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Critique de film

L'histoire

La petite Zazie âgée de douze ans descend du train qui arrive dans une gare parisienne, accompagnée de sa mère qui la confie au soin de son "oncle" Gabriel afin de passer tranquillement le week-end avec son amant. La gamine, gouailleuse et mutine, est obnubilée par l’idée de prendre le métro mais, comble de malchance, celui-ci est en fermé en raison de la grève des poinçonneurs. Zazie va finalement faire une visite de la capitale, seules suite à une fugues ou accompagnée de personnages originaux et truculents, dont l’exubérant et facétieux Gabriel, danseur mondain le soir dans le civil. Les aventures délirantes s’enchaînent, de même que les rencontres avec une faune locale excentrique, et la petite Zazie retournera chez elle transformée par son séjour à Paris.

Analyse et critique

« Napoléon mon cul ! M’intéresse pas du tout cet enflé avec son chapeau à la con ! »

Qui est Louis Malle ? S’il est un cinéaste qui échappe à toute classification simplificatrice, c’est bien lui. Louis Malle est décédé en 1995, malheureusement trop tôt à l’âge de soixante-trois ans ; le metteur en scène fut à cet occasion salué avec la révérence polie qui sied à tout artiste disparu. A-t-il rejoint pour autant un quelconque panthéon cinéphile dont on repeint régulièrement la façade à coups de discussions enflammées ? Absolument pas. Malle ne fait pas vraiment partie de ces cinéastes portés en étendard pour représenter et défendre notre culture cinématographique à travers le monde. Au revoir les enfants (1987) a certes fait pleurer la France entière et a glané une belle moisson de Césars. L’homme derrière ce récit biographique juste et bouleversant reste toutefois peu connu et célébré. Et pourtant ! En déroulant le fil de l’histoire, l’on s’aperçoit que chacun ou presque de ces films a défrayé la chronique et provoqué un scandale que l’on peut estimer aujourd’hui salutaire. Malle fut précurseur dans bien des secteurs et pas seulement sur un plan sociologique, si l’on pense que le cinéma peut jouer un certain rôle dans ce domaine. La Nouvelle Vague n’est pas née en 1959 avec Godard, Truffaut, Chabrol ou Rohmer, mais deux ans auparavant avec Ascenseur pour l’échafaud (1957) et ses balades extérieures en pleine nuit portées par la musique jazz de Miles Davis. Il sera néanmoins plus ou moins tenu à l’écart de ce courant qui lui sera pourtant redevable de quelques avancées dans la manière d’appréhender la mise en scène (on situe aujourd’hui l’origine de la Nouvelle Vague en 1954 précisément, date de sortie de La Pointe courte d’Agnès Varda, ce qui arrange tout le monde). « Qu’est-ce que tu veux, c’est la Nouvelle Vague… » dit Philippe Noiret de manière désabusée à la petite Zazie. L’isolement, la rébellion, l’indépendance, l’innovation, l’instabilité sont des notions qui semblent définitivement présider au destin de Louis Malle, l’homme et l’artiste. Ou bien tout simplement l’idée simple et forte de liberté dans tous les sens du terme.

