Julien Duvivier (1896-1967)

Rubrique consacrée au cinéma et aux films tournés avant 1980.

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filip
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Re: Julien Duvivier (1896-1967)

Messagepar filip » 17 mars 12, 00:44

Bonjour, si mes souvenirs sont exacts, la cinémathèque française a projeté une version de 122 min. lors d'un hommage à Duvivier en 2010.
La copie venait d'Argentine.

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Ann Harding
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Re: Julien Duvivier (1896-1967)

Messagepar Ann Harding » 17 mars 12, 09:32

filip a écrit :Bonjour, si mes souvenirs sont exacts, la cinémathèque française a projeté une version de 122 min. lors d'un hommage à Duvivier en 2010.
La copie venait d'Argentine.

Merci pour l'info, Filip. Cela signifie qu'il existe encore au moins une copie complète du film. :wink:

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beb
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Re: Julien Duvivier (1896-1967)

Messagepar beb » 27 mars 12, 14:12

Anna Karénine - 1948
j'avais beaucoup d'a priori avant de voir ce film :
- d'abord une adaptation d'un roman de Tolstoi, alors que j'ai vu récemment le Crime et chatiment de Sternberg (et de Dostoievski par ailleurs !) qui m'avait passablement ennuyé
- ensuite Vivien Leigh, en regardant sa filmo je m'aperçoit que j'ai vu très peu de film avec elle, mais je ne suis pas un fan
- et les 2h15 du film n'allait pas en me rassurant

et bien j'avais entièrement tort.
C'est une très belle adaptation, superbement filmé, dans des décors grandioses (Korda avait les moyen), avec une Vivien Leigh qui est parfaite et qui n'en fait pas du tout trop et puis aussi et je dirais presque surtout un Ralph Richardson fabuleux, et le reste de la distribution à l'avenant. Les 2h15 passent comme du petit lait.
Bref une vraie découverte qui me donne envie d'approfondir la filmo de Duvivier, que je ne connais pas si bien que çà visiblement.
Reste une inconnue, qu'est-il allé faire en GB, est-ce lié au succès de Panique tourné l'année précédente (si succès il y a eu d'ailleurs) que Korda est allé le chercher ?

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Re: Julien Duvivier (1896-1967)

Messagepar bogardofan » 15 juil. 12, 17:26

Je viens de voir Anna Karénine sur TCM et je trouve ce film remarquable, ne serait-ce que pour Vivien Leigh, sublime (elle n'a pas été que Scarlett et Blanche Dubois). Ces deux grands rôles ont un peu éffacé les autres, comme cette Anna Karénine qui vaut bien celle de Garbo. J'aimerais bien voir aussi le film russe avec la merveilleuse Samoïlova. En tout cas, ces trois grandes actrices rendent Sophie Marceau encore plus inexistante que jamais.

Quelle ne fut pas ma surprise dans une scène entre Vivien Leigh et l'interprète de Vronsky où un plan de Vivien portant une robe avec un col noir est suivie d'un autre avec une robe au col de dentelle. Personne ne l'a remarqué ?

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Re: Julien Duvivier (1896-1967)

Messagepar Major Dundee » 15 juil. 12, 18:25

bogardofan a écrit :En tout cas, ces trois grandes actrices rendent Sophie Marceau encore plus inexistante que jamais.


Oui mais est-ce que Vivien Leigh aurait été très bonne dans "La boum" ?
Oui bon... je sais :arrow:
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Re: Julien Duvivier (1896-1967)

