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Critique de film
Le film

Zatoichi 26 : Zatoichi

(Zatôichi)

Partenariat

L'histoire

Nous retrouvons Ichi en prison qui, après avoir reçu des coups de fouet, est rapidement libéré. Tandis qu’il parcourt la région, une guerre de clans se prépare entre les parrains Akabei et Goémon, marionnettes du potentat local, l’avide Hasshuu. Ichi trouve refuge chez Oume, une jeune fille qui élève de nombreux orphelins. Il croise à plusieurs reprises un samouraï errant, peintre et poète, avec qui il se lie d’amitié.

Analyse et critique

Seize ans après le dernier épisode de la saga, nous retrouvons un Ichi vieilli, usé, tuméfié, qui subit les brimades de ses compagnons de cellule et les coups de fouet des geôliers. Il ne semble plus capable de se révolter, et lape sa soupe renversée sciemment par un détenu à même le sol. Plus tard, nous apprendrons qu’Ichi a été jeté en prison pour avoir volé un commissaire qui ne pouvait accepter qu’un aveugle soit un voleur. Ichi de son côté, refusant d’être réduit à son handicap, ne pouvait que ridiculiser l’autorité, quitte ensuite à en subir les foudres. Ichi, malgré les années qui s’inscrivent sur son corps et son visage, est toujours le même. Un bloc de volonté, un être incorruptible et irréductible à une quelconque figure. Katsu, qui tourne ses derniers films cette année là, nous émeut constamment en incarnant une dernière fois le héros qui l’a popularisé, véritable double qui comme lui arrive au bout du chemin. Shintaro Katsu's Zatoichi, réalisé et écrit par l’acteur, est à la fois un regard porté sur 27 années de Zatoichi, mais aussi une fenêtre ouverte sur un futur possible.

L’intrigue est un quasi prétexte pour Katsu pour convoquer des situations qui ont marqué la saga, raviver des souvenirs marquants à travers des personnages emblématiques qui sont les fantômes d’autres personnages. Le film parle avant tout du passé, images mouvantes de la vie d’Ichi, songe dans lequel notre héros navigue en quête de son histoire, magnifique manière de lui dire enfin adieu. Il y a deux mouvements qui s’opposent dans le film, l’un tourné vers le futur et l’autre prisonnier du passé. Le premier est incarné par la volonté farouche de jeunes yakuzas de chasser les anciens et prendre possession de leurs territoires. Goémon n’hésite pas à massacrer un vieux parrain devant une assistance médusée et réduite au silence. Le fusil est le symbole de ce passage de relais. Fini le corps à corps, le monde appartient à ceux qui possèdent les armes à feu. Celles-ci sont distribuées indifféremment par Hasshuu à tous les camps. Qu’importe qui vaincra, il importe seulement que les méthodes antiques disparaissent. Ces fusils ont servi au Shogun pour mater la rébellion d’Amakusa, symbole politique d’une tentative de construire un futur écrasée par un pouvoir grâce aux techniques modernes. « Un fusil antique est toujours ce qu’il est. Un homme lui ne fait que vieillir » répète Hasshuu à l’envie. Leitmotiv d’un homme qui est l’incarnation d’une nouvelle politique, amorale, entièrement tournée vers la gloire et la puissance, et ce jusqu’à une folie destructrice qui le voit massacrer un innocent juste pour se prouver qu’il est intouchable et omnipotent. S’oppose à cette vision du futur celle d’un jeune idéaliste, peut-être fou et mythomane, qu’Ichi rencontre en prison. Tsuru, qui offre à manger à Ichi alors qu’on vient de jeter sa soupe à terre, explique au masseur qu’il a été mis en prison pour ses idées politiques réformatrices. « Quand ce monde nous appartiendra, ce que nous faisons sera jugé juste (…) J’en ferai un monde bon. » La belle Ohan, une yakuza respectée de tous, reprendra cette image de manière ironique à l’encontre d’Hasshuu et Goémon : « Ce monde est devenu bon où l’on peut voir un officiel boire avec un bandit ». Une autre image, celle du paradis, vu par Hasshuu comme le haut de la pyramide sociale, sera également contredite par Ohan. Alors qu’Ichi partage un bain avec elle, il en fait sa propre définition du paradis.

Ohan est une jeune femme de 28 ans, l’âge qu’avait la mère d’Ichi lorsqu’il devint aveugle à deux ans. C’est ce visage qui reste figé pour Ichi, celle d’une mère immortelle qui partout l’accompagne, une icône du passé qu’il porte contre son corps à travers un miroir qu’elle lui avait offert. Ohan est l’une des incarnations de cette mère, comme le sera un peu plus tard Oumé. Ohan est amoureuse d’Ichi depuis son célèbre discours de Lioka, acte fondateur des aventures du masseur. Ce rappel du premier épisode boucle la vie d’Ichi, montrant que ses actes ont des échos dans le cœur des hommes, justifiant après coup des années d’errance accaparées par la volonté de rendre la justice. Ohan est une véritable yakuza, qui se refuse à toute compromission avec le pouvoir, suivant à la lettre la voix de l’honneur, inlassablement répétée par Ichi, qui demande aux yakuzas de rester dans la marge.

