Mikio Naruse (1905-1969)

Rubrique consacrée au cinéma et aux films tournés avant 1980.

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santiago
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Re: Mikio Naruse (1905-1969)

Messagepar santiago » 22 févr. 11, 11:15

The cinema of Naruse Mikio. Women and japanese modernity.

Parue en 2008, cette somme sur l'oeuvre de Naruse a été écrite par une universitaire américaine, Catherine Russell. Un livre de référence qui dépasse largement celui de Jean Narboni, le seul existant en français. Contrairement à lui, C. Russell a vu tous les films de Naruse (5 muets et 63 parlants), sachant que le cinéaste en a tourné 21 autres qui semblent irrémédiablement perdus. Il ne s'agit pas d'une biographie, encore moins d'une hagiographie, mais d'une analyse pointue de chaque film, tant sur le plan du fond que de la forme, le tout remis en perspective avec l'histoire du Japon et des évolutions sociétales. Russell s'attarde évidemment sur les thématiques chères à Naruse, en premier lieu la condition des femmes. Et aussi sur sa relation avec le monde des livres, puisqu'il a très souvent adapté des romanciers japonais, à commencer par Fumiko Hayashi et, dans une moindre mesure, Kawabata. Ce bouquin est passionnant, érudit mais écrit de façon claire et argumentée, à consulter à chaque nouvelle vision d'un film de Naruse. Reste que le personnage du cinéaste demeure toujours aussi énigmatique. Il y a très peu d'interviews de lui et ses collaborateurs ne sont guère prolixes à ce sujet, tous s'accordant à parler de sa difficulté à communiquer. Son actrice fétiche, Hideko Takamine, morte il y a peu, déclarait qu'elle n'avait jamais d'indications de jeu et que ses relations avec lui étaient quasi inexistantes. Si l'homme Naruse est un mystère (il se définissait comme un simple salarié des studios), son oeuvre est à découvrir et à aimer. Pour l'heure, j'ai vu 40 de ses films. Quel bonheur d'en avoir encore un grand nombre à découvrir, à condition de les dénicher, ce qui n'est pas une mince affaire.
Ce livre sera t-il traduit un jour en français ? J'en doute.

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Re: Mikio Naruse (1905-1969)

Messagepar frmwa » 22 févr. 11, 16:07

J'ai dû en voir une dizaine. Mes préférés sont
Yama-no-Oto, Le Grondement de la Montagne, où Setsuko Hara, une actrice fétiche de Ozu, fait vraiment merveille. Intéressant aussi de voir les options qu'il prend par rapport à l'oeuvre de Kawabata qu'il suit assez fidèlement.
Nagareru - Flowing - le déclin d'une maison de geishas, superbe par le nombre et la diversité des personnages féminins, un thème qui rappelle "Quand une femme monte l'escalier" également excellent.
Okasan, Nuages flottants, un (long) mélo, également avec un personnage masculin veule et Nuages d'été en couleurs, sur le milieu rural (un piège pour la mémoire, ces titres !)
Le sifflement de Kotan m'a bien plu aussi, sur fond de discrimination des Aïnous au Japon, et qui n'a trouvé que tout récemment une issue légale.

Le seul qui m'a déplu c'est "Horoki - Chroniques de mon vagabondage" qui était trop collé au texte du bouquin, et que j'ai trouvé ennuyeux avec dans le rôle titre TAKAMINE Hideko un peu fatigante et peu inspirée.

On pourrait dire pour simplifier que Naruse c'est un Ozu pessimiste. :mrgreen:
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santiago
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Re: Mikio Naruse (1905-1969)

Messagepar santiago » 22 févr. 11, 23:49

frmwa a écrit :On pourrait dire pour simplifier que Naruse c'est un Ozu pessimiste. :mrgreen:


Et féministe (comme Mizoguchi) :)
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Re: Mikio Naruse (1905-1969)

Messagepar riqueuniee » 22 févr. 11, 23:54

Tout à fait,Tous les films de Naruse que j'ai vus sont de magnifiques portraits de femme, avec en plus une belle analyse de sa place dans la société japonaise.
Côté style, il se rapprocherait certainement plus de Ozu (en moins minimaliste ) que de Mizoguchi.
Pour répondre à frmwa , j'ai beacoup aimé les trois premiers films qu'il cite. Je n'ai pu voir les autres.

