Mikio Naruse (1905-1969)

Rubrique consacrée au cinéma et aux films tournés avant 1980...

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bruce randylan
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Re: Mikio Naruse (1905-1969)

Messagepar bruce randylan » 21 avr. 15, 12:10

Toujours à la MCJP

Frère aîné, soeur cadette (1953)

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Près d'une ville portuaire, une famille tient un petit snack-bar peu fréquenté. Après avoir tenté sa chance dans une grande ville, la grande sœur revient enceinte. Son frère, très impulsif, prend la nouvelle très mal.

Plutôt bien côté chez les amateurs du cinéaste semble-t-il, ce opus ne m'a que très moyennement convaincu à cause du scénario qui prend certes des risques mais se plante en parti. En effet, la figure de la grande sœur, qui cristallise toute les tension de la famille, disparaît pendant plus les 2/3 du film pour ne revenir que vers la conclusion.
Si Kurosawa est très habile dans ce genre de traitement tout en évocation et allusion, Naruse a l'air moins à l'aise et le développement fait avant tout ressortir l'artificialité du procédé. Il a ainsi bien du mal à rendre crédible les personnages dont les motivations et le comportement manquent de naturels. C'est d'ailleurs l'un des rares de sa filmographie (du moins dans ceux que j'ai vu), où les protagonistes se laissent aller à de la violence physique et d'intense scènes d’engueulades. Ca pourrait passer si les acteurs étaient à la hauteur mais Masayuki Mori qui interprète le frère ainé ne parvient pas à donner de l'épaisseur à ce personnage dont la nature incestueuse manque de subtilité. En face de lui, Machiko Kyô déployait pourtant son habituel sensualité moite, mélange de provocation et de candeur. C'est d'ailleurs clairement quand celle-ci est à l'image que le film gagne en qualité... Mais comme est sort rapidement du récit...

Plutôt déçu donc même si visuellement l'ensemble tient solidement la route et que Naruse se montre bien plus percutant à dépeindre le quotidien du snack, la veulerie de cette famille (le père en premier lieu), les mégères médisantes du village voisin etc... Avec un scénario mieux structuré et moins théoriques, ça aurait pu donné un film autrement plus marquant.
"celui qui n'est pas occupé à naître est occupé à mourir"
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bruce randylan
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Re: Mikio Naruse (1905-1969)

Messagepar bruce randylan » 26 avr. 15, 23:01

Chronique de mon vagabondage (1962)

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Fumiko Hayashi a grandi sur les routes et dans la pauvreté, entre une mère colporteuse et de nombreuses liaisons éphémères. Devenue adulte, elle peine à subsister avec quelques boulots minables ; seul la lecture et bientôt l'écriture lui apportent un certain réconfort.

Fumiko Hayashi n'est pas un nom méconnu chez les amateurs du cinéaste puisque Naruse adapta plusieurslivres de cette écrivaine culte au Japon : Derniers chrysanthèmes, le repas, nuages flottants, l'éclair et l'épouse.
Chronique de mon vagabondage, son premier roman fit sensation au Japon par son aspect autobiographique et sa crudité sociale et féministe, alors inédite. Ce film est donc autant une adaptation de ce livre qu'un portrait de Hayashi que le réalisateur avait connu avant sa mort prématurée.

Il en fait un très beau film, qui croise évidement pleinement son style et son univers : portrait de femme, critique d'un Japon machiste, personnes aux origines modestes...
Le film est porté de bout en bout par Hideko Takamine dont le jeu exprime en elle tout le poids de la souffrance qu'à pu connaître Fumiko jusqu'ici : tête enfoncée au creux des épaules, dos un peu voûté, regard dans le vague, un sourire triste... Mais elle est aussi capable de livrer des explosions d'enthousiasmes et des sursauts d'optimismes avec un regard pétillant. Dans les premières scènes, son physique et sa gestuelle très affectés laissent craindre une interprétation appuyée mais on partage très rapidement sa succession de malheurs, de désillusions et d'abattement tout en étant malgré tout sous le charisme d'un indéniable charisme "droopyesque".

Elle est cependant loin d'être la seule briller dans le casting puisque l'ensemble des acteurs est excellent grâce à un scénario et des personnages parfaitement bien (d)écrits où tous se révèlent justes et nuancés. Rien de manichéens à ce titre et les tensions d'hier peuvent donner à des amitiés (fragiles) mais sincères. La aussi, c'est bien sûr Fumiko qui s'avère la plus approfondie et complexe, loin d'être toujours une victime, elle n'hésite pas trahir une collaboratrice comme elle se révélera une femme froide et cassante quand le succès sera présent (comme elle n'a pas de scrupule à puiser dans ses expériences personnelles et se donner régulièrement le beau rôle).
C'est justement parce que ce "personnage" de Fumiko Hayashi n'est pas lisse ni à toujours s'apitoyer sur son sort que Chronique de mon vagabondage est une oeuvre souvent passionnante et très émouvante, faisant oublier quelques problèmes de rythme, une forme peut-être sage (même si quelques ellipses et flash-backs sont très bien amenés).

On sent que Naruse témoigne d'un profond respect envers l'écrivaine avec une très belle conclusion pour une évocation tout en pudeur de sa mort qu'il suggère uniquement (elle décédera d'un arrête cardiaque suite à un surmenage, pressée de tout part par différents éditeurs).


La rétrospective finit la semaine prochaine (il m'en reste 2 à découvrir)
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bruce randylan
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Re: Mikio Naruse (1905-1969)

Messagepar bruce randylan » 1 mai 15, 12:00

La chanson de la lanterne (1943)
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Le talentueux fils d'un maître du Nô humilie un vieux confrère qui se suicide. Le jeune homme est ainsi renié par son père, banni de son école et se voit interdit de pratiquer son art. Il devient musicien/chanteur itinérant et croise bientôt la route de la fille de l'homme dont il a causé la mort, vendue à une maison de geishas.

