Le Western américain : Parcours chronologique II 1950-1954

Rubrique consacrée au cinéma et aux films tournés avant 1980.

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Re: Le Western américain : Parcours chronologique Part 2 (50

Messagepar feb » 3 avr. 11, 21:26

Jeremy Fox a écrit :La critique viendra vers la fin de la semaine mais Devil's Doorway (j'en suis le premier étonné) n'en fait pas moins une entré fracassante dans mon top 10 au sein duquel Anthony Mann vient semer la zizanie.

:shock: Déjà 3ème de ton classement ! Ça laisse présager d'un sacré western quand on voit ceux qui se retrouvent derrière.....sinon question technique Jeremy, quelle a été ta support pour le test de Devil's doorway ?
ed a écrit :Portrait de la jeune fille en feu
L'un des films les plus rigoureux, scénaristiquement et formellement, qu'il m'ait été donné de voir depuis longtemps (...)

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Jeremy Fox
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Re: Le Western américain : Parcours chronologique Part 2 (50

Messagepar Jeremy Fox » 3 avr. 11, 21:32

feb a écrit :
Jeremy Fox a écrit :La critique viendra vers la fin de la semaine mais Devil's Doorway (j'en suis le premier étonné) n'en fait pas moins une entré fracassante dans mon top 10 au sein duquel Anthony Mann vient semer la zizanie.

:shock: Déjà 3ème de ton classement ! Ça laisse présager d'un sacré western quand on voit ceux qui se retrouvent derrière.....sinon question technique Jeremy, quelle a été ta support pour le test de Devil's doorway ?



Viel enregistrement sur Ciné Classic en VHS (VOST). La bande a vieillie mais les contrastes étaient nickels et pouvaient nous laisser deviner l'extraordinaire photo de John Alton.

Si tu es doué en anglais, il est dans la collection Warner Archives. Au vu des captures DVDbeaver, ça a l'air d'être très bon

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Julien Léonard
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Re: Le Western américain : Parcours chronologique Part 2 (50

Messagepar Julien Léonard » 3 avr. 11, 21:34

Bon, ça y est, il faut absolument que le voie ! :D
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Re: Le Western américain : Parcours chronologique Part 2 (50

Messagepar feb » 3 avr. 11, 21:38

Merci Jeremy, vivement le test !
Jeremy Fox a écrit :Si tu es doué en anglais, il est dans la collection Warner Archives. Au vu des captures DVDbeaver, ça a l'air d'être très bon

Pas spécialement un as en anglais (surtout qu'il n'y a pas de STA...) et pas spécialement riche au point de lacher $22 pour un DVD-R :mrgreen: Quand je pense que WS est (était ?) censé le sortir en Classic Confidential.
ed a écrit :Portrait de la jeune fille en feu
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Jeremy Fox
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High Lonesome

Messagepar Jeremy Fox » 3 avr. 11, 21:55

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La Vallée du solitaire (High Lonesome - 1950) de Alan Le May
EAGLE LION


Avec John Drew Barrymore, Chill Wills, John Archer, Jack Elam
Scénario : Alan Le May
Musique : Rudy Schrager
Photographie : W. Howard Greene (Technicolor 1.37)
Un film produit par George Templeton pour la Eagle-Lion Films


Sortie USA : 01 septembre 1950


Cette nuit-là, au ranch de Horse Davis (Basil Ruysdael), on appréhende un jeune rebelle en train de dévorer goulument la nourriture familiale ; il est immédiatement surnommé Cooncat (John Drew Barrymore) par le cuistot Boatwhistle (Chill Wills). Le lendemain, leur voisin Pat Farrell (John Archer), fiancé à l’aînée des filles Davis, Abbey (Kristine Miller), vient leur apprendre qu’il est à la recherche d’un homme ayant volé l’un de ses chevaux. Il va de soi pour Pat qu’il s’agit de Cooncat mais son futur beau-père ne veut pas qu’on accuse le jeune homme sans preuves et décide de le garder au ranch jusqu’à ce que l’affaire soit éclaircie. Néanmoins le jeune garçon tente de s’échapper à plusieurs reprises, ce qui renforce les soupçons portés à son encontre. Brutalement trainé derrière un cheval, il finit par avouer non seulement le vol de la monture mais aussi un meurtre commis quelques nuits plus tôt alors qu’il essayait de récupérer son argent. Il leur raconte les circonstances de ce drame dans lequel il compromet également deux inquiétants cow-boys (Jack Elam & Dave Kashner) ; le problème est que leur description correspond parfaitement à deux hommes… réputés morts depuis 15 ans, tués lors du violent conflit qui avait opposé pour une question de clôtures les deux plus gros ranchers de la région, les Davis et les Jessup, ces derniers ayant été tous décimés. Personne ne croit à ces histoires de fantômes et le jour où l’on découvre les cadavres des parents de Pat, Cooncat, désigné coupable, est sur le point d’être pendu. La seule personne qui va tenter de l’aider à sortir de cette mauvaise posture est la cadette de la famille Davis (Lois Butler) tombée sous son charme et qui a vu récemment elle aussi les soi-disant revenants…


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High Lonesome est l’unique film réalisé par Alan Le May, écrivain par ailleurs très réputé dans le genre puisqu’il est l’auteur des romans ayant servi de supports à deux westerns parmi les plus célèbres qui soient, non moins que La Prisonnière du désert (The Searchers) de John Ford ainsi que Le Vent de la plaine (The Unforgiven) de John Huston. Le May s’était également fait un nom en tant que scénariste, signant de très bons scripts tels que ceux écrits pour Cecil B. DeMille qui furent d’ailleurs ses premiers travaux pour le cinéma (Les Tuniques écarlates - North West Mounted Police ; Les Naufrageurs des Mers du Sud – Reap the Wild Wind), mais aussi celui du très amusant Le Grand Bill (Along Came Jones) de Stuart Heisler, du très agréable La Vallée maudite (Gunfighters) de George Waggner grâce au succès duquel Randolph Scott et Harry Joe Brown vont s’associer pour nous offrir entre autres la sublime collaboration Scott/Boetticher, voire encore celui de l’excellent et méconnu Cheyenne de Raoul Walsh. S’étant associé au producteur George Templeton, leur collaboration ne donnera que deux westerns, le second étant Les Cavaliers du crépuscule (The Sundowners) tourné la même année sur les mêmes lieux avec beaucoup des mêmes comédiens dont John Drew Barrymore, Dave Kashner, Chill Wills et Jack Elam. Nous reviendrons très bientôt sur ce film réalisé cette fois par Templeton avec toujours Le May à l’écriture puisque l’éditeur Artus a eu la bonne idée de nous proposer ce ‘couple’ de westerns à un mois d’intervalle.


