Michelangelo Antonioni (1912-2007)

Rubrique consacrée au cinéma et aux films tournés avant 1980...

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Dale Cooper
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Re: Michelangelo Antonioni (1912-2007)

Messagepar Dale Cooper » 27 avr. 15, 19:36

Demi-Lune a écrit :La nuit (1961)

Qu'on ne se méprenne pas : ça reste toujours aussi chiant et j'ai pris beaucoup plus de plaisir devant un "petit" film comme Brewster McCloud que devant cet essai qui met les nerfs du spectateur à rude épreuve. La seconde heure, avec la réception, j'ai dû me faire violence pour la regarder jusqu'au bout. Il ne se passe strictement rien (on va me rétorquer qu'avec Antonioni, c'est quand rien ne se passe que tout se passe, que l'ennui est consubstantiel à la démonstration).
MAIS le film travaille la mémoire et s'imprime remarquablement (je me souvenais encore pratiquement de tout) grâce à son épure formelle, cette force indicible du noir et blanc qui renvoie aux vides et aux silences qui séparent Mastroianni et Moreau. La nuit a quelque chose de l'énigme qui résiste à la défloraison. Cela reste tout aussi "simple" qu'impénétrable. Pour des raisons peut-être tordues, ce film me fait un peu penser à L'année dernière à Marienbad sorti la même année (les tenues de soirées, ce flottement permanent, l'érotisme latent, la modernité froide et théorique même si le style et les enjeux sont totalement différents), et qui laisse aussi pas mal de cinéphiles sur le banc. Sans mettre La nuit sur le même piédestal, ça me titille pas mal quand même, cette affaire. J'étais comateux au sortir de ces deux très longues heures et m'apprêtais à coller une note moyenne, mais on repense aux images, à la force qui s'en dégage, des cheveux plaqués par la pluie de Moreau à ceux noirs de Monica Vitti, des façades anonymes de HLM à l'embrassade finale, qui récompense la persévérance du spectateur en libérant enfin les vannes de l'émotion. C'est ennuyeux à mourir, mais obsédant. Film creux ou film majeur, mon appréciation varie sur les deux extrêmes du spectre. Mais une chose est sûre : tout important soit-il, ce n'est pas un film qui me touche, qui correspond à ce qui me fait vibrer en tant que spectateur. Il y a eu réévaluation objective, mais je ne pense pas y retourner avant très, très longtemps.

C'est marrant, je pensais que c'était le film qui avait le moins de chances de déplaire à ses détracteurs (au-delà de ce que tu dis sur les images qui s'impriment sur la rétine), qu'il s'agissait de son film le plus abordable... J'ai presque envie de dire "qui raconte une histoire, celui-là", étant loin de la liberté de ton, des symboles de films à la Blow-Up ou Le Désert rouge. Le moins chiant quoi...

ATP
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Re: Michelangelo Antonioni (1912-2007)

Messagepar ATP » 27 avr. 15, 21:17

Demi-Lune a écrit :La nuit (1961)

Qu'on ne se méprenne pas : ça reste toujours aussi chiant et j'ai pris beaucoup plus de plaisir devant un "petit" film comme Brewster McCloud que devant cet essai qui met les nerfs du spectateur à rude épreuve. La seconde heure, avec la réception, j'ai dû me faire violence pour la regarder jusqu'au bout. Il ne se passe strictement rien (on va me rétorquer qu'avec Antonioni, c'est quand rien ne se passe que tout se passe, que l'ennui est consubstantiel à la démonstration).
MAIS le film travaille la mémoire et s'imprime remarquablement (je me souvenais encore pratiquement de tout) grâce à son épure formelle, cette force indicible du noir et blanc qui renvoie aux vides et aux silences qui séparent Mastroianni et Moreau. La nuit a quelque chose de l'énigme qui résiste à la défloraison. Cela reste tout aussi "simple" qu'impénétrable. Pour des raisons peut-être tordues, ce film me fait un peu penser à L'année dernière à Marienbad sorti la même année (les tenues de soirées, ce flottement permanent, l'érotisme latent, la modernité froide et théorique même si le style et les enjeux sont totalement différents), et qui laisse aussi pas mal de cinéphiles sur le banc. Sans mettre La nuit sur le même piédestal, ça me titille pas mal quand même, cette affaire. J'étais comateux au sortir de ces deux très longues heures et m'apprêtais à coller une note moyenne, mais on repense aux images, à la force qui s'en dégage, des cheveux plaqués par la pluie de Moreau à ceux noirs de Monica Vitti, des façades anonymes de HLM à l'embrassade finale, qui récompense la persévérance du spectateur en libérant enfin les vannes de l'émotion. C'est ennuyeux à mourir, mais obsédant. Film creux ou film majeur, mon appréciation varie sur les deux extrêmes du spectre. Mais une chose est sûre : tout important soit-il, ce n'est pas un film qui me touche, qui correspond à ce qui me fait vibrer en tant que spectateur. Il y a eu réévaluation objective, mais je ne pense pas y retourner avant très, très longtemps.