Mine de rien, il s'agit du premier Naruse des années 40 que je découvre. Il a certes été moins productif entre la guerre et l'occupation américaine mais le peu de visibilité de cette période m'étonne un peu.
Celà dit, ce titre est assez anecdotique, pas très personnel. Le problème c'est que j'avais découvert l'an dernier une autre adaptation de cette histoire réalisée par Teinosuke Kinugasa qui était bien plus émouvante. Sans doute un peu plus "commerciale" et adaptée au goût du jour avec l'histoire d'avant bau coeur du récit sauf que la réalisation était plus sensible et l’interprétation autrement plus touchante avec un Raizo Ichikawa, une nouvelle fois impeccable.
Ici, même si Naruse développe l'aspect sociale du parcours du fils rejeté, le scénario est moins adroitement agencé et les relations entre les personnages plus elliptiques, ce qui amoindri la force du récit. On trouve d'ailleurs un personnage secondaire (un cuisinier) qui alourdit un peu les hasards et coïncidences de l'histoire, sans apporter grand chose à la psychologie. Pas très étonnant qu'il disparaisse de la version 1960 (même si la fin de celui-ci avait ses défauts également).

Sans aller à dire que je m'y suis ennuyé, je n'ai pas senti cette implication émotionnelle nécessaire. Connaître déjà le déroulement du scénario n'aide évidement pas mais les acteurs y sont un peu trop guindé, pour un jeu forcément théatral. Heureusement, la réalisation de Naruse améliore régulièrement plusieurs scènes dont les cours de chant et de danse dans les sous-bois avec une photographie très contrastée qui crée un paysage expressionnisme traduisant idéalement les troubles des deux jeunes gens (qui n'osent pas avouer qui ils sont l'un pour l'autre). Cependant, ces scènes sont bien trop courtes pour que leurs effets soient suffisamment impactant.
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Re: Mikio Naruse (1905-1969)

Messagepar bruce randylan » 4 mai 15, 00:19

Dernier film découvert dans ce cycle à la MCJP

Un couple (1952)
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Face à une crise de logement, un couple est contraint de sous-louer la maison d'un veuf récent, collègue du mari.

Beaucoup de similitude avec l'épouse, ce chef d'oeuvre que Naruse tourna l'année suivante. On pourrait presque dire qu'il s'agit d'un préquel : on y trouve un homme et une femme, fraîchement marié, qui traverse leur première crise avec une incompréhension mutuelle qui s'installe doucement. Ici, un des facteurs proviennent du veuf qui ne tarde pas à éprouver des sentiments pour l'épouse de son ami. Plutôt que de réagir, celui-ci préfère fuir la situation et s'enferme dans une jalousie intériorisée qui le coupe de sa femme qui ne comprend pas son comportement de plus en plus méprisant.

L'art de Naruse à capter les sentiments de ses personnages est en train de trouver une réelle maturité. Il lui faut quelques plans, d'une simplicité qui confine à l'évidence, pour placer son ménage à trois dans un trouble émotionnelle vertigineux dans sa manière de juxtaposer un plan large et deux plans rapprochés, de découper sa scène en isolant le couple avant justement de le mettre en confrontation dans les mêmes plans sans pour autant changer la déroulement de la scène, d'enfermer brusquement le trio dans un couloir, de placer des enfants flous dans le fond du cadre...
Il va sans dire que la direction d'acteurs se devait d'être irréprochable et en effet les 3 acteurs sont d'une justesse permanente. Leurs réactions et leurs comportements sont guidés par des gestes tout aussi anodins mais qui demeurent lourd de sens (un regard sur le côté, des yeux fuyants, une manière de tenir le journal).
Ce qui ne finit jamais de m’émerveiller (et de m'émouvoir accessoirement) chez le cinéaste provient du réalisme dans la psychologie des personnages qui se construisent eux-mêmes et involontairement leurs barrières (maladresse, problèmes d'égo, lâcheté, peur de blesser...). Celà donne toujours cette fluidité au récit, où la banalité est sublimée et où le quotidien devient plus palpitant que tous les thriller existant sans avoir besoin d'artifices ou de greffer des sous-intrigues pour rajouter des conflits.
Ainsi, même dans les scènes les plus tristement banales, les sentiments n'en demeurent pas moins chargés de tensions qui manquent d'exploser. La cruauté comme la tendresse peuvent surgir en quelques secondes sans que rien ne viennent entraver la pureté de la narration. Ca conduit à une conclusion lumineuse où, contrairement à l'épouse, l'espoir est permis dans une dernière séquence bouleversante, d'un équilibre majestueux, évitant avec maestria les pièges démonstratifs d'une scène qui avait tout pour faire ricaner les plus sentimentaux.