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Une très bonne chose effectivement puisque High Lonesome s’avère être une bien belle surprise, un western très curieux que François Truffaut avait énormément apprécié à l’époque sans toutefois être arrivé à 'l'imposer' malgré également la tentative infructueuse du Nickelodeon et de Bertrand Tavernier de pouvoir le diffuser pour le découvrir quelques années plus tard (dixit Tavernier dans le préambule de son pavé ‘Amis américains’). La première surprise –du jamais vu à ma connaissance- vient du générique citant les noms -accompagnés de leurs ‘logos’- des différents ranchs ayant acceptés que l’équipe tourne sur leurs terres. Autre élément d’emblée un peu ‘perturbant’, le fait qu’il soit assez difficile de situer avec précision l’histoire dans le temps, les vêtements portés par quelques protagonistes faisant très années 50 -notamment lors de la séquence du bal-, la veste en jean qu’arbore John Barrymore Jr (le père de Drew Barrymore et l'inquiétant tueur dans La Cinquième victime de Fritz Lang) semblant tout droit sortie des films de teenagers à venir. Le personnage de Cooncat fait d’ailleurs à postériori beaucoup penser aux futurs rôles tenus par James Dean, Steve McQueen, Marlon Brando ou Sean Penn, en faisant un des premiers ‘Rebel without a Cause’ de l’écran. L'interprétation de Barrymore pourra d’ailleurs au départ décontenancer et faire grincer quelques dents, l’acteur ne cessant de grimacer, de rouler des yeux, de se déhancher et de se débattre à tout bout de champs, semblant n’avoir qu’une seule corde à son arc, celle du cabotinage éhonté. Mais, au fur et à mesure de l’avancée de l’intrigue, on finit par s’habituer jusqu’à trouver que finalement ce jeu un peu outré correspond assez bien à ce personnage en colère et frustré par le fait que personne ne le croie ni ne lui fasse confiance.


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Il s’agit en effet d’un jeune homme au passé trouble, martyrisé par un père violent qui quitte la maison familiale non sans avoir ‘volé’ ce qui lui estimait être dû (à peine quelques dollars), devant se battre pour ne pas se faire subtiliser cette modeste somme à son tour et se retrouvant empêtré dans une histoire de meurtre non résolu dont il a du mal à prouver qu’il n’y est pour rien d’autant plus qu’il s’est cru un moment coupable. Il y a de quoi être déstabilisé d’autant plus lorsque l'on est encore un jeune homme inexpérimenté et naïf, fonçant tête baissée sans trop réfléchir. Comme si ça ne suffisait pas, on finit par le prendre pour un menteur ou (et) un malade mental puisqu’on ne retrouve pas le cadavre en question et que les deux autres protagonistes qu’il met en cause dans ces assassinats passent pour morts aux yeux de tous depuis plus d’une dizaine d’années. Bref, à force de maladresses le jeune rebelle se retrouve dans une situation très inconfortable et quasi-inextricable, tous les drames qui vont se dérouler ensuite allant lui être également imputés. Les deux flash-back -assez bien amenés- au cours desquels il raconte comment il en est arrivé à voler et à ‘tuer’ font fortement penser à un film noir, les apparitions fantomatiques des deux Bad Guy à un film fantastique. Ajoutez à ce curieux mélange deux charmantes jeunes femmes aux caractères bien trempés, une chanson country de Chill Wills, quelques séquences d’une grande douceur et digne d’un film 'familial avec animaux’ réunissant John Archer et Kristine Miller autour d’un pur sang, d’autres au contraire d’une étonnante brutalité pour l’époque (John Barrymore trainé cruellement par une corde attaché à un cheval, le violent conflit armé opposant des hommes quelques jours auparavant amis…) et vous obtiendrez un western aux brusques changements de ton et à l’atmosphère assez unique.


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Au vu de cette description, on pourra logiquement émettre un doute sur la qualité de l’écriture ; il aurait été dommage de ne pas être confiant en l’auteur de The Searchers puisque même si sacrément tarabiscotée, moyennement convaincante dans sa résolution et non dénuée de grosses invraisemblances, l’intrigue n’est –à condition de ne pas se laisser distraire- jamais confuse, les personnages, leurs relations et leurs caractères tous assez richement dépeints, les protagonistes féminins étant loin d’être inintéressants et de ne servir uniquement qu’à la ‘décoration’. D’ailleurs la direction d’acteurs n’a à souffrir d’aucun reproches en particulier, les comédiens s'avérant tous très bons ; que ce soit John Archer dans un rôle finalement assez ingrat mais au final très humain (je vous laisse découvrir le retournement de situation à mi-film), la dynamique Kristine Miller, le vieux Basil Ruysdael assez charismatique en patriarche, Jack Elam parfait dans un de ses premiers rôles de Bad Guy inquiétant et vicieux, ou encore Chill Wills en gentil cuistot, ils accomplissent tous leur travail avec un grand professionnalisme. Sachant aussi que les décors naturels de Big Bend au Texas -les mêmes que ceux dans lesquels ont été tournés Géant de George Stevens- sont superbes et plutôt bien utilisés (on se souviendra longtemps de cette image assez rare du charnier du troupeau décimé quelques années en arrière), que la photographie en Technicolor nous octroie de superbes plans, que certaines idées de mise en scène et de cadrages s’avèrent assez réjouissantes, que l’action et la tension ne sont pas aux abonnés absents et que la musique de Rudolph Schrager est assez belle... il serait dommage de passer à côté d’un western certes pas forcément génial mais possédant assez d’éléments satisfaisants et originaux pour nous tenir constamment en haleine, les thèmes traditionnels qui l’accompagnent apportant encore plus de densité au scénario en étant également très bien traités, notamment la guerre pour les terres avec l’érection de clôtures qui sera six ans plus tard au centre de l’intrigue de L'homme qui n'a pas d'étoiles (Man without a Star) de King Vidor.


