Le Feu follet (Louis Malle - 1963)

Rubrique consacrée au cinéma et aux films tournés avant 1980.

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Le Feu follet (Louis Malle - 1963)

Messagepar Strum » 21 juil. 08, 16:21

Le Feu follet de Louis Malle - ou l'homme désoeuvré

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Quelques mots sur Le Feu Follet (1963), superbe film de Louis Malle que j'ai découvert hier soir.

A l'instar de Camus ouvrant son Mythe de Sisyphe par la question du suicide, on parle toujours du Feu Follet en évoquant les destins du dandy Jacques Rigaut et de Drieu La Rochelle, deux suicidés célèbres. Et il est vrai qu'il s'agit là d'un angle d'approche naturel pour un film qui adapte le court roman de Drieu (inspiré de la vie de Rigaut, ami de l'auteur) et suit les tribulations d'un homme ayant décidé de mettre fin à ses jours en se donnant vingt-quatre heures à vivre. On peut pourtant en parler autrement.

Le Feu Follet est l'histoire d'un homme seul et désoeuvré. Alain vit à Versailles dans une clinique où sa dépendance à l'alcool a été soignée. Entretenu par sa femme, dont il est séparé, il ne travaille pas. A l'occasion d'une succession de vignettes visuelles d'une prodigieuse force évocatrice, Malle nous le montre errant dans sa chambre, se parlant à voix haute, jouant avec des petites figurines, déplaçant les bibelots qui servent à sa vie de paysages, regardant des photos, manipulant son pistolet. Rarement le cinéma aura su aussi bien capter le lent égrenage des heures qui scandent la vie du désoeuvré, et qui, toutes semblables, sont pour lui aussi vides que son horizon mental ; rarement une chambre de célibataire aura été si bien filmée (il faut aussi saluer le superbe travail du décorateur). Alain est un emmuré vivant ; il est spectateur du monde qu'il aperçoit par la fenêtre, vers laquelle son regard vagabond erre parfois, s'attachant alors à quelques silhouettes de femmes passant dans la rue. Sa chambre n'a pour lui pas d'issue ; elle est d'ailleurs dépourvue de porte, si ce n'est cet encadrement dans le mur que l'on devine à peine et qui parait si peu enclin à l'ouverture.

Dans sa fabuleuse série de livres sur l'imagination matérielle, Bachelard nous parle des objets que nous touchons comme des conducteurs, des passeurs, entre nous et le monde, permettant à notre vitalité de se mettre en mouvement et de nous relier ainsi au monde et aux hommes. Alain, comme il le dit lui-même, n'arrive plus à "toucher" les objets. C'est qu'il ne perçoit plus les objets de sa chambre en tant qu'objets. Ils font maintenant partie de lui-même car son monde s'est réduit aux dimensions de sa chambre. De même, il ne peut plus, ne veut plus, toucher les femmes, qu'il a pourtant (et qui l'ont) toujours aimées. Et c'est parce qu'il les aime tant, qu'il répugne maintenant à leur "faire mal l'amour". Dilemme connu des alcooliques : l'alcool c'est leur mort, mais aussi leur vitalité. On ne peut cependant résumer le film à cela ; Le Feu Follet n'est pas un récit sur l'alcoolisme.

Une des plus grandes réussites du film est de parvenir à convoquer l'univers mental de l'homme désoeuvré sans ennuyer un seul instant. On est loin d'Antonioni et de sa lenteur parfois rebutante. Le montage est ici dynamique, la mise en scène de Malle vive et élégante. La caméra suit Alain, et lui seul ; elle ne va pas vers les autres, et ce faisant traduit formellement l'enfermement intérieur du personnage. Malle cadre admirablement le monde d'Alain comme un espace clos aux frontières vites apercues, et la photographie du film rend compte de ce regard. Elle verse le jour dans des blancs éblouissants qui semblent cacher le monde à Alain, en le rendant aveugle ; la nuit, elle se tourne vers des abîmes obscurs, des trous noirs, qui attendent Alain pour l'aspirer et l'entrainer dans le pays où s'allongent les ombres. Que ces contrastes sont beaux ! Et ces images appellent si bien la musique de Satie pour offrir toute la floraison de leurs senteurs, qu'on dirait qu'il l'a composée pour le film. Il se dégage de ce monde sans purgatoire où marche Alain le naturel des grands films.