Messagepar Joe Wilson » 16 juil. 12, 18:46

Voici le temps des assassins

J'ai été très touché par une magnifique entame de film noir, qui prend le temps de s'attacher à un lieu, à des personnages, en révélant peu à peu des fêlures qui ne pourront qu'être source de destruction. La relation d'apparence filiale entre Jean Gabin et Danièle Delorme (se teinte de non-dits, de regrets, et les rouages d'une machination se mettent en place avec fatalité.
La deuxième partie me semble plus faible car trop dépendante de multiples rebondissements. A partir du moment où le visage de chaque protagoniste est mis à nu, Duvivier ne parvient pas à soutenir une intensité et conserver une sensibilité. Il privilégie la grandiloquence à l'intimité jusqu'à un final éprouvant, frôlant l'excès dans sa dimension spectaculaire.
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Profondo Rosso
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Re: Julien Duvivier (1896-1967)

Messagepar Profondo Rosso » 9 oct. 12, 13:32

Marianne de ma jeunesse (1955)

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Au pensionnat aristocratique bavarois sis dans le château d'Heiligenstadt, Vincent Loringer est considéré comme un garçon singulier par les autres élèves. Il chante des airs exotiques d'une voix mélancolique en s'accompagnant à la guitare. Un jour, lui et quelques camarades s'embarquent pour aller explorer les rives de l'autre côté du lac. Ils s'aventurent dans une propriété qu'on dit abandonnée et, lorsqu’apparaît une ombre dans la vieille demeure, ils regagnent précipitamment leur pensionnat sans Vincent. Quand celui revient beaucoup plus tard, il est comme transformé et semble contempler avec émerveillement quelque chose d'intangible. Il raconte alors qu'il a rencontré la plus angélique des créatures répondant au doux nom de Marianne.

Julien Duvivier réalise avec Marianne de ma jeunesse un des derniers avatars de cette vague du fantastique poétique qui vit jour et triompha dans le cinéma français des années 40 avec chef d'œuvres comme Les Visiteurs du Soir de Marcel Carné (1942), L'éternel retour de Jean Delannoy ou encore La Belle et la Bête de Jean Cocteau (1946). Le genre se caractérise par une inspiration issue des contes et légendes inscrites le plus souvent dans le folklore français et surtout célébrant un romantisme pur, innocent et absolu où se développe un sens du merveilleux lui conférant une vraie identité le démarquant de l'épouvante gothique anglo-saxonne ou de l'expressionnisme allemand. Marianne de ma jeunesse offre donc un sursaut tardif du genre (le prochain grand coup d'éclat du fantastique français Les Yeux sans visage de Georges Franju (1959) ira chercher son inspiration sur des territoires plus novateurs) et déroge d'ailleurs pas mal au règles précitées. Exit les légendes française pour une adaptation du roman de l'auteur allemand Peter de Mendelssohn Douloureuse Arcadie/ Schmerzliches Arkadien et paru en 1932, ainsi qu'une intrusion du fantastique plus ténu, reposant plus sur l'atmosphère instauré par Duvivier que par le surnaturel avéré des évènements. Ces prémisses dote d'ailleurs cette production franco-allemande d'un exercice devenu plus rare depuis le muet et les débuts du parlant à savoir le tournage d'une version allemande avec la même équipe technique parallèlement à la française (et simplement nommée Marianne) et où Horst Buchholz remplace Pierre Vaneck pour le rôle du héros Vincent (entre autres) tandis que la belle Marianne Hold est présente dans les deux films.

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J'entends ta voix, Vincent ! Depuis vingt années, elle me relie à notre adolescence ; j'entends ta voix ! Elle est le sortilège qui ressuscite le vieux château cerné de forêts et d'animaux farouches. Ce château d'Haeiligenstatd où nous connûmes. Ce château des brouillards que ta présence peupla de mystères et de rêves. À l'appel de cette voix dont l'écho hante encore les sous-bois, les sentiers d'ombre s'entrouvrent ; à son ordre magique, la nuit escamote les clairières des forêts, et le château se dresse dans ma mémoire comme il surgissait jadis des aurores. J'entends ta voix, Vincent Loringer, voyageur du bout du monde... d'un autre monde peut-être... Tu es venu Vincent, et tout s'éveilla...

