Lolita (Stanley Kubrick - 1962)

Rubrique consacrée au cinéma et aux films tournés avant 1980...

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Kevin95
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Re: Lolita (Stanley Kubrick - 1962)

Messagepar Kevin95 » 25 juil. 10, 14:00

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Demi-Lune
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Re: Lolita (Stanley Kubrick - 1962)

Messagepar Demi-Lune » 22 nov. 10, 17:20

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1. Le mystère Lolita : d'un générique puissamment suggestif à une apparition introductive inoubliable.

Humbert Humbert, professeur de littérature française, cherche à louer une chambre pour l'été dans le New Hampshire. À cette occasion, il se présente chez Charlotte Haze, une veuve en mal d'amour qui, jouant les enjôleuses et les érudites, lui fait visiter sa maison et lui vante tous les avantages de la chambre à louer. C'est uniquement parce qu'il découvre l'existence de la jeune fille de Charlotte, Dolorès (surnommée « Lolita »), dont il tombe amoureux et pour rester auprès d'elle qu'Humbert louera la chambre puis épousera la mère.

Même parmi les admirateurs de Stanley Kubrick, Lolita peut parfois poser un peu problème. A côté de ses monuments visionnaires et intemporels, cette œuvre aurait tendance à passer pour vieillotte, longue et ennuyeuse. Et surtout rétrospectivement faussement sulfureuse, les mentalités et la frontalité du sexe au cinéma ayant évolué au point de faire passer cette histoire sordide et scandaleuse en 1962 pour un manifeste de chasteté.
D'ailleurs, comment encore porter aux nues Lolita après des films aussi crus qu'Orange mécanique et Eyes Wide Shut ? Bon, je caricature évidemment. Mais la sortie de la version d'Adrian Lyne (que je n'ai pas vue) a donné du grain à moudre aux sceptiques du Kubrick, brandissant dès lors l'argument "ultime" d'une plus grande fidélité aux écrits de Vladimir Nabokov, pourtant déjà auteur du scénario d'adaptation.
Bon autant le dire de suite : je ne partage pas du tout ces critiques. Pour moi, Lolita est un de ses plus beaux films. Prenant à bras le corps un roman à faire s'arracher les cheveux des puritains, Kubrick parvient à trouver un équilibre subtil entre les logiques osées de l'histoire et les contraintes de la censure de l'époque. Le jugement rétrospectif parfois mitigé contre ce film, à la lumière des bouleversements qu'a connus le Cinéma en matière de libération sexuelle, est d'une sévérité injustifiée selon moi. En effet, tout l'art de Kubrick ici est précisément d'éviter le racolage et le salace pour privilégier une approche pudique et elliptique, dont les "trous", riches et lourds de signification, offrent des interrogations dévorantes pour le spectateur. Celui-ci aura tout loisir de laisser vagabonder son imagination sur les non-dits, les sous-entendus et les tabous d'un film qui, tout en étant d'une grande délicatesse, n'en reste pas moins intrinsèquement bouillant. Kubrick a dû couper plusieurs scènes à cause de la censure et dira que s'il l'avait su à l'avance, il ne se serait jamais attelé à la réalisation de ce film. Pourtant, le résultat est magistral.