Le monde d'Alain ainsi délimité, il faut parler d'Alain lui-même, qui se révèle à nous lorsqu'il quitte sa chambre pour venir à Paris dans la deuxième partie du film. C'est un misanthrope, et il partage avec l'Alceste du Misanthrope de Molière plus d'un point commun. Alain vomit sur tous ces tartuffes qui se veulent artistes et prétendent défier la vie. Dégrisé, il est fatigué des grandes ou petites causes (Malle, transposant le récit de Drieu à son époque, évoque l'OAS) et des passions, qui ne l'ont jamais asservis à leurs chaines. Au monde, il demande toutes les indulgences, toutes les sympathies pour sa propre personne, mais sans jamais chercher à les provoquer. Il n'est jamais dans la mesure ou dans cette "sobre sagesse" dont Philinte (fidèle ami d'Alceste dans Le Misanthrope) vante les mérites après Saint Paul et Montaigne. Il exige trop du monde, et pas assez de lui-même.

Mais il est une chose qui sépare Alain d'Alceste : Alain se méprise. Ce monde qu'il voue aux gémonies, il se compte dedans. L'amour d'Alceste pour lui-même est si grand, qu'il lui fait concevoir le projet de partir vivre seul dans le désert loin des hommes. L'amour-propre d'Alain est si grand qu'il ne peut imaginer qu'un seul projet pour venger les humiliations qu'il a subies ("que d'humiliations" souffle-t-il dans le film), et pour se punir d'être un homme si décevant par rapport à l'homme qu'il aurait voulu être : se délivrer de lui-même. L'homme désoeuvré finit toujours par perdre son estime et se mépriser.

Maurice Ronet est Alain. Le visage creusé, les yeux fixes et tristes, la peau flasque, il est Alain, comme si Drieu l'avait croisé un matin, comme si Rigaut l'avait imité dans sa vie dérisoire, comme si les alcooliques le regardaient bien pour s'en faire le visage. Il est phénoménal dans ce rôle, et le mot ne lui rend pas justice.

Enfin, sachez que Le Feu Follet n'est pas un film qui rend triste. Dès le début, l'issue est certaine. Il faut passer ce premier quart d'heure et découvrir ce film, qui hisse le bon roman de Drieu à des hauteurs insoupçonnables. Bref, quel film ! Je m'étonne que l'on n'en parle pas davantage, que l'on ne le présente pas plus comme ce qu'il est manifestement : un fleuron du cinéma français des années 60. Le sujet ne s'y prête pas, dira-t-on. Si l'on veut, mais en art, et le cinéma déroge moins qu'un autre à la règle, tout est dans le traitement et le dosage.
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Re: Le Feu Follet ou l'Homme Désoeuvré

Messagepar Watkinssien » 21 juil. 08, 16:50

Rien à ajouter, si ce n'est pour dire que c'est le plus beau film de Louis Malle en ce qui me concerne.

L'enlisement de notre protagoniste se fait d'une manière si remarquable, si subtile, si intelligente, que la seule solution que se présente à lui est immédiatement compréhensive par le spectateur.

La mise en scène, d'une élégance extrême, la précision du scénario et des dialogues et la puissante interprétation de Maurice Ronet parachèvent le tout.
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François Sanders
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Re: Le Feu follet (Louis Malle, 1963) ou l'homme désoeuvré

Messagepar François Sanders » 22 juil. 08, 10:17

L'interprétation de Maurice Ronet souligne à quel point il était un des plus grands acteurs de sa génération. Le film est également remarquable mais demeure un ton en deça du petit livre de Drieu la Rochelle où le contexte de l'après première guerre mondiale jouait un rôle non dédaignable pour tenter de cerner les causes du mal être de l'anti-héros. Reste un très beau film sur l'addiction, plus intérieur et moins didactique que l'Homme au bras d'or de Preminger.

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Re: Le Feu follet (Louis Malle, 1963) ou l'homme désoeuvré

Messagepar Strum » 22 juil. 08, 10:54

François Sanders a écrit :Le film est également remarquable mais demeure un ton en deça du petit livre de Drieu la Rochelle où le contexte de l'après première guerre mondiale jouait un rôle non dédaignable pour tenter de cerner les causes du mal être de l'anti-héros.


