonnante nonchalance : on assiste à des dialogues décontractés mais finalement très intéressants sur les joies et petits tracas de la vie quotidienne de modestes et braves gens vivants dans le Far-West à la fin du 19ème siècle, notamment entre Randolph Scott et Arthur Hunnicutt. On assistera également à l’histoire des sucres d’orge qu’un enfant demande à Pat de lui ramener de la ville, au sourire enfantin de Pat lorsqu’il pense pouvoir remporter un pari, à un rodéo raté (mais filmé avec un réalisme qui nous fait nous souvenir que Boetticher n'avait pas son pareil pour filmer des séquences avec des animaux sauvages : voir dès 1951 le sublime La Dame et le toréador) et à un ‘bain’ forcé qui s’ensuivra, à la séquence des chaussettes trouées à force d’avoir trop marché... Le virage à 180° qui s’opère ensuite est assez sidérant, la tendre chronique se transformant d'une seconde à l'autre en un ténébreux et angoissant cauchemar. On comprend pourquoi tant de spectateurs ont été choqués à l’époque : je ne pense pas que nous ayons encore vu à cette date de ‘Bad Guys’ aussi sadiques, aussi froidement violents. Avant de retrouver son impassibilité et son visage renfermé de circonstance, Randolph Scott aura donc eu le temps de nous faire montre de ses dons réels pour la comédie lors de ces délectables vingt premières minutes : « Je me suis aperçu - raconta le cinéaste - qu’il avait le sens de l’humour. Il ne savait pas du tout qu’il pouvait être drôle » disait le réalisateur dans une interview du n°110 de Positif en 1969. L'interprétation du comédien est à nouveau de tout premier ordre et contraste à merveille avec la non moins fabuleuse performance de Richard Boone dans la peau de ce redoutable chef de gang rêvant de jours paisibles et qui doit malgré lui supporter son entourage de psychotiques : un personnage très différent, plus subtil et moins d’un seul bloc que le précédent ‘méchant’ joué pourtant avec une puissance extraordinaire par Lee Marvin dans Seven Men from Now : "I'm gonna have me a place someday. I thought about it, I thought about it a lot. A man should have somethin' of his own, somethin' to belong to, to be proud of." Pas banal d'entendre sortir ce constat de la bouche d'un chef de gang qui semblait impitoyable.


Image


Peu de personnages (neuf au total et une figuration par ailleurs réduite au strict minimum), peu de décors si ce n'est, au bout de 20 minutes, les uniques paysages désertiques et rocailleux de Lone Pine (déjà utilisés dans le film précédent), et une intrigue se déroulant dans un laps de temps très limité : Boetticher invente l’âpre théâtre westernien en plein air, la scène étant cette arène de rochers et de sable. Les principaux éléments constitutifs de cette ‘pièce’ sont de formidables dialogues (ou silences tendus), une violence sèche et fulgurante (toujours en hors champ - les cadavres dans le puits - ou en plans secs et brefs - la mort d’Arthur Hunnicut, la tête de Skip Homeier arrachée par un coup de fusil à proximité) et des relations passionnantes entre les personnages. Randolph Scott et Richard Boone semblent être les deux faces d’une même personne, chacun d’eux pouvant aisément imaginer, en se projetant sur l’autre, ce qu’il aurait pu devenir s’il avait suivi une autre voie : une grande estime peut ainsi naître entre les deux hommes sans que ça ne puisse malheureusement servir à grand chose tellement le ver est dans le fruit, tellement la situation semble inextricable, le mal ayant été fait pouvant difficilement être pardonné. Toutes les séquences où ils se retrouvent ensemble à discuter sont tout simplement parfaites et démontrent une grande humanité et une parfaite maturité chez les auteurs, ainsi qu'une volonté autre que de ne faire que de la simple série B de divertissement. Quant à la protagoniste féminine introvertie et pathétique (interprétée par la ‘Jane’ de Johnny Weissmuller, future maman de Mia Farrow), alors qu'on la croit au départ sacrifiée par le scénariste, elle suit au contraire une intelligente évolution dans une direction inattendue et très touchante lorsque enfin, elle ose se confier à son compagnon d'infortune après avoir voulu se cacher la vérité : "Do you know what it's like to be alone in a camp full of roughneck miners, and a father who holds a quiet hatred for you because you're not the son he's always wanted? Yes, I married Willard Mims because I couldn't stand being alone anymore. I know all the time he didn't love me, but I didn't care. I thought I'd make him love me... by the time that he asked me to marry him, I'd told myself inside for so long that I believed it was me he cared for and not the money". Ses relations avec Randolph Scott deviendront alors assez fascinantes et atteindront une forte ambiguïté lorsque l’homme, dans l’idée de la secouer et lui faire retrouver ses esprits, ne sera pas loin de la 'violer'. Rare de voir dans un western un personnage féminin aussi peu sûre d'elle, aussi désespérée et défaitiste ; une femme toute aussi touchante que le personnage joué par de Gail Russell dans le précédent western du cinéaste.


