Les Affameurs (Anthony Mann - 1952)

Rubrique consacrée au cinéma et aux films tournés avant 1980.

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Alex Blackwell
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Les Affameurs (Anthony Mann - 1952)

Message par Alex Blackwell »

En son temps j'avais déjà vu ce film dans la foulée de the far country (ou le contraire d'ailleurs) et cela se reproduit à nouveau aujourd'hui.
Le jeu de la comparaison est légitime: bend of the river correspond davantage aux critères du western classique, ce qui n'est d'ailleurs pas un désavantage. Le récit est plus linéaire et on y perd peut-être en profondeur au bout du compte mais l'intensité dramatique possède une immédiateté de chaque instant. Le réalisateur possède dès les premiers plans son sujet à fond et ne le lachera plus tandis que the far courntry, véritablement plus torturé, devait davantage se chercher.
Stylistiquement, la mise en images de bend of the river m'apparaît même d'une homogénéité supérieure: on ne sait même plus quoi admirer entre ces scènes de nuit royalement éclairées ou cette maîtrise de l'étagement des personnages dans le champ.
Je note également une composition musicale supérieure à celle de far country: Hans Salter ne surjoue pas l'action mais lui apporte sa touche personnelle et ses thèmes possèdent une autre carrure que ceux de Joseph Gershenson (par exemple le leitmotiv utilisé pendant que les héros vont attaquer les indiens au début du film).
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Jeremy Fox
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Message par Jeremy Fox »

Encore une fois bravo Star Maker mais il me faudrait moi aussi revoir les deux films à la suite pour pouvoir comparer leur mérite. J'ai jusqu'à présent toujours préféré The far country mais je ne suis pas définitif et j'attend leurs sorties en zone 2 pour me prononcer surtout que j'ai toujours vu les films de Mann dans des conditions médiocres.

C'est Sergius qui va être content et je serais curieux de connaitre son avis sur "The far country" dès qu'il l'aura vu.
Melmoth
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Message par Melmoth »

Ces deux films, avec L'homme de l'ouest, auront marqué pour moi la découverte d'un merveilleux cinéaste dont il me tarde de découvrir les autres oeuvres. Merci à Jeremy, Beule et tous les autres de m'avoir conseillé ces chefs d'oeuvre qui ont été les plus récentes de mes grandes émotions de cinéphile !
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Jeremy Fox
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Message par Jeremy Fox »

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Les Affameurs (Bend of the River, 1952) de Anthony Mann
UNIVERSAL


Avec James Stewart, Arthur Kennedy, Julia Adams, Roch Hudson, Jay C. Flippen, Lori Nelson, Chubby Johnson, Howard Petrie, Jack Lambert, Henry Morgan, Royal Dano, Stepin Fetchit
Scénario : Borden Chase
Musique : Hans J. Salter
Photographie : Irving Glassberg
Une production Aaron Rosenberg pour la Universal


Sortie USA : 23 janvier 1952


Une fois n'est pas coutume, commençons le texte sur ce chef-d'œuvre (pas besoin d'attendre trois paragraphes pour vous dire tout le bien que j'en pense) par un hommage à ce compositeur méconnu de la Universal qu'était Hans J. Salter, puisqu'à l'occasion de Bend of the River, il nous offre l'un des plus beaux scores westerniens entendus jusqu'ici, une partition formidable qui représente pour moi la quintessence de ce que j'espère trouver à l’écoute d’une musique de western, une invitation sans grandiloquence au voyage, à l'aventure et aux grands espaces. Le thème principal que l'on découvre dès le générique est à la fois majestueux et serein, porteur justement de ces attentes, le film ne trahissant d'ailleurs jamais les promesses énoncées par sa musique. De belles phrases musicales qui se déploient avec ampleur et nous immergent immédiatement dans ce périple se déroulant au sein d'une nature qui ne fait d’ailleurs pas uniquement office de décor. Une variation sur le même leitmotiv avec réorchestration un peu différente sera encore plus mémorable lors du départ du bateau à aube et le début de sa remontée du fleuve. Le reste du score, sans être du même calibre, est néanmoins superbe, le compositeur utilisant à merveille la clarinette lors des séquences paisibles, assez moderniste lors des scènes à suspense comme lors de l'attaque des indiens par James Stewart et Arthur Kennedy au tout début du film. Une musique somme toute assez discrète et pas automatiquement identifiable à la première écoute mais qui aide le film à rester sur les mêmes hauteurs (à savoir les sommets) tout du long !