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Une œuvre intrigante et de bonne facture, à cheval entre le western, le film noir, le drame psychologique et à l’orée du fantastique, manquant parfois un peu de rigueur mais sinon constamment captivante, rehaussée par le fait que, contrairement au choix habituel par les petites compagnies du noir et blanc ou de procédés de couleurs peu couteux pour la photographie, a été retenu un tournage en Technicolor, un procédé ici superbement utilisé par le chef-opérateur du Jesse James d’Henry King, du Livre de la jungle de Zoltan Korda ou des Tuniques écarlates de Cecil B.De Mille, qui furent autant de régals pour nos yeux de cinéphiles. Fortement recommandé aux amateurs de westerns en manque de jolies découvertes !

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Re: Le Western américain : Parcours chronologique Part 2 (50

Messagepar feb » 3 avr. 11, 22:03

Jeremy Fox a écrit :Je m'en vais le leur rappeler ; sait-on jamais :mrgreen:

Oui sur un malentendu, ils peuvent annoncer une date pour 2011...si tu veux d'autres titres on peut leur faire une liste :mrgreen:
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Re: Le Western américain : Parcours chronologique Part 2 (50

Messagepar someone1600 » 4 avr. 11, 20:36

Dans le top 3 en plus... lol... faudrais que je le revois pour vérifier mais il me semble bien en effet qu'il etait du meme acabit que la quinté western Mann/Stewart.

Je ne me souviens plus, mais je crois que mon enregistrement TCM comporte des STA...

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Jeremy Fox
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Devil's Doorway

Messagepar Jeremy Fox » 6 avr. 11, 16:01

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La Porte du Diable (Devil's Doorway, 1950) de Anthony Mann
MGM


Avec Robert Taylor, Louis Calhern, Paula Raymond, Edgar Buchanan, James Millican, James Mitchell
Scénario : Guy Trosper
Musique : Daniele Amfitheatrof
Photographie : John Alton
Une production Nicholas Nayfack pour le Metro Goldwin Mayer


Sortie USA : 15 septembre 1950


Comme quoi ! On a souvent tendance à critiquer la MGM pour sa tendance au lissage et à la mièvrerie, pour ses films prestigieux sans aspérités, ses films familiaux un peu gentillets, sa manière de faire en sorte d’aller toujours caresser le public dans le sens du poil. Bien évidemment qu’il y a un peu de vrai dans ces allégations mais comme pour toutes, il ne faut surtout pas en faire une généralité. Dans les années 50, sous l’impulsion de Dore Schary entre autres, le Major créé par Louis B. Mayer s’est lancé tête baissée dans la production de films à fortes connotations sociales ou politiques, n’hésitant pas à aborder des thèmes tabous pour aboutir à la production de films ambitieux, culottés et courageux, Richard Brooks étant le meilleur exemple des réalisateurs ayant, pour le studio, œuvré dans cette voie, et ce, dès son premier film en cette année 1950 avec Cas de Conscience (Crises). La Porte du diable, deuxième production de Nicholas Nayfack, fait partie de cette frange de films qui firent que le studio du lion put trouver ses lettres de noblesse ailleurs que dans les comédies musicales ou familiales, films d’aventures et autres mélodrames à costume (sans évidemment porter de jugements sur ces derniers qui comptèrent aussi leurs lots de chefs-d’œuvre). Paradoxalement, il s’agit en plus d’un des westerns les plus âpres réalisé jusqu’ici et pour encore un bon moment. L’histoire de ce premier western d’Anthony Mann (puisque, si distribué après Winchester 73 et The Furies, il fut tourné antérieurement) est vaguement inspirée par celle du chef Joseph de la tribu des Nez Percées.


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Lance Poole (Robert Taylor), indien de la tribu des Shoshone, vient de passer trois ans au sein de l’armée de l’Union durant la Guerre de Sécession. Après avoir participé à trois grandes batailles et avoir reçu la médaille d’honneur du Congrès, auréolé de gloire, il retourne à Medecine-Bow dans le Wyoming, sa région natale. Là, vivent sur un territoire appartenant à son peuple (‘Sweet Meadows’), quelques indiens de sa tribu (dont son père) ayant parfaitement réussi dans l’élevage du bétail. Rempli des préceptes de liberté et d’égalité édictés par Abraham Lincoln pour lesquels il s’est battu, il croit dur comme fer pouvoir vivre en paix auprès des siens au sein de cette vallée paradisiaque tout en commerçant sereinement avec les hommes blancs, ses compagnons d’armes d’hier. Mais tous ses espoirs vont être vite battus en brèche, son idéalisme va se heurter à la triste réalité ; en effet, il va se rendre compte dès son arrivée que le racisme est toujours aussi présent chez les colons et va être rapidement confronté aux jalousies et mesquineries de ceux qui n’acceptent pas que des peaux rouges aient pu faire fortune excitant ainsi les convoitises les plus viles. L’avocat Verne Coolan (Louis Calhern), détestant les Indiens, profite d’un nouveau texte de loi pour tenter de les exproprier légalement de leurs terres. Lance fait alors appel à une charmante avocate, Orrie Masters (Paula Raymond) ; malheureusement elle lui apprend que désormais les Indiens ne peuvent plus faire valoir leurs droits ni réserver une concession. Elle organise néanmoins une pétition en faveur de Lance sous le charme duquel elle est tombée. Coolan, profitant de l’occasion de l’arrivée de bergers dans la région, les envoie ravitailler leurs bêtes sur le territoire indien dans le seul but de faire se déclencher les hostilités. C’est ce qui se produit et ce n’est que le commencement d’un drame sanglant, d’une irrémédiable tragédie…