Image


Ajoutez à ces trois protagonistes principaux, un tueur à vous glacer les sang (Henry Silva tétanisant avec sa chemise rose et son rictus démoniaque) et un autre moins effrayant mais tout aussi impitoyable et sanguinaire (excellent Skip Homeier, déjà responsable de la mort de Gregory 'Jimmy Ringo' Peck dans le superbe La Cible humaine d'Henry King) et vous aurez réunis les quelques acteurs de ce suspense dramatique extrêmement tendu. Mais si le scénario de Burt Kennedy est d'une grande rigueur, d'une redoutable efficacité et d'une profonde intelligence, jouant sur l’épure des dialogues et des situations, le cinéaste n'est pas en reste. On retrouve ici son style plastique et dynamique habituel, la perfection de ses cadrages, du placement des ses personnages à l'intérieur du plan, de ses doux mouvements de caméras, de ses longs plans d'ensemble en plongée sur l'immensité des paysages au sein desquels évoluent les chevaux, de ses rares scènes d'action parfaitement montées et rythmées. Une maîtrise totale de la part du cinéaste, rehaussée par un score très réussi de Heinz Roemheld (compositeur qui mériterait d’être sorti de l’oubli) ainsi que par une photographie belle et sobre de Charles Lawton Jr., et on tient là encore un très grand western de Budd Boetticher, qui ne paie pas de mine au premier abord mais qui se révèle ensuite un parfait modèle de concision, sans aucune graisse, à l'image de sa sublime réplique finale énoncée par Randolph Scott qui, enfin seul avec Maureen O'Sullivan, désormais hors de danger, lui dit : "Come on now. It's gonna be a nice day". Un western pudique et cru, sensible et brutal, sobre et surprenant. Peut-être pas aussi réjouissant que son prédécesseur dans la filmographie de Boetticher (tout comme l'ultime confrontation entre Randolph Scott et Richard Boone est un cran en dessous de celle avec Lee Marvin), mais qui sort en tout cas une nouvelle fois des sentiers battus. Nous ne sommes pas très éloignés du chef-d’œuvre minimaliste !

Chip
Electro
Messages : 769
Inscription : 22 oct. 08, 10:26

Re: Le Western américain : Parcours chronologique Part 3 (55

Messagepar Chip » 25 juin 13, 13:31

Boetticher et Kennedy savaient raconter en 78 mn et sans moyen une histoire, qu'aujourd'hui nos cinéastes raconteraient en 120mn avec un budget double pour un résultat moins convaincant .

Avatar de l’utilisateur
Jeremy Fox
Shérif adjoint
Messages : 87363
Inscription : 12 avr. 03, 22:22
Localisation : Contrebandier à Moonfleet

Re: Le Western américain : Parcours chronologique Part 3 (55

Messagepar Jeremy Fox » 25 juin 13, 13:37

Chip a écrit :Boetticher et Kennedy savaient raconter en 78 mn et sans moyen une histoire, qu'aujourd'hui nos cinéastes raconteraient en 120mn avec un budget double pour un résultat moins convaincant .


Budget multiplié par 10 tu veux dire.