Même avis que toi, mais pourtant j'ai bien aimé L'Eclipse!

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Père Jules
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Re: Michelangelo Antonioni (1912-2007)

Messagepar Père Jules » 2 août 15, 10:41

Vitti et Antonioni, une passion italienne
http://www.lemonde.fr/m-actu/article/20 ... 97186.html

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Re: Michelangelo Antonioni (1912-2007)

Messagepar Federico » 2 août 15, 17:04

Père Jules a écrit :Vitti et Antonioni, une passion italienne
http://www.lemonde.fr/m-actu/article/20 ... 97186.html

Bel article.
Ce passage laisse rêveur...
Monica Vitti n’entre pas dans les canons de l’Italie des années 1950 : peu photogénique, insuffisamment voluptueuse, elle n’a pas le glamour de Gina Lollobrigida, de Sophia Loren et de Silvana Mangano. Ses taches de rousseur, son nez trop fort et le timbre âpre de sa voix qui fait merveille pour doubler les pochtronnes et les prostituées intimident les producteurs.

:o :shock: :roll: OK, la photo ci-dessous date de la décennie suivante m'enfin bon...
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Re: Michelangelo Antonioni (1912-2007)

Messagepar ATP » 30 sept. 15, 11:17

Ca vaut le coup Identification d'une Femme? J'ai eu des avis partagés dessus...

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Re: Michelangelo Antonioni (1912-2007)

Messagepar Geoffrey Carter » 30 sept. 15, 15:00

ATP a écrit :Ca vaut le coup Identification d'une Femme? J'ai eu des avis partagés dessus...

Identification d'une femme est surtout notable dans le sens où il marque une rupture par rapport aux précédents films italiens du cinéaste comme L'Avventura où l'objet de l' « identification » était l'homme, la réalité étant filtrée à travers les yeux d'une ou plusieurs femmes. Ici, c'est l'inverse : le personnage principal, un metteur en scène, observe la réalité et tente d'identifier le monde des femmes. La conclusion « active » (« Ni happy end, ni catharsis, mais un juste milieu qui ouvre une perspective sur l'avenir » selon Antonioni) n'est pas la seule nouveauté du film. Pour raconter les vicissitudes amoureuses de ses personnages, le cinéaste ne s'est jamais montré si détaché et ironique, évoquant même Le Charme discret de la bourgeoisie à certains moments même s'il lui manque la subversion corrosive de Buñuel. Par ailleurs, l'intrigue du film n'est pas sans rappeler le chant du cygne du metteur en scène espagnol, Cet obscur objet du désir, autre essai ironique sur l'énigme de la femme à l'ère du féminisme et de la violence.