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C'est sur cette voix-off habitée et étrange que s'ouvre le film tandis que se déploie des visions élégiaques de sous-bois embrumés, de cerfs majestueux à l'arrêt et de ce saisissant décor naturel où apparaît cet imposant château ( les extérieurs se partagèrent entre le Château de Hohenschwangau en Allemagne et celui deFuschl am See en Autriche). Surtout la voix-off dévoile déjà par ce mariage du lyrisme de l'intonation et des images le thème principal du film qui est celui de la nostalgie et du souvenir. Pour le narrateur Manfred (Gil Vidal), cette nostalgie est surtout celle du moment particulier passé dans ce pensionnat de garçon au cadre si particulier, des moments paisibles qui s'y sont déroulé et des camarades hauts en couleurs rencontrés, tout cela dévoilé dans introduction limpide. Ce qui marque pourtant cette époque à jamais, c'est le passage de Vincent dit "L'Argentin" (Pierre Vaneck dans son premier grand rôle). Rêveur, paisible et nimbé d'une aura étrange, Vincent fascine ses camarades par les récits de sa vie sauvage en Argentine, ses dons pour la musique et sa communion avec la nature dont toutes les créatures s'apaisent à son contact. Cette sensibilité à fleur de peau sera mise à rude épreuve lorsqu'il résoudra l'énigme de la maison hantée faisant face au pensionnat de l'autre côté du lac. Parti suivre des camarades en périple d'initiation, il va y faire la rencontre de celle qui ne quittera plus ses pensées désormais, Marianne (Marianne Hold).

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L'aspect chaleureux du souvenir exprimé au départ devient alors un fardeau bien difficile à porter. La rencontre entre Vincent et Marianne agit comme un rêve éveillé par la magnifique force évocatrice du décor (incroyables créations de Jean d'Eaubonne et Willy Schatz), l'amour immédiat et absolu naissant entre eux et surtout la brièveté de leur échange. Dès lors le souvenir de cette vision devient un précieux trésor à conserver, faisant passer Vincent de la pure exaltation quand il est encore vivace (la scène de joie alors qu'une tempête apocalyptique se déchaîne) et le désespoir le plus total quand il commence à s'estomper, faisant même douter de sa réalité.

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La question du rêve est plusieurs fois posée puisque Marianne vient combler le manque affectif ressenti par Vincent par l'absence de sa mère à laquelle il est très attachée (attachement presque incestueux comme il est suggéré au début avec un baisemain d'adieu laissant à penser qu'il s'agit de sa fiancée, on ne verra jamais le visage de cette mère à la beauté tant vantée et qui a peut-être les traits de Marianne) et les entrevues avec sa dulcinée sont uniquement dépeintes à travers des récits rapportés de Vincent qui sera finalement le seul à l'avoir vue, la première apparition étant d'ailleurs sous forme de peinture. Dès lors le récit se partage entre l'obsession apportant une certaine dimension psychanalytique et l'expression d'un romantisme pur et total à travers la prestation rêveuse et déterminée d'un Pierre Vaneck lunaire.

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Si les scènes d'amour n’évitent pas toujours la mièvrerie appuyée (Marianne Hold très belle mais pas forcément très convaincante), Duvivier par sa mise en scène affirme lui sa croyance absolue en cette romance par l'onirisme qui baigne l'ensemble du film et les images fabuleuses imprégnant durablement la rétine. Les cerfs attendant Vincent à sa fuite de l'école au petit matin, le concert improvisé dont les notes semblent traverser le lac pour appeler une Marianne pas encore rencontrée (symbolique confirmée par la première entrevue où elle lui lance un étrange Ainsi c'est vous comme si elle l'attendait depuis ce moment)ou encore cette première expédition inquiétante au château hanté offrent des séquences absolument somptueuses où le réalisateur atteint une magie rare.