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Hans J. Salter fit son éducation musicale à la Vienna Academy Music et se fit enseigner la composition non moins que par Alban Berg et Franz Schreker. Il fut directeur de l'Opéra d'État de Berlin avant d'être prié par les studios de la UFA de venir y composer des musiques de films. Il émigra aux USA en 1937 et fut presque immédiatement engagé par la Universal où il travailla quasiment trente années durant en tant que compositeur, chef d'orchestre et directeur musical. Son œuvre se compose de plus d'une centaine de musiques de films ; ses scores les plus célèbres, on les trouve au sein du cinéma fantastique : House of Frankenstein, The Wolf Man, Creature from the Black Lagoon ou The Incredible Shrinking Man. Et, dans le domaine qui nous concerne, avant sa formidable partition pour Les Affameurs, il nous avait déjà réjoui l'oreille les années précédentes, signant les non moins excellents scores pour Tomahawk de George Sherman et Quand les tambours s'arrêteront (Apache Drums) de Hugo Fregonese. Il mourut à l'âge de 98 ans.

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L'amateur de westerns, en ce mois de janvier 1952, a probablement du allumer un cierge pour le studio Universal ! Ce dernier, quelques jours après lui avoir fait découvert Budd Boetticher et son excellent The Cimarron Kid (A feu et à sang), lui proposait le deuxième film de l'association Anthony Mann/James Stewart, le premier ayant été Winchester 73, ce magnifique coup d'essai daté de 1950. Le réalisateur, après cette première réussite, avait poursuivi sur sa lancée avec deux autres westerns qui ne lui étaient pas inférieurs tout en étant totalement différents, The Furies et La Porte du Diable (Deevil's Doorway). En ce début d'année, Anthony Mann ne fléchit pas, bien au contraire, et, avec son premier film en couleur, réalise l'exploit de nous offrir un western encore plus équilibré, harmonieux comme rarement, quasiment parfait ; de ceux que l'on a envie de faire découvrir aux personnes qui auraient des à priori négatifs envers le genre, de ceux qui peuvent aisément plaire au plus grand nombre, dès le plus jeune âge pour la multiplicité de ses péripéties, les adultes ayant de fortes chances de l'apprécier encore plus de par la richesse du scénario et de ses personnages.

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1846. Glyn McLyntock (James Stewart) mène un convoi de fermiers vers les plaines verdoyantes de l’Oregon. Au cours de son périple, alors qu'il allait étudier le parcours du lendemain, il sauve du lynchage un aventurier, Emerson Cole (Arthur Kennedy). Bandit notoire, Cole reconnaît rapidement en McLyntock un autre des plus célèbres hors-la-loi de la frontière du Missouri. Mais ce dernier a décidé d'enterrer son trouble passé, et pour se faire, de participer activement au développement de la communauté agricole que rêve de créer le vieux Jeremy Baile (Jay C. Flippen). Cole reste dubitatif, persuadé que les instincts de McLyntock resurgiront un jour ou l’autre. Qu'à cela ne tienne, il donne un coup de main à son nouvel ami le soir même pour protéger le convoi contre une attaque d’Indiens. Au cours de l'assaut, la fille aînée de Jeremy, Laura (Julia Adams), est blessée à l’épaule. Elle sera soignée à Portland grâce aux soins prodigués par le généreux capitaine d’un bateau à aube, le capitaine Mello (Chubby Johnson). Jeremy et McLyntock s’entendent avec le négociant local, Hendricks (Howard Petrie), pour qu’il leur livre, avant la venue de l'hiver, les provisions dont ils auront besoin pour passer la rude saison. Entre temps, ils construiront leur nouveau village dans la vallée enfin atteinte, laissant derrière eux Cole et Laura, qui dans son état n'aurait pu entreprendre le voyage. Mais les premières neiges sont incessamment attendues alors que les vivres promises par Hendricks jouent à l'arlésienne. McLyntock et Jeremy retournent à Portland pour voir de quoi il en retourne et s'aperçoivent que le paisible havre portuaire s’est transformé en ville grouillante et agitée suite à la contamination de la fièvre de l’or. Glyn découvre que Laura, à laquelle il n'était pas insensible, est devenue l'amante de Cole et que Hendricks s'est métamorphosé en un homme d’affaires avaricieux, renâclant à livrer les provisions pourtant payées quelques mois plus tôt mais dont la valeur a connu depuis une inflation démesurée. Avec l’aide du capitaine Mello, Glyn affrète le vapeur et parvient, grâce à l’intervention de Cole et de son jeune protégé Troy Wilson (Rock Hudson), un joueur, à échapper aux hommes d’Hendricks. Ce dernier se lance néanmoins à leur poursuite, pensant les attendre à l'autre bout du fleuve. Glyn et ses hommes ne sont pas au bout de leur peine...