Si la curiosité à l'égard des nouvelles générations peut surprendre chez un cinéaste alors âgé de près de soixante-dix ans, la tentative de renouvellement du langage est encore plus étonnante. Identification d'une femme pourrait être la première oeuvre d'un jeune talent. Afin de se consacrer uniquement aux personnages et aux faits, Antonioni (assisté de son scénariste Gérard Brach) laisse de côté le contexte alors que ses films précédents tissaient un lien étroit entre l'environnement d'un personnage et sa situation psychologique et sentimentale. Renonçant au plan-séquence, il adopte un découpage plus nerveux et fragmenté. Les plans longs s'adaptaient au climat d'attente, à la résignation, au désespoir des années 60, mais aujourd'hui il n'y a plus solitude, attente et crise du couple partagées dans la totalité de l'espace cinématographique, l'homme est seul au milieu de ses rêves et de ses doutes, face à des femmes affirmées, résolues. D'où un découpage en plans brefs, enchaînant les ellipses, une caméra très mobile suivant la course existentielle de Niccolò et des cadrages rigoureux pour des impressions fugitives.

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Re: Michelangelo Antonioni (1912-2007)

Messagepar Amarcord » 14 oct. 15, 13:48

Amazon : le Blu-ray de L'Eclipse est à 9,99€.
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Re: Michelangelo Antonioni (1912-2007)

Messagepar Profondo Rosso » 6 août 18, 03:24

Femmes entre elles (1955)

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Clélia revient à Turin, dont elle est originaire, afin d'y créer la succursale d'une maison de haute-couture romaine. Là, elle se lie avec un cercle de femmes issues de la grande bourgeoisie, et fait aussi la connaissance de Cesare, un décorateur qui supervise les travaux de son salon. C'est surtout le drame personnel de l'une d'entre elles, Rosetta, amoureuse désespérée du peintre Lorenzo marié à Nene, qui sollicite toute sa sensibilité.

Femmes entre elles est une œuvre assez méconnue de Michelangelo Antonioni mais qui à l’époque marquera une certaine reconnaissance internationale (Lion d'argent à la Mostra de Venise en 1955) après des premiers films simplement salués par la critique italienne. Antonioni adapte ici la nouvelle Tra donne sole de Cesare Pavese, écrivain dans lequel il se reconnaît par la richesse et la mélancolie de ses personnages féminins. Cependant quand Pavese nouait une forme de tragédie à travers le mal-être de ses héroïnes (en mettant en avant le personnage interprété par Eleonora Rossi Drago dans le film), Antonioni y ajoute un portrait acerbe de de la bourgeoisie turinoise à travers un groupe de femmes.

Chaque héroïne témoigne dans son cheminement de la société italienne patriarcale d’alors et donc de leurs rapport aux hommes. Clélia (Eleanor Rossi Drago) dans sa volonté d’indépendance se condamne à une forme de solitude en refusant la romance possible avec Carlo (Ettore Manni). Rosetta (Madeleine Fischer) par dépit amoureux envers le peintre marié Lorenzo (Gabriele Ferzetti) cède au suicide tandis que Nene (Valentina Cortese) l’épouse de ce dernier n’ose embrasser ses ambitions artistiques par peur de le perdre. Enfin la volage Momina (Yvonne Furneaux) multiplie les liaisons alors qu’elle vit en ville séparée de son époux. Toutes se définissent donc par leur rejet ou soumission aux hommes, mais sans qu’Antonioni cède à la facilité de faire de ces derniers leurs cruels tourmenteurs - la première tentative de suicide de Rosetta intervenant d’ailleurs avant la liaison, par simple désespoir sentimental. Ce sont les codes de cette bourgeoisie qui façonnent ce mal-être, notamment sociaux entre Carlo et Clélia qui se refuse à nouer une romance la ramenant son passé modeste et au simple statut d’épouse. Le cynisme et le détachement sert également à remplir le vide pour Momina dont les encouragements font basculer les plus fragiles Rosetta et Nene, au destin sacrificiel chacune à leur manière.