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bruce randylan
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Re: Mikio Naruse (1905-1969)

Messagepar bruce randylan » 26 févr. 11, 10:37

Et bien de femmes et de société, il en est question la encore (même si c'est pas le plus pessimiste)
Le repas (1951)
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C'est un des titres les plus réputé de Naruse (qui existe du coup en France et en Angleterre en DVD) mais je dois avouer ne pas rejoindre l'enthousiasme général.
Je ne saurais dire que quoi ça vient, de petit détails, de gênes ressentis qui m'empêchent de rentrer pleinement dans l'histoire.
Une intrigue inaboutie et inachevée peut-être, une mise en scène plus timide et effacée que d'habitude sans doute, une fin ambigüe, que je trouve presque en contre-sens du propos, probablement.

J'en suis le premier désolé car je reconnais d'immenses qualités au film dans sa façon d'esquisser justement son histoire par détails, pour son portrait de la femme japonaise de l'après-guerre délaissée par un mari égoïste et condamnée à faire son travail de femme au foyer silencieusement.
L'introduction est ainsi excellente en présentant tout de suite le quotidien répétitif et triste de Setsuko Hara, face à son mari, sommet de machisme qui s'ignore. Il faudra l'arrivée de la nièce de celui-ci pour pousser à l'épouse à vouloir changer son rythme de vie.
La construction du récit, comme la psychologie, est très riche et toujours pertinente, mettant en parallèle et avec justesse le comportement de la nièce et de la tante qui préfèrent la fuite à la confrontation. L'occasion aussi de glisser quelques touches d'humour, toujours mêlées judicieusement à la crise du couple.
Les acteurs sont toujours autant dans le ton avec une Setsuko Hara ironiquement radieuse et lumineuse dans sa solitude et sa frustration.

Mais voilà, comme je disais, la mise en scène fait qu'on se sent légèrement en retrait de l'histoire, comme extérieur au drame. J'ai l'impression que la mise en scène de Naruse est moins "touchante" que d'habitude, que sa pudeur est pour l'occasion un défaut plus qu'une force.

Une re-vision s'imposera peut-être dans quelques temps
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Re: Mikio Naruse (1905-1969)

Messagepar frmwa » 28 févr. 11, 21:51

Si je me souviens bien, il y a une fin tout à fait artificielle et visiblement imposée par le studio tant on sent que Naruse n'y croit pas lui-même.
Sinon, tout à fait d'accord pour cette attention aux femmes. C'est même un parti pris très visible dans son interprétation du Grondement de la montagne, quand on compare avec la nouvelle de Kawabata.
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Re: Mikio Naruse (1905-1969)

Messagepar Eigagogo » 2 mars 11, 02:14

santiago a écrit :Pour l'heure, j'ai vu 40 de ses films. Quel bonheur d'en avoir encore un grand nombre à découvrir, à condition de les dénicher, ce qui n'est pas une mince affaire.


C'est pas non plus explorer la filmo d'un Satsuo Yamamoto, Minoru Shibuya, Heinosuke Gosho ou Miyoji Ieki , tous ses films sont dispo (hors films perdus of course) et encore mieux: SOUS TITRES. Il n'y a qu'à se baisser!

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bruce randylan
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Re: Mikio Naruse (1905-1969)

Messagepar bruce randylan » 2 mars 11, 02:26

Eigagogo a écrit :C'est pas non plus explorer la filmo d'un Satsuo Yamamoto, Minoru Shibuya, Heinosuke Gosho ou Miyoji Ieki , tous ses films sont dispo (hors films perdus of course) et encore mieux: SOUS TITRES. Il n'y a qu'à se baisser!