Même si je ne suis pas du tout du genre à dire que "c'était mieux avant" (tout au contraire), en l'occurence, ça me semble néanmoins vrai à ce propos précis. Et pourtant les "intrigues" des films de Boetticher (et non ses scénarios) auraient pu aussi accoucher de courts métrages car le cinéaste aime délayer et prendre son temps. C'est tout à fait paradoxal et étonnant quant on y pense. Il réalise des chefs-d'oeuvres avec trois fois rien.

Avatar de l’utilisateur
pak
Machino
Messages : 1010
Inscription : 23 mars 08, 00:25
Localisation : Dans une salle, ou sur mon canapé, à mater un film.

Re: Le Western américain : Parcours chronologique Part 3 (55

Messagepar pak » 25 juin 13, 21:41

Ce que j'ai beaucoup aimé dans ce film, c'est l'écriture des personnages. Même si Randolph Scott fait à peu près ce qu'on attend de lui, ce sont surtout les rapports qu'il a avec le chef des bandits qui interpelle. Les bandits eux-mêmes sont loin d'être des cibles anonymes (effrayant Henry Silva). Enfin ce qui m'a marqué aussi c'est le personnage féminin, pathétique, introvertie, subtilement jouée par une Maureen O'Sullivan presque enlaidie, en tout cas peu attirante de premier abord : on est loin des filles de ranchers ou de saloons à fortes personnalités ou têtues comme pas une, habituées à vivre au milieu des hommes et à leur tenir tête.

Il y a un côté film noir dans ce western malgré l'environnement désertique écrasé de chaleur au lieu du pavé humide et des bas-fonds lugubres des grandes métropoles.

C'est avec ce film et Comanche Station que j'ai débuté la filmo de Budd Boetticher, et ça donne sacrément envie d'en voir d'autres !
Le cinéma : "Il est probable que cette marotte disparaîtra dans les prochaines années."

Extrait d'un article paru dans The Independent (1910)

http://www.notrecinema.com/

Avatar de l’utilisateur
Jeremy Fox
Shérif adjoint
Messages : 87363
Inscription : 12 avr. 03, 22:22
Localisation : Contrebandier à Moonfleet

The Ride Back

Messagepar Jeremy Fox » 28 juin 13, 18:04

Image



La Chevauchée du retour (The Ride Back - 1957) de Allen H. Miner
UNITED ARTISTS


Avec Anthony Quinn, William Conrad, Lita Milan, Victor Millan
Scénario : Antony Ellis
Musique : Frank De Vol
Photographie : Joseph F. Biroc (Noir et blanc 1.37)
Un film produit par Robert Aldrich & William Conrad pour la United Artists


Sortie USA : 29 Avril 1957


Des shérifs véreux, couards, ou simplement peu héroïques, il y en a eu déjà beaucoup dans le genre, mais il s’agissait majoritairement, voire exclusivement, de seconds rôles. Lorsqu’un homme de loi était le personnage principal d’un western, avant le milieu des années 50, il fut la plupart du temps probe et droit, courageux et mentalement fort. Puis Randolph Scott, qui fit pourtant partie à maintes reprises de ces marshals solides et coriaces, ne supporta plus sa ville ‘grondante’ dans A Lawless Street (Ville sans loi) de Joseph H. Lewis, allant se terrer dans ses propres cellules pour y être à l’abri, ou bien Robert Ryan ne voulut pas avouer le début de sa cécité de peur d’être mis au placard dans le très bien nommé Le Shérif (The Proud Ones) de Robert D. Webb. Il y eut probablement quelques autres exemples mais c'est maintenant au tour de William Conrad dans cette Chevauchée du retour (une fois n’est pas coutume, mais belle traduction littérale du titre original) de nous mettre sous les yeux un portrait de shérif déprimé et mettant en doute toutes ses capacités professionnelles voire même personnelles. L’époque n’est décidément plus au manichéisme d’autant que dans ce même film signé Allen H. Miner et qui raconte l'histoire de ce shérif ramenant un meurtrier du Mexique aux États-Unis afin qu'il y soit jugé équitablement, le hors-la-loi n’est peut-être pas vraiment coupable des accusations qui pèsent sur lui (ou alors il a des arguments en sa faveur) et qu’il se révèle très bienveillant tout en cherchant très logiquement à échapper au procès qui pourrait lui être fatal. On ne se plaindra évidemment pas de cette évolution qui rend les personnages moins héroïques mais de ce fait à la fois plus humains.