L'ellipse, les regards échangés, les attitudes de Lolita dont on ne sait trop quoi penser, instaurent ainsi une ambiance très lourde et toujours aussi dérangeante, bien plus puissante que n'importe quelle scène explicite. Dans le même temps, ils entretiennent soigneusement la confusion quant à la réalité et à l'identité du "personnage" Lolita. Qui est-elle vraiment ? A quoi joue-t-elle ? Est-ce une ingénue ou une garce perverse ? Toute l'ambiguïté du personnage est synthétisée en cette inoubliable scène où la jeune fille prend le soleil dans le jardin et regarde, mince sourire en coin, un Humbert tétanisé d'un œil dont il est bien impossible de déterminer s'il luit de perversité ou de gentillesse. Le film forge une aura mystérieuse autour de son personnage éponyme, mystère que Kubrick entretiendra durant 2h30. Il y a véritablement un "mystère Lolita" (Captures 1).
Celui-ci est d'ailleurs posé dès la toute première image du générique, sommet de suggestif et de symbolique : un pied de jeune fille entre dans le cadre par la droite, tandis qu'une main masculine pénètre à gauche pour le soutenir, et glisser entre chaque doigt de pied un bout de coton. Le titre apparaît sur le pied féminin, signifiant d'entrée de jeu à qui il appartient. A raconter comme ça, ça ne fait pas fantasmer des masses. Et pourtant, il y a une telle délicatesse bouleversante dans ce geste, qui inverse immédiatement les rapports homme-femme (l'homme comme esclave de la femme), qu'il donne le ton de tout le film tandis qu'il synthétise l'approche de Kubrick : élégance, fragilité et pudeur comme mots d'ordre, profondément imbriquées dans une mise en images qui, elle, se révèle puissamment évocatrice. En un plan, un simple plan grandiose, l'énigme Lolita venait d'être posée... comment ce pied a-t-il pu soumettre cette main ? Il va s'en dire que la force de ce plan doit également beaucoup au thème déchirant au piano, qui apporte une sensibilité et un romantisme dont devraient se souvenir les détracteurs de "Kubrick le Glaçon".

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2. Romance à trois. Le cynisme kubrickien dans toute sa splendeur.

Ce "mystère Lolita" s'est adressé à moi avec une grande acuité. En effet, Lolita, désir défendu, nymphette angélique, spécialiste de l'ambiguïté, me semble néanmoins universelle dans la mesure où elle évoque ces femmes fascinantes que nous avons pu aimer passionnément, mais qui au final restent des énigmes potentiellement destructrices, car obsessionnelles. Lolita est une sorte de miroir en creux, elle ne semble exister que dans les atours que les hommes, subjugués, projettent sur elle. L'obsession de l'homme pour la femme aimée qui se dérobe sans cesse à ces sentiments, conduit fatalement celui-ci, tôt ou tard, à voir dans les phrases et les attitudes de cette même femme autant de portes ouvertes ou d'indices ambigus qui conforteront son monde imaginaire : Humbert Humbert en fera les frais. En cela, Lolita se révèle dévastateur... car il s'adresse à nos meurtrissures, à nos amours déçus, à sens unique, aux passions que nous avons pu éprouver pour une personne insaisissable, voire fourbe. Comme disait Anorya, "qui n'a jamais eu ça" ?
Évidemment, le malaise c'est que cette empathie par identification se retrouve téléguidée sur une relation amoureuse moralement indéfendable. Ironie hautement kubrickienne, où la fibre humaniste et romantique du cinéaste se dispute à un éternel pessimisme. Car s'il y a bien quelque chose qui n'a pas vieilli dans ce film, c'est sa dureté intrinsèque. Parler d'une romance (consommée) entre un vieux et une gamine brise en soi un certain nombre de tabous dans l'Amérique proprette des années 50-début 60. Le bal de fin année, antre du conformisme chic, avec orchestre jazz et collégiens fringants, devient ainsi chez Kubrick un concours de faux-semblants et d'hypocrisie où l'homme d'âge mûr, jaloux, reluque sa Lolita danser avec un jeune idiot, tandis qu'il se fait accoster peu de temps après par une femme mariée qui se dit très libre. Dureté ensuite parce que cette romance se dissimule un moment derrière la duplicité d'un mariage dans lequel croit candidement l'épouse, Shelley Winters. Dureté enfin parce que cette romance cause des victimes collatérales et se révèle en fait mensongère. Kubrick s'est souvent intéressé au dérèglement de l'esprit (ici causé par l'émoi pour une nymphette), à l'égoïsme, l'hypocrisie, la souffrance d'aimer sans retour, le cadre conjugal comme réceptacle de désirs inavoués, et trouve ici un cadre faussement paisible et réellement abouti à ses inquiétudes sur la nature humaine.