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“ The whites outnumber us, Father. The war is over. All the wars... even yours. The country is growing up. They gave me these stripes without testing my blood. I led a squad of white men. I slept in the same blankets with them, ate out of the same pan. I held their heads when they died. Whey should it be any different now ? ”. Ce discours est prononcé avec un idéalisme lyrique par Lance Poole de retour de la Guerre Civile à son père fatigué qui, de son côté, prédit au contraire la catastrophe ayant pu constater un racisme tout aussi présent qu’auparavant (le médecin ne voudra même pas se déplacer le sachant mourant). Lance est revenu fringant de ce conflit ; il veut croire aux grands principes qui l’engendrèrent. Les soldats noirs américains ont du tenir ces mêmes propos, ont du croire avec la même utopie à l’égalité des chances et des droits de retour de la Seconde Guerre Mondiale. On sait qu’il n’en était rien en 1950 et la force du film de Mann n’en est que plus accentuée, faisant écho à la situation un peu semblable dans laquelle vivait cette communauté noire encore ostracisée, sa difficulté à s’intégrer et à se faire respecter dans une société encore dominée par les blancs. Dommage que l’immense succès de La Flèche Brisée ait fait de l’ombre à ce western magnifique d’Anthony Mann qui fut loin de faire la même carrière que le beau film de Delmer Daves. Mais extrapolons un peu ; ne serait-ce pas aussi le triomphe commercial du premier qui décida les pontes de la MGM à distribuer leur propre film pro-indien que certains dirigeants avaient du trouver trop sombre, trop défaitiste, trop déprimant pour être mis tout de suite devant les yeux des spectateurs ? Le principal est que désormais les deux films soient aussi reconnus et célébrés l’un que l’autre par les historiens et critiques de cinéma. Car La Porte du Diable, peut-être moins cité, n’a cependant pas à rougir devant le quinté que le cinéaste tourna avec James Stewart ; il s’agit également une réussite exemplaire !


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Sur La piste des Comanches (Comanche Territory), La Flèche Brisée (Broken Arrow) et maintenant La Porte du Diable ; en à peine quelques semaines, Hollywood aura réveillé la mauvaise conscience des américains quant au problème indien, au massacre des tribus et à la spoliation de leurs terres. Si le film de George Sherman pêchait par un peu trop de naïveté, si celui de Daves comportait une note d’espoir, le constat pessimiste implacable d’Anthony Mann possède une puissance d’évocation assez exceptionnelle. Ce troisième western pro-indien de la même année s’avère le plus sec et le plus dur sans pour autant être exempt d’émotion, bien au contraire. C’est d'aileurs après l’avoir vu en avant première et avoir été impressionné par sa force que James Stewart aurait accepté le tournage de Winchester 73. Quant au réalisateur de déjà nombreux films noirs louangés, ce fut donc son premier western. "J'étais sous contrat à la métro et venais de réaliser un premier film pour Nicholas Nayfack, Border Incident. Nicholas m'appela et me demanda : "Aimerais-tu faire un western, j'ai là un scénario qui me semble intéressant". En fait de scénario intéressant, c'était le meilleur script que j'ai jamais lu ! J'ai préparé le film avec la plus grande minutie, réclamant Robert Taylor, qui est un garçon extraordinaire, et John Alton, que j'avais fait venir d'Eagle Lion à la Métro" dira-t-il à Jean-Claude Missiaen lors d’un entretien de 1967 pour les Cahiers du Cinéma. Un scénario dont le premier jet avait été écrit par Leonard Spiegelgass et proposé à Jacques Tourneur qui l’avait refusé.


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La grande force du scénario final est qu’il file tête baissée le long d’une ligne bien droite sans détours ni digressions sentimentales ou autres ; une sorte d’épure qui va à l’essentiel sans jamais perdre son thème principal de vue, dont la tension dramatique monte d’un cran à chaque minute pour se terminer sur une note très noire mais attendue. La pesante fatalité chère au film noir est bien présente dès le début et la mise en scène va aussi dans ce sens, qui rappelle par ses éclairages et cadrages parfois baroques le genre dans lequel Mann avait fait ses armes avec le talent qu’on lui connait. L’aridité de ce film progressiste n’empêche pas l’émotion d’affleurer car il est dans le même temps d’une belle sensibilité. Il faut avoir vu le père venu chercher son fils en ville à son retour de la guerre, le regard attristé du shérif qui, pour faire respecter la loi aussi injuste soit-elle, doit se battre contre le fils de son ami d’enfance, les envolées lyriques de Lance quant il parle de sa terre natale avec une voix emplie d’émotion ("It's hard to explain how an Indian feels about the earth. It's the pumping of our blood... the love we got to have. My father said the earth is our mother. I was raised in the valley and now I'm part of it. Like the mountains and the hills, the deer, the pine trees and the wind. Deep in my heart I know I belong. If we lose it now, we might as well all be dead")… Mais il est une séquence encore plus déchirante, celle au cours de laquelle on aurait pu voir la romance entre l’indien et l’avocate débuter ; alors que le premier baiser n’était pas loin d’arriver, Lance la repousse en lui disant qu’ils sont nés un siècle trop tôt, que leur couple aurait pu se constituer en d’autres temps mais plus maintenant. Puis il s’apprête à sortir se battre presque sans espoir de survie : le conflit contre le ‘Posse’ dirigé par l’avocat haineux est terminé mais il va falloir affronter désormais la cavalerie qu’Orrie a appelé à la rescousse. Mais que ce soit une expédition punitive ou les Tuniques Bleues, le résultat sera le même pour les indiens : ils ne pourront en aucun cas rester sur les terres de leurs ancêtres ; Lance estime donc que la venue des soldats est une sorte de trahison de la part de l'avocate et il n'en est que plus attristé.


