Rosemary's Baby (Roman Polanski - 1968)

Rubrique consacrée au cinéma et aux films tournés avant 1980.

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Demi-Lune
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Re: Rosemary's Baby (Roman Polanski - 1968)

Messagepar Demi-Lune » 29 sept. 14, 18:43

Grimmy a écrit :Il y a une scène qui m'a marqué c'est un moment ou Cassavetes (mauvais comme un cochon, lui) s'emballe et dit qu'il a des envie de femme enceinte et va sortir pour chercher une glace et juste après alors qu'à l'écran on reste avec Rosemary seule dans l'appartement, on croit entendre le bruit de la sonnette des voisins (comme si Cassavetes était, non pas sorti, mais allé sonner chez les voisins. Et là, on se dit un instant "mais qu'est-ce qu'il fout, qu'est ce qui se trame ?).Cet impression d'avoir entendu un coup de sonnette est doublement amplifié puisque le plan suivant est un plan d'un doigt appui sur une sonnette : c'est un plan cut où Rosemary se rend chez quelqu'un -je ne sais plus qui-. ALORS C'ÉTAIT QUOI CE PREMIER SON DE SONNETTE ?

C'est un UP un peu inutile, mais pour avoir revu le film hier soir au ciné, je confirme que le premier tintement de sonnette que l'on entend provient bien du couloir, tel que peut l'entendre Rosemary depuis sa chambre. On peut distinguer le bruit de porte qui claque et les bruits de pas de Cassavetes dans le couloir avant cette sonnerie. Seulement, comme tu le dis bien toi-même, Polanski a le génie d'embrayer dans la seconde d'après sur un cut de doigt appuyant sur une sonnette : celui de Rosemary cette fois-ci, dans une autre scène. Cette seconde sonnerie "efface" presque inconsciemment la première pour qui ne ferait pas attention, parce qu'on pourrait simplement croire qu'il s'agit d'un de ces effets de raccord où la bande son de la scène suivante, qui n'est pas encore apparue à l'écran, se superpose sur la toute fin de la scène en cours, en off quoi. Si c'est pas un enculé de génie qui est capable de ce tour de passe-passe, qui d'autre alors ?
Séance ciné qui confirmera, si besoin était encore, à quel point je suis dingue de ce film, l'un des plus redoutablement construits et racontés que je connaisse.
On ne parle pas souvent de la première séquence de rêve, après la défenestration de Terry. C'est dommage parce que je la trouve toute aussi géniale que "la" grande scène. La manière dont ce qu'entend derrière la cloison Rosemary dans son sommeil se mêle visuellement avec ses souvenirs d'éducation catholique et son imaginaire pour t'embrouiller, c'est fascinant.
A ce propos, aviez-vous fait attention, lorsque Guy et Rosemary visitent l'immeuble et arrivent dans le couloir de leur étage, à ce plan très bref du carrelage éclaté au sol ? Je n'avais jamais vraiment fait gaffe mais l'éclatement du carrelage a l'air de former comme une grande empreinte. Brrr...
Par contre, question à ceux qui connaissent encore mieux le film que moi (Major Tom, si tu traînes par là...) : j'espérais que la projection sur grand écran éclaircirait le mystère mais en fait, non. A la fin, lorsque Rosemary passe à travers le placard pour se retrouver côté appartement des Castevet, on voit un grand tableau accroché sur lequel elle s'arrête un moment, et qui représente un bâtiment en flammes. Jusqu'ici pas de problème, mais Mia Farrow a cette étrange réplique avant de continuer son chemin, "Elle est encore un peu trop haut." (c'est ce que le sous-titrage affichait). Je n'arrive pas à comprendre de quoi elle parle à ce moment-là.

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Helena
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Re: Rosemary's Baby (Roman Polanski - 1968)

Messagepar Helena » 29 sept. 14, 21:34

Pour ceux qui désirent voir le film en salle, UGC le diffuse dans sa section culte à partir de demain... bon dans ma région ils ont la mauvaise idée de le diffuser uniquement à 16h50 :( .
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Re: Rosemary's Baby (Roman Polanski - 1968)

Messagepar Chdx » 30 sept. 14, 10:15

Demi-Lune a écrit :Par contre, question à ceux qui connaissent encore mieux le film que moi (Major Tom, si tu traînes par là...) : j'espérais que la projection sur grand écran éclaircirait le mystère mais en fait, non. A la fin, lorsque Rosemary passe à travers le placard pour se retrouver côté appartement des Castevet, on voit un grand tableau accroché sur lequel elle s'arrête un moment, et qui représente un bâtiment en flammes. Jusqu'ici pas de problème, mais Mia Farrow a cette étrange réplique avant de continuer son chemin, "Elle est encore un peu trop haut." (c'est ce que le sous-titrage affichait). Je n'arrive pas à comprendre de quoi elle parle à ce moment-là.


