Le Cinéma britannique

Rubrique consacrée au cinéma et aux films tournés avant 1980.

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Profondo Rosso
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Re: Le Cinéma britannique

Messagepar Profondo Rosso » 19 mai 17, 02:30

Melody de Wari Hussein (1971)

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Daniel Lattimer (Mark Lester) se lie d'amitié avec Ornshaw (Jack Wild), un garçon perturbateur. Un jour, Daniel tombe amoureux de Melody Perkins (Tracy Hide) et ils annoncent à leurs parents leur intention de se marier, non pas à l'avenir, mais dès maintenant. Cependant, les adultes, les parents comme les professeurs, ne les prennent pas au sérieux. Ornshaw non plus car il pense que Melody lui vole son ami. Plus tard cependant, Ornshaw et leurs autres camarades aident le jeune couple.

Melody est un des films les plus charmant évoquant le monde de l'enfance et une merveille injustement méconnue du cinéma britannique. On retient surtout le film pour être le premier script pour le cinéma d'Alan Parker (affirmant son intérêt pour ce monde de l'enfance avant son Bugsy Malone (1976) en culotte courte. Le film dépeint plus précisément l'ère de la préadolescence, ce moment coincé entre la candeur de l'enfance et les premiers émois amoureux maladroits, les premières manifestations d'une affirmation de soi. C'est le sentiment que vivent Daniel (Mark Lester) et Ornshaw (Jack Wilde) deux jeunes écoliers aux antipodes l'un de l'autre. La scène d'ouverture dévoile en partie le propos en introduisant nos deux héros embrigadé bien malgré eux dans la fanfare locale. Lors du minutieux examen des uniformes, Orsnshaw débraillé et désinvolte raille l'adulte tandis que le plus introverti Daniel est tiré à quatre épingle tout en avouant ne pas saisir sa présence là. Le caractère franc et innocent de Daniel fonctionne ainsi en complément de celui renfrogné d’Orsnshaw. Wari Hussein s'attarde longuement sur leur amitié naissante, scrutant leur différence de classe et un quotidien où pour chacun s'exprime la faillite des adultes. Entre un père immature et une mère snob, Daniel est comme invisible, suscitant l'indifférence (une scène de dîner entre amis au montage remarquable où la boucle de plan répétitif est brisée par une bêtise de Daniel, seul moyen d'attirer l'attention) où le repli lâche (l'absence de réaction de sa mère quand il s'exerce au dessin avec des revues de charmes). Cette invisibilité répond à celle des parents d’Orsnshaw que l'on ne verra jamais et qui semble totalement livré à lui-même. L'espace de l'école catholique qu'ils fréquentent reflètera cette idée avec des professeurs assénant dogmes et châtiment corporels sans passion ni explications (Orsnshaw rabroué par un professeur de latin rigide). En contrepoint nous aurons donc ce monde de l'enfance, merveilleusement capturé dans l'espace de l'école avec la caméra de Wari Hussein accompagnant entre documentaire et pure poésie les pérégrinations diverses. Salle de classe agitées, self bondés, récréations où chacun vaque à des occupations diverses, tout cela est scrutés avec grâce et réalisme et s'étend avec plus de libertés à la sortie de l'école où Daniel et Ornshaw se baladent à Londres. Le réalisateur dresse une vraie imagerie bigarrée de la ville, sa population métissée, ses quartiers nantis et ceux plus difficiles, les terrains vagues constituant autant d'espace de jeu pour nos deux héros et leur bande.