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Cette inspiration servira également à explorer des terrains plus troublants où le personnage affirmant de manière plus charnelle son désir sera aussi le plus néfaste à travers le personnage de Lise (Isabelle Pia). Duvivier ose un érotisme dérangeant (l'actrice ayant déjà la vingtaine mais paraissant bien plus jeune dans le film) avec ses tentatives de séduction où elle se déshabille en ombre chinoise face à Vincent ou quand elle nage nue dans le lac près de lui. En opposition à l'amour pur et innocent de la pensée entre Vincent et Marianne, le sien plus concret est aussi synonyme de pulsions néfastes (la mort de la biche de Vincent) dont elle obtiendra un châtiment radical.

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Baigné de la certitude de la passion de Vincent et du doute de sa réalité, le film évoque par moment une version filmée du Grand Meaulnes (dont aucune adaptation n'a jamais convaincu) dans l'idée. Contrairement au roman d''Alain-Fournier, l'explication ne poindra ici jamais et le récit s'achève magnifiquement sur Vincent à la poursuite de son amour, dans la réalité ou en songe. 5/6

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Alligator
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Re: Julien Duvivier (1896-1967)

Messagepar Alligator » 11 nov. 12, 13:44

http://alligatographe.blogspot.fr/2012/11/la-bandera-duvivier-gabin-annabella.html

La Bandera (Julien Duvivier, 1935)

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Que j'avais hâte d'aller me jeter sur les fauteuils du Corum de Montpellier pour découvrir grâce au Cinémed 2012 cette "Bandera" restaurée! Un film de Julien Duvivier avec Jean Gabin, à ces deux seuls noms, cela promettait monts et merveilles! J'avais vu le film quand j'estois tout petit bonhomme, si petit que je n'en ai gardé aucun souvenir précis. J'étais tout neuf, avide de voir et suis sorti plutôt frustré, déçu par l'histoire, la mise en scène et par à peu près tout du film, comme s'il m'avait posé un lapin... un fennec en l'occurrence.

Il a l'image d'un grand classique, figure en bonne place dans les ouvrages cinéphiles, une bonne presse qui me laisse perplexe parce qu'enfin... qu'apporte-t-il? Des émotions? A d'autres. Elles sont courtes.

Avant la projection, le présentateur nous a promis un film de guerre sur la recherche de l'oubli. Oui, peut-être en effet que Pierre Gilieth (Jean Gabin) est prisonnier de cette obsession, liée à une question de survie (l'homme est un criminel qui pour échapper à la police s'engage dans la Légion Étrangère), mais cette thématique est-elle suffisante pour engendrer un grand film? Pour maintenir une tension, oui, je l'admets volontiers : Fernando Lucas, le personnage incarné par Robert Le Vigan, est toujours là pour rappeler à Gilieth son passé et créer une sorte de suspense continu.

A noter encore une fois que Robert Le Vigan sur-alimente son personnage d'une folie, physiquement visible, dans son sourire démoniaque, son regard halluciné, sa voix théâtrale. Cet acteur fascine beaucoup pour sa trajectoire politique, il faudrait s'attacher plutôt à décrire son jeu et l'importance qu'il a eu dans le cinéma français de l'entre-deux-guerres. Sur le fil du rasoir, sa prestation est très souvent proche du déséquilibre, près de tomber dans le ridicule, mais pour ma part, j'apprécie sur ce film qu'il ne décroche pas complètement, mais je comprendrais que d'autres le trouvent à la limite du supportable.

Je ne sais pas si nous devons la présence d'Aischa la Slaoui (Annabella) au roman d'origine de Pierre Dumarchais alias "Pierre MacOrlan" ou bien à ces adaptateurs Julien Duvivier et Charles Spaak. Une chose est sûre, elle apporte une touche féminine et romantique censée contre-balancer le rapport de force entre Gilieth et Lucas. Néanmoins, cette histoire d'amour a quelque chose d'artificiel. On pense aux contemporains Josef von Sternberg et Marlène Dietrich. Annabella a du mal à rendre crédible cette fille. La copie n'est pas des plus étincelantes. D'autre part, la relation avec Gilieth n'est pas vraiment émouvante. En tout cas, elle ne m'a pas touché.