Je préfère d'assez loin le film au livre, qui m'avait un peu déçu étant donné sa réputation. Le contexte de la période d'entre-deux guerre décrite par le livre est certes intéressant, mais en incarnant Alain, Ronet a rendu le personnage plus consistant et plus sympathique me semble-t-il, créant une empathie que le livre n'arrive pas toujours à faire naître. Sinon, je ne dirais pas qu'il s'agit d'un "film sur l'addiction". C'est un film qui va au-delà de cette question-là, comme j'essayais de l'exprimer dans mon post ci-dessus. D'ailleurs, dans le livre, Alain est un drogué et se pique. Ce n'est pas le cas dans le film.

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Phnom&Penh
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Re: Le Feu follet (Louis Malle, 1963) ou l'homme désoeuvré

Messagepar Phnom&Penh » 22 juil. 08, 11:24

Quand on parle de réalisateurs Nouvelle Vague ou de réalisateurs sous-estimés, Louis Malle en est vraiment un parfait exemple.
A l'époque de la nouvelle vague, qui aurait oublié Malle, Ascenseur pour l'échafaud et les Amants, parmi les réalisateurs et les films qui ont changé la forme et le fond du cinéma français d'après-guerre? Evidemment moins radical que Godard, mais pas plus conservateur que Truffaut ou Chabrol, Louis Malle mérite pleinement sa place parmi les grands de la Nouvelle Vague.

Dans les années soixante-dix, le dogmatisme a pris le pas sur le goût et Louis Malle, le "fils de famille qui fait du cinéma avec l'argent de ses parents" alors qu'il a toujours été produit par les canaux traditionnels de production, commençait une carrière plus discrète qui a connu heureusement quelques beaux succès publics sur la fin.

Pourtant, Louis Malle, au regard de ses films, est un grand cinéaste politique, dont les films font réfléchir au lieu de dispenser de fastidieuses leçons pré - mâchées.
- Ascenseur pour l'échafaud (1957) un grand film sur la condamnation à mort
- Les Amants (1958) un grand film féministe
- Zazie dans le métro (1960), un des premiers films utopiques qui annoncent 68
- Le Voleur (1967), Le souffle au coeur (1971), Lacombe Lucien (1974) des films très osés, voire "on the border" sur la culpabilité de l'individu face au regard de la société
- Au revoir les enfants (1987) un film sensible et beau sur la déportation
- pour finir, Milou en Mai (1990), un poignant retour en arrière sur une carrière riche et réellement audacieuse.

Louis Malle nous a quitté bien jeune - 63 ans - mais il a laissé une belle oeuvre, à la fois libertaire et responsable : "méfie-toi des idéologies et des systèmes, qui donnent la même réponse à toutes les questions". Par son travail, il a réussi à être tout le contraire d'un homme désoeuvré.

J'ai cité les seuls films que j'ai vu de lui, donc je m'inclu parmi ceux qui ont bien tord de l'oublier. Je ne manquerai pas de prendre le Feu Follet à l'occasion. D'ailleurs, j'ai Viva Maria de côté et je vais le regarder très vite au lieu de le laisser prendre la poussière. J'espère que le film est à la hauteur de l'affiche.
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Tancrède
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Re: Le Feu follet (Louis Malle, 1963) ou l'homme désoeuvré

Messagepar Tancrède » 22 juil. 08, 14:10

Quand on parle de réalisateurs Nouvelle Vague ou de réalisateurs sous-estimés, Louis Malle en est vraiment un parfait exemple.
A l'époque de la nouvelle vague, qui aurait oublié Malle, Ascenseur pour l'échafaud et les Amants, parmi les réalisateurs et les films qui ont changé la forme et le fond du cinéma français d'après-guerre?


lors de son entretien à la cinémathèque Jeanne Moreau a demandé à Toubiana "pourquoi vous n'avez jamais mis Louis Malle dans la Nouvelle Vague".
Réponse de Toubiana, qui ne s'attendait pas à ça "il ne faisait pas partie de la bande des Cahiers".
quelle classe la Jeannette quand même.

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Phnom&Penh
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Re: Le Feu follet (Louis Malle, 1963) ou l'homme désoeuvré

Messagepar Phnom&Penh » 22 juil. 08, 15:03

Tancrède a écrit :lors de son entretien à la cinémathèque Jeanne Moreau a demandé à Toubiana "pourquoi vous n'avez jamais mis Louis Malle dans la Nouvelle Vague".
Réponse de Toubiana, qui ne s'attendait pas à ça "il ne faisait pas partie de la bande des Cahiers".