Antonioni montre ainsi la communauté d’ami(e)s se constituer et le fossé se creuser dans des rapports peu sincères. Le réalisateur notamment de l’agencement de ses personnages pour l’exprimer, un environnement commun extérieur (la scène de la plage) comme intérieur (la soirée dans l’appartement de Momina) exilant toujours le personnage le plus faible (Rosetta puis Nene) et victime des médisances des autres. Le décor sert aussi cette distance, que ce soit dans son évolution (la maison de haute-couture en travaux autorise le rapprochement entre Clélia et le prolétaire Carlo, mais le même lieu devenu clinquant et luxueux signe leur séparation et différence sociale) ou ses différences (la visite de son ancien quartier turinois qui là encore rapproche Clélia et Carlo, mais ensuite celle d’un magasin de meuble ou le sens pratique de Carlo s’oppose au raffinement de Clélia). La bienveillance et la vilénie ordinaire s’entrecroisent dans un quotidien sans but (toutes les femmes sont nanties ou entretenues) fait de soirée mondaines et messes basses interchangeables. Les héroïnes « actives » y sacrifient leurs vies sentimentales ou leur destin professionnels, à cause des hommes mais surtout par le conditionnement de leur milieu bourgeois. Antonioni parvient à se montrer cinglant tout en préservant une émotion sincère qui ne fait jamais prendre de haut ou juger les protagonistes. Une réussite majeure qui précède les classiques plus célébrés à venir. 5/6

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Thaddeus
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Re: Michelangelo Antonioni (1912-2007)

Messagepar Thaddeus » 6 août 18, 15:25

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Chronique d’un amour
À l’instar des Amants Diaboliques de Visconti, le premier long-métrage de l’auteur n’est pas sans apparaître comme un avatar transalpin du film noir américain. Couple criminel, mari soupçonneux, détective privé, chambres d’hôtel constituent les éléments d’une enquête qui, par sa mise en scène au compas et au rapporteur, son style personnel fait de rigueur et de dépouillement, tient à bonne distance les protagonistes et leur agissements. Mais l’artiste se démarque surtout des schémas traditionnels en pointant le vide caractérisant la vie paresseuse des nantis de la haute bourgeoisie milanaise, et qui donne naissance à des êtres comme cette héroïne dont la lutte égoïste et la violence parfois retournée contre elle-même soulignent le besoin incompressible d’avoir une prise sur son existence. 4/6

Femmes entre elles
Héritière pour une part du néoréalisme dans ses constats d’échecs sociaux et de l’interrogation intime sur la solitude et la difficulté à nouer des liens affectifs stables, cette subtile étude psychologique témoigne très tôt de l’intérêt d’Antonioni pour le portrait féminin. Les amies du titre original sont des femmes modernes et énergiques, moins indolentes et irresponsables que les hommes, dont le cinéaste analyse la camaraderie comme un tissu complexe de rivalités, de jalousies, de médisances, terreau de moult inquiétudes et turbulences qu’il dépeint avec une sûreté de décalque. D’une belle fluidité chorale, la mise en scène les observe vivre, aimer, se chercher, sans symbolisme primaire mais avec un sens de la litote qui invite le spectateur à combler les vides de ses propres conjectures. 4/6

Le cri
Avec ses longues berges striées de labours, percées de souches, creusées par des ouvriers de modeste condition, la plaine padane offre au triste récit un cadre très concret, hérité pleinement du néoréalisme dont il tire un pathétique constant – les films suivants s’en démarqueront. Et pourtant les principaux motifs d’Antonioni sont déjà là : tout y est obstacle, clôture, blessure du cœur, fatalité des amours. L’errance désemparée du héros, que son épouse a abandonné, le fait croiser la gironde tenancière d’une station-service, puis une jolie prostituée esseulée (les femmes sont belles, chez Michelangelo). Autant de rencontres qui ne font que l’engloutir davantage dans le désarroi et la solitude, le long d’un périple dont les nuances de gris restituent à ses états d’âme leur exacte couleur. 5/6

