Mikio Naruse (1905-1969)

Rubrique consacrée au cinéma et aux films tournés avant 1980...

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Tancrède
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Re: Mikio Naruse (1905-1969)

Messagepar Tancrède » 19 avr. 11, 16:34

bruce randylan a écrit :

Curieusement et sans trop savoir pourquoi le film est tabou au Japon :shock: (à cause de la mère abandonnant son fils ?

Je ne connais rien à la culture nippone (ni mauvaise) mais ça ne m'étonnerait pas.
j'ai trouvé ça hyper-hardcore moi.

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bruce randylan
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Re: Mikio Naruse (1905-1969)

Messagepar bruce randylan » 19 avr. 11, 16:36

je dois être un gros blasé que rien choque alors... l'influence d'1kult surement... :lol:
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Re: Mikio Naruse (1905-1969)

Messagepar riqueuniee » 19 avr. 11, 16:38

C'est très possible. Voir dans Still Walking, les commentaires de la grand-mère, à propos de sa belle-fille (son fils a épousé une jeune veuve avec enfant). Si le remariage d'une veuve (au bout de quelques annes) est mal perçu , un divorce suivi de remariage doit l'être également.

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Re: Mikio Naruse (1905-1969)

Messagepar Tancrède » 19 avr. 11, 16:39

bruce randylan a écrit :je dois être un gros blasé que rien choque alors... l'influence d'1kult surement... :lol:

fais gaffe à toi

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Re: Mikio Naruse (1905-1969)

Messagepar Tancrède » 19 avr. 11, 16:39

riqueuniee a écrit :C'est très possible. Voir dans Still Walking, les commentaires de la grand-mère, à propos de sa belle-fille (son fils a épousé une jeune veuve avec enfant). Si le remariage d'une veuve (au bout de quelques annes) est mal perçu , un divorce suivi de remariage doit l'être également.

rien à voir

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Re: Mikio Naruse (1905-1969)

Messagepar riqueuniee » 19 avr. 11, 16:42

Evidemment, mais peut-être que tout ce qui sort du cadre de la famille traditionnelle (divorce, mariage, abandon) est mal perçu, surtout par les anciennes g&nérations. J'ai tout de même du mal à croire que le film soit totalement tabou maintenant.

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Re: Mikio Naruse (1905-1969)

Messagepar Tancrède » 19 avr. 11, 17:01

riqueuniee a écrit :Evidemment, mais peut-être que tout ce qui sort du cadre de la famille traditionnelle (divorce, mariage, abandon) est mal perçu, surtout par les anciennes g&nérations. J'ai tout de même du mal à croire que le film soit totalement tabou maintenant.

A moins d'être un monstre, je ne comprends pas comment on peut mettre sur le même plan le divorce et l'abandon d'un enfant par sa mère.

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Re: Mikio Naruse (1905-1969)

Messagepar Tancrède » 19 avr. 11, 17:21

En fait, ce film m'a semblé aussi dur que L'incompris de Comencini. Pour donner une idée.

A ceci près qu'on y chiale moins parce comme l'a dit bruce, la prise de conscience de l'injustice y est plus abrupte et plus sèche. On a à peine de s'en rendre compte que paf, l'écran "FIN" arrive!

vraiment un film terrible.

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Re: Mikio Naruse (1905-1969)

Messagepar allen john » 23 avr. 11, 16:17

Trime donc, larbin / Koshiben gambare (Mikio Naruse, 1931)

Ce film muet tardif est le plus ancien des films de Naruse à être parvenu jusqu'à nous, un rescapé de nombreuses catastrophes comme tous les quelques pauvres films muets survivants de Mizoguchi, Shimizu, ou encore Ozu. Il reflète particulièrement l'époque durant laquelle il a été filmé, en termes cinématographiques: Naruse s'amuse à enchainer les ruptures de ton, et à utiliser le montage afin de donner des illustrations, digressions et contrepoints. L'influence d'un cinéma bouillonnant et expérimental, du cinéma Européen des années 1925-1930 notamment, se fait sentir dans un montage qui part dans tous les sens et qui donne une grande énergie à ce film court (29 mn).