Malle fut en premier lieu un rebelle contre ses origines hautes bourgeoises. De son vrai nom Louis Malle-Beghin, il appartient à une grande famille industrielle du Nord du pays (l’entreprise sucrière Beghin). Cinquième enfant sur une famille de sept, il bénéficia longtemps d’une éducation à domicile avant de connaître pendant la guerre une scolarisation dans un institut privé renommé, puis une école catholique tenue par des Jésuites, un pensionnat dirigé par un père qui accueillait les Juifs et les résistants (cet épisode est la matrice du scénario d’Au revoir les enfants), et enfin le retour dans un lycée parisien pour la fin de ses études secondaires. Le formidable voyageur qu’allait devenir Louis Malle sera certainement une réponse à ces années de confinement et d’obligations familiales. La rencontre avec le cinéma se fait au collège avec la projection en 16mm de quelques films puis grâce à la chance de pouvoir disposer d’une caméra 8mm achetée par son père. 1948 est une date importante pour la nouvelle génération de cinéphiles dont fait partie Louis Malle : Les Dernières vacances réalisé par Roger Leenhardt frappe l’esprit de ces derniers en sachant parler de leurs expériences avec un ton résolument original ; ce film va influencer bon nombre d’entre eux qui se destinent à la profession de metteur en scène. Pour Malle, qui fréquente de plus en plus les salles de cinéma, découvre passionnément le jazz et le monde de la nuit dans les clubs et les théâtres d’avant-garde, c’est tout réfléchi : il sera réalisateur et rien d’autre. Toujours contre la volonté de sa famille. Il s’inscrit à l’IDHEC où encore une fois il fait figure de forte tête en se plaignant de l’enseignement dispensé et des conditions de travail. Un événement d’importance va marquer une première rupture : un certain Jacques-Yves Cousteau cherche un technicien de l’image pour le seconder à la réalisation de son documentaire. Malle s’embarque sur la Calypso et, après trois ans de travail (dont un an en mer), Le Monde du silence est achevé et présenté à Cannes en 1956 où il remporte la Palme d’or. La carrière de Louis Malle est lancée.

Les films du cinéaste se suivent et ne se ressemblent pas a priori. Chacun d’entre eux semble prendre le contre-pied du précédent. Pour autant, une ligne directrice apparaît en filigrane et dessine les contours d’une œuvre qui doit presque tout au concept de la liberté qui s’acquiert par la lutte contre les dogmes établis et surtout par l’acceptation de l’absurdité du monde. A partir de là, tout est possible et Malle ne va pas se priver de se frotter à des sujets hautement délicats pour lesquels il s’efforcera de ne pas apporter de jugement moral. Ce recul émotionnel et ce regard froid, moqueur et apparemment détaché de toute sensibilité, lui seront régulièrement et violemment reprochés. Camus, Ionesco et Queneau sont ses maîtres. Les scandales s’amoncellent et balisent son parcours : l’érotisme libertaire des Amants (1958), l’envers du rêve mis à nu dans Vie privée (1961), le très dérangeant Feu follet (1963) adapté de Drieu La Rochelle, l’inceste du Souffle au cœur (1971), le traitement du milieu de la Résistance vu par les yeux d’un collaborateur dans Lacombe Lucien (1974) qui lui vaudra les huées et entraînera son départ vers les Etats-Unis, où il restera fidèle à ses principes et à son indépendance d’esprit avec La Petite (1978)… dans lequel la très jeune Brooke Shields (quatorze ans) interprète une prostituée mineure filmée sans pudeur. Mais il ne faudrait pas réduire le cinéma de Louis Malle à des coups d’éclats car son œuvre témoigne avant tout d’une belle sensibilité (chez lui, les comédiens sont toujours au sommet de leur art) et d’une alliance originale et savoureuse entre fraîcheur et modernité d’un côté, et mélancolie et sombre ironie de l’autre. Le Voleur, Atlantic City, Milou en mai ou Vanya 42ème rue en sont les meilleurs exemples. Technicien hors pair, Malle l’est tout autant ; Zazie dans le métro, malgré ses rares faiblesses, est une démonstration brillante des capacités de conteur par l’image et de l’énergie créatrice sans précédent dont fait preuve le réalisateur.