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Peu à peu cet univers se trouve contaminé par une préoccupation toute nouvelle : les filles. Celles-ci constituent d'abord un objet qu'on ignore, puis qu'on observe de loin (les garçons lorgnant une leçon de danse) et enfin duquel on tombe amoureux lorsque Daniel sera sous le charme de Melody (Tracy Hide). Approfondissant moins l'univers des fillettes, le scénario ne s'en montre pas moins juste tant dans leur maturité précoce (ça se préoccupe des garçons et s'entraîne déjà à s'embrasser) que par une faillite des parents s'exprimant de façon fort différente. Le père joué par Roy Kinnear sera plus causant avec Daniel que sa propre fille en bonne promiscuité masculine attendue, et à l'absence des parents des personnages de garçons répond l'omniprésence de la mère et grand-mère de Melody (notamment dans une hilarante scène où une explication trop vague de Melody leur laisse croire qu'elle a croisée la route d'un pervers). Dès lors ce cadre de l'enfance savamment dépeint devient aussi celui d'une séduction maladroite de Daniel, Waris Hussein excellent à illustrer l'entre-deux des mondes des garçons bruyant et puérils (vers lequel est irrémédiablement retenu Daniel par le tapageur Ornshaw) et celui des filles dont il tente de se rapprocher non sans mal. Tout cela est narré en situation, dans un va et vient entre l'intime et le collectif les vrais sentiments se révèlent furtivement sous posture adoptée face aux camarades. Le charisme et le naturel du trio de héros est pour beaucoup dans le charme de l'ensemble, Tracy Hide (enfant mannequin dont c'est le premier rôle) imposant une présence lumineuse, tandis que Mark Lester et Jack Wild (tous deux plus expérimentés et déjà réunis dans Oliver! de Carol Reed (1968)) se complètent parfaitement entre silencieux rêveur et Gavroche tapageur.

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Tous s'estompe et plus rien n'existe que l'autre dans la dernière partie où s'épanouit enfin l'histoire d'amour. L'espace se restreint et tout ce qui concerne le monde extérieur à la romance s'avère oppressant : les railleries des camarades, les cours qui les obligent à se séparer, les adultes incrédules face à cet attachement. Là encore pas de dialogues superflus, le charme du couple juvénile, la mise en scène ample de Waris Hussein et la superbe photo de Peter Suschitzky suffisent à façonner un écrin chatoyant et intime aux personnages (la superbe scène du cimetière sous la pluie). L'autre atout majeur repose sur la magnifique bande-originale des Bee Gees dont les chansons (In the Morning, Melody Fair, Give Your Best, To Love Somebody, First of May) se substituent aux dialogues, amènent un lyrisme, une consistance et finalement une vérité qui ne fera jamais prendre cette romance à la légère - même quand il sera le plus sérieusement du monde question de mariage. Un élan de rébellion fort ludique fait le triomphe de l'utopie enfantine et amoureuse dans une magnifique conclusion, la dernière image éloignant Daniel et Melody de toutes les entraves du monde des adultes. Le film sera hélas un échec en Angleterre et aux Etats-Unis mais fera un triomphe au Japon où Tracy Hide deviendra une véritable icône (une production japonaise autour d'elle failli se faire dans les 70's et les japonais iront la traquer en Angleterre dans les 90's pour un reportage alors qu'elle est retirée du métier). Mais surtout c'est une des œuvres de chevet d'un certains Wes Anderson qui y puisera une inspiration évidente pour son fabuleux Moonrise Kingdom (2012). 5/6

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Commissaire Juve
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Re: Le Cinéma britannique

Messagepar Commissaire Juve » 30 mai 17, 13:33

Commissaire Juve a écrit :J'ai un peu remanié mon petit compte-rendu et je reposte ici.

La rue du péché / This is my street (Sidney Hayers, 1964)

C'est l'histoire d'une jeune mère de famille (June Ritchie), mariée à un type plutôt beauf (Mike Pratt), qui se laisse draguer puis suborner par le locataire de sa mère (Ian Hendry). Le hic, c'est que ce dernier est du genre à tirer sur tout ce qui bouge, et, vous vous en doutez, le ciel ne tarde pas à s'assombrir...