L'histoire est à la base une comédie, ce qui surprendra bien sur un peu les familiers de l'oeuvre du cinéaste, et qui plus est, cette comédie est centrée sur un homme, père de famille et modeste employé d'une compagnie d'assurance. Le film le voit à la fois travailler (ni avec un grand talent, ni grande efficacité) à esayer de placer ses assurances, et échapper à sa condition d'adulte. il essaie d'être un père modèle, encouragé par sa femme, mais se cache lorsque le propriétaire bient réclamer son loyer, et joue à saute-mouton avec les enfants d'une cliente pendant qu'un concurrent réussit à embobiner cette dernière et lui refourgue une assurance-vie... Bref, un enfant, coincé dans une vie qui n'est pas près de s'embellir; mais jusq'à un certain point, la vie reste belle, et le personnage principal réussit même à retourner la situation en sa faveur, et se rend ainsi capable de réaliser son (petit) rêve, acheter un jouet à son fils. C'est à ce moment que le fils des héros est impliqué dans un accident très grave...

Le passage délicat de la comédie de caractères à un drame très noir, c'est sans doute la caractéristique la plus notable du film. Du reste, le drame inspire Naruse, qui déploie les grands moyens du clair-obscur dans les scènes d'hopital, absolument magnifiquess y compris dans cette copie bien malade. de même, le morceau de bravoure le plus commenté du film, le moment ou on apprend la sale nouvelle au héros, brille-t-il par une séquence de 20 secondes en montage rapide qui nous montre les associations d'idées, souvenirs et regrets à cent à l'heure du personnage. Le film n'est pas, évidemment, comparable à ces grands drames familiaux et pessimistes qui s'attachent à décrire des personnages féminins en lutte quotidienne avec les éléments, mais il est une introduction plus que plaisante à l'univers d'un très grand cinéaste. Il faut remercier Criterion et Eclipse d'avoir une fois de plus permis l'accès à des films rares avec ce coffret des films muets de Mikio Naruse.

http://allenjohn.over-blog.com/article- ... 76496.html

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Re: Mikio Naruse (1905-1969)

Messagepar allen john » 28 avr. 11, 16:23

Sans lien de parenté / Nasanu Naka (Mikio Naruse, 1932)

Le deuxième film muet conservé de Naruse commence avec dynamisme, en pleine rue, par les aventures de deux personnages secondaires, qui ont une petite escroquerie: l'un vole des portefeuilles, et les refile en douce à l'autre, bien habillé, et difficilement soupçonnable, qui semble n'être qu'un passant de plus. mais on passe très vite à autre chose après avoir fait la connaissance de ces deux fripouilles: ils se rendent en effet au port pour accueillir la soeur de l'un d'entre eux, la star Japonaise Tamae, qui revient au pays après 6 ans d'absences, riche. celle-ci revient en particulier pour retrouver sa fille, Shingeko, qu'elle a abandonnée avec son mari. a nouveau, Naruse change de cap, et nous amène auprès de cette dernière, qui vit avec son père, mais aussi la nouvelle épouse de celui-ci (qu'elle appelle maman) et la grand-mère: c'est le drame, la banqueroute menace, et le père de Shingeko n'a plus de ressources. La grand-mère fait un scandale, absolument pas résolue à vivre dans la pauvreté. quand son fils est amené en prison, sans doute pour y éponger des dettes, la vieille dame prend la décision d'amener la petite chez sa vraie mère, afin de retourner dans le luxe; de son coté, Masako la nouvelle épouse mène l'enquête, aidée d'un ami de la famille, afin de retrouver celle qu'elle a élevé...