Spoiler (cliquez pour afficher)
La réconciliation du couple dans un parc d'enfants juste après que le mari eut chercher à pousser sa femme à avorter

Naruse est grand. Très grand.
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Re: Mikio Naruse (1905-1969)

Messagepar Jeremy Fox » 8 déc. 15, 06:03

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Le Grondement de la Montagne (Yama no oto) - 1954


Shingo Ogata (So Yamamura), homme d’affaires d’une soixantaine d’années, vit à une heure de Tokyo dans la calme banlieue résidentielle de Kamakura avec son épouse Yasuko, son fils Shuichi (Ken Uehara) et sa bru Kikuko (Setsuko Hara). Shuichi qui travaille dans la société que dirige son père est de moins en moins présent pour le souper ; délaissant son épouse qui semble ne pas le satisfaire sexuellement, il préfère rester en ville pour sortir avec sa maitresse. Shingo en est fortement attristé d’autant qu’il éprouve une affection profonde pour sa belle-fille qui est au petit soin pour leur vieux couple. S’occupant de toutes les tâches ménagères, Kikuko accueille même avec beaucoup de cordialité sa belle-sœur Fusako -sur le point de divorcer avec deux jeunes enfants sur les bras- pourtant jalouse de sa beauté et de la constante attention que lui portent ses parents alors qu’elle estime au contraire en avoir toujours été privée. Contrairement à ce qu’avait rêvé un Shingo affaibli par l’âge et la maladie et malgré toutes ses tentatives de ‘colmatage’, les relations familiales sont en train de s’effriter. Une grave décision que va prendre Kikuko va précipiter l’éclatement de ce cocon domestique…


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"Soudain le grondement de la montagne parvint jusqu'à Shingo... Il ressemble ce grondement, à celui du vent lointain, mais c'est un bruit de force profonde, un rugissement surgi du cœur de la terre. Comme il semblait à Shingo qu'il ne résonnait peut-être que dans sa tête et pouvait provenir d'un bourdonnement d'oreille, il secoua le chef. Le bruit cessa. Alors Shingo fut effrayé. Il frissonna comme si l'heure de sa mort lui avait été révélée." Voilà le titre explicité par cet extrait du roman du célèbre écrivain japonais Yasunari Kawabata -prix Nobel de littérature en 1968- dont le film de Naruse est l’adaptation. Ce fameux grondement est celui en sourdine -mais qui s’amplifie de plus en plus- d’un cocon familial sur le point de se disloquer alors que les parents pensaient avoir au contraire fait le maximum pour qu’il soit harmonieux. Le père, garant des traditions, constate impuissant que tout ce qu’il estimait avoir construit à sa plus grande fierté –son ‘foyer’- part inévitablement en déliquescence. Il s'agit donc -comme la plupart des films de l’immense cinéaste japonais- d'une chronique de l’échec d’une profonde tristesse. Dans cet opus où sont frontalement abordées les thématiques encore assez nouvelles pour l’époque du divorce et de l’avortement, l’équilibre parfait de l’écriture, la justesse du ton et la rigueur sans excès de la mise en scène font en sorte que le film soit désespérant sans jamais être plombant mais au contraire profondément touchant ; une sorte de petit miracle que le réalisateur arrive quasiment à renouveler à chaque fois -d’après les plus grands connaisseurs de l’œuvre du cinéaste, au moins depuis Le Repas (Meshi) en 1951.


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C’est Naruse lui-même qui proposa à la Toho d’adapter le roman fleuve de Kawabata sous le charme duquel il était tombé. Publiée en feuilleton dans différentes revues durant pas moins de cinq années, cette chronique familiale au long cours sur la vie d’une famille traditionnelle japonaise –avec parents et enfants sur trois générations vivant sous le même toit- dans la banlieue montagnarde de Tokyo était contée du point de vue du patriarche observant avec impuissance le délitement des relations familiales qu’il s’était évertué toute sa vie à rendre les plus agréables possible, se rendant compte que, le pays se modernisant, ce genre de structure familiale n’était désormais plus viable et qu’elle engendrait au contraire beaucoup plus de situations conflictuelles, de jalousies et de rancœurs. Le livre aux innombrables épisodes se focalisait surtout sur deux thèmes, la vieillesse et le mariage, tous deux vus pas spécialement sous de très bons auspices. Le scénario de Yoko Mizuki –déjà scénariste pour Naruse à de nombreuses reprises- s’attarde surtout sur le naufrage du mariage des deux enfants ainsi et surtout que sur les relations pleins de non dits -mais pour autant très puissantes- s’établissant entre le père et sa bru et dont le lien très fort qui les uni repose sur l’estime et le respect mutuels ainsi que sur une grande connivence voire même un immense amour platonique. La thématique de la vieillesse est bien présente mais un peu en retrait ; les auteurs reviennent surtout sur le fait que de nombreux couples de parents âgés souhaitent mourir avant de devenir un fardeau pour leur progéniture qui selon eux ne les aimeraient alors plus. Le tournage s’est effectué dans le voisinage de la maison de Kawabata dans la petite ville de Kamakura au Sud de Tokyo ; un endroit assez verdoyant desservi par une gare que nos protagonistes atteignent à pied par de charmantes petites ruelles encadrées de palissades.


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Sans pesanteur narrative, avec au contraire une fluidité assez remarquable et un sens du rythme absolument prodigieux -le tempo et la succession des séquences semblant toujours couler de source, une caractéristique typique du cinéaste puisqu’il passe toujours énormément de temps avant le tournage à préparer le découpage de ses films qu’il refuse ensuite de modifier- Naruse parvient une fois de plus grâce aussi à l’intelligence de sa mise en scène et à sa parfaite direction d’acteurs à nous faire rapidement appréhender les personnages de son histoire, leurs places au sein ou en rapport à la famille, leurs caractères, leurs sentiments (et ressentiments) ainsi que les relations qu’ils entretiennent les uns par rapport aux autres. Parfois il n’a besoin que de simples gestes, regards ou de variations dans l’intonation des voix pour arriver à se faire comprendre. Essayons à notre tour de résumer cet enchevêtrement familial en restant compréhensible et tout en prenant d’emblée les précautions d’usage pour ceux qui n’apprécient pas qu’on leur dévoile le moindre bout d’intrigue même si on peut raisonnablement affirmer qu’elle est ici réduite à peau de chagrin, la psychologie des personnages étant bien plus importante que la progression dramatique ou les retournements de situations. Quoiqu’il en soit, attention aux spoilers ! Nous sommes donc en présence d’un couple d’une soixantaine d’années, le père -Shingo- toujours en activité en tant que chef d’entreprise, son épouse restant à la maison. Même s’ils semblent s’entendre encore, des petits détails nous dévoilent certaines contrariétés : le mari s’agace du ronflement de sa femme, cette dernière lui reproche son flegme et de ne pas intercéder au sein des problèmes conjugaux de leurs enfants tout en lui rappelant qu’elle a toujours été une épouse de ‘remplacement’ puisqu’il aurait probablement épousé sa sœur plus jolie si elle n’était pas tôt décédée. Le respect existe encore mais l’amour que le mari a pu porter à sa femme semble s’être étiolé, reporté –en tout bien tout honneur- sur sa belle-fille.