Car l'ambivalence du personnage de Lolita est aussi, quelque part, celle de Kubrick. Lolita est à la fois un film très délicat, très pudique, mais en même temps très méchant, d'une cruauté parfois incroyable. Cette dualité qui irrigue le film a une traduction visuelle forte (Captures 2). Prenons par exemple ce qui a lieu dans la première partie du film, lorsque Humbert Humbert s'installe chez Charlotte et joue un double jeu pour se rapprocher de sa fille. Ce rapport à 3 qui se dessine peut être condensé en trois plans particulièrement éloquents. Par exemple, dans ce plan qui suit l'apparition "bucolique" de Lolita, lorsque Humbert, la jeune fille et la mère regardent un film d'épouvante dans un drive in. Jeu de mains, jeu de vilain : le plan cadre innocemment les trois personnages en buste, puis, le plan suivant, cadrant ce qui se passe dans la voiture au niveau de leurs jambes, dévoile un moment très fort dans lequel s'exprime le cynisme de Kubrick. La fille et la mère, de peur, se saisissent simultanément d'une des mains de James Mason, qui relâche celle de la mère pour la poser sur celle de la fille. En un plan, comme pour le générique, tout est dit. Et se noue déjà toute la tragédie, en filigrane, qui va affecter inexorablement les personnages.
Que dire également de ce plan terrible, avec Lolita en train de se déhancher avec son cerceau ? Il illustre très bien ce que je disais plus haut, à savoir que Lolita est le réceptacle des désirs que les hommes projettent sur sa personne ingénue. En effet, le plan commence sur Humbert, un livre dans les mains mais zyeutant avidement la jeune fille en train de se trémousser dans une position qui, parce que le plan a débuté sur Humbert et son regard, nous apparaît alors fortement suggestive. La réalisation fait d'une scène innocente un moment très malaisant. C'est Humbert qui crée notre perception sur Lolita, laquelle ne dévoilera sa vraie personnalité que petit à petit. L'intrusion de Charlotte dans le plan, prenant une photo d'Humbert en train de reluquer sa fille, participe de l'ironie de Kubrick, cet humour au 43e degré qui imprègne ponctuellement le film (cf. le lit de camp qu'on n'arrive pas à déplier, par exemple). Évidemment, la meilleure traduction visuelle de ce jeu cruel à trois est ce plan encore une fois terrible, dans lequel Charlotte enserre amoureusement Humbert, lequel n'a d'yeux et de désir que pour la photo de Lolita posée sur la table de chevet. Son grand sourire sur la photo devient alors une humiliation hors-champ pour la mère, incapable d'exciter son mari, et trahie aussi bien par l'homme qu'elle aime sincèrement que par sa fille, même physiquement absente.

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3. Autopsie d'une relation : de la séduction à la crise conjugale.

Ce plan nous renvoie une fois encore vers le mystère Lolita. D'une présence symbolique, Kubrick tire un instant d'une immense cruauté. Mais ce sourire photographique, que l'on peut lire comme narquois et triomphateur envers la figure maternelle, ne s'adresse t-il pas également à Humbert ? En d'autres termes, quid des sentiments de Lolita ? Cette question se pose tout au long du film, et rejoins la force énigmatique qui émane du personnage. A ce titre, il convient sans doute enfin de vanter le jeu de l'immortelle Sue Lyon, hélas propulsée après le film au rang de chaudasse générationnelle. Les expressions troubles de son visage angélique, ses manières agaçantes d'adolescente, la synthèse dérangeante qu'elle représente entre la petite fille et la jeune femme, la fascination qu'elle provoque pour chacun de ses gestes, font de Lolita l'une des plus grandes performances ado du cinéma. Incidemment, le talent de Sue Lyon contribue à maintenir le doute quant à son personnage et ses intentions. Sont-elles manipulatrices, sincères ? Humbert Humbert étant le point de vue unique et référent du film, c'est tout naturellement à travers son regard que nous suivons les différentes étapes de cette histoire d'amour tragique (Captures 3). Regard qui induit, comme je tentais de l'expliquer avec la scène du cerceau, une perception fort possiblement biaisée à l'égard de Lolita. Une bise, un corps qui se rapproche dans un bureau confiné, des jambes en l'air qui font le balancier, deviennent ainsi des instants de trouble pour le personnage masculin, qui aimerait croire qu'il s'agit d'un jeu entendu de séduction entre lui et sa muse. Séduction, rapprochement, union consommée (au détour d'un fondu au noir magistral), jalousie, doutes, engueulades et crise conjugale conduisant à la rupture : Kubrick autopsie avec Lolita les ressorts d'une relation amoureuse (certes très inhabituelle !) qu'il continuera à décrypter avec Barry Lyndon mais surtout Eyes Wide Shut. Sur quelles bases repose un couple ? Peut-on faire confiance à l'être aimé ? Peut-on être heureux à deux ? Peut-on comprendre la femme en général ? Telles sont les interrogations qui serpentent dans Lolita et que l'on retrouvera dans le film-testament du maître.