C'est clair. Naruse, comme Ozu ou Mizoguchi sont suffisant réputé pour qu'on trouve leurs films sans trop se fatiguer quand on sait où chercher. Mais après, c'est vraiment très dur. Les cycles à la MCJP sont justement un bon moyen de faire connaissance avec des cinéastes prestigieux et talentueux qui sont ne sont jamais sortis du Japon (ou presque). C'est aussi très frustrant de se prendre une claque ou d'être sous le charme d'un film de Senkichi Taniguchi, Sotoji Kimura, Tomotaka Tasaka, Tadashi Imai ou de Yuzo Kawashima et de savoir qu'il faudra patienter de nombreuse et nombreuses années avant de pouvoir en revoir d'autres.

En attendant, restons sur Naruse avec
Ma femme, sois comme une rose (1935)

Une jeune femme désespère de ne jamais voir son père qui travaille à l'autre bout du Japon et qui a fait d'une geisha sa maitresse. Face à la douleur de sa mère, elle se décide à aller le chercher sur place.

Des 3 Naruse période 30-40 présentés à ce cycle, celui-ci est le plus intéressant et le plus personnel. Le film met pourtant un peu de temps avant de trouver son style et sa voie.
Le début est en effet assez déstabilisant avec sa narration très elliptique (astucieuse mais gratuite), ses cadrages bizarres (surement hérité du muet dont Naruse vient de sortir depuis peu) et ses personnages secondaires qui ne servent pas à grand chose (l'amoureux, l'oncle)

C'est donc à partir du moment où l'héroïne retrouve son père à la campagne que le film démarre vraiment et réussit à toucher : la Geisha qui vit avec le père n'a rien d'une vamp détournant l'argent de son père, mais une mère vivant dans la pauvreté qui, rongé par la culpabilité, se tue au travail pour envoyer de l'argent à la famille de son amant.
La beauté des sentiments, la simplicité de la mise en scène, la tendresse des personnages, la délicatesse des acteurs, les touches humoristiques et la philanthropie du cinéaste transforment le film en une très belle comédie dramatique, très respectueuse de ses protagonistes, très justes dans son changement de mentalités.
Cette deuxième partie, plus naturelle dans réalisation, possède tout de même des lacunes dans la caractérisation des personnages de la mère et du mari dont les psychologies sont trop basiques pour fonctionner. A part, la jeune fille, les autres ne progressent, n'avancent pas. Celà fait partie du scénario, à l'instar des personnages masculins effacé et passif, mais on peut être en droit de demander plus de finesse.

En tout cas, au delà de quelques maladresses, une bonne partie de l'univers de Naruse est déjà bien place. Il me tarde de découvrir désormais ses muets (prévu bientot chez Criterion/Ecclipse)
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bruce randylan
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Re: Mikio Naruse (1905-1969)

Messagepar bruce randylan » 7 mars 11, 14:25

Nuage flottants (1955)
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Dans le Japon de l'après Guerre, Yukiko se rend à Tokyo pour y retrouver son amant qu'elle avait rencontré en Indochine durant le conflit. Marié, celui-ci ne veut quitter sa femme.


C'est étonnant de voir ce film après Pays de neige de Toyoda qui partage une intrigue assez proche (avec pratiquement la même durée) où une héroïne revient malgré les échecs et les années vers l'homme qu'elle aime et qui se moque bien d'elle.

Contrairement à Toyoda, la mise en scène ici est beaucoup plus sobre mais ce film de Naruse réussit là où Pays de neige se plantait violemment : celle de rendre crédible une histoire mélodramatique, répétant inlassablement le même schéma, scènes après scènes.
Sans livrer un chef d'œuvre, Naruse parvient à accrocher et émouvoir son spectateur (sans pour autant le bouleverser) par sa direction d'acteur irréprochable, une mise en scène solide, et un souci du détail.