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Souhaitant de nouveau être le héros d'un western après sa bonne expérience sur Winchester 73, James Stewart acheta le roman de Bill Gulick à l'origine de l'histoire du film. Il en parla aussitôt au producteur Aaron Rosenberg et le mit entre les mains de Borden Chase pour qu'il puisse donner son avis sur une éventuelle adaptation. Le grand scénariste (celui entre autres de Red River de Howard Hawks) lut le livre mais n'y trouva aucun rôle possible pour James Stewart. Il réécrivit alors une histoire totalement nouvelle, spécialement pour l’acteur. Ce dernier dira du tournage qu’il s’est agit, physiquement parlant, du plus difficile qu’il ait eu à faire, Anthony Mann et d’autres membres de l’équipe le freinant pour ne pas aller à la catastrophe. Patrick Brion nous informe dans son ouvrage sur le western que, lorsque le film sortit à Portland, le romancier Bill Gulick acheta une page entière de publicité pour annoncer : "La seule chose qui m'appartient dans ce film sont les trois premiers mots du titre Bend of the. En dehors de cela oubliez-le." Heureusement, ceci n'a pas dissuadé les aficionados du genre de s'y ruer et de très probablement passer un moment inoubliable à sa découverte. Les Affameurs est donc le deuxième film du cycle de westerns unanimement louangé qu’Anthony Mann tourna avec James Stewart au début des années 50 ; ce n’est pas nous qui allons déroger à la règle et aller à l’encontre de ce consensus tout à fait mérité. En trichant une fois de plus et après nous être projeté quelques années dans le futur, nous pouvons affirmer que Les Affameurs est certainement (sans jugement de valeur) le plus serein, le plus limpide, le plus optimiste du lot, ce qui ne veut absolument pas dire que le manichéisme soit de mise, que la violence en soit absente (bien que très souvent hors-champ) ni que les parts d’ombres soient occultées, bien au contraire.

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En effet, dans cette histoire de rachat moral, le héros, Glyn McLyntock (interprété à la perfection par un James Stewart habité par son personnage) est un homme qui cherche à fuir son passé mais dont les pulsions meurtrières et ses anciennes manières de hors-la-loi arrivent parfois à refaire surface (il faut l’avoir vu, la mâchoire crispée de colère, presque poignarder un adversaire lors d’une rixe ou bien à un autre moment imposer sa loi aux hommes qu’il a embauché à la manière d’un chef de gang, avec une grande fermeté : alors qu’un de ces ‘dockers’ lui dit "The law won't let you get away with this.", Glyn lui répond sèchement avec un regard méchant et un incroyable aplomb "What law?"). Recherché dans l’état du Missouri pour pillage, il souhaite désormais tirer un trait sur cette période peu glorieuse de sa vie. Ayant rencontré un convoi de colons se dirigeant vers l’Oregon, il décide de les conduire et, une fois arrivés à bon port, de s’installer comme fermier au sein de cette communauté. Mais le périple sera évidemment semé d’embûches ; outre les affameurs du titre français (d’honorables négociants de Portland devenus d'impitoyables rapaces suite à la découverte de l’or dans leur ville, préférant laisser les colons mourir de faim plutôt que de leur vendre les vivres au prix négocié au départ), certaines tribus indiennes belliqueuses, les hommes engagés qui se mutinent pour conduire les vivres à une destination moins dangereuse et surtout plus rentable, ainsi que divers accidents de terrain, Glyn va aussi se trouver confronté à Emerson Cole, sorte de double de lui-même, autre pillard qui semblait avoir eu les mêmes inspirations d’honnêteté avant d’être repris par la folie de l’or. La séquence où, désarmé par son ex-ami sur les flancs du Mont Hood, Glyn, cadré en légère plongée, lui vocifère des promesses de vengeance en lui faisant regretter de l’avoir épargné est d’une intensité peu commune : "You'll be seeing me. You'll be seeing me. Everytime you bed down for the night, you'll look back to the darkness and wonder if I'm there. And some night, I will be. You'll be seeing me!" Le regard sur Julia Adams (un petit arrière fond de jalousie) alors qu’il constate qu’elle s’est amouraché de Cole exprime un désespoir qui nous le fait prendre en pitié, s’étant déjà très fortement identifié à lui et à son penchant pour la superbe actrice.