Ce n'est pas d'une folle originalité, ce n'est pas un "grand" film, mais quand on aime les années 60, le kitchen sink drama, on passe un moment sympa. June Ritchie nous revient deux ans après "Un amour pas comme les autres" avec la même tête (on a presque l'impression d'assister à une suite du Schlesinger), mais dans un quartier moins chic. Ian Hendry se comporte comme un beau salaud. On devine aisément comment les choses vont tourner, mais on attend de voir...

http://www.dvdclassik.com/forum/viewtopic.php?f=2&t=15157&start=480#p2537195


Je me le suis repassé hier soir. J'ai encore pesté en voyant le logo StudioCanal apparaître au lancement du film.

Quoi qu'il en soit : je voulais signaler ce Live Now - Pay Later...

Spoiler (cliquez pour afficher)
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... film de 1962, signé Jay Lewis, avec Ian Hendry ET June Ritchie ! Leur rencontre dans This is my street n'était donc pas une première ! :mrgreen:

Le film est bien noté sur la IMDb, mais il n'y a pas de DVD. Dommage.
La vie de l'Homme oscille comme un pendule entre la douleur et l'ennui...

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Alexandre Angel
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Re: Le Cinéma britannique

Messagepar Alexandre Angel » 30 mai 17, 13:58

Profondo Rosso a écrit :Melody de Wari Hussein (1971)

Je ne connaissais pas. Les photos me font envie.

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Re: Le Cinéma britannique

Messagepar Profondo Rosso » 30 mai 17, 14:10

C'est sorti dans un beau BR Uk

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Re: Le Cinéma britannique

Messagepar Flol » 30 mai 17, 15:28

Alexandre Angel a écrit :
Profondo Rosso a écrit :Melody de Wari Hussein (1971)

Je ne connaissais pas. Les photos me font envie.

Pareil. Et le pitch aussi. Et le fait que ça touche à l'enfance, aux histoires d'amour et à l'Angleterre.
Merci Profondo, je me note ça dans un coin.

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Alexandre Angel
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Re: Le Cinéma britannique

Messagepar Alexandre Angel » 30 mai 17, 15:42

Merci également, Profondo, pour le texte, les images et l'info br!
Ratatouille a écrit :Et le fait que ça touche à l'enfance, aux histoires d'amour et à l'Angleterre

.......et les Bee Gees :)

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Re: Le Cinéma britannique

Messagepar Jeremy Fox » 30 mai 17, 15:52

Alexandre Angel a écrit :Merci également, Profondo, pour le texte, les images et l'info br!
Ratatouille a écrit :Et le fait que ça touche à l'enfance, aux histoires d'amour et à l'Angleterre

.......et les Bee Gees :)


Voilà des arguments bétons pour moi aussi 8) Le Dernier y compris :mrgreen:

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Re: Le Cinéma britannique

Messagepar Profondo Rosso » 30 mai 17, 16:22

Ratatouille a écrit :
Alexandre Angel a écrit :
Profondo Rosso a écrit :Melody de Wari Hussein (1971)

Je ne connaissais pas. Les photos me font envie.

Pareil. Et le pitch aussi. Et le fait que ça touche à l'enfance, aux histoires d'amour et à l'Angleterre.
Merci Profondo, je me note ça dans un coin.


Et si tu as aimé Moonrise Kingdom impossible de ne pas craquer tout en faisant le lien :wink: C'est juste délesté du côté cartoon fétichiste de Wes Anderson mais on sent qu'il y a pioché.

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Alexandre Angel
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Re: Le Cinéma britannique

Messagepar Alexandre Angel » 30 mai 17, 16:34

Profondo Rosso a écrit :Et si tu as aimé Moorise Kingdom impossible de ne pas craquer tout en faisant le lien :wink:

Je trouve, en regardant les images qui accompagnent ton texte, que la gamine ressemble à celle du film de Wes Anderson. Non pas traits pour traits, évidemment, mais dans ce registre particulier de petites filles next door, extrêmement jolies mais de manière naturelle, pas fabriquée. Je les regarde avec la certitude que je serais tombé amoureux d'elles au même âge (j'ai bien dit au même âge, hein!! :mrgreen:).