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Kikuko vit en effet sous leur toit, marié avec leur fils Shuichi. C’est elle qui –le sourire constamment aux lèvres- s’occupe avec patience et attention de la tenue de la maison ainsi que de la cuisine, prévenante et aux petits soins pour ses beaux parents qui le lui rendent bien par l’affection qu’ils lui portent. Sans cet attachement il y a peut-être longtemps qu’elle aurait quitté ce foyer ; en effet, elle ne s’entend plus avec son mari qui, peu satisfait sexuellement, l’a plus ou moins délaissé pour se trouver une maitresse (qu’il compare à un véritable torrent au contraire de sa femme qu’il décrit comme un lac), et semble désormais l’ignorer lorsqu’il ne la rabaisse pas froidement en public en la comparant à une fille immature. Refusant d’avoir un enfant de son mari dans les conditions actuelles, Kikuko avorte en secret au grand dam de ses beaux-parents lorsqu'ils viennent à l'apprendre ; ces derniers rêvaient en effet de ce nouveau petit fils d’autant qu’il aurait été celui de celle qui occupe une place plus grande dans leur cœur que leur propre fille Fusako qui leur reproche d’ailleurs sans cesse de ne pas avoir eu plus d’attentions à son égard, concevant ainsi une jalousie légitime envers sa belle-sœur ‘qui fait tout mieux qu’elle’. Sur le point de divorcer avec deux jeunes enfants sur les bras, Fusako vient demander à se faire héberger le temps que leurs problèmes de couple soient réglés. Le père qui a su ou compris tout ce qui se passait représente en fait le personnage central de l’histoire puisqu’il va essayer de faire en sorte de colmater les brèches en parlant non seulement à ses enfants –plus précisément à son fils qui s’est confié quant à son adultère mais pas vraiment à sa fille qu’il n’a jamais beaucoup estimé- mais en allant également trouver la maitresse de son fils qui étonnement aura -contrairement à l’épouse légitime- décidé de garder l’enfant qu’elle aura eu de lui après qu’elle l’ait chassé pour avoir été violent en apprenant la nouvelle de sa situation de femme enceinte. A la lecture de cette description, on devrait se rendre compte de la modernité des thèmes abordés et de la nouveauté des situations mises en place par Naruse et son scénariste au sein d'un cinéma japonais qui, comme la société, s’émancipe alors même que le japon traditionnel et ses coutumes ancestrales un peu contraignantes ont heureusement -ne serait-ce que pour la condition féminine- tendance à disparaitre.


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Outre Setsuko Hara -l’une des muses de Ozu et qui tournera à quatre reprises pour Naruse en lieu et place de l’immense Hideko Takamine- et So Yamamura -vieilli de 20 ans pour l’occasion sans que ça ne se remarque-, tous deux absolument admirables et allant se retrouver pour clôturer le film lors d’une dernière séquence bouleversante, tous les autres comédiens méritent également notre attention ; il faut dire que leurs personnages sont dépeints avec tout autant de justesse et d’attention que les deux principaux. Les acteurs sont d’ailleurs tous pour la plupart des habitués du cinéaste : Teruko Nagaoka est assez attachante en mère certes un peu pénible mais néanmoins aimante ; Ken Uehara dans le rôle du mari volage sait se rendre antipathique sans forcer le trait ; Chieko Nakakita, dans le rôle ingrat de la fille lucide et mal aimée sur le point de divorcer -ce qui en a fait une femme geignarde et pleine de ressentiment- est parfaite ; tout comme Yoko Sugi dans celui de la secrétaire qui accepte à la demande de son patron de le mettre en relation avec la maitresse de son fils, jeune homme dont il semblerait qu’elle soit amourachée ; enfin Rieko Sumi, la fameuse maitresse dont on parle beaucoup mais que l’on ne voit que durant une seule séquence, celle assez sèche au cours de laquelle elle rencontre le père de son amant et où elle lui fait comprendre qu’il n’aurait pas fallu qu’il la prenne pour une prostituée en lui offrant maladroitement de l’argent qu’elle accepte néanmoins en guise de vengeance pour les coups qu’elle a reçu de son fils. La scène finale déjà évoquée en début de paragraphe se déroule au sein de l’ancien parc impérial Shinjuku de Tokyo : ici se sont donnés rendez-vous Shingo et Kikuko pour des adieux qui ressemblent beaucoup à ceux de deux amants ; des adieux qu’ils savent être inéluctables, perdre l’homme auquel elle est le plus attachée s'avérant être la seule manière pour Kikuko d’acquérir son statut de femme libre et de conserver son libre arbitre, le vieil homme le comprenant d’autant mieux qu’il se sent un peu responsable de cette situation et de ce malaise en n’ayant jamais proposé au couple d’avoir son propre logement. Quant à lui, il a prévu de se retirer avec son épouse dans leur maison de campagne afin d’y attendre paisiblement leurs derniers instants. Un dernier plan d’ensemble magnifique, la caméra reculant lentement et pudiquement pour laisser ‘le couple’ s’avancer vers le fond de l’écran avant de se 'séparer'.