Si cela venait d'un cinéphile lambda, on pourrait juste se dire qu'il y a encore du travail à faire. Mais une telle remarque venant d'une pointure comme Serge Toubiana, faite récemment en plus, c'est vraiment symptomatique.
Au moins, on ne peut pas l'accuser de ne pas avoir répondu honnêtement à la question. :P

Tancrède a écrit :quelle classe la Jeannette quand même.


Tu es un veinard et/ou quelqu'un de bien organisé. Je voulais emmener ma fille aînée voir et écouter cette très grande dame à l'occasion de la conférence en question mais il n'y avait plus de place.
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Re: Le Feu follet (Louis Malle, 1963) ou l'homme désoeuvré

Messagepar Nomorereasons » 22 juil. 08, 15:56

Il faudrait savoir si la Nouvelle Vague est un honneur ou une disgrâce. Il arrive très souvent qu'on la dénigre à l'exception de Demy, Sautet ou Louis Malle; on dit beaucoup plus rarement qu'on aime la Nouvelle vague exceptés Rohmer et Godard.

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Re: Le Feu follet (Louis Malle, 1963) ou l'homme désoeuvré

Messagepar Tancrède » 22 juil. 08, 16:40

je ne comprends pas pourquoi vous mettez Sautet dans la Nouvelle Vague par contre.

voir ce texte de Melville dans Presence du cinema:
http://signododragao.blogspot.com/searc ... +Filmmaker
Dernière édition par Tancrède le 22 juil. 08, 17:02, édité 1 fois.

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Re: Le Feu follet (Louis Malle, 1963) ou l'homme désoeuvré

Messagepar Strum » 22 juil. 08, 16:58

Tancrède a écrit :je ne comprends pas pourquoi vous mettez dans la Nouvelle Vague par contre.

voir ce texte de Melville dans Presence du cinema:
http://signododragao.blogspot.com/searc ... +Filmmaker


Quant à toi, tu auras omis de "mettre" "Sautet" dans ta phrase. :) Sur le fond, je suis d'accord : Sautet ne me parait pas faire partie de la nouvelle vague.

Merci pour ton lien. L'ironie du sort veut que Truffaut (immense cinéaste, mon préféré et de loin de la nouvelle vague) soit devenu lui-même un cinéaste classique en termes de mise en scène, davantage que le Sautet des années 70. Mais Melville en 62, s'appuyant sur ce qui est à mes yeux le moins bon film de Truffaut et un des moins caractéristiques (Jules et Jim), ne pouvait bien sûr pas le savoir, et encore moins le prédire.

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Re: Le Feu follet (Louis Malle, 1963) ou l'homme désoeuvré

Messagepar Tancrède » 22 juil. 08, 17:02

Strum a écrit :
Tancrède a écrit :je ne comprends pas pourquoi vous mettez dans la Nouvelle Vague par contre.

voir ce texte de Melville dans Presence du cinema:
http://signododragao.blogspot.com/searc ... +Filmmaker


Quant à toi, tu auras omis de "mettre" "Sautet" dans ta phrase.

en effet je corrige

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Re: Le Feu follet (Louis Malle, 1963) ou l'homme désoeuvré

Messagepar Phnom&Penh » 22 juil. 08, 17:50

Comme le terme a été inventé par Françoise Giroud de façon très généraliste (en gros, la jeunesse de 1958), puis repris très vite dans une revue de cinéma qui regroupait sous cette expression la bande des Cahiers qui passait à la réalisation de films (Rivette, Truffaut, Godard, Chabrol, Rohmer), on peut l'employer de façon très restrictive comme Toubiana, ou beaucoup plus générale comme la plupart des gens aujourd'hui. Quelque part, les deux emplois sont justes.

Je crois qu'aujourd'hui, on y range sans problème des réalisateurs comme Demy, Malle, Rouch, Vadim qui n'étaient pas critiques et ont fait l'Idhec pour certains d'entre eux. On considère comme "contemporain de la Nouvelle Vague" un réalisateur comme Sautet, non par mépris, mais parce qu'il se présentait lui-même comme un classique.