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Re: Le Cinéma britannique

Messagepar Flol » 30 mai 17, 17:26

Profondo Rosso a écrit :
Ratatouille a écrit :
Alexandre Angel a écrit :
Profondo Rosso a écrit :Melody de Wari Hussein (1971)

Je ne connaissais pas. Les photos me font envie.

Pareil. Et le pitch aussi. Et le fait que ça touche à l'enfance, aux histoires d'amour et à l'Angleterre.
Merci Profondo, je me note ça dans un coin.


Et si tu as aimé Moonrise Kingdom impossible de ne pas craquer tout en faisant le lien :wink: C'est juste délesté du côté cartoon fétichiste de Wes Anderson mais on sent qu'il y a pioché.

Il y a donc à peu près 3,8% de chances que je n'apprécie pas le film.

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Re: Le Cinéma britannique

Messagepar Boubakar » 30 mai 17, 17:48

Profondo Rosso a écrit :C'est sorti dans un beau BR Uk

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Bee Gees ? Achat direct ! 8)

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Re: Le Cinéma britannique

Messagepar Profondo Rosso » 17 juin 17, 03:09

Penda's Fen de Alan Clarke (1974)

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Le questionnement entre passé et présent, l'hésitation entre la tradition païenne mystique et rurale avec une modernité sans magie est au cœur de nombreuses œuvres du cinéma anglais. The Wicker Man de Robin Hardy (1973), Akenfield de Peter Hall (1974), Excalibur de John Boorman, ou plus récemment A Field in England de Ben Wheatley évoquent chacun dans des approches très différentes le sujet. Penda's Fen est une œuvre culte du cinéma anglais sur la question et constitue un des travaux télévisés les plus fameux d'Alan Clark. Le film fut produit dans le cadre du programme tv Play for Today sur un scénario du dramaturge David Rudkin.

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Ce conflit entre passé et présent va s'incarner à travers le personnage de Stephen (Spencer Banks). Celui-ci est un adolescent austère, fils de pasteur et féru de morale religieuse. Tout le début du film nous montre cette quête d'absolu rigoriste qui l'isole de son entourage, que ce soit ses parents ou ses camarades de classes. Cette exaltation et quête d'absolu "divin" s'incarne dans la posture à la fois rigide (son exposé de classe où il fustige un programme télévisé démystifiant Jésus Christ) et habité quand il s'abandonne aux volutes de la symphonie des Variations Enigma d'Edward Elgar qui le fascine. Mais même cette obsession religieuse relève plus de la morale que du divin et parait totalement inapproprié pour un être si jeune. Peu à peu Alan Clarke instaure une atmosphère étrange où la réalité se dérègle et vient troubler les certitudes de Stephen. Le passage à l'âge adulte se conjuguera donc à la révélation intime et mystique. Stephen est un être inaccompli d'une manière qui va se révéler à travers l'intrigue où sa filiation, sa sexualité et sa spiritualité réprimée. Alan Clarke introduit un onirisme progressif qui s'affirme dans les rêves avant d'investir le réel où les apparitions étranges révèlent à Stephen le secret de l'Angleterre ancestrale. Elgar dévoile ainsi l'énigme tapi dans ses Variations, et le roi Penda considéré comme le "père de l'Angleterre" vient l'adouber. Alan Clarke entremêle constamment la dimension intime à cette bizarrerie ambiante, l'ouverture au monde du personnage se faisant par son acceptation sexuelle et la connaissance de ses origines. Dès lors de furtive en ambiguë la magie peut pleinement se déployer avec une magnifique et ultime rencontre avec Penda, où le paysage rural symbolise par sa seule majesté toute cette Angleterre de contes et légendes. 4,5/6

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Re: Le Cinéma britannique

Messagepar Profondo Rosso » 15 août 17, 04:15

A Month in the Country de Pat O'Connor (1987)