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Une fin poignante à l’image d’une triste mais belle chronique familiale brassant des thématiques sombres, crues et assez novatrices pour l’époque (le divorce, l’avortement, le suicide des personnes âgées, l’amour d’un vieil homme pour une jeune fille). Un mélodrame superbement photographié par Masao Tamei qui n’oublie pas de porter une attention toute particulière aux gestes quotidiens, aux paysages et aux phénomènes naturels (ici la tempête de pluie et de vent). Par petites touches d'une sobriété exemplaire, Naruse met à nue la lente dégradation des relations de couple ainsi que la dure condition de la femme dans un japon encore archaïque dans ses traditions patriarcales malgré son ouverture à la modernité et l’évolution de sa société. Une œuvre intimiste à la fois délicate, pudique et amère mais cependant jamais ni froide ni distante. On est en droit de lui préférer d'autres de ses films -notamment pour ceux qui comme moi sont plus touchés par Hideko Takamine que par Setsuko Hara- ; néanmoins dans son genre Le Grondement de la montagne demeure une petite merveille.



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Quand une femme monte l’escalier (Onna ga kaidan wo agaru toki)


Tokyo fin des années 50. Keiko (Hideko Takamine) est hôtesse de bar dans le quartier chic de Ginza. Les affaires commencent à péricliter d’autant que certaines de ses anciennes collègues sont parties pour ouvrir leurs propres établissements qui se révèlent bien plus attractifs. Les hommes d'affaires fortunés commencent donc à déserter le bar de Keiko ; malgré les remontrances de son patron et les conseils de son manager -le jeune Komatsu (Tatsuya Nakadai) qui semble amoureux d’elle- la jeune femme ne cherche pas à les retenir, ayant décidé de rester fidèle au souvenir de son défunt mari en se refusant aux hommes qui la courtisent quotidiennement. Mais le fait de vouloir rester indépendante, de pressentir les ravages du temps sur son doux visage qui charme tant d’hommes, et de devoir subvenir aux besoins financiers de sa mère et de son frère divorcé, l’oblige à aller quémander une avance à ses anciens clients les plus riches afin d’ouvrir un bar dont elle serait désormais propriétaire. Le quotidien n’est pas toujours facile pour cette femme qui, une fois en haut de l’escalier qui mène à son bar, doit toujours faire preuve d'une affabilité de surface pour pouvoir continuer à vivre convenablement…


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Il aura fallu attendre 1983 pour que les films de Mikio Naruse arrivent jusqu’à nous, leurs diffusions restant malgré tout jusqu’à peu quasiment restreintes à quelques projections en festivals. Depuis ces dernières années, on arrive néanmoins à pouvoir les voir en salles dans les circuits traditionnels. Ce fut le cas fin 2015 avec Une Femme dans la tourmente (Midareru), un mélodrame simple, classique et épuré qui forçait l’admiration par son absence de sensiblerie, la rigueur de sa mise en scène et la progression implacable de son scénario ; cette découverte fut possible grâce au distributeur Les Acacias qui a eu la bonne idée de persévérer en proposant quatre autres classiques du cinéaste jusqu’à la fin de l’hiver 2017. Le merveilleux Quand une femme monte l’escalier débute ce programme qui espérons-le fera apparaitre de nouveaux admirateurs de cet auteur -qui mérite décidément toute notre attention- histoire que l’on puisse au moins continuer à découvrir d’autres de ses œuvres. Car malgré quelques 80 films réalisés entre 1930 et 1969 et le fait d’être dans son pays considéré comme l’un des cinq indiscutables maîtres du cinéma national de l’âge d’or classique aux côtés d’Akira Kurosawa, Kenji Mizoguchi, Tomu Uchida et Yasujiro Ozu, Mikio Naruse continue d’être assez méconnu du grand public occidental. A cause de son refus de la gloire, décidant de ne jamais se mettre en avant au travers entretiens et interviews, il fut relégué dans l’ombre par la publicité faite autour d’un autre cinéaste de l’intimisme familial, Yasujiro Ozu. Dommage car les styles de ces deux immenses cinéastes sont aussi différents que complémentaires, leurs œuvres respectives toutes deux aussi admirables.


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Alors qu’Ozu laisse parfois place à l’improvisation sur le tournage, Naruse, une fois lancé, devient inflexible et intransigeant, n’acceptant quasiment aucun changement dans le découpage de ses films qu’il a en tête dès le premier tour de manivelle. Il donne ensuite une très grande importance au montage qui doit selon lui donner le rythme idéal à ses œuvres. Ses films se distinguent ainsi assez facilement de ceux d’Ozu ; ils sont découpés en plans relativement courts, rythmés par un montage rapide et d’imperceptibles mouvements d’appareils, et multiplient les lieux de tournage et les extérieurs. Contrairement à son compatriote, il n’hésite pas non plus à se servir de longs travellings et utilise aussi presque systématiquement en fin de carrière le format large -le Tohoscope- qu’il maitrise parfaitement, son sens du cadrage paraissant très assuré. Après le superbe Nuages d’été (Iwashigumo) qu’il a avait filmé l’année d’avant à l'aide d'une palette de splendides couleurs, Quand une femme monte l’escalier pour lequel il revient au noir et blanc vient confirmer ce talent de plasticien, ces deux œuvres s’avérant techniquement et esthétiquement absolument parfaites, brillamment cadrées et photographiées ; on se souviendra longtemps de ce magnifique plan d’ensemble dans un terrain vague avec des cheminées d’usines en arrière-fond et ces deux gamins tournant autour de deux femmes qui se rencontrent alors pour la première fois au sein de ce no man's land, l’épouse et la ‘maitresse’. Dès le début des années 30 Naruse met en scène des mélodrames où les femmes subissent des sorts contraignants ; des drames réalistes qui ne sombrent jamais dans le misérabilisme, des mélodrames sans aucune grandiloquence… on peut en dire autant de cette description -jamais ‘plombante’ malgré sa grisaille- de la vie quotidienne d’une hôtesse de bar à la fois forte et frêle dans le Tokyo de la fin des années 50.