Tout s'explique!

Quand elle passe devant le tableau, elle dit dans la VO: "Got her too high", quasi-littéralement traduit (et sans réfléchir) dans la copie que tu as vu par "Elle est encore un peu trop haut.". Les sous-titres les plus récents affichent un plus approprié (puisque Rosemary a été sérieusement shootée) : "Vous l'avez trop droguée."

Quand a la VF, elle tire en touche avec un "Oh Mon Dieu". :roll:

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Demi-Lune
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Re: Rosemary's Baby (Roman Polanski - 1968)

Messagepar Demi-Lune » 30 sept. 14, 18:01

Chdx a écrit :
Demi-Lune a écrit :Par contre, question à ceux qui connaissent encore mieux le film que moi (Major Tom, si tu traînes par là...) : j'espérais que la projection sur grand écran éclaircirait le mystère mais en fait, non. A la fin, lorsque Rosemary passe à travers le placard pour se retrouver côté appartement des Castevet, on voit un grand tableau accroché sur lequel elle s'arrête un moment, et qui représente un bâtiment en flammes. Jusqu'ici pas de problème, mais Mia Farrow a cette étrange réplique avant de continuer son chemin, "Elle est encore un peu trop haut." (c'est ce que le sous-titrage affichait). Je n'arrive pas à comprendre de quoi elle parle à ce moment-là.


Tout s'explique!

Quand elle passe devant le tableau, elle dit dans la VO: "Got her too high", quasi-littéralement traduit (et sans réfléchir) dans la copie que tu as vu par "Elle est encore un peu trop haut.". Les sous-titres les plus récents affichent un plus approprié (puisque Rosemary a été sérieusement shootée) : "Vous l'avez trop droguée."

Quand a la VF, elle tire en touche avec un "Oh Mon Dieu". :roll:

OK merci.
Ça s'éclaire d'autant mieux que, comme Major Tom me disait en off, ça fait aussi référence à cette même réplique que l'on entend furtivement durant la mise sous drogue de Rosemary. La VF ( :mrgreen: ) ne la reprend pas, mais c'est dans la logique de ce que je relevais déjà plus tôt dans le thread, à savoir qu'on l'entend au même moment qu'on voit le motif écossais des planches du placard dans la continuité des fresques de Michel-Ange. Vous savez, lorsque la caméra cadre Mia Farrow allongée de profil, passe sous le sommier et frôle les fresques de manière sinueuse. Le mouvement de caméra illustre en fait l'impression de mouvement de Rosemary, déplacée à travers l'appartement, et qui redevient lucide une fraction de seconde en voyant les planches du placard par en-dessous.


(à 2'58)

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Thaddeus
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Re: Rosemary's Baby (Roman Polanski - 1968)

Messagepar Thaddeus » 12 févr. 17, 14:42

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La Maculée Conception



Le premier long-métrage hollywoodien de Roman Polanski était fait pour passionner une Amérique où mages et sorcières, amulettes et malédictions avaient retrouvé leurs fidèles. Les extravagances de l'ère psychédélique, les outrances remises à la mode par le camp avaient redonné un rôle de première importance à la créature monstrueuse, au phénomène de parade foraine, au freak. Rosemary's Baby avait le potentiel non seulement d’attirer la clientèle traditionnelle de l'épouvante mais encore de séduire les intellectuels dépourvus de préjugés et les fanatiques des différents cercles underground. Il en appelait à certaines angoisses nourries par un contexte sociopolitique international très agité : la peur de son voisin, celle d’une nation recroquevillée voire pourrie de l’intérieur, celle encore d’un effrayant et libérateur "Dieu est mort", comme le suggère un reportage télévisé sur la visite du pape au Yankee Stadium. Film à tiroirs (mais aussi à miroirs et armoires), il réfléchissait et décortiquait les détails du réel pour en laisser goûter le surréalisme. Il faisait vivre à sa protagoniste l’époque de façon désengagée et superficielle (papiers peints, coiffures, couleurs flower power…) afin de mieux la dépeindre comme la victime consentante d’un monde où le jeu est mis en coupe réglée, prévu, dicté par la publicité, la radio, les associations de jeunesse, de sport, de tourisme et de culture. Quant à la durée du suspense (neuf mois d’une grossesse éprouvante), elle était de nature à concerner le public féminin dans sa totalité, les tourments du personnage devant être partagés par toutes les femmes qui ont été, seraient un jour ou regrettaient de n'avoir pas été en mal d'enfant. Le succès commercial était donc tout tracé, l'agacement ou la colère de quelques ligues religieuses particulièrement intransigeantes ne lui enlevant rien de son prestige, et certaine encyclique vaticane venant à point nommé lui apporter un surcroît d'actualité. Rosemary devint l'héroïne de l'année, la petite accouchée de l'Amérique, la fille-mère d'un peuple désemparé.