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Au début des années 1920, Tom Birkin (Colin Firth), soldat démobilisé du front, est chargé de restaurer une peinture murale médiévale tout juste découverte dans l'église d’un petit village du Yorkshire, Oxgodby. Ce refuge vers la campagne idyllique du Yorkshire est pour Birkin, encore hanté par les cauchemars de la Première Guerre mondiale, une véritable catharsis. Simultanément, il se lie d'amitié avec l'archéologue James Moon (Kenneth Branagh), autre ancien combattant, marqué comme lui par les affres du conflit. Moon, lui, est chargé de mettre au jour une mystérieuse tombe, mais bientôt ses recherches le poussent à fouiller le cimetière attenant aux ruines d'une chapelle saxonne voisine.

A Month in the Country est une œuvre délicate qui les vrais débuts cinématographiques de Colin Firth, Kenneth Branagh et Natacha Richardson. Le film s'inscrit dans un courant de film à l'identité profondément anglaise et nostalgique initié au milieu des années 80 avec des œuvres comme The Assam Garden (1985) ou Distant voices, still lives de Terence Davies(1988). Le film naît de la volonté du producteur Kenith Trodd d'adapter le court roman éponyme de J. L. Carr, et ayant plutôt l'habitude de travailler pour la télévision il trouvera un financement conjoint entre Euston Films (une filiale de Thames Television) et Channel Four Films pour un modèle initiée par My Beautiful Laundrette de Stephen Frears (1985) et qui perdurera par la suite. Au départ envisagé pour un téléfilm, A Month in the Country aura malgré son budget restreint une sortie cinéma et sera la première réalisation cinéma de Pat O'Connor dont le travail à la télévision fut plusieurs fois récompensé.

Le film est totalement imprégné à la fois de la mystique et du caractère secret des anglais. Cela viendra en grande partie du choix de Pat O'Connor d'éliminer la narration la première personne du livre et du coup la voix-off attendue pour le film. Tous passera par les non-dits, l'atmosphère rurale à la fois mystérieuse et à l'apaisant réalisme ainsi que jeu des acteurs. L'impact est ainsi double ici pour le vétéran de la Grande Guerre Tom Birkin, rongé à la fois mentalement et physiquement par le choc post-traumatique avec des nuits baignées de cauchemar et une élocution laborieuse. En charge de restaurer une peinture murale médiévale dans une église du Yorkshire, Birkin retrouve foi en lui-même au fur et à mesure que la fresque se révèle mais également au contact des habitants chaleureux de la région. Pat O'Connor délaisse volontairement toute volonté de narration classique pour privilégier la chronique quotidienne, la reconstruction du héros ne naissant pas d'une progression dramatique mais d'un ensemble de moment épars. Le scénario joue ainsi de l'effet de répétition bienveillant (les enfants venant jouer des disques à Birkin pendant qu'il restaure la fresque), des rebondissements incongrus (Birkin contraint bien malgré lui de donner un prêche) et des moments suspendus où la gêne se dispute à la grâce notamment la romance platonique entre Birkin et Alice Keach (Patricia Richardson). Le traumatisme de la Première Guerre prend des aspects très différents où le scénario ne se montrera jamais trop démonstratif. Le tempérament taciturne de Birkin trahit toute la douleur qu'il contient quand le très volubile et rieur archéologue James Moon (Kenneth Branagh) laisse voir ses failles par un simple trou qu'il a creusé dans le sol de sa tente, une protection encore nécessaire pour lui. Tous les ramènent à cette traumatisante expérience et le scénario dresse cette dualité à chaque instant. Une balade en forêt pouvant tourner à la confession amoureuse ramène à l'enfer des tranchées avec le coup de feu d'un chasseur, un déjeuner chez les locaux rappelle ceux qui n'ont pas survécus quand ils évoqueront leur fils disparu.