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Le réalisateur japonais observe ses personnages avec toujours autant de minutie et de lucidité, décrit sans la moindre concession ce milieu où des hommes suffisants et fortunés viennent chercher du réconfort auprès de femmes de conditions au départ modestes, tout en suivant avec acuité l’évolution du Japon moderne, faisant de son film non seulement un portrait de femme bouleversant mais également une œuvre sociologiquement et socialement passionnante, peinture amère d’une société dominée par l’hypocrisie de ses valeurs traditionalistes ainsi que par l’argent, l’alcool et le sexe. Quand une femme monte l’escalier -escalier qui la conduit sur son lieu de travail (les bars de Tokyo étaient souvent situés aux premiers étage) où elle doit toujours se montrer sous son meilleur jour, souriante, charmeuse et affable-, est donc à nouveau avant tout le portrait d’une femme qui tente de revendiquer son indépendance et le droit au bonheur, ceci n’aboutissant malheureusement -pessimisme du cinéaste oblige- sur aucune échappatoire à un quotidien étriqué et monotone. Le magnifique sourire de Hideko Takamine qui clôture le film alors qu’elle décide de ‘remonter l’escalier’ est d’ailleurs autant lumineux que forcé, aussi réconfortant (puisque c’est son choix) qu’amer (puisqu’elle semble ne jamais pouvoir se sortir d’une condition qui parfois la dégoute). Elle retourne à sa situation initiale après avoir cru trouver deux maris successifs, l’un s’étant révélé être un gentil mythomane, le second –un banquier, le seul de ses riches clients dont elle était tombée amoureuse- partant avec son épouse et ses enfants pour Osaka le lendemain de leur unique nuit d’amour. Non seulement elle n’a pas tenu la promesse faite à son défunt mari de ne plus coucher avec un seul homme mais les deux premiers qui sont arrivés dans son lit se sont révélés être des pleutres, des menteurs et des lâches ; pas méchants ni haïssables cependant, ce qui empêche le film de tomber dans un bête manichéisme, chacun des personnages pouvant être tour à tour agaçants et attendrissants.


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L’indépendance, le bonheur et la quiétude recherchés par Keiko seront donc sans cesse tout au long du film en butte à la dure loi de la concurrence -ses anciennes collègues allant ouvrir leurs propres établissements, 'emmenant' avec elles certains importants clients-, aux ravages du temps qui font qu’elle sait parfaitement qu’elle ne pourra pas indéfiniment exercer ce métier de l’apparence même s’il lui apportait une certaine satisfaction (tout du moins financière), aux diverses humiliations qu’elle doit supporter -venant autant de ses propriétaires, de ses patrons que de ses clients- ainsi qu’aux contraintes diverses et variées comme la présence de son frère et de sa mère qui survivent grâce à son salaire. Mais, tout en étant guère tendre envers une société que régentent les hommes et où les femmes sont reléguées soit aux rôles de mères au foyer soit à ceux d’objets de plaisir, Naruse a l’intelligence de ne pas caricaturer en donnant une part d’humanité à tous ses personnages, personne n’étant ici ni totalement bon ni totalement mauvais. A commencer par Keiko qui, très ambitieuse, finit par coucher avec ses riches clients à l’encontre de la promesse faite à son mari, non dénuée d'égoïsme souhaite à un moment donné laisser tomber l’aide apportée à sa famille ; il faut dire que sa mère est non seulement peu aimable mais aussi sacrément intéressée par l’argent de sa fille et que son frère, en plus d'être collant, ne fait pas grand-chose pour retrouver un travail qui puisse le faire vivre dignement et l’aider à soigner son fils atteint de la polio. Les hommes fortunés sont pour la plupart soit un peu trop paternalistes, soit libidineux, suffisants, veules ou lâches mais pas pour autant nécessairement méprisables, certains même à plaindre tel le mythomane affabulateur bedonnant qui propose le mariage à des dizaines de femmes qui ne se doutent pas qu’il a déjà une épouse légitime, ou encore le comptable/manager du bar qui suit Keiko partout et qu’il place sur un piédestal au point de ne pas oser lui avouer son amour.