Comme dans Répulsion, qui importait une inspiration à la Daphné du Maurier au sein du Swinging London, comme plus tard dans Le Locataire, où Polanski allait subir en personne les affres de la névrose paranoïaque, il est ici question d’un appartement. Situé en plein cœur de Manhattan, l'immeuble néo-gothique, avec ses hautes tourelles pointues et ses murs tapissés de lambris couleur pain d’épice, est d'un style rococo fin de siècle qui crée d’emblée une ambiance pesante, hantée par de redoutables souvenirs. Pendant le générique, une berceuse sans paroles est fredonnée par Mia Farrow, et on jurerait entendre chanter la bâtisse elle-même. D’abord, Rosemary n’éprouve qu’un peu de gêne dans l’endroit fraîchement investi, d'inquiétude devant des malaises physiques inattendus, d’agacement face à la présence intrusive des onctueux Roman et Minnie Castevet. Mais elle ne fait aucun lien entre des événements dont elle ne perçoit pas la signification, pas même le suicide d'une jeune femme hébergée par ses envahissants voisins et dont le nauséabond fétiche, à peine retiré au cadavre de la morte, lui est offert comme un porte-bonheur. Une stupéfiante séquence de cauchemar fait cependant naître en elle des soupçons. Quels sont ces bruits bizarres qui viennent de l'autre côté du mur et qui ressemblent à des invocations ? Quelle est la substance laiteuse des breuvages atroces qu'on lui donne à boire ? L'obséquiosité dont on fait preuve à son égard n'est-elle pas fallacieuse ? Et son mari lui-même, de quel bord est-il ? Un vieil ami commence à lui ouvrir les yeux, mais au moment où il s’apprête à lui révéler la vérité, il est atteint d'un coma foudroyant. Alors la pauvre Rosemary devient folle de terreur, persuadée d’être la proie d’une conspiration satanique. Tout ce qui lui semblait naturel devient signe, quand bien même les faits ne sont pas plus probants qu'ils ne l'étaient tout d'abord. La voici qui promène ses incertitudes puis sa certitude douloureuse avec une vulnérabilité que le jeu fragile de Mia Farrow rend à merveille. Elle dépérit, déhanchée et cahotante, hoquetante d’effroi dans l'accablante fournaise de l'été new-yorkais.


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Le plus étonnant chez Polanski est peut-être le sérieux avec lequel il traite les motifs quelque peu naïfs et poussiéreux que sont le grand guignol, l’occulte ou la magie noire. Sérieux qui frôle la candeur puisque ses entreprises, loin de ne contenir que clins d'œil et autres signes de complicité, participent étroitement, par le bric-à-brac habituel et l’utilisation fréquente des effets coutumiers, de l’esprit même des genres auxquels elles appartiennent. Sa virtuosité seule permet d'échapper aux deux formes de déviation qui guettent ce type de films : la parodie et la parabole (l'une déflation du sens, l'autre sa surenchère). Il y a là une leçon de modestie que plus d'un pourrait méditer. Et s'il existe une parenté entre Hitchcock et Polanski, c'est ici qu'il faut la chercher, dans cette humble science du détail sans laquelle ne peuvent guère fonctionner les machines complexes. Cependant, s'il emprunte parfois aux recettes toutes prêtes, le metteur en scène ne s'y limite pas, et surtout il les détourne. Il se méfie de la fantaisie inhérente à l’art de faire peur et se garde de travailler étourdiment dans le surnaturel. Il met de son côté les esprits forts en préservant ses distances vis-à-vis de son sujet. Il donne des gages de qualité intellectuelle en ne succombant pas à la tentation de l'excès romantique, et s’approprie un projet commercial dont il reste d’un bout à l’autre le maître absolu. Par le soin apporté à la restitution du milieu environnant, la présence d'un humour subtil et insidieux, le goût des non-dits et des recoins, les êtres tout en métamorphoses, en ombres et en sursis, les profondeurs multiculturelles à cheval entre deux continents, il régénère le fantastique, lui insuffle une densité et une vitalité rares.