Le scénario évite l'épiphanie rurale comme religieuse en ramenant Birkin à ses doutes Dieu et les hommes, tout en faisant les moteur de sa possible renaissance. La fresque murale dévoile alors la dimension apaisée et punitive de la religion (y compris dans ce que l'on découvrira du peintre), tout comme le concitoyen supposé le plus compatissant (le prêtre coincé joué par Patrick Malahide) s'avéra le plus distant de tous. La sobriété du ton et de l'imagerie n'en rendent que plus touchantes les émotions car Pat O'Connor évite tout effet ostentatoire, tout passant par l'évolution imperceptible des personnages (les tics vocaux de Birkin qui s'estompent, Colin Firth s'exerçant bien avant Le Discours d'un roi (2010)). Cet entre-deux constant se retrouve dans la conclusion, que ce soit les adieux timide avec James Moon ou cette scène d'amour en attente jamais surmontée entre Birkin et Alice (le poids des conventions, traumas personnels et du désir passe avec une force rare durant la dernière entrevue). Il y a quelques chose de cette retenue anglaise qui ne permettra jamais de se livrer entièrement. Il faut la toute dernière scène, sorte de flashback/flashforward croisé pour que Pat O'Connor ose enfin une vision plus ouvertement mystique, comme si seul le souvenir permettait l'acceptation d'une certaine flamboyance. 4,5/6

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Re: Le Cinéma britannique

Messagepar Profondo Rosso » 20 nov. 17, 00:44

A Day in the Death of Joe Egg de Peter Medak (1972)

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A Day in the Death of Joe Egg est l'adaptation de la pièce éponyme à succès de Peter Nichols, immense succès dès sa prière sur les planches anglaises en 1967, puis international à Broadway et qui perdure aujourd'hui. L'histoire s'inspire du vrai drame vécu par Peter Nichols et son épouse ayant dû élever leur fille réduite à l'état de légume par un manque d'oxygénation du cerveau. La pièce exploite ainsi toute la confusion de sentiments de ces parents après des années de soins et d'amour sans amélioration, tant au niveau personnel que celui du couple mais aussi par rapport à la fillette.

Le film prend le parti totalement inverse de celui du futur Lorenzo de George Miller (1992) où une forme de mysticisme transcendera les doutes. Cela se ressent d'ailleurs dans la construction où l'on passe d'emblée de la désolation présente du foyer avant que des flashbacks heureux nous guident vers ce quotidien sinistre. Toute l'attention et l'affection de Sheila (Janet Suzman) se dirigent désormais uniquement vers sa fille inerte, cet espoir ayant depuis longtemps quitté Bri (Alan Bates) prenant désormais tout avec cynisme. Peter Medak parvient à surmonter la source théâtrale avec des apartés tragique et ironique où Alan Bates endosse joyeusement tous les visages des interlocuteurs ayant cherché à expliquer ou accepter le malheur à travers la médecine ou la religion. Cette distance disparait même cruellement quand cette détresse s'exprime dans un extérieur que la famille cherche à affronter malgré tout comme dans une attraction de noël face aux regards curieux des autres. Le film ose exprimer les désirs les plus sombres qui peuvent même par intermittence traverser l'esprit de ses parents las comme celui de voir leur fille mourir, si ce n'est d'abréger eux-mêmes ses souffrances. Cela sera malheureusement un peu trop surligné quand cela passe par des protagonistes extérieur à la famille comme Pam (Sheila Gish) mais elle exprime néanmoins bien ce dégoût neutre et extérieur face à la laideur et l'apathie de la maladie- tandis que Freddie (Peter Bowles) évoque lui une compassion excessive et coupable.

Le film constitue aussi l'anti Mandy d'Alexander Mackendrick (1952) avec un mal insurmontable qui sépare irrémédiablement le couple, chaque signe positif ne pouvant qu'être déçu. Le final implacable ne laisse pas une once d'espoir et marque durablement. 4,5/6

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Re: Le Cinéma britannique

Messagepar Profondo Rosso » 18 déc. 17, 04:11

Privilege de Peter Watkins (1967)

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Steven Shorter est la star anglaise la plus en vue du moment. Sa musique est écoutée par tout le monde, de sept à soixante-dix-sept ans. Tous les britanniques l'aiment. Ses producteurs commencent à se servir de sa popularité pour augmenter la vente de pommes, suite à une catastrophe agricole, dans le but d'aider les cultivateurs. Ensuite, ils décident que, désormais, Steven doit donner l'exemple du respect de la religion et du nationalisme. D'autres projets de manipulation s'ensuivent...