Image


Chris Hamish (William Conrad), le shérif de Scottsville au Texas, part pour arrêter Roberto Kallen (Anthony Quinn) qui, un mois auparavant, avait fui sa ville au galop après avoir tué deux hommes. L’homme de loi a dans l’intention de capturer le meurtrier qui a trouvé refuge dans un petit village du Mexique, et de le ramener en ville pour qu’il ait un procès équitable. Il le retrouve assez facilement grâce au Père Ignacio dont la jeune cousine Elena (Lita Milan) s’est amourachée du hors-la-loi. Ce dernier assure à sa fiancée qu’il sera vite de retour, pensant aisément faire faux bond au shérif à la première occasion. Les voilà sur le chemin du retour, poursuivis par Elena qui ne veut pas lâcher son amant d’une semelle. Sur les ordres de Roberto qui ne veut pas l’entrainer dans un dangereux voyage, elle sera bloquée à la frontière par le ‘douanier’. Nos deux hommes finissent donc par entrer seuls sur le territoire américain où ils sont vite harcelés par quatre Apaches alcooliques et faméliques qui viennent de massacrer une famille de pionniers alentour. Seule une jeune fille (Helen Hope Monroe) a échappé à la tuerie ; Chris et Roberto décident de la prendre avec eux jusqu’à la fin de leur chevauchée au cours de laquelle ils continueront à être constamment pris pour cible par les Indiens. Malgré aussi les diverses tentatives d’évasion de Roberto qui a avoué à son compagnon d’infortune avoir commis les crimes dont on l’accuse en état de légitime défense, Chris met un point d’honneur à mener sa mission à bien ne serait-ce que, pour une fois, réussir quelque chose dans sa vie...


Image


L’acteur William Conrad faisait la voix du Marshall Matt Dillon dans le feuilleton radiophonique ‘Gunsmoke’ au début des années 50. Lorsque l’histoire fut déclinée en une série télévisée, considéré comme trop petit et pas assez svelte, le comédien n’obtint pas le rôle qu’il convoitait, l’imposant James Arness prenant sa place. Frustré, mais se souvenant d’un des épisodes écrit par Antony Ellis qui l’avait marqué et qui narrait les aventures d’un shérif adjoint forcé de rapatrier un meurtrier présumé du Mexique vers les États-Unis, il décide d’en produire une version cinématographique qu’il interprètera, fortement convaincu de la puissance dramatique de l’histoire. Il fait part de son projet à Robert Aldrich qui le trouve très intéressant mais pas au point de le réaliser lui-même ; néanmoins il décide de le coproduire et d’en confier la mise en scène à un ami n’ayant jusqu’à présent à son actif de réalisateur que des documentaires et quelques épisodes de séries pour la télévision après avoir été photographe durant la Seconde Guerre Mondiale. Il sera néanmoins assisté, sans qu’il ne soit mentionné au générique, par un fidèle collaborateur d’Aldrich, père du réalisateur Alan Rudolph, Oscar Rudolph. Avec des moyens très restreints mais avec l’aide d’autres familiers de Robert Aldrich (Frank De Vol à la musique, Joseph F. Biroc à la photo), Allen H. Miner nous livre un western très attachant, non dénué de faute de goûts mais au ton unique. Ce cinéaste méconnu ne réalisera durant toute sa carrière que cinq films (dont trois westerns) et travaillera surtout activement pour la télévision, signant multiples épisodes de diverses séries (La Quatrième dimension, Bat Masterson, Les Incorruptibles, Perry Mason…)