Personnellement, je vois la Nouvelle Vague comme un coup de frais dans le style de réalisation et les sujets abordés, je considère Louis Malle comme un très bon exemple de ce mouvement et je ne vois rien de choquant à y voir figurer Claude Sautet.
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Re: Le Feu follet (Louis Malle, 1963) ou l'homme désoeuvré

Messagepar Phnom&Penh » 23 juil. 08, 12:44

J'ai trouvé un interview interessant de Claude Chabrol au sujet de Louis Malle. Il parle de la Nouvelle Vague, de Feu Follet qu'il aime beaucoup, et de Louis Malle bien sûr.
Sinon, il n'a pas aimé Viva Maria, moi j'ai été très séduit (mais j'essaierai de prendre le temps d'en parler ailleurs, c'est un peu HS).

    Chabrol parle de Louis Malle
    Cinéma . À Florence, un hommage à Louis Malle a permis à Claude Chabrol d’évoquer ses souvenirs.
    C’était du 30 octobre au 4 novembre. Pour la vingt-deuxième fois, le festival France Cinéma,à Florence, a présenté le meilleur de notre production annuelle. Avec de surcroît une rétrospective en vingt-deux titres consacrée à Louis Malle, qui va maintenant être répétée à Milan, Turin, Bologne, Parme, Udine, Trieste, Rome, Naples et Palerme. Ce genre d’initiative, on le sait, tient toujours à la volonté d’une personne. En l’occurrence Aldo Tassone, infatigable passeur qui a toujours défendu notre cinéma en terre italienne comme il a su régulièrement attirer notre attention ici sur des films et des auteurs italiens qu’il estimait ignorés u sous-estimés. Critique, historien du cinéma (son Antonioni, paru chez Flammarion, fait autorité), Aldo Tassone ne laisse jamais passer un invité sans recueillir son témoignage. Ainsi de Claude Chabrol, qu’on n’avait jamais entendu parler aussi longuement de Louis Malle que dans l’entretien qui suit, entretien dont Aldo Tassone nous a offert la publication. Qu’il trouve ici l’expression de nos remerciements. J. R.

    Parlons de votre rencontre avec Louis Malle…

    Claude Chabrol. Louis et moi naviguions dans les mêmes eaux mais nous ne nous connaissions pas avant qu’il fasse Ascenseur pour l’échafaud. J’ai même failli jouer dedans, le rôle du type qui est avec Brialy, mais je n’étais pas libre. J’étais allé voir le tournage d’Ascenseur et c’est ce qui m’a donné l’idée d’engager Decaë pour faire la photo du Beau Serge. Je l’ai vu travailler, il travaillait à une vitesse formidable.

    Louis a eu du succès tout de suite. J’ai bien aimé ses deux premiers films. Je ne sais pas si les Amants a fait plus d’entrées que les Cousins, mais je sais qu’Ascenseur en a fait plus que le Beau Serge, ce qui ne m’a pas vexé. Les Amants a été présenté à Venise pendant que je tournais les Cousins, je lui avais envoyé un télégramme en lui disant que les cousins étaient avec les amants !

    Vous étiez quand même probablement les meilleurs narrateurs de la bourgeoisie française…

    Claude Chabrol. Louis définissait la bourgeoisie d’une manière formidable. Il disait : « Chabrol est un bourgeois, moi je suis un grand bourgeois. » Il plaisantait beaucoup dessus, mais ça le travaillait énormément, l’argent était pour lui un problème absolument terrible. Le voyage en Inde, c’était vraiment parce que le pognon le tourmentait. La pauvreté était une chose qu’il trouvait absolument insupportable, il a eu besoin d’aller là-bas pour compatir, d’une certaine façon. En revenant à votre question, nous racontons la bourgeoisie, mais ce n’est pas tout à fait la même : Louis connaît très bien la grande bourgeoisie, il l’a vue de l’intérieur, moi je la connais comme ça, pour l’avoir un tout petit peu fréquentée.

    Zazie est un film que tout réalisateur de la nouvelle vague aurait rêvé de tourner, mais c’est Malle qui l’a fait…