Après Ascenseur pour l’échafaud et Les Amants, tous deux avec Jeanne Moreau, Louis Malle reste sur deux succès publics. En 1959, sort le livre de Raymond Queneau, Zazie dans le métro, qui remporte un franc succès. Queneau réinvente totalement le langage et fait souffler un vent d’insolence, d’absurdité et de liberté qui parle directement à Malle. Zazie contient différents niveaux de lecture et de styles qui incitent au développement de l’imaginaire du lecteur qui dessine sa propre carte de la ville de Paris, terrain de jeu de cette sacrée gamine qui effectue un dernier voyage dans l’insouciance générale avant de claquer la porte sur son monde de l’enfance. Les droits du livre appartiennent au producteur Raoul Levy qui souhaite monter son projet d’adaptation à l’écran pour René Clément. Après plusieurs tractations et désistements, Malle parvient à racheter les droits. Il faut dire que le cinéaste a la chance de posséder sa propre compagnie de production, les Nouvelles Editions de Films, grâce à laquelle il peut travailler en toute indépendance. Certes rebelle contre l’atavisme, il fut suffisamment malin pour profiter néanmoins des ressources familiales. A l’IDHEC, Malle a rencontré Jean-Paul Rappeneau (futur réalisateur de La Vie de château, des Mariés de l’An II, de Cyrano, du Hussard sur le toit et de Bon voyage… encore un cinéaste qu’il est nécessaire de redécouvrir). Ils écrivent ensemble le scénario et s’amusent à créer bon nombre de gags visuels. Rappeneau aura l’occasion de se rendre compte plus tard que Malle en aura inventé de nouveaux en cours de tournage. L’ambition du réalisateur est claire : « Je trouvais que le pari qui consistait à adapter Zazie à l’écran me donnerait l’occasion d’explorer le langage cinématographique. C’était une œuvre brillante, un inventaire de toutes les techniques littéraires, avec aussi, bien sûr, de nombreux pastiches. C’était comme de jouer avec la littérature et je m’étais dit que ce serait intéressant d’essayer d’en faire autant avec le langage cinématographique. »1

« Une des premières œuvres de Queneau était intitulée Exercices de style… voilà ce que c’était pour moi, un exercice de style pour approfondir ma connaissance de ce mode d’expression. »2 Le terrain jeu de Zazie renvoie en effet à celui de Louis Malle qui déborde d’inventivité dans son approche de la mise en scène. Tout en bâtissant son film, Malle prend la peine de déconstruire toute structure classique à laquelle est habitué le spectateur. Il ne faut plus chercher à comprendre la logique des événements et encore moins l’évolution psychologique des personnages. Chaque plan ou raccord semble être détourné de sa fonction première, comme si chaque personnage devait commettre l’action la plus inattendue qui soit. De même que l’enfant est délivré de toutes contraintes morales ou sociales (le film est dans son propos et sa forme aussi insolent que la fillette), Zazie dans le métro fait montre d’une liberté de création qui explose dans tous les compartiments de la réalisation. L’influence du jazz se fait sentir dans cette approche nouvelle et libératoire. Malle joue avec les ralentis et les accélérations de l’image, utilise différents effets de montage qui accélèrent considérablement le récit, joue délicieusement avec les ellipses narratives et les faux raccords. L’acteur italien Vittorio Caprioli interprète trois rôles différents ; les objets, les costumes et les décors varient sans aucune forme de logique. La caméra de Louis Malle est très mobile et se permet toutes les audaces. Le cinéaste fait également intervenir le burlesque hérité des pionniers américains (Chaplin, Keaton, Lloyd), en particulier lors de la course poursuite entre Zazie et l’un des personnages joué par Caprioli, scène dans laquelle la gamine fait intervenir son imaginaire délirant que Malle filme comme un dessin animé que n’auraient pas renié Tex Avery ou Chuck Jones. « Les pas marrants, je les emmerde ! » affirme Zazie, jouée par l'étourdissante et dynamique Catherine Demongeot. La bande-son remplit également son rôle dans ce désordre des sens organisé : la musique tantôt espiègle, tantôt sensible (et qui couvre parfois les voix) et la postsynchronisation volontaire créent de temps en temps un décalage avec l’action. Le spectateur est pris dans un véritable tourbillon visuel et sonore dont il ne parvient qu’irrégulièrement à retracer les contours. « Mais Zazie nous a donné du fil à retordre parce qu’on cherchait constamment des équivalences à ce que Queneau avait fait avec la littérature. J’ai même été si loin dans ce sens qu’il y a beaucoup de choses dans Zazie qu’on remarque à peine. »3