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Le personnage du jeune manager - excellent Tatsuya Nakadai- s'avère donc extrêmement touchant dans l’amour qu’il porte à Keiko, tout comme le banquier dont cette dernière était amoureuse toutes ces années durant -leur relation étant restée platonique- et dont elle va apprendre qu’il part dans une autre ville juste le lendemain de leur unique nuit d’amour et à qui, par une fierté et un orgueil certainement mal placés mais tout à fait honorables, elle va rendre l’argent qu’il lui avait donné, lors d’une séquence d'une belle sensibilité à la gare où elle rencontre la famille du banquier. Autre séquence mémorable mais très acerbe, celle de la maladie contractée par Keiko qui la fait revenir au sein de sa famille dans les anciens quartiers de Tokyo ; un répit assez illusoire et une convalescence qui vont surtout lui faire se rendre compte ne plus supporter ses proches qui lui reprochent son métier tout en en profitant pleinement. Une hypocrisie que l’on retrouve dans toutes les couches de la société, la pression sociale étant aussi forte dans n'importe quelles classes sociales. A l'instar des deux personnages masculins les plus importants de l'intrigue que l'on évoquait en début de paragraphe, on pourrait s’attarder de la sorte sur tous les autres seconds rôles comme celui de la propriétaire qui reproche à Keiko de ne pas porter un kimono plus moderne et plus attrayant, celui de cette 'concurrente' et amie qui semblait avoir fait fortune mais qui va se suicider pour échapper aux créanciers, ou encore celui de la jeune et espiègle Junko, très attachante malgré son ambition immodérée au point de coucher avec tous ceux qui pourront la faire avancer et lui faire acquérir son indépendance… Des personnages jamais chargés que Naruse décrits sinon tous avec tendresse mais toujours avec acuité, intelligence, nuances et délicatesse. A savoir enfin -pour ceux qui penseraient que les comédiens japonais en font toujours des tonnes- que la direction d’acteurs de Naruse étant basée sur la sobriété, le jeu de ses comédiens s'avère plus proche de celui de leurs homologues américains de l’époque que de ceux des films de Kurosawa par exemple (sans que ce ne soit péjoratif ; juste parfois surprenant pour les non-initiés).


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Un superbe et touchant portrait de femme dépeint au sein d’une intrigue constituée d’une succession de saynètes finement esquissées dont la justesse de ton est constante ; un scénario d’une étonnante fluidité grâce à un savant travail d’écriture basé à la fois sur un découpage ciselé, un montage elliptique réfléchi à la perfection et à une belle harmonie dans le choix de la durée de chaque séquence. Une voix off utilisée avec parcimonie mais qui n’en est que plus émouvante dans son mélange de poésie et de pragmatisme, une magnifique utilisation des lieux et une très belle création d’atmosphère nocturne avec une musique de piano jazz assez entêtante. Un cinéaste attentif à ses personnages et qui nous livre à nouveau un film d’une profonde humanité, surtout porté à bout de bras par une comédienne qui mérite tous les éloges, Hideko Takamine -dont le visage et sa carnation de porcelaine dévorent littéralement l’écran- dans le rôle d’une femme de 30 ans qui, de déconvenues en désillusions, se bat pour garder sa dignité au sein d’un monde ou le destin des filles se résume en gros à devoir se marier ou devenir son propre patron pour échapper à des conditions de vie déplorables, en gros à devenir plus ou moins prostituées. Keiko, une femme s’efforçant chaque soir de surmonter le découragement qui la saisit en bas de l'escalier qu’il faut néanmoins gravir pour trouver un semblant d’indépendance. Triste mais beau !

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Alexandre Angel
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Re: Mikio Naruse (1905-1969)

Messagepar Alexandre Angel » 8 déc. 15, 16:46

Comme je suis jaloux de Bruce Randylan !
Je n'ai vu que 4 Naruse : les 3 du coffret Wild Side d'il y a 9 ans (Nuages Flottants, Le Repas et Nuages d'été) que je vais revoir et Le Grondement de la Montagne, vu en salle en 1995 (c'est loin).
Dans mon souvenir, tous magnifiques..
Et merci pour ces comptes rendus !

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Re: Mikio Naruse (1905-1969)

Messagepar bruce randylan » 28 mars 16, 13:02

Les lumières de Tokyo / Le fard de Ginza (1951)

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Gérante d'un bar dont elle n'est pas la propriétaire, Setsuko vit désormais seule et néglige son garçon, trop accaparée par son travail d'autant que son établissement connaît des difficultés financières.

Ahlalalala ! Y-a pas à dire, ça fait du bien un Naruse :D

Après quelques mélodrames fades ou trop larmoyant découverts à la MCJP dans le cadre de la rétro sur le studio Shintoho, ce Naruse est un véritable oasis d'intelligence.
C'est pourtant un Naruse mineur comparé à des titres de la même période (la mère ou l'éclair pour n'en citer que deux) mais la justesse et la sobriété du traitement sont admirables de bout en bout.

La première moitié est assez banale avec la description du quotidien de Setsuko (Kinyuo Tanaka) entre client qui se sauve sans payer, les visites de son ancien amant, son enfant plus ou moins livré à lui-même ou sa patronne qui lui demande de trouver des fonds pour sauver le bar...
Rien de nécessairement stimulant si ce n'est une description crédible de l'époque sans tomber dans la peinture sociale ou le néo-réalisme.

La seconde moitié est en revanche excellente à partir du moment où Setsuko tombe amoureuse d'un provincial de passage à la capitale, un jeune homme éduqué et instruit. Le film devient alors vraiment passionnant, abordant quantité de sujets avec extrêmement de pudeur : la difficulté de refaire sa vie passée 40 ans, l'abandon des rêves de jeunesse, l'éducation des enfants, la manière dont la vie nous échappe... Comme à son habitude, le cinéaste n'appuie ni ne surligne jamais rein. Tout passe par de petits détails par toujours perceptibles comme un regard, un silence un peu plus long que d'habitude, la présence de figurants dans l'arrière plans. Naruse a surtout l'intelligence de ne jamais juger ni critiquer ses personnages. Ainsi on aurait pu virer dans le pire des chantage mélodramatique avec l'enfant qui disparaît mais il n'en fera rien, juste une escapade un peu trop longue du à une mère absente. La réalisation joue beaucoup sur les ellipses, les scènes très courtes et le montage alterné pour faire passer ce sentiment à la fois de temps fuyant pour la mère et d'isolement pour le jeune garçon. Et le spectateur parvient ainsi en quelques secondes à se glisser dans la peau de l'un ou l'autre.