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Non seulement le film d’Anthony Mann prend fait et cause pour la nation indienne mais il se révèle aussi progressiste à un autre niveau, par le fait justement que le personnage de l’avocat des Shoshones soit une femme. Alors que sa mère la prévient qu’elle risque de perdre ‘son commerce’ à prendre pour client un indien, elle lui demande ce qu’elle pense qu’aurait fait son père à sa place ; sur quoi la mère avoue que sa décision aurait été similaire après quoi elle décide d’aider sa fille. Ce sont donc non pas une mais deux femmes qui prennent seules, bille en tête, la défense d’une cause quasiment perdue d’avance. Si la jeune femme finira par tomber amoureuse de l’indien spolié, sa décision première aura été totalement autonome d’une quelconque amourette. Malheureusement, elle ne pourra pas faire grand-chose face à la loi en place qui prive la nation indienne de tous droits et libertés. Guy Trosper ne tombe cependant pas dans le piège de faire s’affronter les bons indiens contre les méchants blancs, ce qui finit de faire de son scénario un modèle du genre, jamais manichéen et ne nous proposant pas des personnages monolithiques mais au contraire quelque peu ambigus. En effet, on découvre un Lance Poole ambitieux, parfois arrogant du fait de sa réussite, parfois aveuglé par sa trop grande fierté ; il aurait préféré que le troupeau de moutons meure plutôt que de le voir se ravitailler à son point d’eau. N’ayant écouté que d’une oreille les conseils de prudence prodigués par Orrie, il est au moins en petite partie responsable du drame sanglant qui a lieu. Du coté des blancs il en va de même ; si James Millican et Louis Calhern interprètent d’infects salopards, les bergers ‘par qui le scandale arrive’ sont plus des marionnettes que les réels instigateurs du conflit. Le shérif superbement interprété par Edgar Buchanan se pose un sacré problème de conscience : doit-il faire appliquer la loi discriminatoire telle qu’elle est écrite ou prendre la défense de celui dont il estime qu’il a entièrement raison, qui plus est, un grand ami à lui ? Bref, des protagonistes très riches et très humains, loin de tous stéréotypes.


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Qui sont-ils pour les personnifier ? Tout d’abord, à tout seigneur tout honneur, un acteur souvent critiqué plus pour ses positions politiques que pour son immense talent d’acteur, le beau Robert Taylor qui aura finalement eu une filmographie assez exceptionnelle. Certains regretteront le fait d’avoir choisi un acteur américain pour interpréter un indien mais à l’époque, on ne pouvait guère faire autrement ; c’était quasiment une obligation. Jeff Chandler, Charles Bronson, Anthony Quinn Burt Lancaster, Rock Hudson, Paul Newman, Debra Paget, Anne Bancroft, etc., nombreuses sont les stars qui ont personnifiées des indiens et d’ailleurs avec un immense talent. Robert Taylor n’a pas à rougir de la comparaison ; il se révèle parfaitement convaincant malgré son maquillage parfois un peu voyant et ses yeux bleus qui brillent plus que de coutume au milieu de ce visage artificiellement foncé. En tout cas, le comédien possédait une véritable sensibilité et il semble ici très concerné par son personnage, symbole de la volonté d’intégration des indiens dans la société, à la fois noble et complexe ; l'acteur fait montre d’une grande sobriété dans son jeu. La charmante Paula Raymond, déjà au générique la même année de Cas de Conscience de Richard Brooks, nous fait regretter que sa carrière se soit cantonnée presque exclusivement par la suite à la télévision. Louis Calhern (excellent la même année dans Quand La Ville Dort – The Asphalt Jungle de John Huston) campe un salopard pur et dur alors que son homme de main possède la gueule de James Millican qui se spécialisait depuis quelques temps dans ce type de personnages patibulaires. Sa bagarre à poings nus dans le saloon face à Robert Taylor est d’une violence assez étonnante, photographiée et cadrée à la manière d’un film noir avec force contrastes, ombres et cadrages inquiétants !


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Car dans la carrière d’Anthony Mann, La Porte du diable opère la parfaite jonction entres ses premiers films noirs et ses futurs westerns. De ses premiers, il garde une atmosphère oppressante, un noir et blanc hyper contrasté et des cadrages en droite lignée du genre comme ces gros plan en bordure du cadre avec derrière une profondeur de champ vertigineuse (voir par exemple le plan final avec le soldat de dos regardant au loin La Porte du Diable désormais tombé entre les mains des blancs). Dans le même temps, il appréhende directement et avec génie la topographie westernienne, celle des grands espaces, des aspérités du terrain, il filme comme personne des séquences d'attaque et donne presque aux paysages une vie à part entière. Moins lyrique et poétique que Delmer Daves mais tout aussi doué pour nous rendre la nature belle et sauvage (ici les régions d’Aspen et Grand Junction dans le Colorado). Et puis la sécheresse, la dureté et la violence des affrontement que ce soit lors de l’impressionnante bagarre à poings nus, de l’attaque du troupeau de moutons à la dynamite ou lors du conflit armé final est typique du cinéaste. Rarement nous avions encore ressenti à ce point la brutalité des combats si ce n’est sous la caméra de William Wellman. Sans esbroufe (même s’il reste un certain baroquisme dans les cadrages) mais surtout avec une efficacité et une vigueur qui ne lui font jamais défaut, le cinéaste fait avancer son film avec une grande rigueur sans jamais sacrifier à quelconque cliché, tenant éloigné de son thème principal toute romance, tout humour malvenu, toute utilisation intempestive de la musique, celle de Daniele Amfitheatrof étant disséminée avec une intelligente parcimonie.


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Si dans Winchester 73, Mann utilisait une impressionnante iconographie westernienne, si avec The Furies il conviait Shakespeare et les tragédiens grecs au milieu des plaines de l’Ouest, le maître mot de son western pro-indien est la simplicité et c’est d’ailleurs ce qui fait sa grande force. Le film suit une ligne droite sans jamais bifurquer avec des personnages richement dessinés et une montée dramatique d’une redoutable efficacité. Avec une grande lucidité et non moins d’amertume et de tristesse, Anthony Mann nous donne à constater le lent anéantissement de l’indésirable nation indienne bafouée par ceux-là même qui déclenchèrent une guerre pour de sains et nobles principes. Un western dénonciateur de l’énorme injustice qui a pesée sur tout un peuple n'ayant rien perdu son l'impact. La force du récit linéaire, la puissance de la mise en scène, la noblesse des sentiments, la qualité de l’interprétation finissent de faire de ce Devil’s Doorway non moins qu’un des chefs-d’œuvre du genre !

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Re: Devil's Doorway

Messagepar feb » 6 avr. 11, 19:48

Jeremy Fox a écrit :Le film est sorti dans la collection Warner Archives donc sans sous titres pas même anglais. En revanche, très bonne nouvelle, l’éditeur Wild Side prépare une sortie du film dans sa superbe collection Classics Cofidential pour fin 2012.