De fait, une certaine exigence est demandée au spectateur, mais qu’importe si une première vision de Zazie dans le métro n’apporte pas toutes les clefs à la compréhension de l’univers sans queue ni tête qui est ici dépeint. Un nouveau voyage sera sans doute fort utile pour découvrir toutes les richesses encore insoupçonnées du film. La faculté d’observation démontrée par Louis Malle rejoint en partie celle de l’immense Jacques Tati dont l’univers pourrait bien volontiers accueillir la jeune Zazie. Huit ans avant Platytime et onze avant Trafic, Zazie dans le métro comporte une scène loufoque mettant en scène des files de voitures avançant au pas au beau milieu d’un trafic, scène que n’aurait peut-être pas reniée M. Hulot. Si l’œuvre iconoclaste de Malle ne nécessite absolument pas un travail de réflexion intensif pour en saisir toute la portée, ce n’est d’ailleurs pas son propos, il ne faudrait pas conclure à la vacuité de l’exercice. Car tout concourt ici à remettre en question l’appréhension du réel, chaque épisode de la visite parisienne est propice à prendre le contre-pied de la réalité et à traduire à l’écran l’imaginaire de l’enfance. C’est le regard que porte Zazie sur le monde des adultes qui donne au film toute sa grâce et cet onirisme enfantin qui n’a pas vieilli car vecteur d'une certaine poésie urbaine. La rencontre de ces deux univers différents, le premier mental et le second physique, crée une déformation et une accélération dans le rapport de la fillette à la société. A la fin du film, quand sa mère lui demande « Alors qu’est-ce que t’as fait ? », Zazie répond : « J’ai vieilli. ». Et les dernières images du film sont celles du début : la voie ferrée qui transportent Zazie sur le chemin de la vie, après la parenthèse enchantée qu’a constitué son périple dans la capitale. Mais ce passage de l’enfance à l’adolescence s’est achevé par une dernière aventure cocasse et mouvementée dans un restaurant qui se devait d’être exceptionnelle. Après avoir visité quelques monuments parisiens (dont une escalade de la Tour Eiffel qui fait l’objet d’un épisode burlesque assez réjouissant avec un Philippe Noiret fanfaron et acrobate qui rencontre un gardien de phare au dernier étage !) et fait la connaissance d’une multitude de personnages étranges mais charmants, Zazie se retrouve attablée avec l’ensemble des protagonistes du film. C’est la séquence feu d’artifices et tarte à la crème de Zazie dans le métro. Cette scène de la "soupe à l’oignon" se caractérise par une succession d’idées visuelles et scénaristiques toutes plus farfelues les unes que les autres, et ce serait en diminuer la portée que de tenter de la décrire avec des mots. On assiste à une bataille homérique mise en scène par un réalisateur qui démontre avec gourmandise une envie de tout casser, puisqu’il est question d’en finir avec les songes de l’enfance. Les artistes burlesques américains sont à nouveau conviés et le Blake Edwards de La Plus grande course autour du monde (1965) et de La Party (1968) n’est pas loin.

Quand Zazie dans le métro sort en salles le 28 octobre 1960, il ne remporte pas le succès escompté. Le livre s’était très bien vendu, mais le film a décontenancé les spectateurs qui ne s’attendaient pas à voir ce type de spectacle. Zazie ne s’adresse pas vraiment aux enfants, alors que tout pouvait porter à le croire. Quant aux adultes, ils ne se précipitent pas en masse (à peine 850 000 spectateurs). Zazie dans le métro est en avance sur son temps et, comme bien d’autres œuvres avant-gardistes, devra attendre quelques années avant de que le public et la critique dans sa majorité rejoignent les premiers laudateurs du film tels que Ionesco, Truffaut et Chaplin. La formidable composition de Philippe Noiret, qui doit autant à sa formation classique au TNP de Jean Vilar qu’à son expérience dans les spectacles de cabaret avec Jean-Pierre Darras, dans son premier véritable rôle au cinéma restera ignorée dans un premier temps. Aujourd’hui force est de constater le charisme et la puissance dégagés par le comédien alors débutant à l’écran (si ce n’est un petit rôle dans La Pointe courte de Varda). Grâce au DVD, nous pouvons dorénavant refaire à loisir le voyage de la petite Zazie et nous replonger à satiété dans l’univers opulent et délirant né de la rencontre entre un poète inclassable et un cinéaste de premier plan qui l’est tout autant.


1. Conversation avec Louis Malle de Philip French, Ed. Denoël.
2. Ibid.
3. Ibid.

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