Il y a dans cette écriture, cette délicatesse et ce refus des facilités un talent décidément précieux et d'une honnêteté trop rare. Et quelle simplicité et évidence dans la direction d'acteurs qui font passer tant de choses subtiles avec une lisibilité permanente. J'adore ainsi comment Naruse dessine la malaise de "l'oncle" de l'enfant, gêné de n'avoir aucune pièce à lui donner et l'incompréhension de ce dernier devant cet adulte qui part précipitamment après avoir tater ses poches.

Malgré donc une première moitié un brin anodine, je suis sorti presque euphorique devant la finesse du traitement.


D'ailleurs, je n'avais pas pris le temps d'écrire sur la découverte d'une femme dans la tourmente qui se place très haut dans sa filmographie. La aussi, le début semble assez calme mais c'est cette fois un artifice qui permet de mettre les personnages face à leurs désirs quand on découvre en même temps qu'eux leurs sentiments. La seconde moitié est une merveille absolue de raffinement et de délicatesse qui m'a fait venir les larmes aux yeux plus d'une fois. Je n'oublierais pas de sitôt la voyage en train où Hideko Takamine caresse l'espoir de refaire sa vie et comment la réalisation rapproche physique les deux personnages au fur et à mesure que le voyage progresse.
Et bon sang quel fin déchirante avec Takamine qui n'arrive pas à courir et s'arrête le souffle cours, le cœur brisé.
J'avais les jambes bien lourdes pour me lever du siège. :cry:
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Re: Mikio Naruse (1905-1969)

Messagepar Commissaire Juve » 28 mars 16, 14:28

Ça fait envie tout ça. Qui va se décider à les éditer ? LCJ Editions ? :lol: :?
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Re: Mikio Naruse (1905-1969)

Messagepar bruce randylan » 28 mars 16, 15:00

Le pire, c'est que les droits ne sont pas si durs à avoir à priori (ça dépend des périodes de sa filmographie quand même et du studio pour qui il bossait).
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Re: Mikio Naruse (1905-1969)

Messagepar Jeremy Fox » 20 déc. 16, 08:03

Les Acacias nous propose dès demain la première de 4 reprises en salles de films de Naruse jusqu'au printemps 2017 : Quand une femme monte l'escalier.

La chronique.

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Re: Mikio Naruse (1905-1969)

Messagepar Commissaire Juve » 20 déc. 16, 13:33

Jeremy Fox a écrit :Les Acacias nous propose dès demain la première de 4 reprises en salles de films de Naruse jusqu'au printemps 2017 : Quand une femme monte l'escalier.

La chronique.


Remarque en passant. Etonnant qu'on n'ait toujours pas de BLU (made in France) de films de Naruse.

Kurosawa, Ozu, Suzuki ou Imamura y ont eu droit, mais pas lui.
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Re: Mikio Naruse (1905-1969)

Messagepar Jeremy Fox » 20 déc. 16, 13:38

Commissaire Juve a écrit :
Jeremy Fox a écrit :Les Acacias nous propose dès demain la première de 4 reprises en salles de films de Naruse jusqu'au printemps 2017 : Quand une femme monte l'escalier.

La chronique.


Remarque en passant. Etonnant qu'on n'ait toujours pas de BLU (made in France) de films de Naruse.

Kurosawa, Ozu, Suzuki ou Imamura y ont eu droit, mais pas lui.



Le coffret DVD avait déjà été un flop :idea:

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Re: Mikio Naruse (1905-1969)

Messagepar bruce randylan » 20 déc. 16, 13:59

Jeremy Fox a écrit :Les Acacias nous propose dès demain la première de 4 reprises en salles de films de Naruse jusqu'au printemps 2017

On connait déjà les 3 suivants ?

Jeremy Fox a écrit :
Commissaire Juve a écrit :
Remarque en passant. Etonnant qu'on n'ait toujours pas de BLU (made in France) de films de Naruse.

Kurosawa, Ozu, Suzuki ou Imamura y ont eu droit, mais pas lui.

Le coffret DVD avait déjà été un flop :idea:


Et pas qu'en France, en Angleterre aussi faut croire. Eureka a sorti un coffret "volume 1" en 2006... On attends toujours le 2ème.
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Re: Mikio Naruse (1905-1969)

Messagepar Jeremy Fox » 20 déc. 16, 14:03

bruce randylan a écrit :
Jeremy Fox a écrit :Les Acacias nous propose dès demain la première de 4 reprises en salles de films de Naruse jusqu'au printemps 2017

On connait déjà les 3 suivants ?


Le grondement de la montagne le 11 janvier

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Re: Mikio Naruse (1905-1969)

Messagepar Amarcord » 20 déc. 16, 14:07

Jeremy Fox a écrit :
Commissaire Juve a écrit :
Jeremy Fox a écrit :Les Acacias nous propose dès demain la première de 4 reprises en salles de films de Naruse jusqu'au printemps 2017 : Quand une femme monte l'escalier.

La chronique.


Remarque en passant. Etonnant qu'on n'ait toujours pas de BLU (made in France) de films de Naruse.

Kurosawa, Ozu, Suzuki ou Imamura y ont eu droit, mais pas lui.



Le coffret DVD avait déjà été un flop :idea:

Et, à tout prendre, il me semble qu'il y a un autre pilier (peut-être plus "important" encore que Naruse) à éditer, avant : Mizoguchi (pas du tout édité en blu made in France non plus) passerait certainement avant Naruse, qui m'a l'air assez sous-estimé (voire méconnu) chez nous. C'est en tout cas le moins exposé.
[Dick Laurent is dead.]