L’avventura
Probablement l’un des films-clés du cinéma moderne, en ce qu’il rompt de manière radicale avec la narration et la psychologie traditionnelles, se libère des approches dramatiques et explicatives, affirme sa volonté de se dégager du support des faits, invente une structure faite de temps morts, de pauses, d’interstices, révélateurs impitoyables de ces minuscules éboulements qui, peu à peu, viennent à bout de toutes les raisons de vivre, d’aimer ou de mourir. Les décors, photographiés de façon immensément picturale, y sont souvent des espaces vides qui renvoient au vide intérieur de personnages en plein désarroi. C’est l’œuvre-manifeste de l’introspection, de la confusion des sentiments, de l’incommunicabilité, qui relève de l’esthétique du désenchantement et suscite une émotion paradoxale dans sa sécheresse même. 6/6
Top 10 Année 1960

La nuit
La lente évolution d’une crise, dépourvue d’anecdotes, de rebondissements, de supports accessoires, à travers un milieu mondain qui reflète toute l’inanité d’un certain mode contemporain d’existence. Une nouvelle fois, les héros d’Antonioni sont des névrosés hantés par l’échec sentimental ou social, qui suivent une errance sans but dans des paysages gris où la caméra s’enlise irrémédiablement. Un homme et une femme en pleine faillite conjugale se cherchent, s’évitent, se croisent, arpentent un décor sur les arêtes duquel ils viennent s’écorcher : le cinéaste traduit une dislocation, une fragmentation qui semblent extraire l’humain du monde. Si sa quête artistique est très cohérente, on peut la trouver pour le coup assez aride, et avoir bien du mal à être ne serait-ce qu’un peu touché. 3/6

L’éclipse
Le dernier volet de la trilogie sur l’incommunicabilité moderne est le aussi plus dédramatisé, réduisant quasiment à néant la matière narrative au profit d’une écriture procédant par correspondances, en phase avec l’indicible de la vie intérieure. Désenchantement, instabilité, fragilité des sentiments sont radiographiés en une dérive abstraite, flottante, un réseau de lignes et de formes où viennent s’engluer les personnages. Toutes en plans fixes et épurés, les sept minutes finales, particulièrement marquantes, constituent un exercice de sensorialité hanté par l’esprit des lieux et en tirant une contemplation sur l’inertie, un poème sur le transfert des forces occultes de l’humain à l’inanimé. C’est dans sa séquence la plus immatérielle, la plus tellurique aussi, que la pensée du cinéaste paraît la plus fluide. 4/6

Le désert rouge
L’oasis paradisiaque n’est plus qu’un souvenir, l’eau est contaminée par les déchets d’usines futuristes, la terre est une lande aride ou un amas de scories fumantes, le feu ne chauffe plus et détruit mal les résidus chimiques qui empoisonnent l’air. Pour son premier film en couleurs, Antonioni en fait un usage assez stupéfiant, approfondit les manifestations de cet authentique phénomène de sensibilité qu’est l’agression du monde, et traduit en termes purement visuels le mal-être et le désarroi de son héroïne, l’exprimant par des taches brumeuses, des halos presque surréels, un univers hivernal, asphyxié, toxique, désespérant. Ce travail subjectiviste des états d’âme offre un nouveau relief aux préoccupations habituelles de l’auteur, plus que jamais esthète fasciné de la plasticité des choses. 4/6

Blow up
Le héros est photographe, son obsession d’une image qu’il analyse jusqu’à l’obsession ouvre devant lui un gouffre de perception et d’interprétation. À partir d’un élément perçu comme objectif, Antonioni multiplie ainsi les faux rapports isolant le témoin d’une réalité qui s’effiloche et le prive peu à peu de tout recours. Il poursuit le discours des films précédents, reconduit leur agnosticisme, leur présomption des limites de la connaissance ou du connaissable, en transcrit le vertige par un montage virtuose, un travail très élaboré sur les superpositions d’images, la stylisation des formes et des couleurs. D’un point de vue métaphysique l’œuvre est sans doute passionnante, mais l’aridité absolue de ce manifeste théorique, son absence de toute sentimentalité me laissent à quai, voire m’ennuient sévèrement. 3/6