Et bien je dis vivement la fin 2012 quand on lit la chronique de ce film qui semble t'avoir enchanté Jeremy :wink: J'aime beaucoup ton petit paragraphe sur Robert Taylor qui est un acteur dont j'apprécie le jeu et le style...
ed a écrit :Portrait de la jeune fille en feu
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Saddle tramp

Messagepar Jeremy Fox » 6 avr. 11, 20:07

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Saddle Tramp (1950) de Hugo Fregonese
UNIVERSAL


Avec Joel McCrea, Wanda Hendrix, John Russell, John McIntire
Scénario : Harold Shumate
Musique : sous la direction de Joseph Gershenson
Photographie : Charles P. Boyle (Technicolor 1.37)
Un film produit Leonard Goldstein pour la Universal


Sortie USA : 21 septembre 1950


Chuck Conner (Joel McCrea) aime se sentir un homme libre et ne veut surtout pas s’encombrer de quelconques responsabilités. Il se rend en Californie où il pense pouvoir couler des jours heureux, le Nevada étant une région bien trop sauvage et violente à son goût. Avant de passer la frontière, il s’arrête néanmoins saluer Slim (John Ridgely), un ami veuf et père de quatre jeunes garçons. Cette nuit là, après une mauvaise chute de cheval, Slim se tue. Chuck se sent un peu responsable de cette tragédie puisqu’il s’agissait de sa monture, une bête de rodéo aux réactions imprévisibles. Il décide de prendre les enfants sous sa protection le temps de les ‘caser’. Pour les nourrir et rembourser les dettes de leur père, il cherche du travail et en trouve comme homme de main dans le ranch de Jess Higgins (John McIntire). Ce dernier, suite à une brouille avec son fils, ne supporte plus les enfants. Chuck est alors obligé de lui cacher ceux qu’il a sur les bras ; il installe ces derniers dans un campement de fortune au milieu de la forêt alentour. Profitant de leur aide, il lui faudra leur trouver en retour de quoi se nourrir sans se faire pincer par son patron à qui il subtilise les victuailles à la nuit tombée. Un jour, les quatre garçons sont rejoints par Della (Wanda Hendrix), jeune orpheline s’étant échappée de chez son oncle (Ed Begley) un peu trop empressé. En plus de toutes ces nouvelles responsabilités, Chuck se retrouve au centre d’un conflit entre deux ranchers (dont Higgins) qui s’accusent mutuellement de vol de bétail…


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Saddle Tramp est le deuxième film américain du cinéaste argentin Hugo Fregonese et sa première incursion dans l’univers du western, genre auquel il donnera ensuite au moins deux véritables petites pépites, Quand les tambours s’arrêteront (Apache Drums) en 1951 ainsi que, peut-être encore meilleur malgré sa moindre réputation, The Raid en 1954 avec Van Heflin et Anne Bancroft en têtes d’affiche. Saddle Tramp, plus modeste dans son traitement et ses intentions, n’en est pas moins un western familial assez savoureux et jamais infantile, qui vaut avant tout pour la délicieuse prestation de son acteur principal, Joel McCrea. Il interprète ici un cowboy vagabond n’ayant qu’une seule idée en tête : se trouver une ‘terre promise’ où il pourra préserver coute que coute sa quiétude, ne souhaitant surtout pas prendre quelconque responsabilité, pas plus de travail sédentaire que de femme ou d’enfants. Suite à un malheureux concours de circonstances, cet aventurier qui souhaitait vivre sans entraves va se retrouver dans une position qui va non seulement lui mettre quatre enfants sur les bras mais également une jeune fille pas insensible à son charme, et enfin un travail qu’il va devoir accepter pour pouvoir sustenter les cinq nouvelles bouches à nourrir qui lui sont d’un coup tombés dessus. Autant dire une situation assez cocasse (plus pour le spectateur que pour le protagoniste) dans laquelle Joel McCrea baigne comme un poisson dans l’eau. Son charme, son affabilité, son indolence et son fort capital de sympathie font qu’il s’avère tout à fait à son aise dans ce rôle d’homme dépassé par les évènements mais qui va néanmoins se sortir des situations les plus inextricables avec élégance, malice, douceur et habileté, des traits de caractères qui le rendront encore plus attachants. Chuck va surtout jouer sur les croyances de l’épouse de son patron pour les légendes de son enfance irlandaise et, tablant sur la crédulité de la sympathique veille femme (formidable Jeanette Nolan), faire passer ses ‘enfants’ pour des lutins (d’où le titre belge ‘Le Vagabond et les lutins’). Car Chuck se doit de cacher sa marmaille, son nouveau boss (parfait John McIntire, l’une des figures les plus emblématiques du western) lui avouant d’emblée ne pas supporter les enfants depuis que son propre fils s’est fait la malle sans le prévenir suite à une dispute.


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Cependant, contrairement à ce que l’on aurait pu croire, Saddle Tramp ne se limite pas prioritairement à un récit d’initiation des enfants par un père de fortune, auquel cas il aurait facilement pu tomber dans la mièvrerie ; ce qui n’est pas le cas d’autant que les acteurs-enfants sont d’une (trop) grande sobriété et en fin de compte relativement peu présents à l’écran. Il ne s’agit pas non plus d’une comédie comme la lecture du pitch aurait pu nous le laisser penser mais (la nuance est de taille) d’un western avec pas mal d’humour. Ce n’aurait pas pu être une histoire d’apprentissage puisque Chuck ne s’avère pas forcément un bon exemple pour la jeunesse qu’il a pris en charge ; dans le fond il est assez égoïste et plus préoccupé de sa tranquillité et de son indépendance que du bien-être d’autrui. C’est au contraire lui qui va être initié à une vie de responsabilité, y trouvant en fin de compte un certain plaisir, celui de donner aux autres par son travail, celui de construire une cellule stable, en l’occurrence une famille. Il s’agit d’ailleurs de la ‘morale’ que tiennent à délivrer les auteurs, celle qui consiste à dire qu’il est important de faire quelque chose de sa vie autre que de se préoccuper uniquement de sa propre carcasse, qu’élever une famille peut s'avérer aussi héroïque et important pour le pays que le défrichage du territoire. Et pourtant, par leur lyrisme, leur douceur et leur poésie, les premières minutes sur la voix-off du personnage de Chuck laissaient à penser qu’Hugo Fregonese et Harold Shumate étaient envieux d’une telle vie de bohème. Grâce à son talent d’aquarelliste, le cinéaste n’a effectivement pas son pareil pour nous rendre idylliques les paysages traversés en début de film ; ça ne nous aurait d’ailleurs pas déplu de suivre les pérégrinations nonchalantes de Joel McCrea jusqu’en Californie. Et comme Chuck, le spectateur est alors déçu de devoir s’arrêter en cours de route. Mais Fregonese, aidé par Charles P. Boyle (qui n’en est pas à une magnifique photographie près), continue néanmoins à nous enchanter au point de vue 'visuel' : sa manière de filmer les nuages, les orages, les couchers de soleil, les vols de canards, la pluie battante, les sous bois obscurs, les vastes prairies verdoyantes, n’ont pas grand-chose à envier aux films de Delmer Daves ou d’Anthony Mann.