Cette relation amoureuse, en l'occurrence, ne reposait sur rien. C'est ce que nous apprend la scène de retrouvailles finale. Humbert découvre en effet une Lolita plus âgée qui mène une vie rangée avec un homme qu'elle aime sincèrement semble-t-il. Il découvre surtout que Lolita a joué avec lui, cherchant en lui une sorte de figure paternelle de substitution, tandis qu'elle batifolait dans le même temps avec Clare Quilty, qu'elle a toujours eu dans la peau, lui. Pour la première fois, Lolita se livre avec franchise, brise le mur d'ambiguïté. Et par là, brise le cœur épris d'Humbert. Beaucoup ont pointé le maquillage peu crédible de Sue Lyon dans cette scène... mais là encore, cela fait sens. Nous suivons toujours le regard d'Humbert, lequel n'a jamais cessé de "se construire" sa Lolita, comme Scottie le fait avec Madeleine dans Sueurs Froides ou Noodles avec Deborah qui n'a pas vieilli dans Il était une fois en Amérique. Humbert projette sur elle une image biaisée que la jeune fille s'est plu à renvoyer. Il la voit donc logiquement comme il l'a toujours vu : comme sa splendide nymphette, derrière de grosses lunettes, qu'il n'a jamais cessé d'aimer.


Fable/farce cruelle et déchirante, peinture sombre du couple en général, autopsie sans concession du sentiment amoureux obsessionnel, possessif, romance si bouleversante qu'on ne parvient pas à détester Humbert, Lolita est un chef-d’œuvre, porté par des comédiens excellents (un petit bémol cependant sur Peter Sellers, dont je ne suis guère fan et dont les intrusions burlesques affaiblissent un peu le film, je trouve) et le génie de son réalisateur.
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Re: Lolita (Stanley Kubrick - 1962)

Messagepar LéoL » 22 nov. 10, 18:10

Très belle analyse!
Il faudrait que je le revois. C'est un très grand film, sans aucun doute, mais j'avais eu l'impression que Kubrick avait été un peu trop sage et trop implicite. Qu'il manquait un chouilla (mais vraiment pas grand chose) de provocation, sans tomber dans l'effet inverse bien sûr.
Mais ce que tu dis me parait suffisant effectivement (je serais curieux de connaître les scènes censurées cela dit).

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Re: Lolita (Stanley Kubrick - 1962)

Messagepar Demi-Lune » 22 nov. 10, 18:21

LéoL a écrit :Très belle analyse!

Merci ! :)
j'avais eu l'impression que Kubrick avait été un peu trop sage et trop implicite. Qu'il manquait un chouilla (mais vraiment pas grand chose) de provocation, sans tomber dans l'effet inverse bien sûr.

Comme j'ai tenté de l'expliquer, je trouve personnellement cette démarche toute en pudicité idéale. Kubrick a pu en être frustré, moi je m'en fous. Je trouve le résultat parfait, équilibré entre délicatesse et vraie cruauté (aussi bien scénaristique que visuelle : cf. mes exemples de plans).
je serais curieux de connaître les scènes censurées cela dit

Oh que oui ! J'espérais trouver des bribes d'informations dans le Stanley Kubrick Archives, mais il ne m'a pas semblé, en le feuilletant à la librairie, avoir vu quelque chose à ce sujet. C'est quand même fou que deux monuments comme Lolita et Barry Lyndon n'aient pas eu les honneurs d'une édition dvd fouillée. Les masters sont en 4/3 ! Et Warner n'a même pas cherché à rectifier le tir lors des éditions collectors. :evil:
Dernière édition par Demi-Lune le 22 nov. 10, 18:23, édité 1 fois.