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Les relations entre Glyn McLyntock et Emerson Cole sont parmi les plus riches et passionnantes jamais vues dans un western d’autant plus qu’Arthur Kennedy est à l’origine du ‘Bad Guy’ le plus attachant du genre à ce moment là de notre parcours ; la fascinante ambivalence de son personnage y est aussi pour beaucoup. La cote de sympathie qu'il acquiert immédiatement et qu'il traine avec lui durant les 3/4 du film nous rend d'autant plus cruel son revirement. Hâbleur et charmeur, il ne nous paraît que plus humain d'autant qu'on ne sait jamais sur quel pied danser le concernant. Souhaite-t-il rentrer dans le rang malgré son envie d'aller en Californie y trouver de l'or ? Alors qu'il ne devait rester à Portland que le temps de repartir vers l'Ouest, Glyn le retrouve six mois plus tard au même endroit en ayant profité pour se fiancer avec Laura. N'avait-il pas cette intention dès le départ ? Il tue de sang froid un tricheur alors qu'il aurait pu simplement le désarmer. Pourquoi cet éclat de violence incontrôlé ? Ne serait-ce pas car il a compris que l'homme avait reconnu en lui un hors-la-loi ? Ce mélange de sympathie et de roublardise, cette ambigüité quant à ses réactions et à ses choix, tout ceci fait la force de ce personnage d'une richesse inouïe, subliment interprété par Arthur Kennedy. Aurait-il voulu s'acheter une conduite que les circonstances et le mépris des 'honnêtes gens' à l'égard de ceux qui ont déjà 'fauté' une fois l'en auraient empêché comme il l'explique à Glyn, certain que ce dernier en arrivera à la même conclusion une fois que les fermiers avec qui il souhaite vivre auront été mis au courant de son passé : "They won’t let you change. That’s why you’re a fool to lug all this fool to the settlement . After you get it, what happens ? They pay off with a big thank you... A month later they find out that you’re the McLyntock that used to raid along the Missouri border. Then they kick you out !".