Peut-être sent-on beaucoup trop facilement le destin funeste de ce couple dès le départ? D'ailleurs, à ce titre il faut d'évidence placer ce film dans la catégorie "film noir". Le prologue urbain et nocturne, les éclairages de Jules Kruger, les décors de Jacques Krauss ainsi que les cadrages de Julien Duvivier placent d'entrée de jeu le personnage de Gilieth (et donc tout le film) dans une trajectoire déclinante, très "noir". Pas de doute là dessus. Sans doute le passage du film que j'ai le plus apprécié.

De plus, la sincérité de Gilieth à l'égard d'Aischa apparait sensiblement bancale, le personnage devient trouble et l'on est moins attaché à son devenir.

Le final me pose problème également, j'estime qu'il n'apporte pas grand chose, disons qu'il dessine une trajectoire convenue et surtout que la réalisation de Julien Duvivier montre des signes de faiblesse, une théâtralité ennuyeuse qui a pu à l'époque porter une certaine émotion mais qui de nos jours semble chargée d'une outrance grassouillette, fanée, dans le péremptoire plus que dans la conviction. C'est dommage. Je suis même un peu triste, car je me faisais une vraie et belle joie, j'aime tellement Duvivier que j'étais persuadé de kiffer grave ma race. Et je me retrouve le bec dans l'eau. Fait chier...

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hellrick
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Re: Julien Duvivier (1896-1967)

Messagepar hellrick » 30 janv. 13, 11:40

DIABOLIQUEMENT VOTRE

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Coproduction franco-italo-allemande, ce « suspense », qui resta le dernier film de Julien Duvivier, se rapproche fortement des codes du giallo de machination, alors embryonnaire, et ménage d’amusants rebondissements, souvent prévisibles, par la suite prisés des cinéastes italiens. De part son intrigue mais aussi son esthétique, son ambiance, sa musique, sa photographie et son climax amoral et cynique, l’œuvre préfigure la « tétralogie » d’Umberto Lenzi, composée de PARANOIA, SI DOUCES SI PERVERSES, ORGASMO et MEURTRE PAR INTERIM. Le tout jeune et fringant Alain Delon se débat donc dans un piège complexe qui met en péril non seulement son équilibre psychique mais, également, son existence même.

Georges Campo (Delon) sort de trois semaines de coma consécutives à un accident de voiture dans lequel il a bien failli laisser sa peau. Il retrouve sa propriété, un très beau château, son épouse, la magnifique Christiane, et son serviteur chinois, Kim. Une existence en apparence idyllique même si Georges ne parvient pas à se souvenir de son existence précédent l’accident. Avec l’aide de son médecin et ami, Freddie Launey, le jeune homme lutte pourtant contre l’amnésie et accepte les dires de ses proches : après avoir longtemps vécu à Saigon, il venait de rentrer en France lorsqu’il a eu un dramatique accident de la circulation. Toutefois, le riche industriel retrouve, peu à peu, des bribes de souvenirs qui ne correspondent absolument pas à ce que prétend son entourage. Convaincu de se nommer Pierre Lagrange, le convalescent pense avoir vécu plusieurs années en Algérie et rien dans ses goûts ne correspond à ce que prétend Freddie. Bourré de médicaments, George accepte les désidératas du docteur (qui l’encourage à se reposer) et de sa femme (qui, pour hâter sa convalescence, se refuse à lui). Après avoir échappés, par trois fois, à des accidents douteux, George doute de plus en plus de son épouse. La découverte d’un magnétophone caché sous son lit qui diffuse en boucle un message l’invitant à se suicider accroit sa conviction d’être au cœur d’une incroyable machination. Puis son chien, qui, d’ailleurs, ne semble pas le reconnaitre, déterre un corps sommairement enterré dans le jardin…