    Claude Chabrol. Zazie est une belle réussite, c’est très culotté comme film. Queneau a été très content de l’adaptation de Louis… J’étais copain avec Queneau, on a failli faire un film ensemble, le Dimanche de la vie. Quant à Vie privée, le quatrième film de Louis, la productrice Christine Gouze-Rénal me l’avait proposé. Et ça ne devait pas être un film sur Bardot, mais l’adaptation d’une pièce de Noel Coward, et ça, ça ne m’intéressait pas du tout ; c’est Louis qui a eu l’idée de faire un film sur Bardot. Quant au Feu follet, c’est magnifique, ça m’avait vraiment fasciné. Dans ce film, Maurice Ronet est formidable, le rôle lui collait complètement à la peau. Il n’était pas suicidaire mais il comprenait les sensations, il l’a joué vraiment en profondeur. Louis avait beaucoup d’admiration pour Drieu La Rochelle, ce qui n’est pas mon cas. Ce qui me gêne un petit peu chez Louis, c’est que, si l’on en croit ses films (le Souffle au coeur, Au revoir les enfants, Lacombe Lucien), il aurait couché avec sa mère, dénoncé ses copains juifs pendant l’Occupation (Rires.), il aurait fait des choses épouvantables, mais je crois qu’il a été un jeune homme sage et que, justement, ça a dû le conditionner un peu.

    En revanche je n’aime pas beaucoup Viva Maria, mais j’aime bien le Voleur, même si j’avais trouvé que la photo de Decaë n’était pas bonne dans ce film, je passais mon temps à me dire : « Oh non, là il exagère ! » Il y avait un petit côté anarchiste dans ces deux films.

    Ne trouvez-vous pas que le Souffle au coeur rappelle un peu Baisers volés ?

    Claude Chabrol. Oui, mais le Souffle au coeur est plus culotté que Baisers volés, c’est un film extrêmement gênant.

    Lacombe Lucien ? Qu’en pensez-vous aujourd’hui ?

    Claude Chabrol. Il y a une chose que je trouve admirable dans Lacombe Lucien et que je n’aurais jamais osé faire, c’est d’avoir foutu ce Noir, un beau Noir milicien. Ce qui est intéressant c’est qu’avec Modiano ils ont eu des problèmes un peu identiques. Le père de Modiano a été assez collabo, et je suppose que la famille Béghin pendant la guerre…

    Malle a eu aussi une longue carrière américaine…

    Claude Chabrol. Parmi les films américains, je préfère Atlantic City à la Petite. Il y a un défaut dans la Petite : il avait un mauvais assistant et les déplacements des personnages ne sont pas réussis et, avec les costumes, ça ajoute encore au côté défilé. Ça me fait toujours rire les gens qui disent d’un film sur Louis XIV que c’est une parfaite reconstitution du siècle. Si c’est une période que l’on n’a pas connue, comment juger ? Atlantic City m’avait bien plu, je trouve que c’était très américain comme film. Je ne suis allé qu’une fois à Atlantic City, mais j’ai ressenti la même chose que ce que l’on voit dans le film. Louis avait un avantage formidable : même s’il savait qu’il se faisait chasser à coups de pieds au cul (et c’est ce qui s’est passé, le système hollywoodien n’a pas du tout fonctionné avec lui), il savait qu’en revenant il pouvait parfaitement retravailler. Alamo Bay est un fait divers, une espèce de provocation par rapport au cinéma américain normal. Je n’ai pas vu My Dinner with André et je le regrette, par contre j’ai bien aimé Oncle Vania. C’est spécial comme film, mais j’ai trouvé que ça fonctionnait.

    Au revoir les enfants ?

    Claude Chabrol. Ce n’est pas mon film préféré, pour le coup, c’est un film vraiment très propre. C’est un peu trop tiré à quatre épingles, c’est le principal défaut de Louis, selon moi, si je peux lui faire un reproche. Je trouve qu’il est trop propre sur lui, c’est trop impeccable, c’est assez froid. Cette espèce de propreté sur soi me gênait un peu, ce côté un peu amidonné. Ces cinéastes-là sont ceux qui ont un purgatoire un peu plus long que les autres ; il y a un cas identique avec William Wyler. En revanche, François Truffaut, lui, n’était pas amidonné mais il était très prudent, donc sa prudence était son amidon, c’est ce qui rendait ses films un peu tièdes. En revenant à Louis, son film le moins bon, Fatale, aurait dû être complètement fou et passionné, or il était complètement glacé. C’est le contraire de Renoir : chez Renoir, on a toujours l’impression que les choses arrivent comme ça, tandis qu’avec Louis on sent la précision millimétrée, il y a un petit côté préfabriqué.

    Cette froideur n’est pas due à son admiration sans bornes pour Bresson ?

    Claude Chabrol. Ah, ce n’est pas impossible.