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D'ailleurs, Jeremy, le 'chef' du village aura prouvé qu'il en était effectivement ainsi en lui faisant la leçon de morale à l'aide de la fameuse allégorie de la pomme pourrie qui se verra contrée à la toute fin donnant raison au personnage de James Stewart. En parlant à Glyn de son nouvel ami qu'il ne souhaitait pas avoir pour gendre Jeremy dit que comme les pommes pourries qui gâtent celles qui sont autour, il faudrait se débarrasser des 'Bad Guy' qui ne changeront jamais ("That kind can't change. When an apple's rotten, there's nothing you can do except throw it away or it will spoil the whole barrel. "). Sur quoi Glyn rétorque qu'il ne faut pas mélanger pommes et êtres humains ("Well, there's a difference between men and apples.") Et c'est là toute la respectueuse morale du film : un criminel a-t-il la possibilité de changer non pas seulement lui-même mais encore dans le regard de la société ? Un mauvais garçon peut-il redevenir bon et surtout être reconnu ensuite comme tel ? Le rachat et le pardon peuvent-ils aller de paire ? Borden Chase et Anthony Mann disent oui à travers l'avant-dernière séquence, après que Glyn ait tué sa Nemesis dans les eaux régénératrices d'une rivière. Glyn avoue son passé du mauvais côté de la loi à Jeremy qui est obligé de s'avouer vaincu quant à ses grandes idées moralisatrices sur la question. Glyn, malgré son passé douteux qu’il a réussi à effacer en en parlant, est parvenu dans le même temps à gagner l’estime de la communauté au sein de laquelle il souhaite entamer sa ‘seconde’ vie. S'ensuit un final filmant des gros plans sur des visages baignés d’un bonheur communicatif qui finissent de nous faire éprouver une rare jubilation et un exceptionnel contentement. Comme le final de Convoi de femmes, le happy-end n'est pas volé pour ses hommes et ses femmes qui ont mérité la paix et bonheur qui les attendent. Les spectateurs que nous sommes éprouvent une joie presque aussi intense que celle de ces pionniers qui ont réussi à vaincre les innombrables obstacles qui les gênaient pour pouvoir entamer une vie paisible.

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Les deux acteurs sont exceptionnels (ainsi que le reste du casting d’ailleurs, Jay C. Flippen et la charmante Julia Adams en tête, cette dernière endossant la défroque d’un beau personnage féminin quasiment aussi amoureuse de Glyn que de Cole) mais Borden Chase y est aussi pour beaucoup qui signe un scénario à la fois limpide, linéaire et fort complexe dans sa description des relations entre les différents personnages qui auront tous plus ou moins évolués au final. Sans trop charger le côté pittoresque (hormis le capitaine du ‘River Queen’ qui se lamente à tout bout de champs de regretter avoir quitté le Mississippi et son second, personnage de noir assez cliché mais néanmoins plutôt amusant avec sa voix cassée), malgré la description d’une ville enfiévrée par la découverte de filons d’or, malgré le nombre impressionnant de péripéties qui le compose, le film suit un rythme plutôt tranquille ; mais c’est aussi cette attention portée aux paysages, à la vie quotidienne de ces colons, à toute une foule de petits détails (dès le début, on s'étonne de voir le cinéaste s'attarder sur James Stewart en train de manger un biscuit ; mais ce sont ce genre de détails qui rendent le film encore plus vivant, plus humain), etc., qui donnent aussi tout son prix à ce chef-d’œuvre qui semble couler de source. Car, alors que la mise en scène n’est jamais formaliste, encore moins maniériste, à de nombreuses reprises on se surprend néanmoins à se faire la réflexion comme quoi personne n’aurait pu filmer ça mieux tellement nous ressentons à la plupart des plans, placements et mouvements de caméra, une sensation de plénitude, de sérénité et d’évidence.

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Premier film en couleur du cinéaste, Bend of the River est également un pur régal pour les yeux, Irving Glassberg (comme Hans J. Salter, un artiste de l'écurie Universal qui lui fit très peu d'infidélités et qui nous avait déjà ravi les yeux avec la photo de certains westerns de George Sherman en couleurs ainsi qu'avec celle, rutilante, de Kansas Raiders de Ray Enright) nous délivrant peut-être son plus beau travail et ayant de plus à sa disposition une abondante diversité de décors naturels, tour à tour montagneux, forestiers, fluviaux, campagnards, citadins tous aussi bien utilisés et par le fait fort dépaysants. Un western dont on aimerait aborder plus longuement de multiples séquences (l’attaque nocturne des indiens par James Stewart, la caméra le suivant à l’aide de travellings latéraux puis l’apparition subite de la plume qui se lève en premier plan accentuant la menace immédiate ; la sortie du Saloon à reculons, armes aux poings, par notre trio de ‘héros’…), dont on aimerait faire partager l’émotion ressentie à la vision de certains plans (le gros plan du visage grimaçant de James Stewart quand ses pulsions violentes refont surface ; les ‘apparitions’ quasi-fantomatiques de Glyn sur le chemin de sa vengeance ; la poésie de celui de l’arrivée des chariots en arrière fond d’un plan d’ensemble montrant Portland ; cet autre sur la seconde arrivée dans un Portland métamorphosée, tombée désormais aux mains des affairistes et des mineurs…), ou devant le lyrisme de certaines séquences comme celle de l’installation des pionniers dans la vallée paradisiaque, dont on aimerait décrire la beauté des séquences nocturnes superbement éclairées, l’intelligence de l’utilisation du hors-champ pour de nombreuses scènes de violence, les stupéfiants et subits éclats de violence alors qu’on ne les attendait pas, l’efficacité des panoramiques filés, etc., mais rien ne vaut de voir le film ; les tentatives d’explications par écrits, pas évidentes, en deviennent parfois vaines par maladresse d’expression !