L'Angleterre et plus précisément le Swinging London sont le véritable centre culturel mondial en ce milieu des années 60. La British Invasion symbolise cette domination côté musical mais se prolonge aussi dans la mode vestimentaire, au cinéma avec la création d'icône à la James Bond ou une exploitation des stars de la pop comme les Beatles dans les films de Richard Lester. Pourtant très vite de nombreux films vont montrer un envers moins idyllique de cet environnement, observant les personnalités superficielles qu'il façonne dans Darling de John Schlesinger (1965), les comportements oisifs et immatures de la jeunesse dans The Party's Over de Guy Hamilton (1965). Privilege sera une des œuvres les plus vindicatives de cette vague, allant plus loin que la simple observation des dérives individuelles pour fustiger plus globalement l'abêtissement d'une société entière. Après des court-métrages remarqués, Peter Watkins impose son style radical et son goût des sujets provocateur dans le film historique La Bataille de Culloden (1964 et traitant la bataille écossaise de 1746 où les régiments d'élite anglais écrasèrent les Highlanders) et la dystopie La Bombe (1966 évoquant un bombardement nucléaire russe sur l'Angleterre). Ce dernier causera quelques remous à la BBC avec des pressions du gouvernement agacé alors qu'il développe son programme nucléaire, mais le film fait la renommée de Peter Watkins qui sera même récompensé d'un BAFTA en 1967. Le réalisateur quitte la BBC et est approché par Universal en quête d'un projet à la mode dans la lignée de A Hard Day's Night (1964). Watkins va bénéficier du budget le plus nanti de sa carrière mais livrera un résultat bien loin de la sucrerie pop attendue.

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L'histoire dépeint donc dans un futur proche le phénomène d'adulation qui entoure la pop star anglaise Steven Shorter (Paul Jones). Sa première apparition de Steven Shorter sème d'ailleurs le trouble en voyant la star revenu d'une tournée américaine défiler en voiture décapotable dans des rues bondées tel un chef de guerre antique faisant son retour triomphant. Une voix-off distanciée apportera alors régulièrement recul et/ou ironie à des images d'hystérie collective de groupies en pâmoison lors des scènes de concert, alternée avec les à côté du quotidien de Shorter. Le style "actualité" développé par Watkins dans ses films précédents se mue ici en vrai/faux documentaire à la gloire de Shorter. Cette approche subsiste tant que la star "joue le jeu" de la soumission neutre à son entourage mais donnera progressivement une tonalité de plus en plus inquiétante. Une séquence capture ainsi Shorter backstage après un concert en restant à distance, lui-même étant comme sans émotion ni réaction à des évènements qu'il subit docilement. Par de simples effets de cadrages (la scène de dîner en boite nuit un panoramique efface Shorter de l'écran pour s'attarder sur ses mentors) et de montage, on devine l'emprise de cet entourage inquiétant sur Shorter avec la mise en avant du producteur Julie Jordan (Max Bacon) et le manager Alvin Kirsch (Mark London). L'humour à gros trait dont use Watkins nous signifie donc leur emprise sur leur protégé mais si le film s'en était tenu là, il n'aurait été qu'une fable de plus sur les affres show business. Cependant on comprendra plus ou moins (la voix-off parfois trop lourdement explicative) que Shorter incarne à lui seul l'opium du peuple, l'icône vide et superficielle qui éloignera la jeunesse de toute idée de révolte.