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Re: Lolita (Stanley Kubrick - 1962)

Messagepar jacques 2 » 22 nov. 10, 18:22

La "sagesse" était probablement tributaire de l'époque ...

Est il possible sans se faire jeter des pierres d'avouer avoir été plus sensible au remake d'Adrian Lyne ?

Parce que c'est mon cas ... :wink:
J'ai dit "plus sensible" , je n'ai pas dit que c'était du meilleur cinéma ... :?

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Re: Lolita (Stanley Kubrick - 1962)

Messagepar Federico » 22 nov. 10, 20:42

Superbe analyse de Demi-Lune.

Mais je ne suis pas convaincu par la fibre romantique de Kubrick ou alors elle est incroyablement noire, comme toute son oeuvre. Je le crois bien plus entomologiste que philanthrope (à l'instar d'autres géants tels que Welles, Huston ou Bergman*). Lolita n'est pas le plus facilement abordable de ses films, même si il s'ouvre sur un des plus inoubliables génériques qui soit. Je sais que ça peut paraître idiot mais je l'apprécie une fois sur deux. Un coup le trouvant fabuleux, un autre par moment grotesque et avec des longueurs. Malgré son titre, le personnage central n'est pas Lolita mais Humbert dont James Mason traduit tellement bien le malaise (avec sa façon distinguée et si unique de bégayer) qu'il le communique au spectateur. Malaise devant Lolita mais aussi tous les autres. Du début à la fin, il donne l'impression d'être en train de vivre le cauchemar classique de l'homme distingué se retrouvant tout nu au milieu d'une rue passante. Si il était encore besoin de prouver l'immense talent de Mason, Sue Lyon raconta qu'elle avait adoré tourné avec lui, qu'il la faisait rire et, très protecteur, l'avait beaucoup aidé à vaincre son stress durant le tournage (car se retrouver sous la direction de Kubrick, si jeune, n'a pas du être une partie de plaisir). Les autres comédiens pâlissent devant sa performance. Sue Lyon fait trop âgée au début et trop juvénile à la fin, Shelley Winters est parfois pénible en pot-de-colle geignante et Sellers en fait des caisses même si je l'aime bien dans la confrontation finale (I say Ping, you say Pong...)...

Un film-monument mais pas aimable au sens strict et j'ajouterai assez (voire très) misogyne. Pour simplifier, il nous montre une nymphette manipulatrice, une veuve en manque et une nuée de bécasses pépiantes... Mais Kubrick a rarement été tendre avec les femmes dans son oeuvre sauf le final bouleversant des Sentiers de la gloire (sans doute parce qu'il filmait sa compagne).

(*) La plupart des films de Kubrick auraient pu s'intituler De la vie des marionnettes.
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Re: Lolita (Stanley Kubrick - 1962)

Messagepar jacques 2 » 22 nov. 10, 20:50

Federico a écrit :
Un film-monument mais pas aimable au sens strict et j'ajouterai assez (voire très) misogyne. Pour simplifier, il nous montre une nymphette manipulatrice, une veuve en manque et une nuée de bécasses pépiantes...


Misogyne ou réaliste ? :mrgreen: :wink:

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Re: Lolita (Stanley Kubrick - 1962)

Messagepar Federico » 22 nov. 10, 21:03

jacques 2 a écrit :
Federico a écrit :
Un film-monument mais pas aimable au sens strict et j'ajouterai assez (voire très) misogyne. Pour simplifier, il nous montre une nymphette manipulatrice, une veuve en manque et une nuée de bécasses pépiantes...