En 1967, Alain Delon, alors tout juste trentenaire, enchaîne les succès au box-office et s’impose comme la star française incontournable du septième art. Cette année-là, Delon tourne, en effet, LE SAMOURAI et LES AVENTURIERS, deux de ses plus belles réussites. Julien Duvivier, de son côté, a perdu de sa superbe et ses grands films populaires, notamment ses deux DON CAMILLO, datent déjà d’une quinzaine d’années. Le cinéaste venait, en outre, d’essuyer un échec avec une adaptation de James Hadley Chase (CHAIR DE POULE) qui succédait à une pourtant efficace version cinématographique de LA CHAMBRE ARDENTE de John Dickson Carr. Décidé à lui donner un coup de pouce, Delon accepte le rôle principal de ce DIABOLIQUEMENT VOTRE dont le scénario s’inspire, à nouveau, d’un roman policier, intitulé « Manie de la persécution », écrit par le prolifique Louis C. Thomas qui, par la suite, travailla notamment pour la série télévisée « Les Cinq dernières minutes ».

L’intrigue quelque peu surannée et prévisible de DIABOLIQUEMENT VOTRE mêle donc machination complexe, amnésie, cadavre enterré, suggestion hypnotique, accidents successifs de plus en plus suspects, cynisme et même une légère touche d’érotisme, le tout dans une ambiance raffinée et bourgeoise soigneusement mise en valeur par une belle photographie.
Du pur « giallo de machination » avant la lettre puisqu’il est impossible de ne pas tracer un parallèle entre ce film et les futurs SI DOUCES SI PERVERSES d’Umberto Lenzi, PERVERSION STORY de Lucio Fulci ou les plus obscurs LA FLEUR AUX PETALES D’ACIER et autre L’ADORABLE CORPS DE DEBORAH, lesquels se basent sur de semblables schéma narratifs dominés par le faux-semblant et les « twists » multiples.

Beaucoup d’éléments du scénario paraissent, dès lors, difficiles à admettre (Le coup du magnétophone sous le lit semble très aléatoire, la présence du chien - qui met la puce à l’oreille de Delon - problématique, etc.) mais possèdent un charme certain pour les amateurs de « polars de gare ». Ceux-ci retrouveront dans DIABOLIQUEMENT VOTRE de nombreux éléments incontournables de la littérature policière populaire comme l’amnésie, la manipulation mentale et les retournements de situation successifs du climax, sans oublier un cynisme bienvenu. Le tout se déroule d’ailleurs au son d’une musique jazzy typique de son époque mais plutôt plaisante à l’oreille.

Du côté de la distribution, outre Alain Delon qui incarne un homme déboussolé luttant pour garder la raison, DIABOLIQUEMENT VOTRE met en vedette la belle Autrichienne Santa Berger, vue précédemment dans des titres divers comme LE TESTAMENT DU DOCTEUR MABUSE, SHERLOCK HOLMES ET LE COLLIER DE LA MORT ou MAJOR DUNDEE. Par la suite on la revit dans le giallo L’HOMME SANS MÉMOIRE et le brutal CROIX DE FER de Sam Peckinpah avant sa reconversion vers la télévision dès le début des années ’80. L’Italien Sergio Fantoni (SENSO) et Claude Piéplu (dans le rôle d’un décorateur inévitablement « grande folle ») complètent ce casting international plutôt crédible, à l’exception de l’Allemand Peter Mosbacher, lequel a bien du mal à nous convaincre de ses origines asiatiques.