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Hormis l'importance dévolue aux enfants, l’intrigue principale du film reste assez classique et reprend beaucoup des ingrédients traditionnels du genre, principalement un conflit entre ranchers voisins ; sauf qu’en l’occurrence, ils s’accusent mutuellement de vol de bétail, ce fait donnant à cette histoire un autre aspect cocasse, chacun attaquant l’autre pour la même raison. C’est d’ailleurs cette perpétuelle violence qui au début du film avait fait prendre à Chuck la décision de quitter le Nevada (trop mouvementé à son goût) pour la Californie. Cette autre facette du film n’apporte donc guère de surprises, John Russell, avec son air de 'Bad Guy', étant immédiatement reconnu par le spectateur comme étant l’un des probables coupables de l’instigation de ces rivalités (faire s'entretuer les ennemis pour rafler ensuite la mise ; encore un thème souvent abordé dans le genre et qui trouvera son apogée avec la premier opus de Sergio Leone). Le personnage de Joel McCrea, avec l’aide des orphelins, règlera tous ces problèmes avec une savoureuse nonchalance non sans en être passé par de vigoureux coups de poing ; car Chuck a pour règle de ne pas utiliser d’armes (comme dans la plupart des westerns avec McCrea, les personnages qu'il interprète auront souvent été des non-violents tout comme il l’était lui-même dans la vie civile). Nous avons ainsi droit à quelques scènes d’action correctement réalisées même si le premier combat à mains nues fait un peu 'cheap'. Outre Joel McCrea, le reste de l’interprétation est assez délectable à commencer par celle de Russell Simpson (le père des raisins de la colère de John Ford), des toujours excellents John McIntire et Jeanette Nolan, de Ed Begley dans le rôle de l’oncle concupiscent, ou encore de la charmante Wanda Hendrix. Cette dernière passe en quelques minutes du garçon manqué à la délicieuse jeune femme, cependant deux fois moins âgée que son partenaire, ce qui apporte une note d’ambigüité au film, voir la femme-enfant jambe nue en train de nettoyer un point d’eau s’avérant assez équivoque et d’une puissante sensualité.


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Universal oblige, pour notre plus grand plaisir, tout est quasiment tourné en extérieurs naturels et sans transparences lors des séquences d’action. Les quelques toiles peintes (lors notamment de l’arrivée de Chuck au ranch de Slim) sont néanmoins splendides et la photo de Charles P. Boyle est une nouvelle fois mémorable, le chef-opérateur utilisant le Technicolor avec un goût toujours très sur. Quant à la musique, elle n’est quasiment composée que d’un seul thème sacrément entêtant (‘Cry of the Wild Goose’) d’autant qu’il est souvent repris par Joel McCrea qui ne cesse de le siffloter. Un western bon enfant, certes mineur et parfois routinier, mais qui par sa chaleur, sa sensibilité, son ton apaisé, son charme poétique et sa décontraction apporte une bouffée d’air frais dans le paysage westernien.

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Re: Devil's Doorway

Messagepar Lord Henry » 6 avr. 11, 20:11

Jeremy Fox a écrit :A suivre : Two Flags West de Robet Wise


Coquetterie vénielle, un film que j'avais superficiellement commenté ici.
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Wyoming Mail

Messagepar Jeremy Fox » 6 avr. 11, 20:14

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Dangereuse mission (Wyoming Mail - 1950) de Reginald Le Borg
UNIVERSAL


Avec Stephen McNally, Alexis Smith, Richard Jaeckel, Howard Da Silva, Ed Begley
Scénario : Harry Essex & Leonard Lee d'après une histoire de Robert Hardy Andrews
Musique : Harry Lubin
Photographie : Russell Metty (Technicolor 1.37)
Un film produit par Aubrey Schenk pour la Universal


Sortie USA : 10 octobre 1950

Reginald Le Borg est un cinéaste d’origine autrichienne. Il a commencé par étudier la musique avec Arnold Schoenberg puis est parti faire des études en France à la Sorbonne, avant de travailler à la mise en scène de spectacles musicaux en Allemagne dans les années 20 aux côtés de Max Reinhardt. Autant dire que le cinéma n’était pas sa vocation première. Il ne s’en cachera d’ailleurs jamais disant avoir tourné uniquement pour gagner sa vie et non par passion pour son métier. A Hollywood, il commence par superviser les scènes d’opéras incluses dans les films de la Fox et de la Paramount avant de devenir réalisateur de seconde équipe à la MGM. Passé à la Universal, on lui confie tout d’abord la réalisation de nombreux courts-métrages musicaux avant qu’il ne se spécialise surtout dans le fantastique (Le Fantôme de la momie – The Mummy’s Ghost) ou le film d’aventure de série Z (la série des Joe Palooka). Il réalisera cinq westerns dont ce Wyoming Mail (Dangereuse Mission) qui sera son premier essai dans le genre. "Je n'ai jamais fait attention à ce que je tournais" disait le cinéaste avec une grande lucidité ; en effet le western qui nous concerne ici vient malheureusement nous le confirmer. Et pourtant le pitch de départ s’avérait pour le moins alléchant.


