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Critique de film

L'histoire

Waheiji et ses hommes pourchassent un Ichi traqué par le clan Monju, et qui trouve refuge dans un palanquin vacant. Sur sa route, il croise une femme portant un bébé, à qui il cède sa place. Plus loin, embusqués, les tueurs se jettent sur le convoi et croyant attaquer Ichi, provoquent la mort de la femme. Ichi recueille l’enfant et décide de le ramener à son père, Unosuke, un commerçant en soie auprès duquel son épouse retournait après avoir enfin remboursé une dette contractée auprès d’un parrain. En chemin il rencontre une pickpocket, Ishuko, qui va l’accompagner dans son long périple.

Analyse et critique

La musique d’ouverture, magnifique leitmotiv parcourant le film, est un véritable motif de western. Et pourtant, Misumi déjoue immédiatement l’impression qui nous est donnée d’un chambara à la sauce spaghetti, impression d’autant plus fausse que Pour une poignée de dollars, œuvre séminale du genre, ne sortira au japon qu’au Noël 1965. Le réalisateur filme l’avancée difficile d’Ichi en cadrant ses pieds pauvrement habillés heurter le sol aride, dans un style purement hérité du western. La course du travelling s’interrompt lorsque son pied heurte une bouse. Misumi n’entend pas provoquer un effet comique, mais bien présenter sans fard la dureté du monde pour un aveugle. On croit que Misumi nous offre un gros plan de western, mais il dérive immédiatement vers le drame.

Le film se poursuit sur une procession d’aveugles qui, à la demande des mercenaires à la recherche d’Ichi, s’avancent un à un pour donner leur nom et déclament tour à tour la même réplique « Je suis Ichi de Lioka …(…) je suis Ichi de Kuroda… ». Ichi n’étant pas un prénom mais un terme qui désigne les aveugles, tous sont Ichi. Mais cette société des Ichi, notre masseur aveugle refuse d’en faire partie. Il refuse de se joindre à eux, malgré leur tentative de le convaincre que ce monde n’est pas fait pour un handicapé solitaire. Ichi sait que sa destinée est la solitude, mais une solitude en grande partie voulue car il ne veut être réductible à sa seule infirmité. Ichi est désigné comme étant hors norme du fait de son handicap, mais il se veut hors norme par sa décision de n’appartenir à aucune caste, à aucun rang, de marcher en marge de la marge, yakuza sans attache ni maître. Cette volonté farouche de se vouloir individu irréductible est sa destinée et sa damnation. C’est à cause d’Ichi que le drame explose, la mère de l’enfant se faisant tuer à sa place, victime innocente d’une malédiction qui frappe Ichi et s’étend à son entourage. Toujours la mort rattrape Ichi, punition pour sa velléité d’indépendance, pour son désir d’arpenter le monde sans y appartenir vraiment. Voyage meurtrier nous parle que de cela, et du lent processus qui amène Ichi à remettre en question la voie qu’il s’était jusqu’ici tracée, le mur qu’il s’était bâti.

Le film se concentre sur Ichi et son parcours, son voyage. Les thèmes sociaux, la figure de Robin des bois et de justicier, la lutte des opprimés, les intrigues de yakuzas, de pouvoir, vont s’éclipser et le film ne va plus avoir qu’Ichi comme enjeu de l’histoire. Misumi fait faire un virage complet à la série en pliant l’intrigue autour de son personnage principal, devenu seul moteur de la progression dramatique. Il modifie complètement la série avec cet épisode, faisant fi des motifs qui prédominaient jusqu’ici, variations autour des thèmes classiques du chambara. Misumi se concentre sur le personnage, en dévoile les failles et la tristesse comme jamais jusqu’ici. L’apparition de l’enfant va transformer la saga comme il transforme Ichi et Ishuko la voleuse.

Bien sûr, Ichi et l’enfant font penser à Baby Cart, mais on est très loin de la mythologie de cette saga ultra violente que Misumi va bientôt initier. On serait plutôt du côté de Three Godfathers de John Ford. Il n’y a pas d’histoire de vengeance, juste un parcours sentimental qui va révéler la lassitude d’Ichi et de son parcours d’exclu, son envie de se poser, de se construire une vie, de partager ses joies avec un enfant. Le film est parsemé de très belles scènes, émouvantes et justes, sur l’importance que prend petit à petit ce désir de paternité, décrivant avec subtilité l’amour grandissant entre Ichi et le bébé. L’enfant révèle à Ichi des rapports insoupçonnés avec le monde, comme il transforme également radicalement Ishuko. Une famille composite prend naissance, rassemblant contre toute attente un yakuza errant et aveugle, une voleuse et un petit orphelin.

Ichi semble en paix, gère les conflits par la parole et ne se résout à combattre qu’en tout dernier recours. Il préfère ruser, accepte de se faire battre et humilier, met sa fierté de côté pour protéger l’enfant ou Ishuko. Il repousse les affrontements pourtant inéluctables avec les mercenaires. Si Ichi ne veut pas être Ichi, l’aveugle, il ne veut pas plus être un bretteur hors pair craint de tous. Il n’y a que très peu de combats et ceux ci, à part une séquence saisissante où Ichi est entouré de flammes, sont anti-spectaculaires au possible. Ce qui ne signifie pas qu’ils sont inintéressants, bien au contraire, Misumi éprouvant toujours le désir de briser la représentation convenue des combats, bousculant ses chorégraphes pour qu’ils signent des mouvements inédits. Misumi tranche complètement avec l’inflation épique qui animait la saga depuis son départ. Et lorsqu’il se doit de mettre en scène un combat, il décide d’y insuffler par exemple de la comédie : séquence hilarante où Ichi demande à ses adversaires de ne pas faire de bruit afin de ne pas réveiller le bébé, même quand il s’agit pour eux d’étouffer un râle d’agonie. Ou encore de revêtir la joute d’une douceur inattendue comme celle, très belle, où Ichi couvre le bébé d’une couverture entre deux coups de sabres portés à ses adversaires. Même l’inévitable scène de jeu est détournée, l’argent du gain servant à acheter des couches à l’enfant à qui Ichi demande conseil avant de se décider sur pair ou impair.

Le final va brutalement défaire tous les rêves tissés par Ichi et nous le montrer condamné à jamais à la solitude et à l’errance. La scène de séparation entre Ichi et l’enfant est poignante au possible et Katsu nous touche directement au cœur dans un registre jusqu’à là inexploré par l’acteur.

Un épisode à part qui fait la part belle à l’émotion et qui creuse toujours plus loin le personnage d’Ichi. La musique d’Akira Ifukube est magnifique, emprunte d’une mélancolie qui participe pleinement à la douce tristesse du film. Ponctué de scènes à l’humanisme revendiqué, Voyage meurtrier laisse une empreinte indélébile à la saga, l’orientant vers des voies inexplorées. On se souviendra longtemps de la beauté et de la douceur qui émanent d’Ichi écoutant au loin une mère chanter une berceuse à son enfant. Misumi est le réalisateur qui dans la saga, aura le plus perçu la qualité dramatique du personnage d’Ichi à travers son aura mythique. Il s’attache à l’homme, et réalise un spectacle magnifique et poignant.

Voyage meurtrier fut le plus grand succès de la saga jusqu’à l’affrontement entre Zatoichi et Yojimbo. Preuve que le public était alors prêt à suivre Shintaro Katsu partout où celui-ci avait décidé de l’emmener, sans crainte de le voir remettre en cause les codes de la saga ou l’invincibilité de son personnage, prêt à contempler une œuvre où la furie des combats cède la place à la poésie et au drame.

Introduction et sommaire des épisodes

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