Le lien du sang contre l'éducation: le combat est clair, et à l'exception du voisin un peu baroudeur, au sourire si figé, et aux apparitions si opportunes, le drame reste circonscrit dans les rapports entre les femmes; celles-ci sont au nombre de quatre finalement, parce que Shingeko n'est pas que l'objet de toutes les convoitises et de tous les sales coups, elle a son mot à dire, et le dit souvent : elle aime sa maman, c'est-à-dire la seule qu'elle ait jamais connue... Naruse nous maintient en haleine dans cette lutte située du reste en dehors du droit et de la loi. Son montage, comme de juste, est d'un grand dynamisme, et il aime à donner plus de punch à ses scènes muettes en faisant intervenir des mouvements d'appareil vers les actrices, qui soulignent soudain le drame sur les visages. les deux principales protagonistes, Masako et Kiruko-Tamae, sont différentes non seulement par l'âge (Tamae a facilement dix ans de plus) et le style vestimentaire (Tamae revient des USA, ) Naruse les fait jouer à l'opposé, usant de la mobilité du visage de Yoshiko Okoda (Tamae) et de la détermination froide affichée par yukiko Tsukuba (Masako). surtout, il les unit par le simple fait qu'elle veulent la même chose. C'est entre elles que tout se joue.

Des femmes unies ou opposées par des circonstances exceptionnelles, on reverra bien sur ça chez Naruse, avec moins de mélodrame, plus de réalisme, même si le réalisateur filme déjà dans ces décors urbains qui reviendront de film en film, et se feront toujours plus l'écho à la fois de la grande détresse des petites gens après la guerre, mais aussi de leur admirable capacité à survivre... Il ne fait pas vraiment son choix entre les deux femmes, mais laisse l'une d'entre elles gagner le combat pour un happy end en demi-teintes...

http://allenjohn.over-blog.com/article- ... 27515.html

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Re: Mikio Naruse (1905-1969)

Messagepar allen john » 30 avr. 11, 16:06

Après notre séparation / Kimi to wakarete (Mikio Naruse, 1933)

Le troisième film muet accessible de Naruse est plus proche que les deux précédents de son cinéma le plus connu: il se situe dans la peinture des femmes en pleine survie, et qui avancent avec stoïcisme. On n'est pas en pleine tragédie, ni en plein mélodrame: les conflits qui marquent ce film sont là depuis longtemps lorsque l'intrigue commence, et ne seront que partiellement résolus à la fin. il tourne autour de trois personnages: Kikue(Mitsuko Yoshikawa), une geisha vieillissante qui craint d'être définitivement rattrapée par l'âge, et dont les clients commencent effectivement à se détourner; Sumiko (Sumiko Mizukubo), une jeune geisha que ses parents ont forcé à entrer dans le métier plutôt que de chercher à améliorer leur condition par eux-mêmes; enfin, Yoshio (Akio Isono), le fils de Kikue, qui reproche quotidiennement son métier à sa mère en la traitant avec de plus en plus de mépris et qui dérive lentement mais sûrement vers la délinquance.

Sumiko est au centre de tout ce dispositif, et c'est elle qui prend l'initiative d'amener Yoshio avec elle chez ses parents afin qu'il se rende compte que le métier de geisha est imposé de l'extérieur, jamais choisi. Elle veut lui en faire prendre conscience afin qu'il se ressaisisse et cesse de maltraiter sa mère. De fait, elle le change, et lors de la seule séquence diurne du film, ils tombent amoureux tous deux, en présence de la mer. Mais le drame guette... Naruse concentre énormément de son dispositif dramatique sur le beau visage de Sumiko, et sur son regagrd aussi. Il se permet un flash-back lyrique lors d'une scène finale, qui voit Sumiko et Yoshio revenir mentalement au plus beau moment de leur voyage... Une prouesse qui renvoie mine de rien à un paroxysme de montage déjà observé sur Trime donc larbin, tourné deux ans auparavant.