Avec un rôle très difficile Hideko Takamine s'en sort admirablement bien, sachant composer un personnage toujours juste, qu'elle interprète une jeune fille timide, une femme brisée par la vie ou une amoureuse transie. On peut dire qu'elle porte presque le film sur ses épaules mais ça serait oublier que la réalisation de Naruse, tout autant discrète qu'elle est, ne cède jamais à la facilité ni au classicisme. Les scènes sont très bien découpées sans accumuler les champs/contre-champs basiques, le soin accordé à la reconstitution est criant de vérité, la photographie très naturelle apporte une dimension documentaliste essentielle, l'utilisation de la musique (un thème exotique souvent répété ou décliné) traduit un personnage féminin enfermé dans son passé, les court-flash back disposés au début du récit sont d'une force stupéfiante et les dialogues d'une cruauté et d'une violence étonnate. Toutes ces qualités imposent une ambiance très sombre, pessimiste pour ne pas dire étouffante. ("Je te rend tes affaires si tu me rend ma virginité" lance Takamine à l'homme qui l'a violée des années avant avec une voix résignée et fataliste)

Le film est très peu aéré d'ailleurs. A part les flash-backs, le film est prisonnier d'appartements sordides et minuscules, les personnages traversent d'étroites ruelles bouchées, des marchés grouillant de monde, des quartiers en ruines.
La noirceur du récit s'impose dès les premières minutes avec un silence écrasant et une peinture réaliste d'un japon malade où les femmes n'ont pas d'autres choix que de se prostituer avec des américains pour survivre, où les hommes sont d'un égoïsme écœurant et où les japonais sont prêts à croire le premier charlatant sectaire venu. Tout celà est décrit sans pathos, sans élan larmoyant et sans trait forcé.

Il faut cependant subir quelques baisses d'intensité dans la deuxième partie qui tourne le dos à l'ambiance réaliste et social pour se recentrer sur son couple torturé qui, brisé de ce contexte historique, perd aussi en force. On perçoit alors un scénario un peu redondant qui aurait pu être un plus réduit sans amoindrir les personnages. Dans cette partie, on voit un nouveau sacrifice (qu'on peut juger volontaire ou involontaire) qui permet au personnage masculin de se découvrir enfin une humanité et un attachement tardifs. Pas forcément bien amené, cette conclusion atténue une beauté aussi noire que l'ébène d'un film qui s'annonçait sublime.
Il sera "seulement" très bon.
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Re: Mikio Naruse (1905-1969)

Messagepar cinephage » 7 mars 11, 14:41

Pour l'avoir vu également, je partage globalement ton analyse, quoique le coté redondant m'aie sans doute plus lassé que toi. Je dirais donc qu'il s'agit d'un bon film, sans aller plus loin. J'aurais préféré un peu moins de rencontres (dont le schéma répétitif a fini par me lasser, atténuant sensiblement l'émotion du film), et un peu plus d'attachement au reste du monde, histoire de rendre cette histoire un peu plus concrète (l'épouse, par exemple, est remarquablement inexistante, c'est un peu dommage).

En revanche, je l'ai vu en dvd Wild Side, et la copie est absolument impeccable, c'est du très beau travail.
Obviously the world is not a wish-granting factory (The fault in our stars, Josh Boone, 2014)
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Re: Mikio Naruse (1905-1969)

Messagepar bruce randylan » 7 mars 11, 15:22

Ah oui, je m'étais aussi dit sur le coup que l'épouse était vraiment absente (invisible même) et puis ça m'est complètement sorti de la tête avec les autres films de cette rétro marathon. Trop de films tue le film :mrgreen:

Pour le DVD wild side, j'avais zappé sur celui du Repas et j'avais trouvé ça sacrément granuleux.
Il me tarde de faire le tour des bonus qui ont l'air passionnant. :)
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Re: Mikio Naruse (1905-1969)

Messagepar Alligator » 13 avr. 11, 07:44

Kafuku zempen (Learn from experience, part I) (Mikio Naruse, 1937) :

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http://alligatographe.blogspot.com/2011/04/kafuku-zempen.html
_______________

Ce n'est qu'à la toute fin du générique que je me suis rendu compte qu'il s'agit d'un premier opus d'un diptyque. J'espère que je trouverai le second. Rien n'est moins sûr. Je l'espère parce que j'ai bien aimé les interrogations auxquelles Mikio Naruse nous invite.