Si les admirateurs de Duvivier ne risquent guère de goûter son dernier film (le cinéaste étant décédé – cruelle ironie - dans un accident de voiture juste après le tournage), les amateurs de thrillers « psychologiques » gentiment datés devraient y trouver matière à un plaisant (et très volatil) divertissement.
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Re: Julien Duvivier (1896-1967)

Messagepar Federico » 30 janv. 13, 19:31

Je n'ai jamais compris l'engouement de beaucoup pour Marianne de ma jeunesse (ou alors un truc m'a totalement échappé) et Diaboliquement votre, c'est comme dis hellrick, très volatil.
Par contre, j'ai juste pour l'instant regardé en biais rapidement mon enregistrement de Au bonheur des dames (1930), le dernier muet de Duvivier qui vient de passer au CDM... Mazette ! Au niveau prise de vue, ça a l'air d'être quelque chose !! Montage nerveux, plans russes, très grands angulaires, multiples travelings avant et arrière... Le(s) chef(s) op' et la monteuses se sont fait plaisir... :)
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Re: Julien Duvivier (1896-1967)

Messagepar Commissaire Juve » 30 janv. 13, 20:52

Federico a écrit :... plans russes...


What do you mean by that ? J'ai une idée, mais j'aimerais l'entendre de ta bouche (si je puis dire).
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Re: Julien Duvivier (1896-1967)

Messagepar Federico » 30 janv. 13, 21:33

Commissaire Juve a écrit :
Federico a écrit :... plans russes...

What do you mean by that ? J'ai une idée, mais j'aimerais l'entendre de ta bouche (si je puis dire).

Possible que j'utilise un mauvais terme mais pour moi, un "plan russe", c'est une caméra placée en biais par rapport à l'horizon, genre Dziga Vertov par exemple. Souvent accompagnant une plongée ou contre-plongée. Un truc très à la mode à la fin du muet et qu'on reverra chez Welles, le Film Noir et dans les 60's. Mais il existe certainement un terme technique plus adéquat. :wink:

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Re: Julien Duvivier (1896-1967)

Messagepar Commissaire Juve » 30 janv. 13, 22:03

Ok... je pensais à autre chose (quoique... faudrait que je vérifie).
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Re: Julien Duvivier (1896-1967)

Messagepar Profondo Rosso » 6 févr. 13, 02:21

Panique (1946)

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Le bizarre et presque inquiétant Monsieur Hire est soupçonné, à tort, d'un crime. C'est la belle Alice dont l'amant est en réalité le coupable qui, profitant de l'admiration que lui voue monsieur Hire, fait dévier les soupçons sur lui. La foule déchaînée traque l'innocent qui se réfugie sur les toits d'un immeuble d'où il glisse et se tue. La découverte d'une photo qu'il portait sur lui révèle qui est l'assassin.

Premier film réalisé en France durant l'après-guerre par Julien Duvivier, Panique s'avéra un retour compliqué pour le réalisateur avec un cuisant échec publique et critique. Tous les éléments du réalisme poétique qui firent le succès de Duvivier avant-guerre sont pourtant là avec ce cadre populaire gouailleur, une certaine dimension féérique dans l'usage du décor réaliste et factice à la fois avec cette fête foraine avoisinante et le magnifique personnage maudit qu'est Monsieur Hire. Alors que malgré ses élans de noirceur (ou de positivisme pour la période du Front Populaire) le genre exaltait des valeurs nobles et un certains romantisme, Duvivier inverse ici le propos avec ce film incroyablement âpre et désabusé sur la nature humaine où il adapte très librement Les Fiançailles de M. Hire de Georges Simenon.