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1869. Après le Pony Express et la diligence, à l’instigation de George Armstrong, contrôleur général des postes, on décide que ce sera désormais un autre moyen de transport, plus sécurisé, qui servira à l’acheminement du courrier, à savoir le train. Seulement, le wagon postal est sans cesse attaqué, le courrier dérobé par un gang à priori formidablement bien organisé. Du coup, les membres du congrès, pas très convaincus par ce changement, accordent à Armstrong trois mois pour mettre sur pied l’organisation d’un bon service de protection contre ces continuels hold-up auquel cas contraire, ils lui feront faire machine arrière et remettront en cause la voie ferrée comme transport de fonds et du courrier. Déterminé à poursuivre son programme, Armstrong loue les services d’un ex-agent secret, Steve Davis (Stephen McNally), dans le but de démanteler la bande. Gagnant désormais bien sa vie en boxant, après avoir failli décliner l'offre, Steve finit néanmoins par accepter. Sa mission consistera à essayer de se faire intégrer dans le gang afin de le faire imploser de l'intérieur. Au cours de son enquête il fait la connaissance de Mary (Alexis Smith), une chanteuse de cabaret de laquelle il s’amourache. Apprenant qu’un des membres du gang pourrait se trouver dans la prison de la région, il fait en sorte d’être arrêté pour pouvoir y entrer et poursuivre ses investigations. Là, il rencontre Sam Wallace (Whit Bissell) qui, avant de mourir, l’enverra sur une autre piste…


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Pas évident d’essayer de rendre claire une histoire qui à priori aurait due être limpide mais qui s’avère emberlificotée comme ce n’est pas permis, faute à un scénario mal construit et mal écrit au cours duquel, plus on avance et plus on a du mal à savoir qui est qui, à comprendre les motivations des uns et des autres. Certains pourront penser que c’est un fait exprès mais je n’en crois rien ; je pencherais plutôt pour l'hypothèse d’un scénario écrit en deux temps trois mouvements, et qui de ce fait est devenu inutilement compliqué. C'est d'autant plus dommage que le thème du train comme transport postal n'avait fait l'objet que de très peu de westerns et qu'il était intéressant de voir comment son choix pouvait être compromis, comment il pouvait fonctionner et les problèmes qu'il pouvait rencontrer... Pourquoi ce gang souhaite-t-il empêcher la voie ferrée d'être le nouveau vecteur de transport du courrier après les échecs successifs du Pony express et de la diligence, nous n'en saurons pas grand chose non plus. Ce n'est plus seulement décevant mais frustrant d'être laissé ainsi sur la brèche par des auteurs paraissant avoir purement et simplement délaissés leur intrigue au postulat de départ pourtant captivant déjà par sa nouveauté. Il y avait aussi des idées très sympathiques comme le repaire 'troglodyte' des brigands dans une grotte à flanc de falaise qu'on atteint en montant par des échelles posées à différents paliers successifs ; malheureusement, le décor aussi est très mal exploité par la mise en scène de Reginald LeBorg d'une totale indigence. Il en est de même pour les séquences de prison qui auraient pu amener un attrait et une tension supplémentaires mais qui, à cause en partie aussi à la pauvreté du budget, s'avèrent aussi ternes que le reste.


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Que nous reste t'il pour étancher notre soif de série B trépidante comme savait si bien les faire la Universal ? Excepté la sculpturale Alexis Smith (que l'on avait plus l'habitude de rencontrer au sein des productions de la Warner) qui nous octroie quelques sympathiques chansons (déjà entendues ailleurs) et quelques lignes de dialogues assez piquantes lors de sa rencontre avec le personnage interprété par Stephen McNally, pas grand chose ! La musique du total inconnu Harry Lubin est insipide au possible, l'interprétation d'ensemble guère enthousiasmante, McNally n'étant décidément pas un acteur au fort charisme et qui, mal dirigé, s'avère médiocre et ne peut en aucun cas rehausser le niveau d'un film. Aucunes étincelles non plus de la part des seconds rôles ; et pourtant, on pouvait espérer plus de la part de Ed Begley, James Arness, Richard Egan, Howard Da Silva ou Richard Jaeckel. Il aurait fallu un producteur chevronné tels, pour en rester aux spécialistes de la série B à l'Universal, Leonard Goldstein ou Aaron Rosenberg, pour insuffler un peu plus de vie aux équipes techniques et artistiques ; malheuseusement Aubrey Schenck n'avait visiblement pas la carrure pour prendre tout ça en main et le résultat est on ne peu plus mollasson. Résultat, un mauvais film de divertissement, mal écrit, mal rythmé, mal interprété et réalisé sans idées ni vigueur. Autant dire qu'on peut facilement faire l'impasse hormis pour les aficionados acharnés.

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Julien Léonard
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Re: Le Western américain : Parcours chronologique Part 2 (50

Messagepar Julien Léonard » 6 avr. 11, 20:36

Quelle chronique ! Mon seul regret est de ne pas pouvoir le découvrir avant 2012... Parce que le Warner Archive là, il peut aller se f... :)
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Re: Le Western américain : Parcours chronologique Part 2 (50

Messagepar someone1600 » 6 avr. 11, 23:25

Encore une superbe chronique de Jeremy sur un film que j'ai adoré moi aussi. :D

Il ne me reste plus qu'a retrouver mon enregistrement et a le regarder encore une fois. :D

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Jeremy Fox
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Re: Devil's Doorway

Messagepar Jeremy Fox » 9 avr. 11, 09:51

Jeremy Fox a écrit :
Lord Henry a écrit :
Jeremy Fox a écrit :A suivre : Two Flags West de Robet Wise


Coquetterie vénielle, un film que j'avais superficiellement commenté ici.


Je me rappelais de ton avis qui m'avait déjà fait de l'oeil et figure toi que je ne l'ai encore jamais vu. Très impatient de le découvrir !


J'aurais tant voulu apprécier. Malheureusement Wise n'avait décidément que peu d'affinités avec le genre et ça se ressent une nouvelle fois. Un film formaliste figé qui démontre par la même occasion le génie de Ford (Je m'expliquerais dans le courant de la semaine prochaine). Pas honteux, loin de là, mais sans vie. Une excellente histoire mais un scénario guère passionnant. A suivre.