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L'ironie est des plus mordante et sacrément en avance sur son temps pour l'illustrer, puisque c'est précisément une image artificielle de rébellion qui scelle l'aveuglement de cette jeunesse. Une grandiloquente mise en scène de concert montre ainsi Shorter menotté, enfermé dans une cage et malmené par des policiers entonnant un fiévreux Set me free (morceau repris quelques années plus tard par Patti Smith sur son premier album). Le saisissant montage alterné entre les groupies à larmes face aux maux de leur idole et les attitudes théâtrales de ce dernier sont teintée d'un vérisme (Watkins a manifestement bien étudié l'hystérie provoquée par les Beatles à leurs débuts) et d'un cynisme glaçant. Après les avoir si habilement endormie dans cette adoration, il s'agit donc de guider les masses vers ce qu'attendent d'elles les institutions. Watkins décuple brillamment la portée de son propos en maquillant à nouveau ce qui semble être au départ une scène sincère d'insoumission. Tandis que Shorter enregistre en studio une chanson au double sens scabreux, des pontes de l'église dont on associe la présence à une volonté de censure s'avèrent au contraire vouloir recruter la star pour endoctriner les foules grâce à sa popularité. Les seuls moments où la réalisation se fait plus fictionnelle sont paradoxalement ceux où Shorter peut se montrer sous son vrai jour en compagnie de la peintre Vanessa (Jean Shrimpton). La proximité, connivence et romance naissante entre eux permettent enfin de cerner le jeune homme apeuré qu'est Shorter.

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Le choix des deux interprètes est d'ailleurs particulièrement judicieux. Paul Jones connu réellement cette notoriété étouffante en tant que musicien et chanteur du groupe Manfred Mann, la folie l'entourant l'oppressant tellement qu'il quitta la formation en pleine gloire pour une carrière d'acteur (Peter Watkins le choisit après voir envisagé Eric Burdon chanteur des Animals). De même Jean Shrimpton fut le visage du Swinging London (au point d'inspirer le personnage de Jane dans Blow-Up d'Antonioni (1966)) et le mannequin le mieux payé du monde seulement détrôné par Twiggy. Souffrant également de cette célébrité (ses liaisons avec Terence Stamp puis David Bailey n'aidant pas) elle se retira prématurément du métier pour ouvrir une boutique d'antiquité. Cette expérience commune amène ainsi une forme de complicité et vérité dans les séquences commune du couple, capturé à la fois dans sa photogénie et son humanité. C'est en ayant montré cette facette intime que Watkins peut déployer la séquence la plus outrancière du film, ce concert dans le National Stadium (stade du club de football de Birmingham) où Shorter sera l'étendard de la volonté du gouvernement et de l'église. Watkins mêle l'imagerie totalitaire monumentale à la Leni Riefenstahl (là aussi pas toujours subtil avec le salut nazi des soldats et du brassard à l'effigie de l'Union Jack remplaçant la croix gammée), des haut-lieux de pélerinage, avec la démence fanatique des cérémonies de born again chrétiens - et la disposition. L'imagerie pop enrobe le tout avec ses croix en néon gigantesques, la tenue d'archange/pasteur écarlate de Shorter et le groupe de musicien qui anticipe même par son attitude l'usage qu'auront les punk anglais de l'esthétique nazie quelques années plus tard.

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Cependant Shorter n'est plus le pantin docile d'antan et va tenter tardivement de retrouver son statut d'individu. L'amour artificiel et malléable des foules se retournera lors contre lui et sa nature de produit de propagande/marketing se rappellera douloureusement à son souvenir. La virulence du propos restera incomprise des critiques et du public, le film étant retiré des salles après quelques jours d'exploitation seulement par Universal. Ce sera d'ailleurs la dernière œuvre anglaise de Peter Watkins qui quittera le pays pour la Suède et se tournera vers un financement indépendant et international pour ses films suivants. Œuvre culte longtemps invisible, Privilege reste un film visionnaire et au propos encore plus pertinent aujourd'hui qu'à sa sortie. 5/6