Dans ce Japon de l'entre-deux, entre deux époques, entre deux guerres, deux cultures, deux influences, entre la tradition terrienne, ancestrale et la modernité venue de l'Occident de moins en moins lointain, de jeunes gens essaient de s'adapter tant bien que mal à ces nouvelles exigences malgré le poids de la famille, de la tradition et d'un passé encore trop présent.

Un jeune couple veut se marier mais le père du type est ruiné et compte sur un mariage arrangé de son fils pour sauver la situation financière de la famille. La première partie du film montre tout le poids que cette pratique pouvait faire peser sur l'individu quand la cellule familiale portait si bien son nom en aliénant les individus, voire en les niant. Naruse filme son héros la tête baissée, et hanté par le fracas retentissant des reproches paternels face à son refus. Un fils se doit d'honorer sa famille et la faire passer avant son propre intérêt, sa liberté. Envisager le choix est déjà le reniement de la famille.

A ce moment-là du film après que le père eut menacé de se faire seppuku, je suis étonné que Naruse, cinéaste de la femme japonaise, ses joies, ses affres et douleurs, ait choisi de faire porter ce joug à un homme. Ce n'est que dans la seconde partie que cette option prend tout son sens naruséen. En effet, alors qu'il est aux prises à une réflexion introspective chaotique le bonhomme tombe de manière fortuite sur celle que son père veut le voir épouser. La riche héritière fait du cheval dans la campagne et le gars tombe illico amoureux! Pendant ce temps des plans de coupe montrent celle à qui il a promis de tenir bon, préparant le mariage de sa meilleure amie à Tokyo et s'interrogeant sur le sien.

Il y a notamment une scène dans un magasin de mode où elles se demandent si elle est du genre à faire son mariage en costume occidental ou traditionnel. La réflexion sur ce thème accompagne les personnages tout le long du film bien évidemment, en toile de fond de ce drame sur le mariage arrangé, tradition difficilement conciliable avec le mariage d'amour, considéré comme plus moderne et dans lequel l'individu s'épanouit. Ils sont jeunes et passent d'un costume à l'autre, écoutent de la musique française, dansent sur la musique occidentale, etc.

Quoiqu'il en soit, à cet instant, on a d'ores et déjà compris que la petiote va morfler grave. Le gars est tellement falot qu'il déclare sa nouvelle flamme à sa future tout en lui disant qu'il ne peut pas l'épouser parce qu'il a déjà promis le mariage à une autre mais l'on sait qu'il n'en pense pas un mot, qu'il attend juste qu'elle l'encourage, ce qu'elle fait. La modernité est à ce prix.

Bref, ce trou du cul louvoie, tortille. Certes, les éléments le poussant dans les bras de cette donzelle s'amoncellent : l'insistance familiale, la nécessité sacrificielle en quelque sorte et voilà que la jeune femme est superbe, belle comme un cœur, souriante et moderne. M'enfin, on ne peut s'empêcher de penser que les sentiments qui le liaient à la désormais "ex" n'étaient pas aussi profonds qu'il voulait le laisser croire. D'ailleurs, c'est ce genre de remontrances que la meilleure amie va lui balancer à la tronche lorsqu'elle le chope dansant aux bras de l'autre dans un bar. Parce qu'en plus, ce couard n'a même pas eu les coucougnettes d'aller voir son "ex" pour lui annoncer la mauvaise nouvelle.

Par conséquent, cette deuxième partie du film renverse le positionnement des personnages et l'on retrouve donc l'habituelle attention portée par Mikio Naruse à cette femme japonaise qui finit seule, comme souvent, et trouve dans la douleur de l'abandon et la solitude les moyens d'acquérir une force, un courage et une indépendance qu'elle ne soupçonnait pas recéler. Cette difficulté d'être une femme face à l'adversité, ici la lâcheté d'un homme ainsi que le poids d'une société traditionaliste, est donc une problématique que Naruse étudie avec soin de film en film, à l'instar d'un peintre qui se focalise sur les natures mortes ou les couchers de soleil, sauf que Naruse veut faire vivre ses personnages au delà de leur problème. C'est la raison pour laquelle cette fin douloureuse, interrompant de manière brutale le fil du récit m'a laissé quelque peu frustré. Il faut que je trouve la seconde partie!