Image


Une petite ville de l’Ouest tout ce qu’il y a de plus banal dans laquelle la caméra de Miner arpente les rues à la poursuite d’un enfant jouant avec un pistolet en bois. Par touches très réalistes, l’on découvre dans le même temps les habitants vaquer à leurs occupations, le tout au sein de plans et de cadrages pas forcément classiques, la séquence se terminant par des coups de feu, un homme sortant précipitamment d’un salon de coiffure pour enfourcher un cheval, s’enfuyant à toute vitesse alors que l’on crie de partout ‘au meurtrier’, tandis que la caméra s’élève pour cadrer toute la petite ville en effeverscence au travers d'un beau plan d’ensemble en plongée. Puis le générique de se dérouler sur des images d’un shérif (dont on ne voit jamais le visage) se préparant à sortir après avoir établi un itinéraire de voyage alors que la voix du comédien Eddie Albert (autre membre de la famille aldrichienne, plus tard surtout célèbre pour avoir joué dans la série humoristique Les Arpents verts) chante la très jolie ballade qui rythmera le film. Un ton et un style immédiatement originaux pour ce western produit par le grand Robert Aldrich. L'histoire est d’une simplicité enfantine mais pleine de petits détails réalistes ou poétiques et riche en surprises, notamment concernant le caractère et l'évolution des deux personnages principaux. Le shérif (superbe William Conrad tout en retenue, n’ayant pas eu peur de se montrer mal rasé, mal vêtu et perpétuellement en sueur) est un homme qui n’a pas confiance en lui, qui dit avoir tout raté dans sa vie et qui n'aurait même pas réussi à se faire aimer y compris par sa femme : "I've never been a success at anything I tried to do. Anything I ever tried to do ever, failed. I've been a failure and that's all, a plain old failure. But I'm not going to be this time. I'm going to make this one. I'm going to do this right!" Un homme seul et dépressif qu'on voit pleurer à plusieurs reprises mais qui tente de retrouver l’estime de soi et de se revaloriser en faisant tout pour mener à bien une mission qu’on lui a confié. Un personnage vraiment attachant et peu courant dans le western, un antihéros poignant qui finira par éprouver pour son prisonnier, non de la haine mais de l'admiration et du respect.


Image


Le meurtrier, c’est Anthony Quinn qui venait juste de remporter l'Oscar pour Lust for life (La Vie passionnée de Van Gogh) de Vincente Minnelli, ce que l'affiche s'empresse de rappeler. Ici, il est une nouvelle fois admirable, tout à la fois charismatique et sobre dans la peau d’un hors-la-loi lui aussi très attachant, l'un parmi tant d’autres de ses plus beaux rôles. Il est un peu l’antithèse de son ‘geôlier’ puisque c’est un homme souriant, séduisant, sûr de lui (voire même un peu arrogant), aimé par tous ceux qui l’entoure et surtout adoré par une femme qui est prête à le suivre au bout du monde malgré les dangers ; le shérif ne peut que constater avec dépit la différence de tempérament entre eux deux et sa tristesse sera encore accentuée quand il verra que la jeune fille rescapée du massacre ira plus facilement se faire protéger par son prisonnier plutôt que par lui-même, censé pourtant être, de par son métier, un garant de la sécurité. A force de discussions amenant à la compréhension réciproque, malgré leurs immenses dissemblances, ils finiront par éprouver l'un pour l'autre une grande estime mutuelle. Dommage que les très rares autres seconds rôles (féminins principalement) ne soient pas aussi bien écrits et surtout qu'ils s'avèrent aussi moyennement dirigés : que ce soient Lita Milan ou la très jeune Helen Hope Monroe, elles arrivent à être agaçantes ou ternes par manque de talent dramatique. En revanche, le garde frontière mexicain est assez cocasse sans jamais être caricatural ; à noter que les auteurs n’ont pas souhaité traduire ni sous titrer les dialogues en espagnol pour que le spectateur se trouve dans la même position d’incompréhension que le personnage du shérif qui ne connait pas du tout la langue du pays dans lequel il se rend. Un élement qui renforce le réalisme de l’ensemble tout comme le fait de ne jamais filmer les indiens de près, placant une nouvelle fois le spectateur dans la même position que les protagonistes, n'arrivant jamais vraiment à connaître le menaçant ennemi.