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Quoiqu’il en soit, et hormis quelques minimes défauts (le vilain stock-shot du plan de coupe irréaliste sur les rapides ; le personnage de Rock Hudson sacrifié et dont on se demande parfois s’il est bien utile), un des westerns les plus purs qu’il nous ait été donné de voir et qui n’a pas fini de nous dévoiler ses multiples richesses ! A travers la description de ce Far West tour à tour paisible et enfiévré, de ses hommes truculents et attachants, en plus du parcours initiatique de son personnage principal, Anthony Mann rend un superbe et lyrique hommage à l'idéalisme de pionniers à la recherche de leur Terre Promise. Pour finir, citons Otis B. Driftwood qui avait écrit une superbe critique du film pour DVDclassik : « L’œuvre est celle d’un conteur au sommet de son art, qui refuse toute accélération artificielle, préférant imposer au récit un rythme régulier, comme dicté par la progression de ce convoi dans cette nature sauvage et belle qu’il lui faut domestiquer. Comment ne pas vanter ce découpage d’une précision et d’une homogénéité inouïes, qui fait se succéder les séquences d’extérieur d’une beauté vivifiantes, les séquences nocturnes de studio d’une splendeur plastique envoûtante et les séquences d’intérieurs stratifiées et grouillantes. »
Sergius Karamzin
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Message par Sergius Karamzin »

J'ai hâte de voir le seul western de Mann qui m'est encore inconnu "the far country", mais à mes yeux "Bend of the river" est un pur joyau et j'ai très exactement les même sujets d'extase que Star Maker : composition du cadre et placement géométrique des personnages parfait (surtout dans la scène du saloon où intervient Rock Hudson et où ils sortent tous à reculons arme au poing), alternance des scènes de jour et de nuit en studio, fabuleusement rendues et plastiquement fascinantes, et puis cette vision salie des luttes dans l'eau, la boue, qui casse l'icone Stewart pour faire surgir des valeurs qui sont elles parfaitement nettes.
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Jeremy Fox
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Message par Jeremy Fox »

Sergius Karamzin a écrit :composition du cadre et placement géométrique des personnages parfait (surtout dans la scène du saloon où intervient Rock Hudson et où ils sortent tous à reculons arme au poing), .
Je veux cette image pour ma signature :-) Scène et plan fabuleux en effet
Sergius Karamzin
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Message par Sergius Karamzin »

J'ai tapé dans mes mains quand j'ai vu cette image dans le film.

Quand je suis au faîte de mon excitation visuelle, je saute sur mon siège et je tape des mains (uniquement en vidéo et seul). Cela m'arrive généralement une à deux fois dans un film extraordinaire, mais (sans vouloir relancer la chose) cela a du m'arriver 10 fois pendant Charlie's angels, ce qui a mis mon siège et mes mains à rude épreuve.
Alex Blackwell
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Message par Alex Blackwell »

Jeremy Fox a écrit :Attention Mann est quand même loin d'avoir réalisé que de bons films mais en plus du quinté avec Stewart, je te conseillerais le film de guerre ultra-formaliste et très réaliste Cote 465
Pour faire un bon compte, je recommanderai encore le Cid et la chute de l'empire romain, dont les qualités sont nombreuses.
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Jeremy Fox
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Message par Jeremy Fox »

Star Maker a écrit :
Jeremy Fox a écrit :Attention Mann est quand même loin d'avoir réalisé que de bons films mais en plus du quinté avec Stewart, je te conseillerais le film de guerre ultra-formaliste et très réaliste Cote 465
Pour faire un bon compte, je recommanderai encore le Cid et la chute de l'empire romain, dont les qualités sont nombreuses.
J'aime beaucoup Le cid pas trop son péplum en revanche mais les deux sont à prix sacrifiés sur Cdiscount.