Zabriskie point
Le film est de toute évidence lisible en tant que parabole. Il évoque le mythe d’Icare envolé tandis que le monstre social, pris d’une furieuse crise de consommation, finit par dévorer ses propres enfants. Centre géographique et symbolique d’un espace privilégié, la Vallée de la Mort constitue le point de rencontre de deux vies, de la naissance, de l’épanouissement et de la fin d’un amour. Plus que jamais enclin au pop art, l’auteur y concentre les élans révolutionnaires d’une jeunesse radicale (celle de Berkeley, des militants noirs et des anarchistes de campus) dont il investit le combat idéologique contre les conjurés du capital et les forces de l’ordre armé. La sécheresse désincarnée de son approche vient hélas ériger un barrage infranchissable entre ses intentions et leur tangibilité affective. 2/6

Profession : reporter
Fascination du vide et de l’ineffable, structure policière similaire à celle de Blow Up (sauf qu’ici c’est le disparu qui la mène), interrogation sur le réel, le double, l’identité, état des lieux renvoyant à la psyché d’un être condamné à un inexorable processus de mort dès lors qu’il aspire à changer de destin : du Antonioni pur jus. La déconstruction du suspense en un linceul de faux-semblants, la longueur des plans qui restituent une durée réelle de perceptions comme autant d’éléments d’une intériorité minée par la désespérance, le basculement progressif dans l’absence, la lente extinction des choses, l’inquiétude existentielle… Tout concourt à générer un envoûtement trouble, à défier notre aptitude à voir et à ressentir, jusqu’au terminus qui rejoint les deux personnages d’un côté et de l’autre du miroir. 5/6

Identification d’une femme
Les motifs de l’entre-deux, de l’indécision, de l’hésitation irrésolue (le héros est un réalisateur à la recherche de son actrice, la mort de sa passion peut-être le point de départ d’une œuvre) est encore au centre du questionnement antonionien. La dichotomie symétrique de la construction, qui sépare deux brèves idylles par une fascinante séquence de rupture en plein brouillard fantomatique, rappelle les recherches de L’Avventura. Mais une urgence nouvelle se fait jour, une forme de nervosité affective remplace la langueur qui présidait auparavant à la peinture de la désagrégation sociale et relationnelle. Ce film sur l’apprentissage du renoncement, cette histoire du désir effréné d’une créature du vide de pénétrer dans l’univers de la plénitude, s’avère ainsi l’un des ouvrages les plus enveloppants du cinéaste. 5/6


Mon top :

1. L’avventura (1960)
2. Le cri (1957)
3. Identification d’une femme (1982)
4. Profession : reporter (1975)
5. Femmes entre elles (1955)

Cinéaste moderne par excellence, dont l’intellectualité est souvent contrebalancée par une attention presque sensualiste à la réalité des choses, des êtres et des lieux, Antonioni est sans conteste un auteur très important, même si la radicalité de son expression me laisse régulièrement sur le bas-côté.
Dernière édition par Thaddeus le 15 sept. 19, 15:22, édité 5 fois.

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Re: Michelangelo Antonioni (1912-2007)

Messagepar Jeremy Fox » 6 août 18, 15:32

Je suis dans l'ensemble assez raccord avec tout ça ; du coup ça me donne encore plus envie de découvrir le seul qu'il me manque : Le Cri.

L'Avventura number one pour moi aussi.

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Re: Michelangelo Antonioni (1912-2007)

Messagepar Alexandre Angel » 6 août 18, 15:41

Je crois que j'aurais mis La Nuit, en premier.

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Re: Michelangelo Antonioni (1912-2007)

Messagepar Jeremy Fox » 6 août 18, 15:45

Alexandre Angel a écrit :Je crois que j'aurais mis La Nuit, en premier.


C'est d'ailleurs une de mes rares divergences avec le résumé de Thaddeus. Je ne l'avais pas trouvé aride mais assez bouleversant. Pas revu depuis longtemps ceci dit.

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Re: Michelangelo Antonioni (1912-2007)

Messagepar Alexandre Angel » 6 août 18, 15:51

Jeremy Fox a écrit :Je ne l'avais pas trouvé aride mais assez bouleversant.

Voilà, moi aussi, en plus d'être extrêmement élégant.