Image


Ce western avant tout basé sur la psychologie de ses deux personnages principaux plus que sur l’action (les amateurs de films mouvementés risquent de rester sur leur faim), Allen H. Miner le filme avec beaucoup de modernité et d'originalité tout en restant assez modeste, créant ainsi par son formalisme maitrisé une atmosphère singulière loin d’être désagréable. A l’aide de cadrages, images et plans insolites très souvent justifiés, d’un noir et blanc somptueux, entièrement tourné dans de superbes décors naturels de Californie et du Mexique sous de magnifiques cieux nuageux, le film baigne dans une douceur assez rare dans le genre. La manière qu’à le cinéaste de filmer avec tendresse les petites gens (le mexicain et son bébé) nous rappelle à postériori les futurs films de Sam Peckinpah. Si The Ride Back possède quelques éclairs de violence, on ne peut pas dire que ce soit un film violent, bien au contraire ; délicat et sensible, il nous brosse le portrait riche en nuances de deux personnages antagonistes et nous fait participer à leur amitié naissante qui prendra tout son sens lors de la très belle dernière séquence. Le tout supporté par un score lui aussi peu banal signé par Frank de Vol : loin des envolées lyriques ou des canons hollywoodiens habituels, une guitare sèche, quelques bois et peu ou pas de cordes pour une musique insolite mais jamais gênante. Un ton inhabituel, une belle force émotionnelle pour un ensemble vraiment attachant à défaut d’être inoubliable par la faute d’un budget trop rachitique, de quelques ratés ou fautes de goûts et de seconds rôles très moyens. Une jolie surprise qui mérite de sortir de l'oubli dans lequel elle est tombée !

Avatar de l’utilisateur
cinephage
C'est du harfang
Messages : 22179
Inscription : 13 oct. 05, 17:50

Re: Le Western américain : Parcours chronologique Part 3 (55

Messagepar cinephage » 28 juin 13, 18:30

Ca m'a tout l'air d'un petit bijou assez peu connu, cette chevauchée du retour... Je me note ça quelque part... :idea:
Obviously the world is not a wish-granting factory (The fault in our stars, Josh Boone, 2014)
Pour caler mes bennos

Avatar de l’utilisateur
Rick Blaine
Howard Hughes
Messages : 18686
Inscription : 4 août 10, 13:53
Last.fm
Localisation : Paris

Re: Le Western américain : Parcours chronologique Part 3 (55

Messagepar Rick Blaine » 28 juin 13, 18:32

cinephage a écrit :Ca m'a tout l'air d'un petit bijou assez peu connu, cette chevauchée du retour... Je me note ça quelque part... :idea:


Découvert il y a quelques jours, je suis parfaitement en phase avec ce que dit Jeremy. Effectivement, une petite perle méconnue qu'il serait dommage de ne pas voir.

Avatar de l’utilisateur
Jeremy Fox
Shérif adjoint
Messages : 87363
Inscription : 12 avr. 03, 22:22
Localisation : Contrebandier à Moonfleet

Re: Le Western américain : Parcours chronologique Part 3 (55

Messagepar Jeremy Fox » 28 juin 13, 18:34

En gros, qu'en pense Tavernier pour ceux qui auraient le DVD Sidonis ?

Avatar de l’utilisateur
hellrick
David O. Selznick
Messages : 12630
Inscription : 14 mai 08, 16:24
Liste de DVD
Localisation : Sweet Transylvania, Galaxie Transexuelle

Re: Le Western américain : Parcours chronologique Part 3 (55

Messagepar hellrick » 28 juin 13, 18:41

Rick Blaine a écrit :
cinephage a écrit :Ca m'a tout l'air d'un petit bijou assez peu connu, cette chevauchée du retour... Je me note ça quelque part... :idea:


Découvert il y a quelques jours, je suis parfaitement en phase avec ce que dit Jeremy. Effectivement, une petite perle méconnue qu'il serait dommage de ne pas voir.


Ca tombe bien je l'ai reçu cette semaine :D (mais pas encore visionné et ce ne sera pas pour toute suite avec les vacances)
Critiques ciné bis http://bis.cinemaland.net et asiatiques http://asia.cinemaland.net

Image

Avatar de l’utilisateur
Rick Blaine
Howard Hughes
Messages : 18686
Inscription : 4 août 10, 13:53
Last.fm
Localisation : Paris

Re: Le Western américain : Parcours chronologique Part 3 (55

Messagepar Rick Blaine » 28 juin 13, 18:55

Jeremy Fox a écrit :En gros, qu'en pense Tavernier pour ceux qui auraient le DVD Sidonis ?