Plusieurs sortes de notations sont juxtaposées dans Rosemary’s Baby, qui rendent le répertoriage nécessaire. Niveau anecdotique d’abord, premier degré si l’on veut : celui du fatras de la sorcellerie, talismans et oreilles trouées, pentacles et messes noires. Le cinéaste joue très habilement de l'anachronisme dégagé par un tel thème dans le New York des années 60 et de ses soirées in. On sait quels programmes Rosemary suit à la télévision, quels romans elle lit, quelles pièces elle va voir au théâtre ; on connaît la marque de ses jus de fruits, la recette des plats qu'elle mijote pour son époux. La précision de la peinture domestique ressemble aux rubriques des grands magazines féminins et ne cache rien des goûts et des couleurs de la petite Américaine moyenne, citadine, soucieuse d'être dans le vent, sans doute façonnée par les conseils de Harper's Bazaar. Polanski recule souvent devant l’ellipse, attentif à marquer l’écoulement du temps par la variation des menues composantes du décor ou les nombreux changements vestimentaires de son héroïne. Très vite, on se surprend à partir à la chasse aux symboles, on guette partout l'insolite et le moindre paquet de Pall Mall paraît équivoque. Les instruments les plus humbles de la vie ménagère, gadgets captateurs, poudres aliénantes et produits-miracles, semblent tous receler une force maligne. Les voisins de la jeune femme lui conseillent de refuser pilules et comprimés et de leur préférer des mixtures saines, des infusions, des décoctions d'herbes et de plantes exotiques. Plus proches d’une amicale de paisibles retraités du West Side que des adorateurs d’une secte démoniaque, ils sont pleins de vitalité, de dynamisme, on peut même les soupçonner de se livrer encore à de touchantes badineries conjugales. Rosemary, elle, fait l'amour comme une automate. Elle dit "Let's make love", son mari fait "Hum, hum", ils se déshabillent et voilà. Son profond désir d'avoir un enfant se traduit par une frénésie de commandes aux grands magasins. Layettes, couches et pèse-bébés s'ajoutent à ses détersifs quotidiens. Le nouveau-né sera l'occasion d'un surcroît de consommation allègrement consenti, sa présence décuplera le plaisir procuré par des objets manufacturés dont l'acquisition prend figure de course au bonheur.


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Le film développe ensuite un registre critique qui opère un retournement progressif de point de vue. D'autres signes viennent contredire les premiers, amenant à déceler chez Rosemary une folie naissante et du même coup à innocenter son entourage. Les possibilités de choc émotionnel, facteur de déclenchement, sont abondantes : les histoires lugubres de Hutch, la mort suspecte de Terry, le mépris des Castevet envers la religion (alors qu’elle est croyante et pratiquante) peuvent expliquer ses premiers fantasmes puis ses interprétations systématiquement orientées des faits les plus anodins (l’homme qui obstrue la cabine téléphonique, les cris du bébé entendus dans la chambre). Sa silhouette frêle, son teint cadavérique, son caractère impressionnable, son comportement (nutritionnel par exemple, lorsqu’elle est prise d’un soudain besoin de dévorer de la viande crue) participent d’un doute toujours plus tenace. Il convient de rattacher cette psychose potentielle à son état de femme enceinte, où deux tendances contradictoires se font jour : celle de devenir mère et celle de rejeter et de haïr l'enfant, c'est-à-dire de refuser la responsabilité parentale. Par ailleurs, on peut déceler une manière d'apologue visant l'antisémitisme ou la xénophobie comme processus d'autosuggestion, fondé sur une interprétation aberrante de détails privés de signification. La catholicité de Rosemary, le nom d'Abraham Sapirstein, la révélation des pratiques sabbatiques où l'on sacrifierait des enfants (écho des crimes rituels dont furent accusés les juifs en Russie), tous ces éléments accréditent une telle lecture. Mais, outre qu'elle apporte peu, celle-ci jouerait plutôt comme une obsession, lointaine et à demi effacée, dont on retrouve ça et là les traces.