Tetsu, s’il ne va pas renverser l’ordre établi, ira à sa sortie de prison s’occuper d’une troupe de masseurs aveugles. Vision optimiste d’entraide et d’amitié dans un fleuve de noirceur. Vision qui viendra conclure le film lorsqu’Ichi disparaîtra comme à l’accoutumée dans le paysage, dépassé par ces aveugles riants qui se dirigent vers nous. Cet optimisme, renforcé par la victoire d’Ohan sur la forme dénaturée des yakuzas, ferme un film sombre sur une note d’espoir, une confiance assez inédite en l’avenir.

A cette vision du futur, qui consiste pour certains à faire table rase du passé et pour d’autres à composer avec, s’oppose un Ichi enfermé dans son histoire. Il est prisonnier de la vision de sa mère, ce visage figé dans le temps. Un vieil ami lui explique que lorsqu’on a vécu longtemps dans une prison, celle-ci devient comme notre maison. La seule différence est que dans une maison le verrou sert à nous protéger, et que dans la prison on en est pas maître. Si l’on pense au départ qu’il parle des trois jours passés par Ichi dans les geôles, il s’avère que c’est bien de la vie d’Ichi dont il s’agit, Ichi perdu dans les souvenirs, Ichi prisonnier de sa légende, Ichi qui cherche sa route et n’entrevoit que le labyrinthe inextricable de sa vie passée. Sur sa route, on le voit essayer d’attraper du bout de sa canne une feuille morte portée par le vent, écho de celle qui virevoltait en ouverture du Voyage à Shiobara et qu’il ne parvenait pas à arrêter. Ici il parvient à stopper sa danse folle, comme il parvient à saisir son passé. Le court poème que lui laisse le samouraï errant n’est-il pas : « une feuille morte ne hait pas le vent ?» Oumé, elle, pense que la feuille au contraire le maudit, ce vent qui emporte tout. Et Ichi va faire sienne cette vision en refusant dorénavant de se laisser porter par le destin. Oumé est une jeune fille qui élève une petite bande d’orphelins qu’Ichi rencontre alors qu’ils le mettent en garde contre un trou dans la route, nouvelle résurgence du passé. Le masseur aveugle va trouver en leur compagnie un havre de paix. Attablé au milieu des bambins, il semble être l’un deux depuis toujours. Oumé est à la fois l’incarnation de sa mère mais aussi de sa nourrice Oshimé qui s’occupait des orphelins. Ichi est comme un enfant qui a retrouvé sa famille, et le temps du film se suspend alors. Longues scènes de repas, de corvées de nettoyage, des scènes de la vie de tous les jours, loin des conflits qui grondent et des drames qui se trament. Durant tout le film, Ichi est ainsi à l’écart de l’intrigue, n’y prend vraiment part que dans ses dernières minutes, au moment du règlement de comptes. Ichi passe dans le film comme un fantôme, le récit est lointain est seuls quelques échos nous parviennent. Toute l’attention est portée sur le masseur aveugle et sur sa quête intime.

Autre personnage emblématique qui croise sa route, à tel point qu’il ne porte pas de nom, le samouraï errant, interprété par Ken Ogata (Mishima de Paul Schrader, La Ballade de Narayama de Shohei Imamura…), nous rappelle Hiraté du premier épisode. Ichi va de nouveau se lier d’amitié avec lui, manière de recomposer avec un passé traumatique. La mort de son ami hante Ichi, et il retrouve ici l’occasion de tisser des liens sincères avec un homme philosophe et en marge de la société. La première personne qui l’interroge sur sa condition d’être aveugle, qui éprouve de l’empathie pour son handicap, qui prend le temps d’en faire un portrait. Scène très belle où le samouraï demandant à Ichi de ne plus bouger, fige complètement par son ordre une cohorte de guerriers qui passent en arrière-plan, pouvoir magique de l’art qui suspend le temps. Si l’affrontement est de nouveau inéluctable, Ichi saura ce coup-ci l’accepter, chose que Katsu parvient à nous faire saisir par la brièveté du duel, conclusion rapide et logique du film, qui suit les huit minutes d’apocalypse durant lesquels Ichi va faire succomber sous sa lame les yakuzas avec une férocité et une sauvagerie proprement infernales. Les membres sont arrachés, décapités, transpercés, le sang s’échappe des plaies béantes. Ce duel terminal reprend les différentes figures des combats de la saga, comme celles d’Ichi caché dans un fêté du paille ou dans un tonneau dont il surgit tel un diable.

Katsu réalise un ultime épisode magnifique, profond, d’une beauté saisissante. Ce sera la fin de sa carrière, l’acteur/réalisateur visiblement accablé par une cocaïnomanie aiguë (il fut plusieurs fois arrêté en possession de drogue, cocaïne et marijuana) demandait à l’instar de Misumi aux cascadeurs d’utiliser de véritables armes. Un accident survint qui vit la mort d’un acteur par un coup donné par l’un des fils de Katsu. La carrière de Katsu fut violemment brisée, et il dut s’exiler. Plus jamais il ne reviendra au cinéma, et s’éteindra huit ans plus tard d’un cancer du poumon.

Introduction et sommaire des épisodes

En savoir plus

La fiche IMDb du film
Par Olivier Bitoun - le 17 janvier 2006