    Les documentaires de Louis sont quand même formidables…

    Claude Chabrol. Ils m’intéressaient beaucoup, j’avais bien aimé Vive le Tour, c’était une autre façon de voir le Tour de France, les chutes, la fatigue, les admirateurs emmerdants… Sans oublier le film sur l’Inde… Louis était réellement documentariste. D’ailleurs il a commencé avec Cousteau. Louis l’avait tellement bien conseillé que Cousteau a compris qu’il fallait qu’ils signent le Monde du

    silence tous les deux.

    Les rapports entre Louis et la nouvelle vague ?

    Claude Chabrol.. Vous savez, moi, les problèmes de la nouvelle vague, ça ne m’a pas empêché de dormir, et puis j’étais assez copain avec Louis. Mais il y a des gens

    qui ont du mal à admirer des

    personnes sans en dénigrer d’autres, je n’ai jamais compris cette attitude.

    Louis et les femmes… Il les aimait comme Truffaut.

    Claude Chabrol. Il était très « queutard », mais ce n’était pas exactement comme Truffaut. Tout le problème de François était qu’il avait passé les trois premières années de son existence sexuelle avec des putes, c’est assez différent de Louis qui, si on l’en croit, aurait couché avec sa mère ! (Rires.) J’ai connu la plupart des femmes de Louis, il n’y en a pas une qui m’ait dit du mal de lui.

    L’éclectisme de Louis, qui n’a jamais fait un film semblable à l’autre, l’a un peu desservi en France, tandis qu’en Italie (nous disait récemment Marco Bellocchio) ce serait plutôt une qualité…

    Claude Chabrol. Je crois que, très étrangement, il n’avait pas encore fabriqué son univers, il continuait à piquer à droite et à gauche pour essayer de comprendre… Mais je crois que Vania a été très important pour lui et aurait été un nouveau point de départ. En tout cas, c’est incontestable, Louis est un grand cinéaste français. Je ne suis pas un baromètre artistique mais pour moi Malle et Truffaut, c’est de la même qualité.

    Comme vous, Louis a produit des premiers films de copains, celui de Cavalier, celui de Schlöndorff, ses ex-assistants…

    Claude Chabrol. À propos de Cavalier, Louis a aussi produit son premier court métrage, Un Américain, mais il l’a laissé tomber pour la finition, c’est moi qui m’en suis occupé. Il disait avoir assez dépensé… Pour Schlöndorff, Volker lui avait trouvé des accointances formidables pour monter la boîte de distribution en Allemagne.

    Sur l’Amérique, avait-il un point de vue européen ou était-il complètement américanisé ?

    Claude Chabrol. Non, il était newyorkisé mais pas américanisé. Quand Polanski a voulu emmener Gérard Brach aux États-Unis, celui-ci a répondu : « Qu’est-ce que tu veux que j’aille faire à Los Angeles ? Je ne sais pas nager ! » Louis était à Los Angeles surtout pour Candice Bergen. C’est une femme très étrange et très intéressante. C’était la fille d’Edgar Bergen, un ventriloque extraordinaire.

    Entretien réalisé par Aldo Tassone

Et en ce qui concerne la Nouvelle Vague, Chabrol qui a l'appellation contrôlée, est la sagesse même :)
"pour cet enfant devenu grand, le cinéma et la femme sont restés deux notions absolument inséparables", Chris Marker

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AtCloseRange
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Re: Le Feu follet (Louis Malle, 1963) ou l'homme désoeuvré

Messagepar AtCloseRange » 23 juil. 08, 12:54

Claude Chabrol. À propos de Cavalier, Louis a aussi produit son premier court FIIIIIIILM, Un Américain, mais il l’a laissé tomber pour la finition, c’est moi qui m’en suis occupé.
Je suis le premier à être heureux de cette nouvelle censure mais il y a des dommages collatéraux...
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MJ
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Re: Le Feu follet (Louis Malle, 1963) ou l'homme désoeuvré

Messagepar MJ » 23 juil. 08, 13:23

Phnom&Penh a écrit :Il était très « queutard », mais ce n’était pas exactement comme Truffaut. Tout le problème de François était qu’il avait passé les trois premières années de son existence sexuelle avec des putes, c’est assez différent de Louis qui, si on l’en croit, aurait couché avec sa mère !
:lol: C'est aussi pour ça qu'on aime les interviews de Chabrol.
"Personne ici ne prend MJ ou GTO par exemple pour des spectateurs de blockbusters moyennement cultivés." Strum