Un troisième niveau naît de la combinaison des deux précédents. Si chaque ligne est rigoureusement autonome, leur situation n'est pas équivalente : les indices de la première s'imposent directement alors que ceux de la seconde nécessitent une sorte de jugement. Or Rosemary’s Baby, particulièrement au travers de son anthologique fin ouverte, se refuse à toute hiérarchie. Ce qui compte n'est pas tant la précellence d'une strate sur une autre que la possibilité d'un équilibre reposant entièrement sur les pouvoirs hypnotiques du cinéma. Une dimension nouvelle surgit alors des rapports obligés qu'entretiennent les signes de fascination (où l’on s'identifie à l’héroïne) et les symptômes à déchiffrer (où de témoin, elle devient objet). Polanski laisse libre d'imaginer que sa malheureuse parturiente a le timbre quelque peu fêlé et que le dénouement n'est que le produit d’un délire puerpuéral de persécution. En même temps qu’il distille son oppressante terreur au compte-gouttes, le film envoûte ainsi par la magie de sa création, la souveraineté de son mécanisme, tout ce par où elles s'échappent sans cesse et font déraper l'analyse qu'elles ont suscitée. C’est de l'activité élucidante même du spectateur que ce modèle absolu de suggestion et d’ambigüité tire son pernicieux mystère : plus les interprétations abondent, plus l’œuvre apparaît insondable. Quant à ceux traumatisés par les yeux lucifériens du bébé de Rosemary, ils apportent la meilleure preuve du talent tout aussi diabolique du cinéaste, qui parvient à marquer les esprits même — et d’abord — avec ce qu'il ne montre pas.



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Alexandre Angel
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Re: Rosemary's Baby (Roman Polanski - 1968)

Messagepar Alexandre Angel » 12 févr. 17, 20:10

Ce qui effraie à la fin est exactement dans le même temps, ce qui apaise. Conception de l'horreur inégalée (il n'y aura guère que Kubrick, avec Shining, pour trouver à faire du neuf avec de l'ancien, à explorer d'autres formes d'effroi tétanisant) que celle qui consiste à terroriser par la normalisation, à total contre-courant de ce qui se pratique usuellement dans l'épouvante cinématographique. Les sorciers réunis dans le final ressemblent à des membres d'une association plus qu'à des adorateurs (qu'ils sont néanmoins et au combien), qu'ils soient prévenants (tel le chef Roman "Marcato" Castevet) ou hostiles (Patsy Kelly) : ils prennent des photos, arborent des coupes de Champagne, sont disséminés de part et d 'autres de la pièce comme dans n'importe quelle soirée.. On ne sent pas Rosemary menacée.
Et c'est pire que tout cette manière de mondaniser le mal, de lui octroyer ses raisons (au sens du fameux "chacun à ses raisons") d'autant que Polanski se paie le luxe d'inviter particulièrement à ce moment-là cet humour dont tu parlais. Mon père, avec qui j'ai visionné le film pour la dernière fois, reprochait le côté Grand-Guignol du "Gloire à Satan" entonné par les convives autour du berceau. Et de lui donner tort car ce "Gloire à Satan" s'apparente bien plus à un toast lancé à la cantonade qu'à une imprécation gothique. L'humour terrible de Polanski rend ici crédible, voire compréhensible, la soumission de Cassavetes (tiens, tiens Cassavetes/Castevet) au diktat des sorciers. Jusqu'au bout, c'est Rosemary, avec, pour reprendre tes termes, Thaddeus, "sa silhouette frêle et son teint cadavérique", qui porte les stigmates de l'épouvante. Et bien que nous l'accompagnons dans sa descente aux enfers, lorsqu'elle surgit des ténèbres, blafarde, armée de son couteau de cuisine, c'est elle qui effraie le spectateur. Non pas pour ce qu'elle pourrait faire, mais bien plutôt pour ce qui la transforme physiquement de ce qui se trame autour d'elle. Effet miroir terrible..
Désolé Stanley, tu ne démérites pas, mais jamais film ne m'a, et ne me fera plus peur que Rosemary's Baby.
Un dernier mot sur le thème de Krzysztof Komeda (j'suis pas sûr d'avoir bien écrit le prénom). Je l'idolâtre : mélange génial de douceur, de menace, de tristesse, et de ballade gothique.