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Re: Mikio Naruse (1905-1969)

Messagepar riqueuniee » 13 avr. 11, 09:36

santiago a écrit :
frmwa a écrit :On pourrait dire pour simplifier que Naruse c'est un Ozu pessimiste. :mrgreen:


Et féministe (comme Mizoguchi) :)

On pourrait donc dire que c'est un Ozu pessimiste, mais avec un regard sur les femmes qui le rend plus proche de Mizoguchi.
Aux titres de frwma auxquels j'ai déjà fait allusion, je rajouterai Nuages d'été : j'ai beaucoup aimé cette chronique rurale (en couleurs). C'est en effet un peu compliqué pour les titres (la faute aux distributeurs français ? Il y a d'ailleurs aussi Histoires d'herbes flottantes (Ozu).

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Re: Mikio Naruse (1905-1969)

Messagepar Jeremy Fox » 13 avr. 11, 09:45

riqueuniee a écrit : je rajouterai Nuages d'été : j'ai beaucoup aimé cette chronique rurale (en couleurs).


Un de mes très grands coups de coeur de ces dernières années

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Re: Mikio Naruse (1905-1969)

Messagepar bruce randylan » 19 avr. 11, 14:26

A l’approche de l’automne (1960)

Un garçon est placé chez le frère de sa mère le temps que celle-ci, veuve, trouve un emploi. Il ne tarde pas à se lier avec son cousin adolescent et une petite fille plus jeune que lui.

Une petite merveille où Naruse délaisse le portrait de femmes pour celui du monde de l’enfance et on peut dire qu’on ne perd pas au change. Il fait preuve de la même justesse et de la même sensibilité.
Si le scénario se permet quelques facilités (la mère qui travaille comme hôtesse chez la famille de la petite fille), Naruse nous les fait rapidement oublier grâce à sa réalisation qui se met au niveau de son duo de jeunes acteurs, admirables en passage.
On s’amuse, on s’émerveille et on sourit beaucoup dans cette belle histoire d’amitié. Qu’il s’agisse de nous faire découvrir une grande ville, de jouer au base-ball avec d’autres enfants, de partir à la campagne chercher des insectes, de chercher à découvrir la mer, de partager un gouter ou de s’offrir une escapade à une plage (tristement industrielle), Naruse suit avec délice et tendresse les ballades des 2 enfants. La simplicité évidente et limpide de la réalisation sert avec pertinence, la pureté et la naïveté de la vision du garçon et de fille.

Une innocence mise à mal par un monde adulte qui ne cherche pas à les comprendre et encore moins à les accompagner dans leurs éveils. Les préjugés, la moral et l’égoïsme des « grands » vont donc briser cette complicité enfantine. La conclusion renoue d’ailleurs avec le pessimisme fataliste du cinéaste en faisant preuve de tout autant de lucidité et de réalisme. Le bref dernier plan est d’une simplicité déchirante dans sa capacité à évoquer en quelques secondes la soudaine solitude qui règne désormais dans la vie du jeune héros. Un dernier plan qui ne souffre d’aucun effet appuyé, d’aucun artifice grossier et d’aucun matraquage thématique. A l’instar du reste du film, il déploie dans l’épure une beauté et une injustice universelle.

Curieusement et sans trop savoir pourquoi le film est tabou au Japon :shock: (à cause de la mère abandonnant son fils ? Pour aborder très brièvement le divorce et les familles reconstituées ?).
De ce fait le film est devenu très rare. C’est vraiment dommage car il s’agit d’une des meilleurs titres de son auteur et l’un de ses plus accessibles.
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