Les acteurs sont excellents, mais ce qui frappe, c'est que ce bien beau film est marqué une fois de plus par les mouvements de caméra brusque et répétés, qui soulignent le drame, comme dans la conversation entre Sumiko et son père alcoolique, au moment ou celui-ci voudrait sans doute être en paix alors que sa fille s'oppose à la décision familiale de prostituer aussi la petite soeur. de la quiétude attendue par e spectateur, ainsi que par Yoshio, on passe à l'affrontement, et le montage se met de la partie. Naruse utilise aussi beaucoup le plan comme une unité de valeur, qui unit ou oppose les êtres, comme dans la scène amère durant laquelle les trois personnages, enfin réunis pour une fois, sont dans une même pièce alors que Sumiko a été blessée dans une altercation. L'union fragile et vouée à l'échec entre les deux jeunes gens est marquée par mouvements de caméra rapide de l'un à l'autre... ces expérimentations sont encore une trace de l'héritage des premiers films de Naruse et de ses expérimentations, mais il les atténuera plus tard, pour fondre les mouvements de caméra dans le style plus fluide de ses films parlants. En attendant, ces films muets de Naruse sont toujours une exceptionnelle découverte.

http://allenjohn.over-blog.com/article- ... 59462.html

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Re: Mikio Naruse (1905-1969)

Messagepar allen john » 3 mai 11, 09:42

Rêves de chaque nuit / Yogoto no yume (Mikio Naruse, 1933)

Après la tragi-comédie (Trime donc, larbin), et le mélodrame (Sans lien de parenté), l'évolution de Naruse mène à ce film qui ressemble beaucoup au type d'histoires qu'il mettra en scène à la fin de sa carrière, tout en remettant en jeu des thèmes et des motifs déjà évoqués dans certains des films antérieurs qu'on a conservés. L'héroïne est une hôtesse de bar, un métier qui est dangereusement proche de la prostitution et qui servira souvent de métaphore à Naruse. Elle se débrouille pour élever seule son fils, avec l'aide de voisins compatissants, lorsque son ex-mari revient... Et s'impose. Elle a beaucoup de rancoeur à son égard, c'est lui qui est parti, mais se laisse convaincre de laisser sa chance au père de son fils, par ses amis. le reste du film voit les deux anciens amants se confronter, la force de la femme pesant toujours plus sur le sentiment d'impuissance et d'inutilité de l'homme. Un drame, l'accident dans lequel leur fils va manquer de mourir, va agir comme un révélateur particulièrement amer, avant un final tragique.

L'homme n'a aucune chance, dans ce film, il est un boulet, mais il est aussi pris en pitié par Naruse. Par par son épouse, qui le pousse à aller plus loin, à chercher du travail, à se prendre en charge. Pour sa part, elle domine le film, et la vie de ses protagonistes. Naruse la saisit de façon impressionnante dans sa vie quotidienne, utilisant beaucoup le miroir comme un objet qui nous donne à la fois un aperçu des préparatifs de l'apparence, lorsque la jeune femme ajuste sa coiffure, mais aussi du fait que l'héroïne se prend occasionnellement à témoin, comme si elle était le seul interlocuteur possible pour elle-même. Il compose d'impeccables plans qui exposent tel ou tel point de vue, avec une tête gigantesque opposée à un personnage au fond, le plus souvent ces plans exposent le point de vue de l'épouse, mais pas toujours... Naruse utilise aussi une anaphore ironique: il nous montre lors d'un de ces fameux plans en travelling avant brusque sur un personnage, une voiture-jouet, qui nous annonce l'accident du fils..

L'accident, justement, renvoie à deux des films précédents: Trime donc, larbin, dans lequel la comédie était brusquement rappelée à la réalité par l'accident du fils (d'ailleurs ces deux films ont plus d'un point commun, à part bien sur dans le ton. Aucune comédie ici...), et Sans lien de parenté, qui voyait la belle-mère de l'enfant empêcher un accident, montrant ainsi sa capacité à se sacrifier pour celui qu'elle considérait comme son fils. ici, cet accident laisse planer comme souvent un doute sur la fin du film, laissant une fois de plus la fin du film ouverte. ce ne sera pas la dernière fois, les tranches de vies de Naruse, saisies dans le quotidien le plus brut, ne se finissent pas sous nos yeux: ce serait trop facile... Elles composent une forme d'univers tangible, et on a l'impression de film en film pouvoir recroiser tel ou tel personnage... Tout un univers.

http://allenjohn.over-blog.com/article- ... 44132.html

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Re: Mikio Naruse (1905-1969)