Beaucoup de bien, je crois qu'il émet juste une réserve sur la fin, mais il dit également que Quinn la joue avec tant de sincérité qu'elle fonctionne tout de même. Il est assez dithyrambique sur les acteurs de manière générale.

Avatar de l’utilisateur
Jeremy Fox
Shérif adjoint
Messages : 87363
Inscription : 12 avr. 03, 22:22
Localisation : Contrebandier à Moonfleet

Re: Le Western américain : Parcours chronologique Part 3 (55

Messagepar Jeremy Fox » 28 juin 13, 19:02

Rick Blaine a écrit :
Jeremy Fox a écrit :En gros, qu'en pense Tavernier pour ceux qui auraient le DVD Sidonis ?



Beaucoup de bien, je crois qu'il émet juste une réserve sur la fin, mais il dit également que Quinn la joue avec tant de sincérité qu'elle fonctionne tout de même. Il est assez dithyrambique sur les acteurs de manière générale.


Merci :wink:

Avatar de l’utilisateur
xave44
Machino
Messages : 1076
Inscription : 20 nov. 11, 22:07

Re: Le Western américain : Parcours chronologique Part 3 (55

Messagepar xave44 » 28 juin 13, 23:42

Jeremy Fox a écrit :
Chip a écrit :Boetticher et Kennedy savaient raconter en 78 mn et sans moyen une histoire, qu'aujourd'hui nos cinéastes raconteraient en 120mn avec un budget double pour un résultat moins convaincant .


Budget multiplié par 10 tu veux dire.

Même si je ne suis pas du tout du genre à dire que "c'était mieux avant" (tout au contraire), en l'occurence, ça me semble néanmoins vrai à ce propos précis. Et pourtant les "intrigues" des films de Boetticher (et non ses scénarios) auraient pu aussi accoucher de courts métrages car le cinéaste aime délayer et prendre son temps. C'est tout à fait paradoxal et étonnant quant on y pense. Il réalise des chefs-d'oeuvres avec trois fois rien.


Totalement d'accord avec vous 2.
Tall T commandé ce matin avec 4 autres DVD Sidonis dont Willie Boy (Très curieux de le découvrir celui-là) et Cat Ballou.

Avatar de l’utilisateur
pak
Machino
Messages : 1010
Inscription : 23 mars 08, 00:25
Localisation : Dans une salle, ou sur mon canapé, à mater un film.

Re: The Ride Back

Messagepar pak » 29 juin 13, 00:30

Jeremy Fox a écrit :
Image




Convaincu et commandé, vais encore me faire pourrir parce que le budget vacances a été rogné par une chronique de Jeremy. :mrgreen:
Le cinéma : "Il est probable que cette marotte disparaîtra dans les prochaines années."

Extrait d'un article paru dans The Independent (1910)

http://www.notrecinema.com/

Chip
Electro
Messages : 769
Inscription : 22 oct. 08, 10:26

Re: Le Western américain : Parcours chronologique Part 3 (55

Messagepar Chip » 29 juin 13, 08:10

Un western comme je les aime. Voir aussi avec Quinn, tout aussi modeste et intéressant " Man from Del Rio " (1956) de Harry Horner, toujours inédit en France . Ce western à petit budget était parmi ses films, le préféré d' Anthony Quinn, sans doute parce qu'il y jouait un pistolero mexicain utilisé mais méprisé par les américains, l'inverse du Martin Brady de Robert Parrish .

Avatar de l’utilisateur
Jeremy Fox
Shérif adjoint
Messages : 87363
Inscription : 12 avr. 03, 22:22
Localisation : Contrebandier à Moonfleet

Re: Le Western américain : Parcours chronologique Part 3 (55

Messagepar Jeremy Fox » 29 juin 13, 08:11

Chip a écrit :Voir aussi avec Quinn, tout aussi modeste et intéressant " Man from Del Rio " (1956) de Harry Horner, toujours inédit en France . Ce western à petit budget était parmi ses films, le préféré d' Anthony Quinn, sans doute parce qu'il y jouait un pistolero mexicain utilisé mais méprisé par les américains, l'inverse du Martin Brady de Robert Parrish .



Je note :wink: