Anthony Asquith (1902-1968)

Rubrique consacrée au cinéma et aux films tournés avant 1980.

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Profondo Rosso
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Re: Anthony Asquith (1902-1968)

Messagepar Profondo Rosso » 2 sept. 12, 04:11

The Browning Version (1951)

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Contraint de prendre sa retraite d’une école publique britannique, un professeur de grec austère doit faire face à ses échecs en tant que professeur, époux, et en tant qu’homme…

Au cinéma pour ce qui est de la description du métier d'enseignant, plusieurs visions sont possibles et ont déjà été exploitées. Celle rêvée du professeur charismatique et exalté, surhomme capable de susciter l'éveil d'une classe fascinée (Le Cercle des poètes disparus de Peter Weir l'archétype de cette approche), le vieil enseignant ennuyeux et bourré de tics moqués par ses élèves plutôt prétexte à grosse comédie et celle plus réaliste qui tente de retranscrire la relation élève/professeur avec justesse et sans forcer le trait mais pas forcément la plus dramatiquement intéressante (Derrière les murs). The Browning Version s'essaie courageusement à la deuxième solution pour un tirer un drame bouleversant.

Anthony Asquith adapte ici la pièce éponyme de Terence Rattigan qui en signe également le scénario. On assiste ici au portrait quelque peu pathétique d'Andrew Crocker-Harris (Michael Redgraves) un homme usé par la vie et son métier qu'il pratique sans aucune flamme ni passion, son attitude éteinte déteignant sur ses élèves qu'ils ennuient, ses collègues qui ne le respectent pas et surtout sa femme (Jean Kent) qui le méprise. Anthony Asquith souligne cet aspect dès les premières minutes où il retarde longuement la première apparition de Crocker-Harris. Son nom n'est évoqué que par moquerie (The Crock) ou consternation par les élèves et différents protagonistes tandis que défilent des figures séduisantes de professeurs le cours de science enjoué du personnage de Nigel Patrick ou le jeune successeur interprété par Ronald Howard. Quand arrive effectivement Crocker-Harris, le fossé est d'autant plus cruel par rapport à ce qui a précédé. Tout dans l'attitude de ce dernier concourt à créer un mur infranchissable entre lui et ses élèves avec son attitude austère, son phrasé ennuyeux, son approche sans attrait de sa discipline pourtant si riche (les lettres classiques) et au final le plus important (ce qu'une réplique appuiera) le manque d'humanité.

Crocker-Harris vit ses dernières heures dans cet établissement pour cause de santé et va alors se confronter à ses échecs. Brutalement mis face au mépris et à la piètre opinion que les autres ont de lui par diverses humiliations (notamment le déplacement de son discours d'adieu aux élèves) cet homme que les ans ont rendu indifférent à son environnement va devoir douloureusement se remettre en question. Crocker-Harris est en quelque sorte l'anti Mr Chips, où dans le film de Sam Woods (1939) Robert Donat réussissait à surmonter les mêmes défauts en en faisant une excentricité qui amusait et le rapprochait finalement de ses élèves. Crocker-Harris n'a plus cette force là tant son foyer le ramène également à son échec (au contraire de Mr Chips dont le renouveau correspond à une rencontre amoureuse) avec une épouse qui le déteste et le trompe ouvertement. Michael Redgraves donne une interprétation fabuleuse de ce personnage éteint, le pas lourd et le regard sans vie derrière ses épaisses lunettes. Tous les procédés narratifs et la mise en scène d'Asquith n'auront eu de cesse à souligner l'isolement auquel est condamné Crocker-Harris par ce caractère, par cette absence du début, la manière de le détacher de son interlocuteur dans l'échelle de plan (et la profondeur de champ), les champs contre champs lourd de sens de lui seul face à une entité collective (le discours final, les scènes de classe) ou son monologue face à son successeur.

Derrière la pitié que suscite Crocker-Harris, quelques motifs d'espoirs sont néanmoins amorcés avec la manière dont le bouscule Nigel Patrick et surtout les tentatives d'un élève de susciter son attention. C'est ce dernier point qui donne les moments les plus poignants, ceux où Crocker-Harris laisse enfin ses sentiments plus que la simple fonction s'exprimer derrière son attitude. Son visage s'illumine pour la première fois lorsqu'il raconte la traduction qu'il fit d'Agamemnon dans sa jeunesse et craque même totalement après toutes les contrariétés qui ont précédés lorsque son élève lui en offre une traduction, cette Browning Version qui donne son titre au film.Si le chemin de la rédemption semble encore long, Terence Rattigan semble tout de même faire preuve de plus d'optimisme à travers les changements qu'il apporte au film par rapport à la pièce. Celle-ci s'achevait avant le discours final de Crocker-Harris qui nous est cette fois montré en forme de poignante catharsis et une ultime entrevue avec le jeune Taplow peut nous laisser croire que peut-être notre héros saura enfin partager son savoir avec l'étincelle indispensable à son noble métier. 5,5/6

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Ann Harding
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Re: Anthony Asquith (1902-1968)

Messagepar Ann Harding » 14 oct. 12, 17:55

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Shooting Stars (1928, Anthony Asquith & A.V. Bramble) avec Annette Benson, Brian Aherne et Donald Calthrop

Mae Feather (A. Benson) et Julian Gordon (B. Aherne) sont mari et femme à l'écran et dans la vie. Ils tournent un western en studios, mais Mae a un amant en la personne du comique Andy Wilks (D. Calthrop). Elle voudrait quitter Julian pour suivre Wilks à Hollywood...

Avec cette étourdissant petit chef d'oeuvre, Anthony Asquith fait ses débuts comme metteur en scène, bien qu'il ne soit pas crédité à l'écran. Il nous fait découvrir l'envers du décor dans un studio britannique. On tourne simultanément un western et une comédie burlesque. Le couple vedette du western se révèle dans la vie bien plus désuni qu'il n'y paraît. Mae entretient, en cachette, une relation avec la star comique du studio. Mais, étant attachée par un contrat avec une clause de moralité, elle ne peut pas divorcer ou se séparer de Julian facilement. Elle échafaude un plan machiavélique pour se débarrasser de son époux. Avant le tournage d'une scène, elle échange une cartouche à blanc pour une cartouche réelle. Mais, son plan ne va du tout se dérouler comme prévu. Le spectateur attend terrifié le tournage de la scène en question. Même Mae commence à regretter son geste et joue son rôle soudain avec une vérité dramatique qui surprend le réalisateur. Et c'est dans ces moments où les personnages sont confrontés à leurs erreurs et leurs sentiments que Asquith montre son extraordinaire qualité de directeur d'acteur. Nous voyons dans le regard de Julian (excellent Brian Aherne) qu'il a compris ce que Mae préparait. Et la catastrophe finale est amené brillamment. La balle destinée à Julian va frapper Wilks alors qu'il tourne une séquence burlesque perché sur un lustre qui se balance. Asquith utilise toutes les ressources de la caméra subjective pour nous faire ressentir la chute soudaine de Wilks. Tous les éléments du suspense et de l'engrenage infernal qui vont amené le geste de Mae sont dosés avec un soin méticuleux. De même sa relation avec Wilks et comment Julian les surprend en train de s'embrasser. Au final, Mae a tout perdu: son amant et son époux qui la rejette. Des années plus tard, alors qu'il est devenu un réalisateur célèbre, elle n'est plus qu'une figurante inconnue qui s'éloigne telle une ombre dans un studio vide. Dès ce tout premier film, on voit que Asquith est déjà un maître de la direction d'acteur et son sens visuel et dramatique est de tout premier ordre. Espérons que le BFI sortira ce petit chef d'oeuvre un jour en DVD.

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Frances
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Re: Anthony Asquith (1902-1968)

Messagepar Frances » 7 mars 13, 17:11

Quelques lignes sur "The Browning version" que je viens de découvrir. Superbe et bouleversant !

The Browning version - 1951 – Anthony Asquith. Michael Redgrave, Jean Kent, Nigel Patrick, Brian Smith.

The Browning version ou l’infirmité du cœur est un film sur l’enfermement et l’incapacité à exprimer ses sentiments. Il nous raconte l’histoire d’un professeur de grec au cœur trop usé de n’avoir su s’ouvrir à l’autre (un élève ne déclare t’il pas en parlant de sa maladie « Il a le cœur faible ».) Muré entre ses traductions et ses thèmes qui tiennent lieu de rempart il s’est exclu de la vie pour des raisons que le film ne dévoilera pas.

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Qu’importe, Anthony Asquith s’attarde sur les dernières heures qu’Andrew Crocker-Harris passe dans l’établissement. Moqué par ses élèves, trompés par sa femme et son collègue et ami, balloté comme un pion par ses supérieurs au mépris ostentatoire, Crocker est de ceux qu’on ne respecte pas, de ceux qui plient l’échine par résignation et acceptation de leur condition « d’inférieur ». Au fil des ans Crocker s’est forgé une carapace pour résister aux griffures de la vie. A commencer par les blessures infligées par sa femme. Visiblement le couple ne s’entend pas. N’évolue pas dans le même monde. Elle a dû l’épouser par ambition, pour briller à ses côtés dans le cercle des professeurs de renom mais il échoue sur cette question et il apparait que son époux n’a pas su la satisfaire sexuellement et qu’elle lui fait payer cette frustration. D’abord en ayant développé haine et mépris à son égard, ensuite en prenant pour amant un de ses collègue apprécié par tous. Asquith nous propose ici une mise en scène tout en retenue à l’image de Crocker – un classicisme de belle facture - nous enfermant dans l’enceinte de l’école avec lui ou filmant son reflet, celui de sa femme ou/et de son amant dans un miroir  image vidée de toute substance et pris au piège des illusions. Un couple marié, deux êtres incapables de communiquer, murés dans leur propre détresse teintée de fiel et de rancœur.

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Pour que le cœur fatigué de Crocker se gonfle à nouveau il lui fallait retrouver l’exaltation de la jeunesse, celle des rêves et de tous les possibles. C’est l’un de ses élèves qui provoquera l’effondrement du barrage, libérant les larmes si longtemps endiguées du vieux professeur.
Au final Asquith nous démontre que l’équilibre naturel de l’Homme se situe entre le cœur et la tête. Vérité que Crocker avait approchée lors de sa traduction inachevée d’Agamemnon.
L'Interprétation magistrale de M. Redgrave m’a ému au de-là de l’imaginable. Jean Kent est également excellente dans un rôle quelque peu ingrat.

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Re: Anthony Asquith (1902-1968)

Messagepar Jack Carter » 1 févr. 15, 22:11

je mets l'info içi : Integrale Anthony Asquith en mars sur TCM avec 17 films avec pas mal de raretés : viewtopic.php?f=2&t=12012&p=2456265#p2456265

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Re: Anthony Asquith (1902-1968)

Messagepar Chapichapo » 27 févr. 15, 08:15

Ann Harding a écrit :Image

The Winslow Boy (1948, Anthony Asquith) avec Robert Donat, Cedric Hardwicke, Margaret Leighton et Basil Radford

Le jeune Ronald Winslow (Neil North) est renvoyé de l'Ecole Navale. On l'accuse d'avoir dérobé un mandat postal de 5 shillings. Le petit garçon se dit innocent et son père, Arthur Winslow (C. Hardwicke) décide d'utiliser tous les moyens juridiques pour prouver l'innocence de son fils...

Anthony Asquith adapte à l'écran une pièce de Terrence Rattigan avec lequel il retravaillera pour The Browning Version. Et c'est déjà un petit chef d'oeuvre dans la contruction des personnages et la direction d'acteurs. Rattigan décrit la vie d'une famille bourgeoise vers 1912 qui voit sa vie bouleversée par le renvoi de leur fils de l'école navale. Cet événement, somme toute assez banal, va avoir des répercussions sur toute la famille. Le père, joué magistralement par Cedric Hardwicke, que je n'ai jamais vu aussi nuancé et émouvant, ne peut supporter l'injustice faite à son fils. Il se lance dans une bataille contre l'Amirauté qui ressemble au pot de terre contre le pot de fer. La direction de la marine ne veut pas se déjuger car cela pourrait créer un précédent fâcheux. Il doit donc tenter de saisir la justice en recrutant un grand avocat qui est également MP (député). Robert Donat joue Sir Robert Morton, cet avocat célèbre et intransigeant. Donat crée là un personnage merveilleux, à la fois renfermé ou volubile selon les situations. Son arrivée dans la maison des Winslow est un grand moment. Il harcèle de questions le malheureux garçon pour voir s'il ment ou dit la vérité. La tension monte soudainement et Asquith la rend palpable. Puis, la bataille judiciaire ne fait que commencer. Elle se poursuit même au parlement où Morton affronte le premier ministre. Cette histoire si banale devient une cause célèbre dans les journaux et parmi les politiciens. Au sein de la famille, les temps sont durs. Le père dépense toutes ses économies pour payer l'avocat. La fille aînée, jouée par une jeune Margaret Leighton, voit son fiancé la déserter à cause de ce procès interminable. On pourrait penser que le père est têtu comme une mule de s'acharner à prouver l'innocence de son fils. Mais, en fait, comme il l'explique ainsi que sa fille, c'est une question de justice. Que 'on soit un enfant ou un adulte, on a droit à une justice équitable en Angleterre. Et c'est aussi ce qui va motiver Sir Morton pour continuer un combat qui semble démesuré alors que les rumeurs de guerre enflent. Tous les acteurs sans exception sont formidables, y compris Kathleen Harrison qui joue la bonne Violet. C'est elle qui nous narre la fin du procès qui se produit tellement rapidement que la famille n'a pas eu le temps de se rendre sur place. Ce film est vraiment un petit chef d'oeuvre à découvrir absolument.
Le DVD anglais n'a pas de ST (collection Canal Plus), malheureusement. La pièce de Rattigan a été adaptée à nouveau en 1998 par David Mamet.


Je n'ai malheureusement pas encore vu "The Winslow boy" d'Anthony Asquith, mais visionné son remake tourné par David Mamet.
Donc sans rentrer dans un comparatif que je ne saurais faire, je signale l'excellent commentaire audio en VOSTF (ce qui n'est pas courant) passionnant de bout en bout (ce qui est encore moins courant) où Jeremy Northam (rôle de l'avocat de la défense) explique l'inflexion donnée sa voix dans la séquence de l'interrogatoire du gamin. Ainsi privilégie t'il (contrairement à la demande du réalisateur) la dureté à la douceur, dans une interprétation guidée par les notes laissées par T Rattigan suite à son visionnage de la version initiale. L''oeuvre d' Asquith sans être le fil conducteur du commentaire est récurrente à travers des anecdotes pour le moins curieuses, comme la demande faite par David Mamet à un député de la chambre parlementaire, d'interpréter la position à "charge", demande qu'il avait faite sans savoir que ce député avait interprété le rôle du gamin dans la version 1948 d' Anthony Asquith…….

aelita
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Re: Anthony Asquith (1902-1968)

Messagepar aelita » 7 mars 15, 10:38

Rétrospective Asquith sur TCM en ce moment; Un film par soir (vers minuit/1 h du matin) , plus quelques multidiffusions
Avec Pygmalion (1938)
Carrington V.C. (1955)
Cottage to let (1941)
La femme en question (1950)
l'homme fatal (1944)
l'ombre d'un homme (1951)
l'importance d'être constant (1952)
Lucky number (1932)
Ordres de tuer (1958)
l'Etranger (1943)
M7 ne répond plus (1953)
le Chemin des Etoiles (1945)
Evasion (1954)
Radio libre (1940)
Winslow contre le roi (1948)
Plongée à l'aube (1943)
la Rolls-Royce jeune (1964)
NB La rétrospective a commence le 1/3 à raison d'un film par soir (vers minuit 1 h du matin). Avec des multidiffusions dans les journées suivantes.
Dernière édition par aelita le 13 mars 15, 17:47, édité 1 fois.
Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ? (pensée shadok)

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origan42
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Re: Anthony Asquith (1902-1968)

Messagepar origan42 » 7 mars 15, 11:59

:D
Plein de films que je ne connais pas.

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bruce randylan
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Re: Anthony Asquith (1902-1968)

Messagepar bruce randylan » 14 mars 15, 00:30

Je suis ce cycle avec pas mal d'attention aussi (du moins pour ceux que je n'ai pas encore vu ou que je ne possède pas en DVD)

Carrington V.C. (1955) est en effet plutôt réussi. J'aime beaucoup le ton du film, ce choix d'une histoire anodine mais qui prend rapidement des proportions et des conséquences insoupçonnées ; tout en portant un regard critique sur l'armée et ses codes parfois ridicules. La mise en scène a l'intelligence de toujours rester cependant à ce niveau modeste, humain, de ne jamais en faire trop. Et mine de rien, la la réalisation échappe au théâtre filmé avec notamment une utilisation originale du son (qui vient souvent perturber le déroulement du procès - j'aime bien d'ailleurs les effets de répétitions des sons extérieurs qui donnent un côté émouvant sur la fin).
Très bonne interprétation par ailleurs.

Comme déjà dit par d'autres forumeurs Cottage to let (1941) est une agréable comédie d'espionnage, pas très loin du pastiche par moment mais l'ambiance fonctionne plutôt bien. Évidemment, les personnages sont tellement marqués qu'on suppose qu'ils ne sont pas forcément ce qu'ils laissent croire ; d'où quelques rebondissements qu'on devine à l'avance. Ca ne gâche pas trop le plaisir celà dit, l'intérêt résidant dans la galerie de personnages et l'ambiance flegmatique et campagnarde. Par contre la fin est assez stupéfiante avec une intensité dramatique autour de la figure du traître qui donne quelques moments assez fort, presque glaçant.

l'étranger / The demi-paradise (1943) est en revanche plus mineur, c'est une sorte de décalque de Ninotchka doublé du cahier des charges "effort de guerre" qui va avec son année de production. C'est parfois amusant, ça se moque gentiment de certains traits de caractères anglais ou russes. Mais ça manque d'originalité, de vigueur, de subtilité et ça ne mérite clairement pas presque deux heures de durée malgré le charme des acteurs et quelques beaux plans (la mère jouant du violoncelle dehors en pleine nuit alors que les avions allemands s'en vont bombarder Londres) ou séquences (les travellings accompagnant Laurence Olivier qui ne sait pas encore que la Russie est en guerre ; son malaise devant un sketch se moquant de la musique russe).

The net (1953) est encore plus dispensable, c'est la aussi un film d'espionnage sur fond de guerre froide mais le scénario n'est pas très passionnant et on voit que le budget n'est pas à la hauteur (encore que les trucages ne sont pas trop ridicules). Mais plus que les séquences à effets spéciaux spéciaux, on voit que ce sont les séquences dramatiques qui inspirent Asquith : il s'attarde beaucoup sur les visages, toujours mis en valeur pour mieux faire ressortir leurs dilemmes et leurs émotions sans passer par les dialogues : les moments d'attentes avec les visages plongés dans une obscurité presque expressionniste ou le visage du "méchant" qui semble extérieur à son corps quand il provoque la mort d'un pilote au début. Sans ces recherches visuelles et psychologiques (vraiment inhabituelle dans le genre), le film serait sans intérêt.
On est bien loin de l'intelligence de Ordre de tuer :?

The way to the stars (1945) est de nouveau un film de guerre dans le monde de l'aviation qui ne propose pas forcément du neuf avec sa description du quotidien d'une base aérienne durant la seconde guerre mondiale. Les personnages et les situations sont dans l'ensemble connus (voire convenus) mais ce qui le place au dessus de la moyenne est la façon dont Asquith joue sur la retenue, la gêne et la pudeur de ses personnages à ne pas vaciller. On voit qu'ils tentent de garder toujours ce flegme "so british". Ca donne vraiment de beaux moments tout en sobriété comme deux officiers échangeant des regards inquiets en comptabilisant mentalement les pilotes rentrant et donc ceux qui ne reviendront plus ou encore la visite de John Mills à une femme devenue veuve pour un dialogue qui casse toutes les conventions du genre avec une politesse teinté de second degré qui cache un malaise et une douleur immense. On pourrait en dire tout autant d'une histoire d'amour naissante, frémissante et fragile.
Mine de rien, la narration de Asquith est plutôt osée avec de nombreuses ellipses qui brouille les repères temporelles. Le film souffre tout de même de passages moins inspirés et de quelques longueurs mais il y dans ce chemin vers les étoiles un film pétri d'amour et de sentiments tout aussi violent que contenu qui peuvent désarçonner les spectateurs par son calme apparemment. Je serai toujours étonné par la capacité des anglais à faire des films de propagande à ce point mélancoliques et loin de tout élan patriotiques et militaristes.
Une nouvelle fois, la direction d'acteurs est exemplaire.
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Re: Anthony Asquith (1902-1968)

Messagepar bruce randylan » 31 mars 15, 16:14

Toujours découverts dans ce cycle TCM

Contrairement à ce que son titre français laisse supposer, Evasion (1954) n'est pas un film de guerre mais un mélodrame tel que l'indique son patronyme anglais : The Young Lovers. C'est même un très beau mélodrame qui bénéficie d'une sensibilité frémissante. Les premières minutes sont à ce titre une petite merveille de délicatesse et de raffinement avec cette rencontre amoureuse durant un opéra où Asquith repousse le plus tardivement possible les dialogues pour privilégier les regards et le comportement. Plus que dans beaucoup d'autres représentant du genre, le soin accordé à filmer les personnages et leur visages témoignent d'une sincère conviction du cinéaste qui offre de très beaux gros plans avec un leitmotiv musical pour conférer le lyrisme nécessaire à cette romance contrariée.
Ce que j'ai beaucoup aimé, c'est le souci de toujours rester à une dimension humaine et réaliste alors que le scénario aurait pu multiplier les pires clichés, conventions et péripéties grossières : pas de twists, pas de rebondissements forcés, pas de méchant, pas de propagande politique... Seulement une situation simple et absurde qui conduit à une impasse "diplomatique" avec ce Roméo et Juliette prenant place durant la guerre froide. C'est d'ailleurs étonnant qu'un tel film parviennent à éviter à ce point les pièges du scénario tout en parvenant à créer un suspens qui n'est jamais artificiel pour une justesse de ton permanent (les réactions des supérieurs de David Knight, la fuite dans la ville portuaire, les tentatives d'Odile Versois pour faire infléchir son père...)
je vois dans ce modèle d'écriture et de direction une source d'inspiration majeure pour l'excellent The Tamarind Seed de Blake Edwards. :)

The Winslow Boy (1948) est une autre réussite bien que la réalisation demeure d'un flegmatisme à tout épreuve, au risque parfois de le rendre un peu distant. Mais je ne vais pas me plaindre d'avoir une oeuvre qui fait le choix, souvent payant, de la retenu et de la pudeur ; des traits de caractères qui correspondent à la psychologie de ce père aimant et entièrement dédié à sauver la réputation de son fils à qui il voue une foi sans faille. Avec la même conviction et la même pugnacité calme, le cinéaste dresse un passionnant portrait de son époque, une société en pleine transformation qu'il évoque avec un fabuleux travail d'intégration à la trame général (l'émancipation des femmes, réforme du système judiciaire, l'éducation, la place du citoyen et de ses droits...). Cette intelligence se retrouve non seulement dans les thèmes mais aussi dans son traitement même du scénario qui n'hésite pas à seulement évoquer les scènes cruciales plutôt que de les montrer : aucune reconstitution des faits, pas de flash-backs, la grande plaidoirie - comme le discours devant les journalistes - seront traités en ellipse avec un délicieux sens du pied de nez.
Et pour parachever ce bilan largement positive, l’interprétation est un régal. :D
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Re: Anthony Asquith (1902-1968)

Messagepar Profondo Rosso » 31 mars 15, 16:40

bruce randylan a écrit :Toujours découverts dans ce cycle TCM

Contrairement à ce que son titre français laisse supposer, Evasion (1954) n'est pas un film de guerre mais un mélodrame tel que l'indique son patronyme anglais : The Young Lovers. C'est même un très beau mélodrame qui bénéficie d'une sensibilité frémissante. Les premières minutes sont à ce titre une petite merveille de délicatesse et de raffinement avec cette rencontre amoureuse durant un opéra où Asquith repousse le plus tardivement possible les dialogues pour privilégier les regards et le comportement. Plus que dans beaucoup d'autres représentant du genre, le soin accordé à filmer les personnages et leur visages témoignent d'une sincère conviction du cinéaste qui offre de très beaux gros plans avec un leitmotiv musical pour conférer le lyrisme nécessaire à cette romance contrariée.
Ce que j'ai beaucoup aimé, c'est le souci de toujours rester à une dimension humaine et réaliste alors que le scénario aurait pu multiplier les pires clichés, conventions et péripéties grossières : pas de twists, pas de rebondissements forcés, pas de méchant, pas de propagande politique... Seulement une situation simple et absurde qui conduit à une impasse "diplomatique" avec ce Roméo et Juliette prenant place durant la guerre froide. C'est d'ailleurs étonnant qu'un tel film parviennent à éviter à ce point les pièges du scénario tout en parvenant à créer un suspens qui n'est jamais artificiel pour une justesse de ton permanent (les réactions des supérieurs de David Knight, la fuite dans la ville portuaire, les tentatives d'Odile Versois pour faire infléchir son père...)
je vois dans ce modèle d'écriture et de direction une source d'inspiration majeure pour l'excellent The Tamarind Seed de Blake Edwards. :)


Ah en plus avec la référence à un de mes Blake Edwards préférés ça m'intéresse au plus au point ! :D

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Re: Anthony Asquith (1902-1968)

Messagepar Kevin95 » 23 mars 16, 15:42

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THE WAY TO THE STARS (Anthony Asquith, 1945) découverte

Film à la gloire de l'armée de l'air britannique alors que le conflit touche à sa fin par un Anthony Asquith complétement impliqué dans l'effort de guerre (normal vous me direz pour le fils d'un ancien premier ministre). L'année 1945 se ressent dans le métrage car malgré l'exaltation de la bravoure des braves britishs, la mort s’immisce dans le récit et l'idée de deuil commence à faire son chemin.

L'aspect fantomatique plane (avion, plane, vous l'avez ?) dès l'introduction avec cette étrange visite d'une base vide habitée par des moutons et qui jadis (comme l'explique la voix-off) a connue les tourments de la guerre. Le film raconte l'histoire des anciens locataires. Au-delà de cette drôle d'entrée en matière, c'est tout The Way to the Stars qui fricote avec les esprits puisqu'à chaque mort, un personnage intervient pour remplacer dans tous les sens du terme le défunt. Une personnalité qui circule entre les êtres et qui hante les vivants au point de ne plus savoir qui est qui. L'influence de A Guy Named Joe est évidente (le réal a-t-il pu le voir ?), mais si le film de Fleming mettait littéralement en scène un esprit passant le relais à un vivant, le film d'Asquith est moins directement fantastique. Le principe permet surtout au réalisateur de filmer la difficulté du deuil et l'impossibilité pour les proches de ne pas (re)voir l'être perdu dans ce qui les entoure.

La mort n'est jamais filmée, elle passe par des ellipses audacieuses et cruelles car les personnages savent toujours bien avant le spectateur qui a disparu. C'est à nous de traduire les mines défaites après chaque envolée ou de comprendre certains gestes, souvent liés à des fétiches, pour savoir que le propriétaire du briquet est mort ou que l'homme qui signe sur le mur et aussi en train de laisser sa dernière trace. Un film touchant bien qu'un peu rigide dans sa forme (Asquith's touch), pour sur un des meilleurs films de guerre anglais de la période.
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Re: Anthony Asquith (1902-1968)

Messagepar Kevin95 » 11 avr. 16, 16:38

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FREEDOM RADIO (Anthony Asquith, 1941) découverte

Tourné alors que l'Angleterre a les deux pieds dans la guerre et y'a pas à dire, la précipitation sied parfaitement au figé Asquith. Pris d’excitation, le poli réalisateur se vivifie, peut-être parce que son récit s’éloigne des terres anglaise. L'enjeu tourne non pas (encore) autour de braves anglais prenant les armes face à l'ennemi entre de pauses thé mais autour de citoyens allemands pris avec plus ou moins de consentement dans la machine à laver nazie. De hauts bourgeois, très à l'aise avec la politique au début du film vont très vite déchanter ou au contraire faire leur beurre quand le régime va muscler son jeu. Mélodramatique mais pas trop, le film est surtout le portrait de pré-résistants au cœur du Troisième Reich, qui n'ont d'autre solution pour combattre leur adversaire que d'utiliser une radio pirate prêchant la bonne parole. Anthony Asquith se fait plus tranchant, violent et même (accrochez-vous) plus stylisé qu'à l'accoutumé. Certains plans sont formellement très construits tandis que certaines scènes étonnent par leur brutalité (le viol de la jeune fille, la mort du prêtre...) dans un cinéma anglais pas encore décomplexé. Le réalisateur ne retrouvera cette vitalité que quelques années plus tard avec Orders to Kill, en attendant Freedom Radio est l'un de ses meilleurs films.
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Re: Anthony Asquith (1902-1968)

Messagepar bruce randylan » 12 avr. 16, 01:30

Tiens, je l'ai justement vu en fin de week-end dernier. :)

Je suis plutôt d'accord avec toi pour mon ressenti face au film... moins sur ton jugement sur le cinéaste qui sait être percutant et inventif quand il veut. Sa période muette est éblouissante à ce titre et certains films du début des années 30 regorgent d'idées comme Lucky Number. Sans oublier le sublime et vibrant Evasion, loin d'être figé justement.

Mais, c'est sûr Orders to kill est le haut du panier.
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Re: Anthony Asquith (1902-1968)

Messagepar Kevin95 » 12 avr. 16, 10:42

Pour me confesser, j'avoue avoir un léger problème avec le cinéma anglais de cette période et découvrir le réalisateur avec le laborieux The Millionairess ou le frigo The Net, ça n'aide pas. Du coup, lorsqu'un de ses films frétille je tombe de ma chaise.
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Re: Anthony Asquith (1902-1968)

Messagepar bruce randylan » 12 avr. 16, 11:00

Ah oui, si ce sont tes deux premiers découverts, je comprends tes réserves initiales. Mais faut se dire qu'il a commencé à l'époque du muet, donc forcément arrivé dans les années 60, c'est pas la grande forme.

Mais si tu l'as jamais vu, il faut bondir sur The Browning Version/l'ombre d'un homme.
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