Dès la scène d'ouverture et par un zoom bien senti alors que la caméra balaie le paysage urbain de ce petit quartier, Duvivier isole son étrange Monsieur Hire (Michel Simon) du reste de la population. La symbolique sera plus lourdement appuyée quelques scènes plus tard le temps d'une partie d'auto-tamponneuses où l'ensemble des participants s'acharnent sans raison. Que reproche-t-on exactement à Monsieur Hire ? Comme on l'apprendra durant l'histoire, une suite de déceptions l'ont rendu quelque peu misanthrope et amené à nourrir bien peu d'attente quant à son prochain. Duvivier a une idée de génie en confiant le rôle à Michel Simon qui s'il confère certes une certaine étrangeté au personnage, l'isole des autres plus par son détachement presque hautain que d'une vraie excentricité (ce vers quoi penche un peu plus la version de Patrice Leconte avec le physique de Michel Blanc). Conscient d'être entouré de médiocres, Monsieur Hire entretient le strict minimum d'échanges avec son entourage qui ainsi méprisé entretient une méfiance, une rancœur puis une haine aveugle à cet homme qui ignore avec eux les civilités banales qu'ils ne méritent pas. Le background du Hire incarné par Simon bien plus flamboyant et romanesque que chez Simenon accentue cette supériorité. Omniscient, mystérieux et bienveillant avec les âmes innocentes (ses seuls élans de gentillesse iront vers une petite fille voisine de palier occasionnant d'autres accusation douteuses à son égard) et ayant besoin de protection.

C'est ironiquement en descendant de sa tour et en cédant à ses sentiments que Hire causera sa perte. Lorsqu'un meurtre est commis dans le quartier et que tous les soupçons se tournent tout naturellement vers lui, Hire ne pense qu'à sauve Alice (Viviane Romance) jeune fille perdue et amoureuse du voyou et vrai assassin Alfred (Paul Bernard) pour lequel elle a déjà fait de la prison. Michel Simon humanise magnifiquement ce personnage si détaché par sa passion inattendue alterne avec brio les registres de de protecteur charismatique, silhouette taciturne et amoureux éperdu émerveillé de recevoir enfin une même affection en retour. Vivian Romance inoubliable graine de discorde de La Belle Équipe est-elle parfaite de sensualité et d'ambiguïté. Son regard lors des échanges avec Simon trahit une constante hésitation entre réelle manipulation et affection naissante pour ce drôle de bonhomme mais entre l'amour innocent du monde plus vaste qu'est prêt à lui offrir Monsieur Hire et les étreintes plus brutales et la fange de la rue incarné par Alfred, elle fera constamment les mauvais choix. La vision du monde des films du réalisme poétique en prend un coup (ironiquement c'est ceux incarnant l'image d'un certains romantisme qui seront les éléments négatifs) et ce sera d'autant plus significatif lorsque Duvivier montrera les bas-instincts et l'effet de groupe aboutir au drame final.

Là on voit la haine ordinaire et l'effervescence de la violence s'étendre comme une traînée de poudre, d'abord insidieusement par le poids de la rumeur (et la lâcheté des individus isolé incapable de tenir tête à Hire) puis ayant trouvé un feu où se nourrir avec de fausses preuve par des scènes surréalistes la distraction de la foule vient de l'attente puis du lynchage d'un innocent, où la hardiesse des lâches s'exprime en brutalisant à plusieurs un homme seul. Toute la sophistication mise en place auparavant pour exprimer ce sentiment explose lors d'un impressionnant morceau de bravoure sur les toits, théâtre des regards furtifs entre Hire et Alice par fenêtre interposées et synonyme de danger et de mort en conclusion. Le constat final est d'un pessimisme terrible, Duvivier enfonçant le clou après la tragédie finale en ne nous montrant même pas à l'écran la justice rétablie. A la place, une tonitruante fête foraine tandis qu'on distingue une ambulance dont on connaît le malheureux occupant s'éloigner au loin. 5/6

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Re: Julien Duvivier (1896-1967)

Messagepar Federico » 6 févr. 13, 15:21

Panique est un des sommets de Duvivier et du cinéma français classique. On y sent toute la noirceur et le pessimisme liés à l'expérience récente de la guerre (à vrai dire déjà présents chez le Clouzot du Corbeau). Tout comme le cinéma américain se fera plus dur à partir de la même période.
Et puis Michel Simon, quel acteur fabuleux ! :D
The difference between life and the movies is that a script has to make sense, and life doesn't.
Joseph L. Mankiewicz