Messagepar allen john » 8 mai 11, 18:05

La rue sans fin / Kagiri naki hodo (Mikio Naruse, 1934)

Avant même le générique du film, des images de rue, comme en écho au concept soulevé par le titre: la rue comme métaphore de la vie en même temps que son cadre... les premières images sont énigmatiques, marquées par un montage serré, la touche des premiers Naruse. des gens qui vivents, se retrouvents, s'attendent, travaillent, passent dans la rue. Des éléments économiques aussi, une vitrine avec des bijoux, puis une autre avec des viennoiseries... la décor est planté, l'univers aussi, pour un film peu banal de Mikio Naruse: en conflit de plus en plus ouvert avec la Schochiku, il ne voulait pas de ce sujet. Des quatre autres films muets conservés de l'auteur de ce film, on constate qu'un seul n'est pas écrit par lui, le plus mélodramatique, Après notre séparation. Ici, c'est encore de mélo qu'il s'agit, et naruse n'en veut pas parce qu'il a trouvé son univers et ne souhaite pus revenir en arrière, à plus forte raison pour traiter un sujet qu'il considère comme un feuilleton sans envergure... le film lui sera imposé avec la condition qu'il fasse ce qu'il veut ensuite.

Sugiko est serveuse dans un bar, et elle a un amoureux, un homme dont la famille souhaite qu'il fasse un mariage prestigieux, mais lui n'en a cure: il veut Sugiko. Celle-ci est courtisée par un studio de cinéma qui s'intéresse à sa plastique, bref tout va pour le mieux... mais Sugiko a un accident, renversée par un jeune bourgeois, et son petit ami, sans nouvelles, disparait purement et simplement de la circulation. Sugiko commence à fréquenter Hiroshi, le riche automobiliste responsable de l'accident, et entre les deux, l'amour commence à poindre. Hiroshi va donc, contre la volonté de sa mère et de sa soeur, épouser Siguko. tout est pour le mieux? Pas sur...

Le destin, une fois de plus incarné par non pas un, mais deux accidents de voiture, va donc placer Sugiko sur un terrain glissant, et son environnement aussi. Mais la cible de naruse, c'est aussi et surtout la bourgeoisie et ses préjugés, les manies qui consistent à privilégier le prestige sur l'amour, tout un carcan de conventions sociales qui emprisonnent aussi bien Hiroshi que Sugiko. comme en écho, l'amie serveuse de Sugiko qui a saisi l'opportunité laissée vacante par Sugiko et est devenue actrice: elle aussi est rattrappée par les préjugés, et demande à son petit ami de resteer à l'écart, puisqu'il est d'une autre classe... un monde de classes, donc, dans lequel il faut s'élever, et tout abandonner. Au beau milieu de ce film, la personnalité de Setsuko Shinobu domne sans mal, impérieuse, au visage de marbre, dur et sévère à la fin, autant qu'elle était douce et optimiste au début. On comprend un peu Naruse, qui souhaitait dépeindre un monde mois fermé, moins circonscrit par les conventions de la fiction: ici, l'histoire aboutit à une étape ou certains des protagonistes trouvent le bonheur, mais qu'on ne s'y trompe pas, cette Sugiko, qui choisit un conflit sans concessions contre sa belle-famille, qui reprend sa liberté dans un monde dominé par les hommes, au risque de rester dans l'incertitude - et au plus bas de la classe ouvrière - toute sa vie, avec la plus belle des dignités, est bien une héroïne de Mikio Naruse, une grande.

Le réalisateur, à la veille de s'essayer au cinéma parlant, utilise le montage d'une façon toujours aussi inventive, avec ses inserts étonnants (Et même déroutants parfois, comme cette conversation entre deux amants entrelacée de vues de lampes éclairées et de bâtiments), ses plans en mouvement qui balaient l'espace, ses séquences de montage rapide: l'accident de la fin, vu entièrement par le biais des obkets personnels des victimes qui dévalent une pente sans fin, et un chapeau qui arrête sa course sur un rocher... Naruse va donc faire ce qu'il veut à l'issue de ce film: quitter la compagnie à laquelle il a travaillé depuis 24 films.

http://allenjohn.over-blog.com/article- ... 06882.html

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Re: Mikio Naruse (1905-1969)

Messagepar bruce randylan » 10 janv. 14, 01:09

L'éclair (1952)

Kiyoko, fraîchement sorti de l'adolescence vit au milieu d'une famille égoïste, sans ambition et superficielle. Le climat ambiant la pèse d'autant qu'on cherche à la marier à un boulanger 20 ans plus âgé qu'elle.