Si je puis me permettre de rajouter un film de Mann qui me tient à coeur avec james Stewart, la biographie de Glenn Miller : The Glenn Miller story (Romance inachevée)
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Message par David Locke »

Harry Dawes a écrit :Ces deux films, avec L'homme de l'ouest, auront marqué pour moi la découverte d'un merveilleux cinéaste dont il me tarde de découvrir les autres oeuvres. Merci à Jeremy, Beule et tous les autres de m'avoir conseillé ces chefs d'oeuvre qui ont été les plus récentes de mes grandes émotions de cinéphile !
L'Homme de l'Ouest est pour moi le plus grand western jamais tourné.

En fait, il dépasse de loin le simple cadre du western : la mise en scène, minérale, parfois proche de l'abstraction, est d'une modernité incroyable. On a l'impression que chaque image est absolument essentielle : on a l'impression d'assister à la naissance de la civilisation après le chaos.

Le monde décrit dans ce film est comme un désert où les seuls êtres humains (paradoxalement incarnés avec réalisme et parfaitement archétypaux) que l'on rencontre semblent devoir exploser à chaque instant de la violence qu'ils contiennent en eux.

Cette dernière, après quelques escarmouches entre les protagonistes, éclatera finalement dans un final d'apocalypse après que le cri "Lassoo!" ait été vociféré par le patriarche archaïque des bandits.

Ce que le film donne à voir et qui fait sa modernité, c'est qu'il distingue la civilisation basée sur l'idée de peur (de mourir, de vivre dans la solitude... ) qui soumet en fait les hommes à la loi du plus fort, ersatz d'ordre social, de ce qu'une société vértablement cohérente dépend de la volonté des individus de respecter les principes moraux qu'ils se sont donnés.

Cela nécessite le courage de s'empêcher soi-même de faire ce qui déroge à nos principes, mais aussi de faire face à ceux qui nous invitent à abandonner toute retenue.

Nous nous croyons libres lorsque personne ne nous dicte notre conduite, mais nous ne le sommes vraiment que lorsque nous ne sommes plus soumis à nos propres démons.

En conclusion, je dirais que ce film (plus difficile et moins divertissant que les autres westerns de Mann) est véritablement indispensable.
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Jeremy Fox
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Message par Jeremy Fox »

David Locke a écrit : L'Homme de l'Ouest est pour moi le plus grand western jamais tourné.

En conclusion, je dirais que ce film (plus difficile et moins divertissant que les autres westerns de Mann) est véritablement indispensable.
C'est Roy Neary qui va être content depuis le temps qu'il se bat seul et contre tous pour défendre ce western :-)
Melmoth
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Message par Melmoth »

Jeremy Fox a écrit :
David Locke a écrit : L'Homme de l'Ouest est pour moi le plus grand western jamais tourné.

En conclusion, je dirais que ce film (plus difficile et moins divertissant que les autres westerns de Mann) est véritablement indispensable.
C'est Roy Neary qui va être content depuis le temps qu'il se bat seul et contre tous pour défendre ce western :-)
et bien nous serons trois ! 8)

(belle intervention David ! :wink: )
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David Locke
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Message par David Locke »

Harry Dawes a écrit :
Jeremy Fox a écrit : C'est Roy Neary qui va être content depuis le temps qu'il se bat seul et contre tous pour défendre ce western :-)
et bien nous serons trois ! 8)

(belle intervention David ! :wink: )
Merci :oops:
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Jeremy Fox
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Message par Jeremy Fox »

A film magnifique, superbe papier d'un certain Otis B Driftwood. Pour ceux qui voudraient en savoir plus sur l'un des chefs d'oeuvres de l'incomparable association Anthony Mann / James Stewart, c'est par ici ;-)


http://www.web3.marketing-internet.com/ ... ameurs.htm
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Beule
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Message par Beule »

:oops: Ca ressemble à un échange de bons procédés ça mon bon Jeremy :wink:
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