Misogyne ou réaliste ? :mrgreen: :wink:


Désolé mais tant qu'à choisir entre la misandrie et la misogynie, je voterai toujours pour la première option (sans aller jusqu'au fantasme de Woody Allen dans Casino Royale rêvant d'un monde où les hommes feraient 1,50m et les femmes 1,80m :lol: ). <--- quoique ce serait bien rigolo
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Re: Lolita (Stanley Kubrick - 1962)

Messagepar jacques 2 » 22 nov. 10, 21:07

De toute manière, c'est la taille du cerveau qui compte : n'est il pas ? :fiou:

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Re: Lolita (Stanley Kubrick - 1962)

Messagepar Wagner » 23 nov. 10, 08:12

jacques 2 a écrit :Est il possible sans se faire jeter des pierres d'avouer avoir été plus sensible au remake d'Adrian Lyne ?


Je ne vois pas pourquoi, d'ailleurs Demi-Lune annonce d'emblée qu'il n'a pas vu ce film, la comparaison est donc d'emblée hors débat, ce qui n'est pas plus mal.
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Re: Lolita (Stanley Kubrick - 1962)

Messagepar julien » 23 nov. 10, 15:34

jacques 2 a écrit :Est il possible sans se faire jeter des pierres d'avouer avoir été plus sensible au remake d'Adrian Lyne ?


Oui moi aussi, je préfère la version d'Adrian Lyne même si elle est souvent limite un peu grotesque par moment. Le film de Kubrick je le trouve un peu vieillot et finalement trop moraliste. L'actrice joue trop comme une adulte et du coup le contexte scabreux de l'histoire, l'intensité perverse de Humbert s'est totalement évaporée sur la pellicule. Sans doute Kubrick aurait dû s'expatrier à l'étranger pour tourner son film. Au Danemark ou en Italie, il aurait sans doute eu moins de problèmes avec la censure.

Demi-Lune a écrit :Il va s'en dire que la force de ce plan doit également beaucoup au thème déchirant au piano de Nelson Riddle, qui apporte une sensibilité et un romantisme dont devraient se souvenir les détracteurs de "Kubrick le Glaçon".


Le thème au piano a été composé en fait par Bob Harris, qui est d'ailleurs le frère du producteur James B. Harris. Il me semble qu'à l'origine Herrmann avait été contacté pour écrire la musique mais je crois que ça l'emmerdait d'écrire des ritournelles pop et puis à l'époque, il était suffisamment occupé avec Hitchcock.
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Re: Lolita (Stanley Kubrick - 1962)

Messagepar jacques 2 » 23 nov. 10, 19:12

Content de tes impressions à propos du film de Lyne, Julien : je me sens moins seul car il est sûr que, par principe, certains cinéphiles n'ont jamais jeté un oeil sur ce remake ou plutôt cette nouvelle transposition de Nabokov ...

Et pourtant, le film de Kubrick qu'il est de bon ton de révérer (et j'admire Kubrick pour "Barry Lindon" "Docteur Folamour" et d'autres ...) a des senteurs moralistes un peu trop prononcées (ce qui n'enlève rien au talent de James Mason, notamment) pour mes narines ... :wink:

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Re: Lolita (Stanley Kubrick - 1962)

Messagepar Jeremy Fox » 23 nov. 10, 19:46

jacques 2 a écrit :Content de tes impressions à propos du film de Lyne, Julien : je me sens moins seul car il est sûr que, par principe, certains cinéphiles n'ont jamais jeté un oeil sur ce remake ou plutôt cette nouvelle transposition de Nabokov ...



Malgré mon amour immodéré pour le roman de Nabokov et le film de Kubrick, j'ai vu et apprécié le film d'Adrian Lyne . Mais cependant sans commune mesure avec son prédecesseur.

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Re: Lolita (Stanley Kubrick - 1962)

Messagepar jacques 2 » 23 nov. 10, 20:40

Ce qui démontre, si besoin était encore, ton ouverture d'esprit ... :wink:

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Re: Lolita (Stanley Kubrick - 1962)

Messagepar Watkinssien » 23 nov. 10, 21:14

jacques 2 a écrit :Ce qui démontre, si besoin était encore, ton ouverture d'esprit ... :wink:


J'ai vu aussi le Lyne que je n'aime pas, infiniment inférieur au film de Kubrick.
Néanmoins, Jeremy Irons y est très bon, mais la mise en scène de Lyne insignifiante.
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