Une très belle découverte que voilà, sans doute moins émouvant et puissant que d'autres de ces réalisations (à commencer par la mère datant de la même année) mais Naruse réussit une formidable étude de moeurs, parvenant à rendre vraiment palpable le dégoût de Kiyoko pour la mesquinerie de ses proches : une sœur se sauve avec son "fiancé" (celui du mariage arrangé) tandis que le mari squatte désormais sa belle-famille, son autre beau-frère a mené une double vie avec un enfant illégitime, le frère profite de son expérience comme soldat pour mettre en avant un soit-disant traumatisme et ne rien faire... et l'autre sœur (qu'on espérait plus humaine) ne restera pas longtemps si "innocente".
Plus que s'attarder lourdement sur la bassesse de cette galerie, Naruse préfère user de la réalisation (et on le remercie) : les scènes où Kiyoko est avec sa famille sont filmés dans des plans encombrés d’éléments qui viennent polluer le cadre (poutre ou barrière en amorce ; mobiliers usés et dépareillés, les murs ou les portes viennent resserrer l'espace vital avec aucune ouverture sur l'extérieur) avec de plus une photographie assez sombre, le ton dans un découpage qui varie régulièrement de valeurs qui viennent faire perdre la géographie des lieux. Comme le personnage, on se sent vite étouffer sans qu'on se rende compte du dispositif filmique assez subtile. Mais on ressent tout de suite une gêne insidieuse et délétère. Et chaque coupe du montage a quelque chose d'incisif et tranchant qui empêche la crasse de s'estomper.

A l'inverse quand l'héroïne cherche à s'affranchir de cette famille, le cadrage et le mobilier sont plus harmonieux, la photographie plus lumineuse, le cadrage moins agressif et les fenêtres donnent sur de la verdure. Un nouveau monde plus apaisé se présente à elle. Mais Naruse refusant le happy end et, étant lucide sur le poids de la cellule familiale japonaise, livre une très belle fin ouverte où Kiyoko ne peut se couper de son passé, mais tout en gardant au coin de l'oeil un avenir plus radieux.

Sa qualité d'écriture, la justesse de l’interprétation, son regard sans concession mais sans cynisme sur des personnages sans valeurs ni dignité (que le cinéaste ne condamne jamais directement) et l’extraordinaire soin accorder à la réalisation m'ont ravi. La modestie et la sobriété de l'approche est extrêmement payante même si on pouvait espérer se sentir peut-être plus impliqué, mais l'émotion est toujours là, tout en finesse, par touche et nuance discrète.
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Re: Mikio Naruse (1905-1969)

Messagepar Alligator » 10 janv. 14, 08:19

C'est un film que j'ai vu il y a très longtemps, et je reste encore marqué par l'interprétation de Hideko Takamine. J'avais vu avant ou après Hideko receveuse d'autobus avec elle aussi. Et ces deux films, vus l'un à la suite de l'autre, me l'ont révélée comme une immense comédienne. Reste que cet éclair demeure pour moi l'un des meilleurs Naruse, une des plus nettes illustrations de son art, celui d'avancer de manière sourde, sans en avoir l'air, des arguments qui se révèlent massue à la fin. J'ai donc un grand faible pour ce film là, même si comme tu le dis, il n’apparaît pas comme le plus émouvant ou le plus puissant. Ce doit être vraiment personnel. Un truc qui s'explique difficilement. Parcours narusien personnel sans doute? C'est aussi ce film où il m'a semblé que l'affiliation à Douglas Sirk est bien visible (les rapports mère/fille, la structure avec le retournement final couronné par l'éclair, etc.).